Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 14

Le projet de programme du P.C. de l'Union soviétique

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 14 · novembre 1961 · p. 17-37 · 15 774 mots

In English: The New Programme of the CPSU (Fourth International No. 14, Winter 1961–62).

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Le marxisme s'efforce de saisir les lois qui gouvernent l'évolution des sociétés humaines. Il s'efforce avant tout de saisir la logique et la dynamique de la société capitaliste, afin de donner à la classe ouvrière un instrument valable de transformation révolutionnaire de la société : on ne peut changer consciemment la réalité qu'en commençant par se l'approprier.

Tout programme d'une organisation se réclamant du marxisme doit donc être examiné avant tout par sa capacité de saisir la réalité sociale de l'époque à laquelle il est rédigé. Il doit être examiné ensuite du point de vue de l'armement théorique et pratique qu'il offre au prolétariat pour lui permettre de remplir sa tâche historique.

Mais nous serions de bien piètres marxistes - des marxistes « idéalistes », pour tout dire — si nous nous arrêtions à ces remarques initiales. Un programme est une œuvre théorique — ou idéologique, selon le cas — d'un groupe d'hommes qui n'échappent pas aux lois du matérialisme historique, que! que soit le niveau de conscience auquel ils s'efforcent de se hisser. Même si leur regard perce audacieusement les brumes de l'avenir, ils restent par mille côtés prisonniers de leur époque.

Le Manifeste Communiste étonne encore aujourd'hui par l'intrépidité de ses auteurs ; mais ceux-ci n'ont pu prévoir ni l'ère de lé'ectricité ni l'énergie atomique ni même la forme concrète que devrait prendre la conquête du pouvoir par le prolétariat qu'ils appelaient de leur vœu : la dictature du prolétariat, la République des soviets, c'est-à-dire des conseils d'ouvriers et de paysans pauvres, démocratiquement élus. Le Parti bolchévik fut sans aucun doute le parti le plus audacieux que l'histoire ait connu à ce jour. Le programme qu'il a adopté après la prise du pouvoir, à son VIlème Congrès, en 1919, reflète cette audace. Mais ce programme ne put, lui non plus, prévoir ni la dictature fasciste ni la dégénérescence du premier Etat ouvrier resté isolé, ni le détour de la révolution socialiste internationale par la révolution coloniale, ni même le nouvel essor colossal des forces productives que le capitalisme en agonie allait connaître près d'un demisiecle plus tard grâce à une nouvelle et puissante révolution technologique.

Lorsque nous passons de ces efforts théoriques grandioses aux balbutiements plus timides, souvent entachés d'idéologie (de « mauvaise conscience ») la difficulté de s'arracher aux limites étroites du temps et de l'espace devient insurmontable. Le programme de Gotha de la social-démocratie allemande pourtant le résultat de 15 années d'expériences et d'efforts sincères de milliers de prolétaires conscients — apparaît comme un document totalement dépassé par les événements dix ans après avoir été rédigé. Le programme d'Erfurt de la même social-démocratie connut un sort à peine meilleur, bien qu'il eût été rédigé par les chefs d'un parti marxiste qui, à l'époque, força l'admiration de Lénine. Et faut-il rappeler que le puissant parti socialiste autrichien qui se donna au début des années 1920 le programme dit de Linz qui prévoyait (sur le papier) la dictature du prolétariat, allait se montrer moins de dix années plus tard, incapa-

INTERNATIONALE ble de l'élémentaire auto-défense devant la montée du fascisme, et ce par peur de « provoquer » l'adversaire ?

C'est dire que tout programme mérite un double examen. Il possède sa valeur intrinsèque, que celle-ci soit positive ou négative. Il est en même temps l'image des hommes et de l'époque où

« PROGRAMME DU

Le projet de programme nous offret-il une analyse scientifique de la réalité sociale dans laquelle nous vivons ? Offre-t-il aux prolétaires les armes nécessaires pour remplir leur tâche dans le monde capitaliste? Offre-t-il aux prolétaires de l'Union soviétique et des autres Etats ouvriers des perspectives dignes du communisme ? Voilà les questions concernant la valeur intrinsèque du programme qui nous permettront de savoir si nous sommes en présence de l'authentique « programme du communisme ». Une analyse déficiente de la réalité capitaliste contemporaine.

