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La revue › n° 14

La Révolution algérienne à l'heure du choix

Michel Pablo · Quatrième Internationale, n° 14 · novembre 1961 · p. 38-44 · 5 149 mots

In English: The Decisive Hour of the Algerian Revolution (Fourth International No. 14, Winter 1961–62).

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(Lettre au F.L.N. écrite de la prison d'Amsterdam)

Chers camarades, chers frères du F.L.N. Je vous adresse cette lettre au lendemain de notre condamnation, de Sal Santen et de moi-même, à 15 mois de prison pour activités « illégales » en faveur du F.L.N.

La Révolution algérienne est maintenant virtuellement victorieuse. Les ultimes atermoiements et manœuvres de l'impérialisme peuvent éventuellement retarder l'heure de la libération, mais celle-ci est certaine et relativement proche.

Cette victoire est avant tout l'œuvre des ouvriers et paysans algériens qui, sept années durant, n'ont pas ménagé leur sang généreux, leurs immenses et multiples sacrifices.

En sept ans de guerre atroce, la Révolution a projeté des racines profondes dans le peuple algérien, et le F.L.N. - la direction nationale-révolutionnaire que ce peuple s'est donnée - s'est développé en une formidable organisation politico-militaire des masses, avec un rayonnement international.

Cette victoire est également le résultat de l'aide matérielle et morale reçue des masses arabes, africaines et des Etats ouvriers, de I'U.R.S.S., de la Chine, de la Yougoslavie et autres « démocraties populaires ».

Le contexte international révolutionnaire, le nouveau rapport des forces établi mondialement depuis quelques années déjà, et qui ne cesse d'évoluer au détriment de l'impérialisme, ont énormément favorisé la victoire de la Révolution algérienne.

Des cercles, au début restreints, ensuite de plus en plus larges, du mouvement ouvrier français et européen, ont également contribué à cette victoire. Certes, ce domaine, le mouvement ouvrier curopéen, dirigé encore par les Partis traditionnels, socialistes et communistes, a marqué et marque toujours un grand retard en général par rapport à la lutte révolutionnaire de ses frères des pays coloniaux. On l'a bien vu en France, non seulement avec l'attitude honteuse de la S.F.I.O., exécutrice de la politique impérialiste et principale force d'appoint dans le camp ouvrier du régime dictatorial gaulliste, mais également avec l'attitude du P.C. français avant la Révolution, durant les premières années de celle-ci et même actuellement, se contente d'une opposition essentiellement verbale à de Gaulle et à la poursuite de la guerre en Algérie.

C'est cette attitude carrément traitresse ou foncièrement opportuniste des grandes formations se réclamant du prolétariat, qui a obligé nombre de militants ouvriers et d'intellectuels révolutionnaires à envisager des moyens et des formes d'aide à la Révolution algérienne pour ainsi dire exceptionnels et qui ne sauraient garder le même aspect et le même contenu, dans le cas d'une véritable action révolutionnaire des masses.

Le fait cependant reste que ces initiatives et activités d'une avant-garde restreinte en France et ailleurs ont été payantes, sensibilisant l'opinion ouvrière et démocratique en France et en Europe sur la question algérienne et stimulant des réactions de masses plus larges.

On le voit bien aujourd'hui avec l'élargissement des manifestations en France et dans le contingent même en Algérie contre la poursuite de la guerre de l'impé rialisme, et l'écho plus puissant en faveur de la Révolution algérienne qui s'est propagé dans les pays capitalistes européens.

Les trotskystes français et notre IV* Internationale tout entière, vous le savez. ont, dès le début de la Révolution, contribué, modestement certes, à cette Certains d'entre nous, avec quelques dizaines d'autres militants et intellectuels révolutionnaires, français et européens, venant d'horizons politiques divers, au péril de leur vie et au prix de leur liberté, ont déjà payé leur attachement à la Révolution algérienne et, au-delà d'elle, à la révolution coloniale en général.

Certes, ces sacrifices n'ont rien de comparable au tribut de sang et de souffrances énormes consenti par le peuple algérien. Mais si je mentionne cela, c'est pour souligner, tant soit peu, le droit, un certain droit à vous parler franchement et en ami sincère de la révolution, à l'heure de la libération qui sonnera bientôt.

