Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 14

L'anéantissement du parti de Lénine il y a 25 ans

P. Richards · Quatrième Internationale, n° 14 · novembre 1961 · p. 74-76 · 1 338 mots

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Depuis les mois de l'été de 1936, qui virent le passage de la lutte idéologique et organisationnelle aux mesures directes de destruction physique en masse du Parti de Lénine, un quart de siècle a passé. Mais, durant ces vingt-cinq années, l'évolution politique, en URSS et au dehors d'elle, fut d'une intensité telle, des événements d'ampleur historique se succédèrent à une cadence telle, que l'on n'a pas encore accordé l'attention voulue à l'histoire de ces années qui précédèrent la deuxième guerre mondiale et en créèrent les conditions. Pour la nouvelle génération, grandie au cours de la dernière décennie, non seulement le problème des grands procès de Moscou de 1936-38 est parfaitement obscur, mais aussi le rôle des principales personnalités qui y furent impliquées demeure généralement incompréhensible, mystérieux. Pour ceux-là mêmes, de moins en moins nombreux, qui en furent les contemporains, la raison de ces procès, leur déroulemeni. le comportement des accusés, etc., sont très confus.

Le véritable rideau de fumée qui, jusqu'ici, recouvrait les événements, si lourds de conséquences, de l'été 1936, est devenu encore plus opaque, s'il se peut, au cours des dernières années. Il se trouve, en effet, que même les inslances officielles de l'Union Soviétique ne peuvent plus s'en tenir à la version propagée à ce sujet dans les années trente. Ce quel Staline et sa clique ont répandu en paroles et en écrits, à travers l'Union Soviétique à l'aide de l'appareil burecucratique comme à travers le monde entier par la mobilisation des choryphées, apparaît désormais comme mensonge éhonté et provocation sanglante. A présent, dans les documents officiels du P.C. de l'URSS eux-mêmas, il n'est plus question des « organisations terroristes », des conspirations, actes de diversion et d'espionnage dont furent accusés à l'époque les trotskystes et les partisans de Zinoviev. Plus de trace non plus des formules fameuses du « trotskysme devenu l'avant-garde de la réaction mondiale » et des partisans de l'Opposition qui « de groupe politique ont dégénéré en bandits purs et simples ».

Qu'en fut-il donc de ces procès ? Quelles étaient les véritables raisons des assassinats en chaîne entamés en août 1936 avec le procès de Zinoviev et poursuivis les années suivantes ?

Bien entendu, la tentative de se tirer d'affaire par une fuite devant l'Histoire et un silence obstiné sur la période 1936-38 sera tout aussi vaine que celle die tromper l'opinion, en particulier ouvrière, à l'aide des documents extravagants e: falsifiés des procès.

Vingt-cinq ans après la liquidation de la « vieille garde » de la révolution russe, c'est en Union Soviétique même que l'on exige avec une netteté et une insistance croissantes, toute la vérité sur le procès Zinovier et sur les procès suivants, par lesquels Staline se débarrassa des dirigeants du Parti Communiste de l'Union Soviétique, des plus proches camarades de combat et amis de Lénine, de même que des dirigeants les plus en vue de l'Internationale Communiste. Non seulement les quelques survivants du Parti, de la génération de Lénine, qui ont été libérés après de longues années de prison et de camp de travail, reconnus innocents et réhabilités, et auxquels les dirigeants actuels du Parti font appel pour écrire l'histoire non truquée de l'époque ancienne du Parti, mais avant tout les jeunes membres du Parti réclament cette vérité.

Tenter de présenter l'histoire du P.C. soviétique comme une longue suite de succès, sans tirer de leçon des phénomènes de dégénérescence les plus graves, comme le fait encore le récent projet de programme du P.C. de l'URSS, cela soulève toujours de sérieux doutes chez les jeunes membres du Parti et chez les Komsomols: ceux-ci se demandent comment ont disparu les ardents révolutionnaires, artisans de la révolution d'Octobre et vainqueurs de la guerre civile, comment ils ont pu mourir sans laisser de trace.