C'est sans doute la partie analytique du programme qui est la plus faible et la plus conservatrice, — la plus déroutante aussi par plusieurs aspects. On pourrait la résumer en trois parties :

1) Des parties incontestablement correctes, mais qui ne sont dans ce cas que des répétitions de vérités anciennes, copiées dans le programme de 1919 ou même dans celui de 1903 ;

2) Des parties carrément fausses, surtout lorsque les auteurs du projet de programme ont cherché — très timidement, il faut le leur concéder - à « innover », à analyser des phénomènes nouveaux du capitalisme contemporain, ou lorsqu'ils ont essayé de rationaliser la réalité soviétique, si ce n'est de la travestir ;

3) Des parties qui font défaut, c'està-dire des aspects importants de la réalité contemporaine qui sont passées sous silence, qui ne sont pas mentionnées, même pas par allusion, et pour lesquelles les étranges « marxistes » qui ont rédigé ce projet de programme n'ont aucune explication à offrir. Nous aurons Toccasion d'y revenir. Mais signalons tout de suite, pour rappel, que le projet de programme ne parle ni de Staline et des phénomènes dits du « culte de la personnalité »; ni des révolutions européennes commencées et perdues depuis 1918 ; ni des « communes du peuil a été rédigé, — souvent, plutôt malgré ses auteurs que grâce à eux. Le nouveau projet de programme que Khrouchtchev s'apprête à défendre et à faire adopter au XXIème Congrès du PC de l'U.R.S.S. doit être soumis à cette double épreuve, l'une plutôt critique, l'autre plutôt explicative. COMMUNISME »? ple» en Chine; ni de la Révolution cubaine, première révolution qui a renversé le capitalisme sous la direction d'un parti qui n'est communiste ni de nom ni de fait; ni des tâches posées aux prolétaires des pays impérialistes et des Etats ouvriers par les guerres coloniales (sinon dans des termes vagues et insignifiants de « soutien »).

Le « projet de programme » édité en langue française à Moscou par les « Editions en langues étrangères » ne comporte donc 150 pages qu'en apparence. En réalité il en comporterait bien 250, mais ces 100 pages supp'émentaires se sont volatilisées : ce sont des pages restées en blanc que les brocheuses ont « oublié » de joindre à l'ouvrage. Puisque les « travailleurs intellectue's » ont oublié Staline, les « travailleurs manuels égaux en droit » peuvent bien se permettre ce petit oubli là.

Dans la mesure où l'analyse du capitalisme ne reprend pas textuellement ou en résumé les passages du Manifeste Communiste ou des vieux programmes bolchéviks (1903 et 1919), elle se contente de lieux communs sans intérêt qui laissent cent questions sans réponse.

Le texte affirme à la fois (p. 1) que le XXème siècle est un « siècle d'un formidable accroissement des forces productives et de l'essor de la science », que la « putréfaction du capitalisme s'accentue » (p. 23), que « cette putréfaction ne veut pas dire stagnation complète, sclérose des forces productives, et n'exelut pas l'expansion de l'économie capitaliste dans certaines périodes, dans certains pays » (p. 23). Il y ajoute que « dans son ensemble, le capitalisme paralyse toujours davantage le développement des forces productives modernes » (p. 24) et que la crise de l'économie capitaliste mondiale « s'accentue » (p. 25).

On avouera que ces formules, de même d'ail eurs que celles, légèrement révisionnistes, sur le « capitalisme monopoliste d'Etat » que personne n'a encore défini — est-ce la prise en main de T'Etat par les monopoles ou la prise en main d'une partie de l'économie par