VOUS SEREZ ALORS DEVANT UN CHOIX DECISIF. QU'ALLEZ-VOUS FAIRE DE LA VICTOIRE DE LA REVOLUTION ?

En 1954, le peuple algérien s'est soulevé en masse pour l'objectif primordial de l'indépendance nationale, la libération de l'impérialisme.

Pendant sept années, la lutte a été soutenue par les forces essentielles de la paysannerie, des ouvriers, des « éduqués » sans classement social précis. Ces forces sociales une fois mises en marche, ont déterminé la dynamique de la révolution et ont pris conscience d'elles-mêmes dans un contexte national et international profondément bouleversé et révolutionnaire.

Ce n'est pas seulement la conscience aigüe d'une nation algérienne qui s'est forgée dans cette lutte. Quoique confusément, à divers degrés, ces couches sociales qui ont soutenu la Révolution et la guerre, paysans des montagnes et des villages d'Algérie, prolétaires agricoles, ouvriers et « éduqués » des villes en Algérie et sur le front de la France métropolitaine - ont vu naître en elles-mêmes des des aspirations sociales et des idéaux qui dépassent largement maintenant le cadre de l'indépendance nationale pure ei simple.

La Révolution a commencé inévitablement par une sorte de Front Unique National. Dans sa première phase, croyances, coutumes, traditions ont même joué un certain rôle progressif, en développant et en renforçant la conscience et la solidarité nationales, face à l'impérialisme. Certes, l'héritage du passé pèse toujours, ainsi que les nécessités de l'aide provenant des pays limitrophes, de la Tunisie et du Maroc, encore soumis, malgré l'indépendance, au féodo-capitalisme.

Insensiblement cependant, mue par sa propre dynamique, la Révolution s'est hissée à des niveaux supérieurs. Aujourd'hui, après sept années de guerre contre les forces essentielles d'un impérialisme puissant, l'âme des masses algériennes est fortement travaillée par les idées, les aspirations, les idéaux socialistes, révolutionnaires, dominants de l'époque. Nul ne saurait méconnaître ce fait, d'une importance capitale pour lavenir de la Révolution.

Celle-ci débouche actuellement sur un monde en transformation incroyablement radicale, profonde, accélérée. Les progrès récents de la science et de la technologie en énergie atomique, automation, fusées cosmiques, font reculer les frontières de la puissance actuelle et petentielle de l'Humanité, au-delà de toute imagination. L'homme a matériellement le pouvoir de faire jaillir l'abondance sur terre, de soulever, de transplanter les montagnes, de faire fleurir les déserts.

Cette nouvelle révolution industrielle qui fraye le chemin à une civilisation nouvelle, pour la première fois matériellement possible et nécessaire dans l'histoire de l'humanité, se combine avec des changements politiques et sociaux prodigieux.

Il y a là une interactien entre deux processus destinés à se fondre sur un niveau d'harmonie supérieur.

La puissance matérielle et militaire de I'U.R.S.S., de la Chine, de la Yougoslavie, des autres Etats ouvriers, ne cesse de croître et d'imprimer son sceau sur la duction mondiale et sur le rapport des forces entre l'impérialisme et le monde socialiste naissant.

Cette puissance montante agit dans ce sens en interaction avec le formidable développement, depuis la dernière guerre mondiale, de la lutte libératrice des peuples jadis soumis au joug impérialiste.

Tuc de bouleversements depuis la Révolution algérienne sur le seul plan d

Afrique ! Ce continent, autrefois le plus arriéré, est maintenant embrasé d'un bou à l'autre, l'effervescence révolutionnaire ayant gagné jusqu'aux peuplades et tribus les plus primitives des forêts et des jungles tropicales.

De l'Egypte au Maroc, du Nigéria au Tanganyka, et de l'Afrique du Nord l'Afrique du Sud, à travers le Mali et la Guinée révolutionnaires, le Kenya au seuil de sa Révolution, le Congo enflammé, l'Angola « nouvelle Algérie » - tout le continent africain est maintenant en proie à la fièvre révolutionnaire. Celle-ci ne s'apaisera pas avant la libération totale et effective de l'impérialisme et la restructuration économique, sociale et nationale de cette région.