A ces questions, comme à d'autres qui concernent l'actualité, nulle réponse dans le nouveau programme. Et voilà bien le cœur de la contradiction insoluble qui vicie ce document. Il est clair, en effet, que les hommes de l'entourage immédiat de Lénine, des bolchéviks de la classe de Zinoviev, Kamenev, I.N. Smirnov, pour ne nommer que quelques-uns des accusés du premier procès, celui d'août 1936, qui se termina par la condamnation et l'exécution de tous les 16 inculpés, il est clair que ces hommes n'étaient pas des terroristes ni des lespions, mais que Staline et sa clique avaient, par contre, de bonnes raisons pour r'en débarrasser en recourant aux méthodes les plus abjectes et les plus réactionnaires.

C'est aussi pourquoi la nouvelle direction du P.C. de l'URSS ne peut pas dire la vérité sur ces procès : cela l'obligerait à affronter la question du régime de Staline, à expliquer pour quelles raisons les meilleurs révolutionnaires du Parti de Lénine n'ont pu cautionner les méthodes de Staline, mais en sont, par contre, devenus les victimes.

Une étude approfondie des données véritables du procès de Zinoviev, fournirait par ailleurs des indications importantes au sujet du coup d'Etat que voici 25 années, précisément en ces mois de l'été de 1936, Staline mena à bien CONTRE le Parti de Lénine, en s'emparant pleinement du pouvoir personnel. Ce qui, non seulement entraîna une perversion de l'idéal communiste, mais encore renforça la dictature bureaucratique qui causa des préjudices sans nom au peuple soviétique et au prolétariat mondial, qui porte aussi une responsabilité dans la guerre et les défaites soviétiques, et dont les effets néfastes se font sentir à ce jour dans la réalité soviétique.

Quand on évoque le procès de Zinovier à Moscou, il ne faut pas perdre de vue que le débordement de terreur contre-révolutionnaire que symbolisa ce procès ne se limita cependant pas aux seules personnalités dirigeantes : en réalité, ce procès fut le signal de la destruction systématique des cadres bolchéviks, de la liquidation physique du Parti de Lénine. Cet aspect massif de la terreur exercée contre la classe ouvrière est décisif pour la compréhension des événements de l'été 1936, qui, à l'époque, ne furent pas saisis dans beaucoup de pays d'Occident et dont, aujourd'hui encore, de larges milieux de l'opinion ouvrière ne sont pas bien conscients.

Staline réussit une tactique de camouflage du caractère véritable de son régime de terreur anti-prolétarienne en organisant, parallèlement à la répression contre la classe ouvrière soviétique, une grande manœuvre de diversion, sous la forme de l'« action de solidarité » pour la révolution espagnole. Il s'avéra ultérieurement, en 1937-38, qu'en Espagne aussi, I'« aide » de Staline fit plus de mal que de bien. Mais, sur le moment, lorsque les premières brigades pour l'Espagne furent formées en août 1936, il y eut là pour Staline une « action internationale » qui constitua la façade à l'abri de laquelle se développa une campagne de représailles à outrance en URSS.

La situation actuelle dans le monde montre que la classe ouvrière soviétique n'a pas encore réussi à surmonter le « culte de la personnalité » de Staline. Le caractère arriéré de l'historiographie en est le symptôme et la conséquence tou: à la fois.

Pour les travailleurs soviétiques et les révolutionnaires de tous les pays, la question de la liquidation par Staline du P.C. de l'Union Soviétique et de ses cadres léninistes, est une question de la plus haute importance, En ce sens, l'anniversaire du procès de Zinoviev est l'occasion non seulement d'honorer la mémoire des révolutionnaires, victimes du régime stalinien, mais aussi de réaffirmer l'exigence d'une réhabilitation totale et publique des dirigeants de l'I.C. et du P.C. de l'URSS et de renforcer la lutte contre les héritiers de la bureaucratie de Staline.

L'article de notre P. Richards — qui fut pendant plus de 20 ans une des victimes du régime stalinien - avait été écrit avant le 22º congrès. Les

« révélations » à ce Congrès ne sont pas une réponse à la revendication formulée dans cet article ; illes ne visent pas à rétablir toute la vérité sur le passé, mais à faire une opération politique au seul profit de la direction Khrouchtchev, mais la vérité est en marche de façon irrésistible.

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