I. SOMMES-NOUS EN PRESENCE DE L'AUTHENTIQUE

I. SOMMES-NOUS EN PRESENCE DE L'AUTHENTIQUE l'Etat au profit des monopoles ? ou le contrôle par les monopoles des secteurs de l'économie non-monopolisés par l'intermédiaire de l'Etat ? Le « projet » emploie cette étiquette pour couvrir ces trois phénomènes distincts et quelques autres encore ! — ne brillent guère par une clarté particulière. La « crise de l'économie capitaliste mondiale », estce la crise périodique de surproduction, ou une crise structurelle ? S'accentuet-elle depuis 1914, depuis 1929 ou depuis 1949 ? Comment se fait-il que, depuis la deuxième guerre mondiale, malgré cette « accentuation de la crise (structurelle ?) », les crises périodiques de surproduction ne se succèdent pas seulement à un rythme plus rapide, mais sont encore d'une gravité beaucoup plus réduite et d'une durée bien plus courte qu'entre 1913 et 1938 ? Ce phénomène est-i. passager ? Si oui, comment s'explique-t-il et comment prendra-t-il fin ? Si non, que faut-il en conclure quant aux tendances d'évolution du capitalisme ?

Comment expliquer cette contradiction manifeste, éclatante et imprévue par la théorie marxiste-léniniste, que depuis douze ans la perte des empires coloniaux, et l'affaiblissement continuel des positions impérialistes dans le monde, ne se soient pas traduits par une aggravation de la situation économique des pays impérialistes, mais au contraire ont été accompagnés dans tous ces pays, à l'exception des Etats-Unis, de la croissance la plus rapide que leurs forces productives aient connue depuis le début du XXème siècle, sinon depuis le début de l'ère impérialiste?

Le projet donne en passant un coup de pied de l'âne à l'absurde théorie de la « paupérisation absolue du prolétariat » en parlant (p. 3) de « l'aggravation relative, parfois même absolue, de la condition ouvrière ». Cette formule est correcte ; nous l'avons à l'époque opposée aux théories en vogue dans les P.C., et particulièrement dans le P.C.F. et le P.C. de TU.R.S.S. (1). Cependant, dans le même document, on retrouve aussi des formules en opposition flagrante avec cette définition correcte

Ainsi, à la page 2, on affirme que « les lois économiques de son développement. [du capitalisme] aboutissent fatalement à la formation d'une immense armée de réserve ». Or, si cette armée était vraiment « fatale et immense », la paupérisation absolue, elle aus-

(1) Voir « Quatrième Internationale ». juin-juillet 1957 : « Y a-t-il une théorie de Marx sur •la « paupérisation du proléta riat ? ».

si, serait fatale et prononcée. Ce n'est que lorsqu'on comprend qu'à certaines époques, l'armée de réserve a tendance à diminuer ou à ne pas augmenter, qu'on comprend de même qu'il n'y a aucune « loi » ni fatalité d'une « paupérisation absolue ». Enfin, le tout est résumé dans un passage particulièrement équivoque et contradictoire que nous reproduisons ici in extenso :

« La crainte de la révolution, les succès remportés par les pays socialistes, la pression exercée par le mouvement owvrier, obligent la bourgeoisie à faire des concessions partielles sur les salaires, les conditions de travail, les assurances sociales.

Mais la hausse incessante du coût de la vie et l'inflation réduisent très souvent [donc pas toujours ? E.G.] à rien ces concessions. Le salaire retarde sur les besoins matériels et culturels de l'ouvrier et de sa famille, qui augmentent à mesure que se développe la société. Même le niveau de vie relativement élevé d'un petit groupe de pays capitalistes évolués

Elst basé sur la misère des peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine, sur les échanges non équivatents, la discrimination du travail féminin, Toppression cruelle des

Noirs et des ouvriers étrangers, ainsi que sur l'exploitation renforcée de ces mêmes pays. Le mythe bourgeois du « plem emploi » n'est qu'une farce sinistre car la classe ouvrière souffre de l'incertitude du lendemain.

Malgré certains succès obtenus par la classe ouvrière dans la lutte économique, dans l'ensemble sa situation dans le monde capitaliste empire. »

(p. 26).

Il n'y a qu'une seule phrase tout à fait correcte dans ce paragraphe, celle qui concerne les conditions mondiales limitant la signification de l'évolution des salaires dans les pays impérialistes.