Dans ce processus historique, la lutte héroïque du peuple algérien a joué et joue un rôle très considérable, dont on n'a pas encore pris pleinement conscience.

Au Moyen-Orient, l'effervescence révolutionnaire n'est pas moins profonde, de la Turquie qui cherche sa révolution à l'Iran, où le Shah et les féodo-capitalistes compradores s'efforcent désespérément, par des réformes de dernière heure, de retarder l'explosion inévitable, en passant par l'Irak, arrêté à mi-chemin sous un régime bonapartiste à la Kerensky, instable, provisoire.

La détérioration de la situation en Extrême-Orient pour l'impérialisme est parfaitement illustrée par les progrès de la révolution au Laos, au Sud-Vietnam, la vigueur du mouvement ouvrier au Japon et en Indonésie, la crise chronique en Corée du Sud.

Il ne s'écoulera pas beaucoup de temps avant que la révolution ne gagne à nouveau du terrain dans cette partie du monde sur laquelle dominera de plus en plus, avec chaque année qui passe, l'ombre de la Chine rouge.

Quant à l'Amérique latine, le succès de la Révolution cubaine à proximité immediate des Etats-Unis, citadelle de Timpérialisme, littéralement dans la « gueule du monstre », est à plus d'un titre significatif. succès illustre le nouveau rapport de forces établi mondialement entre l'impérialisme et la révolution socialiste mondiale victorieuse, et signifie, historiquement parlant, non seulement le début de la Révolution socialiste latino-américaine, mais également nord-américaine, en un mot, de la grande Révolution socialiste panaméricaine.

L'effervescence révolutionnaire, qui gagne les masses latino-américaines, et l'instabilité des régimes féodo-capitalistes sont extrêmes dans la quasi totalité de ces pays. En réalité, seul le manque de partis et de directions révolutionnaires audacieuses, qui sauraient miser avec intelligence et sans réserves sur le potentiel révolutionnaire paysannes et ouvrières de tous ces pays et régions du monde, retarde l'heure d'une extension plus accélérée de la révolution.

By a naturellement à prendre en considération le retard marqué par les pays capitalistes avancés de l'Europe occidentale et de l'Amérique du nord, en comparaison avec les changements et les progrès révolutionnaires dans les pays coloniaux et semicoloniaux et les Etats ouvriers.

Mais l'euphorie économique qui est à la base de la stabilité sociale relative de ces pays, est fragile et conjoncturelle. La prospérité de ces pays s'est développée et se maintient depuis quelques années - une fois plus ou moins terminée la période de la reconstruction qui a suivi la dernière guerre mondiale - sur la base d'une interaction complexe entre trois facteurs essentiels : l'accroissement extraordinaire de la

Get technologiques qui l'actuelle « révolution industrielle », l'exploitation au profit du secteur industriel de chaque pays, de la paysannerie ; l'exploitation au profit des pays industriels dans leur ensemble, des pays coloniaux et semi-coloniaux.

L'accroissement de la productivité a permis l'élévation simultanée des salaires réels et de la masse du capital réinvesti, accumulé. et secointox de les pans endures dans les meusemele a des pays cole naut niveau des profits du secteur industriel, tout en lui procurant le marché nécessaire pour son expansion, pour la réalisation de l'accumulation.

Cependant, dans la mesure où ceci signifie en dernière analyse que la paysannerie et les pays coloniaux et semi-coloniaux connaissent un appauvrissement relatif, et que l'économie capitaliste reste grevée de la lourde hypothèque des dépenses militaires en augmentation constante, l'essouflement de cette économie et la faillite financière sont également, à la longue, inévitables. L'essouflement est déjà visible, aussi bien dans les cas des Etats-Unis et du Canada que de l'Angleterre, dont profitent pour le moment d'autres pays capitalistes, l'Allemagne en tête.

L'alfaiblissement, d'autre part, de diverses monnaies, parmi lesquelles le dollar et les menaces réelles de crise financière mondiale, illustrent parfaitement la tragilite de la prospérité capitaliste actuelle. En réalité, le monde capitaliste, Etats-Unis en tete, est entré dans la phase de sa décadence économique et militaire irrémédiable, irréversible, accélérée. Chaque année nouvelle en apportera des preuves éclatantes.

C'est devant un tel monde nouveau, en transformation révolutionnaire que debouche la evolution algérienne a lheure de sa victoire, a l'heure de son choix décisif.

• la Révolution algerienne emprunter la tores sonne est dire ancer voir la Révolution algérienne emprunter la voie c'est-à-dire procéder à des transformations économiques, politiques et sociales profondes, qui dotent l'Algérie nouvelle d'une structure socialiste.

A Cuba également, comme en Algérie, la révolution s'est basée essentiellement sur la lutte d'une armée révolutionnaire recrutée dans la paysannerie, et fut dirigée en l'absence d'un parti marxiste-révolutionnaire. Il n'empêche que cette révolution est allée, dans l'action et les réalisations, beaucoup plus loin, beaucoup plus rapi dement et avec beaucoup plus de merveilleuse audace, que les pusillanimes Partis communistes dans leurs programmes politiques !

Ce qui conviendrait à l'impérialisme français « atlantique » et à ses alliés « bourguibistes » divers de l'extérieur et même de l'intérieur de l'Algérie et de la Révolution, serait « d'embourgeoiser » en quelque sorte la Révolution et de la contenir dans des limites compatibles avec un régime algérien capitaliste allié à l'impérialisme. C'est à cela que tendent actueliement, à l'heure du choix décisif qui sonne, les efforts désespérés non seulement de de Gaulle, des Américains, mais également de toutes les forces féodo-capitalistes des pays arabes, africains, et des éléments « bourguibistes » algériens mêmes.

Les richesses du Sahara, « l'aide » financière de la France à la soi-disante « industrialisation » de l'Algérie entreprise par le Plan de Constantine, la presence des « élites » européennes en Algérie, l'émigration algérienne en France, tous ces aspects du problème algérien sont évoqués à la fois comme un chantage et un mirage d'un avenir meilleur, pour infléchir la solution dans le sens bourgeois et pro-impérialiste.

Seriez-vous tentés de tomber dans un tel piège ? Pour schématiser, l'Algérie, à l'heure de la Révolution victorieuse, a à choisir entre une solution à la Tunisie bourguibiste, ou à la Cuba fidéliste.

La Tunisie bourguibiste est un pays qui a retrouvé son indépendance nationale formelle, mais qui n'a résolu aucun de ses problèmes fondamentaux : indépendance réelle par rapport à l'impérialisme, solution du problème agraire, industrialisation, élimination du chômage et de l'analphabétisme, libération femmes. Elle reste un pays féodo-capitaliste sous-développé, allié et soumis à l'impérialisme.

Cuba, par contre, petit pays placé presque dans la « gueule du monstre », s'est un coup, libère réellement de l'impérialisme, a résolu la question agraire, entamé un vaste plan d'industrialisation, ainsi qu'une lutte réelle et bientôt victorieuse contre le chômage, l'analphabétisme, l'esclavage des femmes.

De ce fait, ce petit pays a déjà un rayonnement international, et se trouve placé à l'avant-garde de la grande Révolution latino-américaine et même - historiquement parlant - panaméricaine. Cuba, grâce à l'intelligence et à l'audace suprême de la direction avertie de la révolution, entre dans l'Histoire par la porte du socialisme naissant qui se lève victorieux sur l'humanité !

Une chance également unique est maintenant possible pour la Révolution algé rienne. En abordant transformation socialiste de l'Algérie, se placera à l'avant-garde de la Révolution socialiste arabe et panafricaine inévitable.

Ne dites pas que cela est difficile, sinon impossible, en évoquant des arguments empruntés à l'arsenal des idéologues de l'impérialisme, du capitalisme, de l'opportunisme. La vraie solution des problèmes fondamentaux de l'Algérie de demain ne saurait se trouver en dehors d'une solution socialiste.

Les meilleures terres en Algérie, volées par l'impérialisme, se trouvent aux mains des riches colons et des entreprises impérialistes. Les terres communales et individuelles qui restent aux Algériens arabes sont restreintes, parmi les plus pauvres, et inadéquatement cultivées, faute d'aide financière, matérielle, technique.

Mais la vaste majorité de la population algérienne arabe est composée de paysans avec ou sans terre.

Cette masse fut d'autre part, et reste encore, la force essentielle de l'Armée révolutionnaire et de la Révolution.