Si la bourgeoisie est « obligée » de faire « certaines concessions » sur les salaires, peut-on dire que la situation de la classe ouvrière empire? Ou peutêtre « l'ensemble du monde capitaliste » est-il l'ensemble des travailleurs des pays coloniaux et ceux du pays impérialiste ? Alors il s'agit manifestement d'une « moyenne » sans signification réelle aucune, puisqu'une des contnadictions de la réalité sociale est précisément le contraste entre la baisse ou la stagnation du niveau de vie des peuples coloniaux et semi-coloniaux, et l'augmentation indéniable de ce même niveau de vie dans les pays impérialistes depuis 15 ans (20 ans

INTERNATIONALE aux aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et dans les pays épargnés par la 2ème guerre mondiale).

Le « mythe bourgeois » du plein emploi est sans doute une « farce » à l'échelle historique; il ne l'est certainement pas à l'échelle de 15 ou de 20 ans dans une série de pays impéralistes. « La hausse constante du coût de la vie » ne peut « réduire à rien » les « concessions de la bourgeoisie » que s'il n'y a pas, en définitive, hausse des salaires réels. Ur, cette hausse est incontestable dans la plupart des pays impérialistes depuis une dizaine d'années. Croire qu'on « enjolive le capitalisme » en constatant les faits, c'est avoir une conception erronée du marxisme qui est avant tout une méthode d'analyse rigoureusement scientifique.

En réalité, c'est en s'accrochant à des formules confuses comme celles utilisées par le « Projet » qu'on verse de l'eau au moulin des révisionnistes et des sociaux-démocrates, et qu'on crée l'impression de vouloir délibérément tromper les travailleurs soviétiques sur la situation réelle des pays sur impérialistes. On se rend en même temps ridicule, puisqu'on se pose à soimême pour but de « rattraper » cette situation qui... empire! La tâche d'un parti marxiste est d'expliquer les causes de ces phénomènes réels d'augmentation du niveau de vie des travailleurs des pays impérialistes, d'en indiquer en même temps les limites, et de déterminer jusqu'à quel point cette augmentation doit ou ne doit pas nécessairement freiner la lutte de classe du prolétariat des pays impérialistes.

On dira que la critique est facile. Mais notre mouvement a le droit de se montrer sévère à l'égard des pseudothéoriciens du camp stalinien ou du camp réformiste ou néo-réformiste. Il ne s'est pas contenté de poser des questions ; il a essayé d'élaborer des réponses. Si l'on étudie le « programme de Godesberg » au S.P.D. allemand, ou la nouvelle « Déclaration de principe » du parti travailliste britannique; si on lit le « projet de programme » du P.C. de I'U.R.S.S., et si on compare ces textes avec les documents adoptés sur les mêmes sujets par le 5ème et le 6ème Congrès Mondial de la IVème Internationale, et par le Comité Exécutif International de notre mouvement réuni entre ces deux Congrès (2), on a le droit de dire : si la IVème Internationale est encore faible du point de vue orga-

(2) Thèses sur « Les perspectives du mouvement ouvrier en Europe et nos tâches », janvier 1960 de « Quatrième Internationale ».

nisationnel, personne ne peut contester qu'elle constitue aujourd'hui le seul courant marxiste sérieux dans le mouvement ouvrier international, le seul courant qui se soit efforcé de suivre de près l'évolution de la réalité mondiale et de donner une explication narxiste d'ensemble, notamment aux phénomènes économiques nouveaux qui s'y sont déclarés. Une analyse non moins déficiente du

«Tiers monde » et des Etats ouvriers.

L'analyse de la situation objective des pays coloniaux et semi-coloniaux est encore plus faible et plus déficiente que celle de la situation objective des pays impérialistes. Le projet jongle avec queiques notions générales (« régimes réactionnaires pro-impérialistes » ; « bases féodales »; « bourgeoisie nationale ») sans entamer la moindre analyse du contenu économique et social de ces notions. Qu'est-ce que la bourgeoisie nationale ? La bourgeoisie industrielle ? Y compris celle qui est devenue à son tour « monopoliste » ? Sinon, où passe la ligne de démarcation : Tata et Birla sont-ils, en Inde, les représentants de la « bourgeoisie nationa'e » ? Quels sont les mouvements politiques concrets inspirés par ces différentes classes et couches sociales ? Quiconque désire une réponse marxiste à ces questions - et nous n'en énumérons que les plus élémentaires ! - ne doit pas prendre en main le projat. Il ne lui sera d'aucune utilité.