CELLE-CI NE PEUT REFUSER, TARDER MEME, DE DONNER LA TERRE AUX PAYSANS SANS SE TRAHIR. Ce qui exigera l'annulation des dettes des paysans, la confiscation de la terre des riches colons et des entreprises impérialistes, la distribution d'une partie au moins des terres reconquises, aux paysans pauvres ou sans terre, l'exploitation coopérative d'autres terres appartenant à l'Etat par le collectif démocratique des ouvriers agricoles, la consolidation des terres communales, l'aide financière, matérielle, technique de l'Etat aux paysans.

Mais cette réforme agraire radicale serait sans avenir si elle ne se combinait avec la diversification et la réorientation de l'économie agricole et l'industrialisation intensive du pays selon un plan.

L'Algérie est un pays riche par lui-même, même sans le Sahara. En y incluant cette région, qui renferme des matières premières extrêmement précieuses pour une industrialisation en grand et rapide, l'Algérie peut affronter ce problème avec confiance et vigueur.

Les moyens financiers nécessaires pour un tel développement économique seront fournis par la capitalisation productive des bénéfices des entreprises impérialistes nationement inoccupée de la population, l'exploitation des richesses du Sahara. nationalisées, l'aide des Etats ouvriers, le surplus du travail

Mais c'est à l'Etat de mobiliser et d'organiser toutes ces ressources sur la base d'un domaine prépondérant d'économie nationalisée et selon planification longue durée. Une mesure essentielle dans ce cadre, dont la validité est actuellement reconnue, y compris par les spécialistes bourgeois du développement économique des pays dits arriérés, est le monopole par l'Etat du commerce extérieur.

Il est du reste significatif que nombre de ces spécialistes parmi les plus qualifiés, de Myrdal à Higgins, abandonnent les théories classiques du «laisser faire » et de « l'équilibre spontané » de l'économie capitaliste libérale, pour préconiser la nécessité pour les pays arriérés d'un développement planifié, propulsé et en grande partie contrôlé par l'Etat, y compris par des mesures de nationalisations, de réforme agraire radicale, de monopole du commerce extérieur, etc... Certes, ne s'agit pas, dans le cas de Algerie comme de n'importe quel autre pays, de s'orienter vers une économie autarcique et totalement nationalisée dès le début. Une telle orientation ne saurait que retarder pour toute une longue période le relèvement nécessaire du niveau de vie des masses et provoquer des tensions sociales dangereuses.

La reconstruction économique planifiée du pays doit profiter aussi largement que possible des ressources du marché mondial, y compris de l'apport de capitaux étrangers, si ceux-ci sont accordés pour des buts de développement économique à longue durée et dans des conditions avantageuses.

Il ne s'agit pas non plus de procéder dès le début à la collectivisation de l'économie agricole, et agricole, et à la nationalisation complète de toute l'industrie, e niveau des à la nationalisation complète de toute commerce et de l'artisanat. Une telle pratique aurait pour résultat d'abaisser productives qu'il s'agit au contraire d'élever au plus vite, et de jeter dans l'opposition au régime des couches sociales importantes. Ce qui est nécessaire et suffisant au début, c'est que l'Etat nationalise les entreprises bancaires, industrielles, agricoles et commerciales clés, qu'il fixe un maximum de superficie de terre à acquérir par chaque paysan, sans droit de la revendre, qu'il monopolise le commerce extérieur. L'extension de l'économie nationalisée et planitiée à des secteurs laissés à l'exploitation se fera graduellement, selon les possibilités matérielles et techniques fournies par l'Etat, et le mûrissement de la conscience collectiviste des masses.

C'est dans le cadre d'une telle conception d'ensemble que la question du Sahara, ainsi que celle des relations avec la minorité européenne et la France peuvent trouver

L'Etat algérien l'exploitation du Sahara les Etats africains riverains et également français sous une forme donnée qui préserverait cependant la souveraineté algérienne sur le Sahara algérien, et le prépondérant de l'Etat algérien. Ce dernier serait également disposé à passer accords de longue durée avec la France de préférence, pour que ce pays contribue au développement économique de l'Algérie, grâce une aide financière et à des commandes d'équipement passées aux usines et entreprises françaises. C'est d'ailleurs là la formule d'association possible, réciproquement avantageuse, entre les ex-métropoles et des pays libérés.

One telle aide - qui exclut des hypotheques politiques, un placement improducti

- des profits scandaleux saignant le pays soi-disant bénéticiaire « d'aide » - ne saurait qu'être la bienvenue de la part des pays libérés, et elle garantirait le plein travail aux ouvriers du pays ex-métropolitain.

Une telle restructuration des rapports entre l'Algérie et la France résoudrait facilement le problème de la minorité européenne en Algérie, par le maintien sur un pied d'egalité complète de tous les éléments désireux de se conformer à la structure du nouvel Etat algérien et des éventuelles indemnisations à des éléments expropriés de leurs propriétés, indemnisations prises conjointement à charge par les gouvernements algérien et français sur les bénéfices de l'exploitation du Sahara. Mais, plus l'impérialisme retarde son départ d'Algérie et l'heure de la Libération, et plus il risque de perdre les avantages de telles solutions.

Pour que de telles réformes radicales de structure deviennent possibles, il faut un appareil d'Etat nouveau, organe du pouvoir des ouvriers et paysans algériens et de leur Armée révolutionnaire. Cet appareil d'Etat doit se baser sur des organismes démocratiques élus, des Conseils, des Comités, dans les villages, les villes, les régions, une Assemblée constituante nationale, gouvernement responsable les Conseils, les Comités, l'Assemblée. Les divers organismes représentatifs de l'administration politico-militaire surgie Révolution même devraient servir d'embryon de ce pouvoir populaire de demain.

Mais la clé de tout l'avenir politique et social de l'Algérie de demain réside pratiquement dans l'avenir du F.L.N.

Le F.L.N. s'est développé en tant que direction reconnue dans la lutte même et la révolution du peuple algérien. De ce point de vue, il a acquis un prestige une influence immenses qu'il conservera de toute manière pour de longues années. Le F.L.N. s'est développé en tant qu'organisation pelitico-militaire sui generis, front unique de tous les éléments et tendances du peuple algérien luttant pour l'objectif essentiel de l'indépendance nationale.

Mais, en réalité, le F.L.N. s'est pratiquement transformé, durant cette lutte, en organisme politique, à travers lequel s'expriment le dynamisme et les aspirations de la Révolution.

IL EST GRAND TEMPS MAINTENANT QUE LE F.L.N. SE TRANSFORME EFFECTIVEMENT EN PARTI POLITIQUE STRUCTURE, AYANT UN PROGRAMME POLITIQUE ET SOCIAL MIEUX ARTICULE ET PLUS CLAIREMENT DEFINI.

Ce programme doit être celui d'un parti socialiste, révolutionnaire, démocratique. Ce n'est que dans la mesure où le F.L.N. deviendra un parti socialiste, révolutionnaire, qu'il saura exprimer adéquatement les idées, les idéaux, les aspirations de paysanne et ouvrière de la Révolution, et ne trahira pas, en définitive, celle-ci.

D'autre part, ce n'est que dans la mesure où il saura se comporter comme un parti démocratique, qu'il maintiendra légitimement, en quelque sorte, son monopole de fait de parti unique, dans la première période au moins, de l'Algérie de demain. Etre démocratique, cela veut dire permettre la libre confrontation des idées et des tendances dans son sein, qui reflètent inévitablement, dans le cas du parti unique, les idées et les tendances de la base, hétérogène du point de vue culturel et même matériel et social, de la Révolution.

Ce monopole de fait du parti unique ne saurait cependant se prolonger en excluant le droit à l'existence éventuelle d'autres partis politiques qui adhèrent aux conquêtes fondamentales de la Révolution et agissent dans le cadre constitutionnel de l'Algérie nouvelle. Car, dans ce cas, cela enlèverait au parti unique sa justification en tant que tel, provenant exclusivement de la confiance des masses en ce parti et non pas du monopole de l'Etat par ce parti. Une telle situation risquerait de conduire à la bureaucratisation du Parti et de l'Etat et à la dégénérescence du régime populaire issu de la Révolution en une dictature de fait du parti unique sur les masses, et même de la direction de ce parti sur le parti lui-même et les masses. Pendant une première période transitoire, il est possible que le parti revolutionnaire, obligé de recourir a certains compromis avec l'impérialisme, et de faire face aux destructions subies par le pays, au manque de cadres, au bas niveau culturel, sécarte de certaines de ces règles. Mais, ce qui compte pour l'avenir de la Révolution, c'est que ces principes soient clairement définis et proclamés par le parti révolutionnaire, et que celui-ci évite de se confondre avec la politique des compromis empiriques et au jour le jour, de l'Etat, et de théoriser cette politique. poids mes la pour en e cette lettre traiter et dernes besties de le de Il me reste, pour clore cette lettre, à traiter une lernière question : celle di