Quant à l'analyse de la réalité des Etats ouvriers, de l'U.R.S.S. en particulier, si elle réintègre quelques vérités anciennes, elle se rend surtout coupable de silence et de révision grossière de quelques notions de base du marxismeléninisme.

Nous avons déjà dit que le nom de Staline n'y est même pas mentionné et - fait plus grave! — que l'ensemble des phénomènes de bureaucratisation y sont passés sous silence. De ce point de vue, ce programme fait même un pas en arrière par rapport au programme de 1919 qui, sans expérience préalable aucune, sut cependant souligner les dangers d'une déformation bureaucratique de l'Etat ouvrier. L'énorme — et terrible - expérience enregistrée par l'U.R.S.S. au cours des trente dernières années et par les « démocraties populaires » est simplement passée sous silence, sans qu'aucune conclusion, même générale, en soit tirée.

L'idée défendue par Marx dans ses écrits sur la Commune de Paris, puis par Lénine dans « L'Etat et la Révolu- tion » et dans ses écrits des années 1918-1921, selon laquelle les différences de traitements entre fonctionnaires et ouvriers, les hauts traitements accordés aux spécialistes, sont une source de démoralisation pour les travailleurs, et une source de déformation bureaucratique pour l'Etat, est remplacée par la formule absurde de la rétribution « d'après la quantité et la qualité du travail fourni « (pp. 10, 93), dans laquelle la « qualité » du travail de l'amiral, de la prima donna ou du membre du Présidum du Comité Central est considérée dix ou vingt fois supérieure à la « qualité » du sidérurgiste ou du soudeur à l'arc hautement qualifié. D'après quels critères objectifs ? D'après quelle « loi inexorable », pour parler le langage des auteurs du projet ? Mystère...

« L'opposition de naguère entre la Ville et la campagne. a été supprimée », affirme le projet (p. 10). Voire La collectivisation forcée (dont on cherchera en vain une trace dans ce projet de programme, ne fût-ce que pour la condamner) ne fut pas précisément l'expression d'une harmonie parfaite. La réaction des paysans à cette collectivisation forcée n'exprima pas non plus un amour tendre pour la ville. Leur comportement pendant la guerre mondiale est à ranger dans la même catégorie de phénomène. Et si vraiment toute « opposition » entre la ville et la campagne avait disparu, comment expliquer les 25 années de stagnation de la production de céréales, reconnue par Khrouchtchev lui-même en 1955 ? Comment expliquer le fait que les livraisons de blé des kolkhoz à l'Etat (done à la ville) ne cessent de diminuer dans la majeure partie de l'U.R.S.S., ainsi que Khrouchtchev lui-même le reconnut encore au Plénum du CC de janvier 1961 ?

Et que dire du passage suivant, particulièrement édifiant lorsqu'on l'examine sous l'angle d'une description de la réalité ?

« Toute la via de la société socialaste repose sur une large démocratie. Par le canal des Soviets, des syndicats et des autres organisations sociales des massas, les travailleurs participent activement à la direction des affaires publiques, à la solution des problèmes que pose l'édification de l'économie et de la culture. Le démocratisme socialiste comprend les libertés politiques : la liberté de parole, de la presse, des nassemblements et des réunions, le droit d'élire et d'être élu, comme les droits sociaux : le droit au travail, au repos, à l'instruction, la droit à être matériellement assuré dans la vieillesse et en cas de maladie ou d'incapacité de travail; l'égalité des citoyens de toutes les nacas et nationalités; les droits égaux des femmes et des hommes dans tous les domaines de la vie publique, économique et culturelle, A la afférence de la démocratie bourgeoise, la démocnatie socialiste ne se contente pas da proclamer les droits du peuple, mais garantit la possibilité réelle de leur exercice » (Pp. 10-

11).

On reste confondu devant ce cynisme. Peut-être les auteurs du projet se réterent-ils à la Constitution soviétique de 1936, rédigée par l'infortuné Boukharine ? Mais alors il s'agit justement de « proclamations sur le papier ».

Mais non, il est question de « possibilités réelles » ! Si nous comprenons bien, tous les travailleurs soviétiques ont le droit d'organiser une manifestation (liberté de rassemblement) pour protester contre la mauvaise organisation du ravitaillement. Ils ont tous le droit d'organiser des meetings publics (liberté de réunion) pour réclamer que soit modifiée la loi qui restreint en pratique l'accès à l'Université de jeunes ouvriers. Ils ont tous le droit d'organiser un groupement politique quelconque (liberté d'association) pour autant qu'il respecte la Constitution soviétique. Cela n'arrive-t-il pas tous les jours à Moscou et Léningrad ? Est-ce même arrivé une seule fois depuis trente ans ? Mais alors, ces libertés n'existent précisément que « sur le papier », et non pas dans les faits!

Parlant devant le VIlème Congrès du P.C. soviétique, précisément sur la révision du programme du Parti, Lénine affirma :

« Alors qu'une revendication comme la ganantie de la liberté de réunion était autrefois particulièrement importante, notre avis à ce sujet est que personne ne peut empêcher aujourd'hui les réunions, et que le pouvoir des Soviets doit seulement assurer des salles à cet effet ».

(Œuvres, tome 27, p. 134, nouvelle série 1961).

Toute la tradition ouvrière, marxiste va dans ce sens. Qui osera aitirmer que les choses se passent ainsi en U.R.S.S. ? Y a-t-il liberté de la presse quand des écrivains et des étudiants n'ont même pas le droit de faire paraître à leurs propres frais, des écrits non politiques, pour la simple raison qu'ils ne sont pas du goût de quelque censeur officiel, alors que le pouvoir des soviets devrait mettre les imprimeries à la disposition de tous les travailleurs, de tous les citoyens même, sauf des contre-révolutionnaires ?

Mêmes remarques au sujet du passage du projet qui traite des relations entre Etats ouvriers. « ... La formation et le développement du système socialiste mondial se font sur la base de la souveraineté, du libre consentement et conformément aux intérêts vitaux des travailleurs de tous les Etats de ce systême » (pp. 17-18), affirment les auteurs du projet. L'intervention soviétique en Hongrie eut-elle lieu sur la base du « libre consentement » des travailleurs hongrois? Ceux-ci ont pourtant dirigé contre cette intervention une grè ve générale efficace de trois semaines, la plus longue de l'histoire mondiale des luttes ouvrières conduite par des conseils ouvriers, dont les représentants de l'armée soviétique reconnurent euxmêmes au début le caractère représentatif, puisqu'ils cherchèrent à négocier avec eux ? Et cette intervention ne futelle pas dirigée contre le gouvernement légal et souverain de cet Etat ouvrier, dirigé par Imre Nagy ? Les auteurs du projet auront-ils l'audace d'affirmer que la division de l'Allemagne en deux Etats s'est réalisée avec le « libre consentement » de ses habitants ? Sans doute a-t-il fallu construire un mur le long de la ligne de démarcation entre BerlinEst et Berlin-Ouest pour permettre aux habitants de Berlin-Est d'exprimer leur « libre consentement » avec le régime installé dans leur ville...

A force d'accumuler les lieux communs, les clichés flatteurs et les adjectifs dithyrambiques au sujet du « système mondial socialiste », les auteurs du « Projet de Programme » ne se rendent même pas compte qu'ils s'empêtrent dans des contradictions flagrantes. A la page 140, le projet proclame que :

Le régime socialiste crée les conditions pour surmonter le déséquilibre économique et culturel entre les pays, hérité du capitalisme... (et que) tout cela est garanti par les avantages du système économique du socialisme, par légalité dans les napports économiques ».

A la page 16-17, il affirme que :

« Dans le camp socialiste. personne n'a ni ne peut avoir de droits ou de privilèges particuliers ».

Les auteurs semblent oublier qu'une déclaration officielle du gouvernement soviétique - la fameuse déclaration du 23 octobre 1956! — reconnut que ce principe avait été longtemps violé. Mais ils ne se rendent surtout pas compte du caractère contradictoire de ce principe.