Ce poids est certes lourd chez tous les peuples, et particulièrement chez les peuples passés du féodalisme séculaire à la domination impérialiste. Coutumes et croyances expriment l'accommodement des masses à l'intérieur d'un régime social donné et, de ce point de vue, contribuent dans une certaine mesure à organiser plus économiquement la vie de l'individu et de la famille au sein de la communauté, et à sauvegarder la cohésion ethnique. Il n'empêche que cela est un frein conservateur à l'évolution de la société donnée, qui profite essentiellement aux classes et castes dominantes indigènes et étrangères.

Dans la société arabe, pour des raisons qui tiennent à la structure et à l'évolution historique de cette société, le poids des coutumes et des croyances, particulièrement de la religion, reste très grand. La révolution ne saurait supprimer, d'un trait de plume tout cela et ouvrir la voie a la connaissance et à l'organisation rationnelles, au niveau des exigences du XX* siècle, de la vie sociale et individuelle. Pour combattre et abolir effectivement coutumes et croyances anachroniques, barbares, irrationnelles, y compris la religion, il faut extirper la misère matérielle et culturelle, la division de la société en classes, s'approcher du niveau de la société communiste mondiale. C'est là la musique d'un avenir encore fort lointain.

La révolution ne saurait administrer bureaucratiquement une culture supérieure par la seule propagande - certes absolument nécessaire - et par l'interdiction de telle ou telle pratique des individus ou de la famille, en l'absence d'un niveau matériel adéquat et d'un mûrissement culturel naturel. Intervenir bureaucratiquement dans la vie de l'individu et de la famille pour « réformer les mœurs » administrativement, risquerait au contraire de perpétuer leur force et de jeter dans l'opposition au régime nombre d'éléments et de couches arriérées. Aussi longtemps que la réalité sociale est caractérisée par la pénurie matérielle, le bas niveau culturel, l'absence de démocratie réelle pour les masses, celles-ci maintiendront leurs coutumes et leurs croyances, et trouveront toujours dans la religion une consolation des déboires de la vie réelle, de leurs aspirations et espérances insatisfaites, de leur ignorance du monde de la nature et de la société.

Mais prendre prétexte, d'autre part, de ce poids du passé pour arrêter la révolution à mi-chemin, les réformes de structure décisives et composer avec ces solutions de compromis, serait une faute impardonnable. Il faut, exploiter l'enthousiasme immense de la révolution au moment de sa victoire, quand au contraire, sa lave est encore chaude, quand l'énergie, la volonté, l'aspiration des masses pour un changement radical de leur condition humaine sont tendues à l'extrême, afin de leur faire franchir d'un coup les étapes décisives.

La Révolution déclarera la religion et les pratiques religieuses, une affaire strictement privée.

La Révolution a déjà amené une promotion considérable des jeunes et de la femme au sein de l'ancienne famille patriarcale. C'est là le juste tribut payé par la Révolution au rôle joué, aux services immenses rendus par ces masses. La Révolution victorieuse doit consolider et amplifier cette promotion, particulièrement en ce qui concerne les femmes, en les libérant effectivement aussi bien du point de vue économique que social et sexuel. L'impulsion qu'un tel programme et de telles réa lisations de la Révolution algérienne donneraient à la révolution au Maghreb, à la nation arabe tout entière et à l'Afrique, serait d'une portée historique incalculable. Au Maghreb, tout d'abord, qui pivote autour de l'Algérie flanquée de la Tunisie et du Maroc, pays formellement indépendants mais soumis à un régime social féodocapitaliste, pro-occidental, pro-impérialiste. A la nation arabe tout entière qui s'étend fédératives. Cette unité est jusqu'à maintenant mise en échec à cause de la dispersion du Maroc à l'Irak et qui cherche son unité à travers des formes intermédiaires geographique de la nation arabe, de la diversité des structures sociales et de l'évolution historique de chacun de ses éléments, du rôle de l'impérialisme mondial. Il ne fait cependani pe la Révolution doute qu'historiquement cette unité apparaîtra comme l'œuvre essentielle socialiste arabe, dont la Révolution algérienne pourrait être le début glorieux et décisif.