Car aussi longtemps que subsistent des échanges marchands, tout échange sur pied d'égalité entre pays à niveau de développement économique inégal crée précisément des privilèges pour les pays plus évolués. Tout échange sur pied d'égalité, « d'après les prix du marché mondial », vide les pays moins évolués d'une partie de leur substance au profit des pays plus évolués. En pratique d'ailleurs, les dirigeants soviétiques ont tacitement reconnu ce fait depuis 1956-57, puisqu'ils s'efforcent de compenser cette inégalité de fait par une aide unilatérale (et non une « entraide sur pied d'égalité » !), par des crédits à bon marché. Mais pour une raison facilement compréhensible. le « projet de programme » ne mentionne même pas ce devoir des Etats ouvrier plus évolués de sacrifier unilaténalement, et sans exiger de contre-partie politique, une partie de leurs ressources afin d'accé'érer la croissance économique des Etats ouvriers moins évolués.

Quant à la remarque suivant laquelle la tendancd à vouloir construire le socialisme isolêment, en marge de la communauté mondiale des pays socialistes... est muisible du point de vue éronomique, car elle aboutit vu gaspillage du travail social, au ralentissement des rythmes d'accroissement de la production... (p. 17). si elle est parfaitement correcte d'un point de vue général et abstrait, ne l'est malheureusement p'us lorsqu'on tient compte de la réalité, c'est-à-dire de la déformation ou même de la dégénérescence bureaucratique des dirigeants de cette « communauté mondiale », qui ont chassé délibérément de son sein la Yougoslavie socialiste en 1948, qui ont essayé de l'étouffer par un blocus indigne, qui ont ensuite cherché à la pousser dans les bras du capitalisme, et qui, à partir de 1957, ont à nouveau en partie désorganisé sa planification en refusant d'exécuter des contrats et des commandes.

Et malgré cela, le « rythme d'accroissement de la production » est en Yougoslavie largement supérieur à ce qu'il est dans les autres Etats ouvriers d'Europe. Ce qui ne démontre pas les vertus de l'isolement, mais bien les désavantages de la gestion bureaucratique et les avantages de la gestion par les conseils ouvriers... Absence de tout programme d'action révelutionnaire pour les travailleurs des pays impérialistes.

La partie du « projet de programme » consacrée aux tâches du mouve ment communiste international débute par une contre-vérité flagrante :

« Par la valeur de son exemple, le socialisme victorieux exerce une action révolutionnaire sur les esprits des travailleurs du monde capitaliste, les incite davantage à la lutte contre l'impérialisme et facilite dans une grande mesure les conditions de cette lutte » (p. 32).

Puisque tout ce passage ne s'applique pas à la révolution coloniaie, qui est traitée à part sous le titre un peu surprenant de « mouvement de libération nationale », il est typique des vœux pieux et des mensonges plus pieux encore dont déborde ce projet, que Maurice Thorez appelle impudemment un « monument de la pensée marxiste ». Il est vrai que le même Thorez eut des formules plus dithyrambiques encore pour certaine « Brève Histoire du PC de l'U.R.S.S. » aujourd'hui vouée au pilon. C'est en effet un « monument » qui affirme — sans clause restrictive, sans réserve aucune ! — que « le socialisme victorieux » a exercé une « action révolutionnaire » disons sur les travailleurs des Etats-Unis, du Canada, de la Grande-Bretagne et de l'Allemagne occidentale (300 millions de citoyens du monde capitaliste) depuis 1945 !

En fait, tous les dirigeants communistes savent par leur propre expérience (le chef du P.C. norvégien vient encore de le déclarer publiquement au lendemain des élections législatives) que si l'existence de l'U.R.S.S. affaiblit incontestablement le capitalisme international et contribue ainsi objectivement à la lutte de classe internationale, la politique suivie par les dirigeants soviétiques, et l'erreur catastrophique commise en collant l'étiquette « socialiste » sur des conditions d'existence inférieures à celles des pays capitalistes les plus évolués, ont subectivement entravé la lutte pour le socialisme dans les pays impérialistes. L'affaiblissement considérable des partis communistes dans la plupart des pays impérialistes depuis une douzaine d'année est due en partie à ce tacteur. Elle est due pour le reste aux erreurs opportunistes très graves commises par ces partis pendant la crise révolutionnaire au lendemain de la 2ème guerre mondiale. Mais le « projet de programme » ne parle ni de cet affaiblissement, ni de ses causes.