Le retentissement panafricain de la Révolution socialiste algérienne ne serait pas à une société paysanne primitive, moins important et historique. En Afrique noire, nous avons affaire encore protondement marquée par l'économie et les coutumes tribalistes, et révolutionnée par la pénétration de l'économie marchande impérialiste. Les couches de la paysannerie et de la bourgeoisie indigènes marchandes sont, prises dans l'absolu, restreintes et de toute manière considérablement moins importantes que les couches analogues des pays arabes du Moyen-Orient, de l'Egypte, de la Tunisie, du Maroc. Dans ces pays qui ont accédé à l'indépendance, l'appareil d'Etat est dans plusieurs cas encore embryonnaire, et leur destin social reste indéterminé. Tout dépend encore de l'usage que feront du pouvoir étatique les élites politiques restreintes qui ont accédé à ce pouvoir.

Leur base sociale dont la vaste majorité est composée de la paysannerie pauvre et des ex-éléments de la société tribaliste en dislocation réfugiés dans les villes, ainsi que les impulsions reçues du contexte révolutionnaire international actuel, poussent ces elites sur la voie d'une économie socialiste, nationalisée et planifiée. Par contre, les éléments indigènes, de fait ou potentiellement bourgeois, ainsi que l'impérialisme, les poussent vers la structuration d'un régime capitaliste compradore à l'image de l'évolution suivie par les pays latino-américains depuis leur indépendance.

La division déjà esquissée entre l'Afrique « réformiste » pivotant sur les gouvernements actuels de la Côte d'Ivoire, du Sénégal, du Nigéria, du Libéria, et l'Afrique « revolutionnaire » axée sur la Guinée, le Mali, et en partie même le Ghana, est caractéristique de ces tendances. Le choix que fera la Révolution algérienne à l'heure de sa victoire pèsera d'un grand poids particulièrement sur la balance des destinées immédiates de l'Afrique tout entière.

Il ne faut pas enfin minimiser l'influence qu'exercerait la Révolution socialiste algérienne aussi sur les rivages européens de la Méditerranée. Les dictatures de Salazar et de Franco sont déjà fortement ébranlées, entre autres par les secousses de la révolution coloniale en Afrique, à Cuba, en Amérique Latine. La victoire de la Révolution socialiste algérienne avec ses prolongements pourrait bien précipiter leur chute.

En France même, la lutte héroïque du peuple algérien a agi jusqu'ici en tant que puissant stimulant qui a réactivé le mouvement ouvrier et révolutionnaire dans ce pays, empêché la consolidation de la dictature gaulliste et, au-delà d'elle, mis en échec la marche du fascisme. Nul doute que la victoire de la Révolution algérienne ne devienne en quelque sorte le prologue de la Révolution socialiste française, illustrant ainsi la relation dialectique intime qui existe actuellement entre la marche historique de la révolution coloniale et la révolution dans les pays capitalistes avancés.

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Chers camarades, chers frères du F.L.N., Voilà l'enjeu historique énorme qui dépend du choix de la Révolution algérienne à l'heure de sa victoire

Qu'allez-vous faire de cette victoire ? Regardez l'exemple unique donné aux révolutionnaires par l'audace extrême, l'intelligence profonde de la direction cubaine, qui a saisi à fond le sens et les chances de l'histoire à l'époque actuelle !

N'hésitez pas un seul instant sur la voie à suivre, ne subordonnez à aucun prix l'avenir de la Révolution, au fétiche d'une unité abstraite de la nation ou du parti.

Levez bientôt audacieusement le drapeau de la Révolution socialiste algérienne, et vous recueillerez de l'histoire un don immense, un mérite immortel !

Ne reculez, sous aucun prétexte, devant cette tâche. 18 juillet 1961.

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