Des formules passe-partout comme « les pays du capitalisme sont ébranlés en permanence [sie] par les batailles de classe » (p. 33) « les forces réactionnaires des différents pays capitalistes ne sont plus en mesure de faire face aux forces grandissantes de la démocratie et du socialisme » (même page), « même dans les pays où les positions du réformisme sont encore solides, des changements substantie's [sic] s'opèrent vers la gauche au sein du mouvement ouvrier » (p. 34), par leur caractère non-dialectique, dogmatique et stérilement absolu, ne contribuent en rien à une clarification des questions graves posées devant les partis communistes d'Occident.

Tous les communistes luttant dans les pays impérialistes savent fort bien que les Etats-Unis ne sont ma'heureusement pas « ébranlés en permanence » par la lutte de classe; que « les forces réactionnaires » en France ont été malheureusement fort capables de « faire face » aux « forces du socialisme » qui, au lieu de grandir, se sont sensiblement affaiblies ; qu'en Allemagne de l'Ouest « des changements substantiels » se sont opérés non pas vers la gauche mais vers la droite au sein du mouvement ouvrier, etc., etc...

En gros, le « projet de programme » reste fidèle aux thèses néo-réformistes des XXème et XXIème Congrès du PC. de I'U.R.S.S., et, dans ce sens, constitue même un pas en arrière sur la « Déclaration des 81 ». Il affirme, sans aucune preuve, que « même avant le renversement du capitalisme », la classe ouvrière « peut forcer les milieux dirigeants (?) à cesser la préparation d'une nouvelle guerre mondiale... à mettre l'économie au service d'une œuvre pacifique » (p. 34). C'est l'aspect le plus réactionnaire de la théorie dite de « coexistence pacifique » qui apparait ici, et qui tend à substituer à la lutte pour le renversement du capitalisme und lutte pour « obliger » la bourgeoisie impérialiste à devenir « pacifiste ». Il s'agit d'une utopie réactionnaire, utopie parce que ce but ne peut être atteint, réactionnaire parce qu'en fonction de cette conception, les Partis communistes ont tendance à freiner les luttes de masse qui, périodiquement, peuvent dépasser le cadre du capitalisme, à modérer les objectifs de ces luttes, à refuser de leur donner des objectifs anti-capitalistes.

Ce néo-réformisme apparait encore plus nettement dans le passage suivant:

« En s'appuyant sur la majorité du peuple et en s'opposant résolument aux éléments opportunistes, incapables de renoncer à la politique de conciliation avec les capitalistes et les agrariens, la classe ouvrière peut infliger une défaite aux forces antipopulaires, réactionnaires [?], conquérir une solide [?] majorité au parlement, le transformer d'instrument au service des intérêts de clas-

INTERNATIONALE se de la bourgeoisie en instrument lau service du peuple travailleur, déployer largement la lutte extraparlementaire des masses, briser la mésistance des forces de la réaction et créer des conditions mécesaires à l'accomplissement pacifique de la révolution socialiste » (p. 37).

Naturel'ement, les marxistes révolutionnaires n'ont jamais défendu la thèse selon laquelle la révolution socialiste doit nécessairement s'accompagner d'une révolution violente, d'une guerre civile, etc. Le degré de violence qu'elle implique dépend exclusivement des rapports de forces et de la capacité de résistance de l'ennemi de classe. Le « projet de programme » a donc raison quand il rappelle de façon plutôt maladroite les vérités bien connues à ce propos. Mais pour eux, comme pour Lénine, le contenu de la révolution, c'est l'expropriation des capitalistes et la construction d'un appareil d'Etat nouveau, s'appuyant sur les comités démocratiquement élus des ouvriers et des paysans pauvres, permettant de transformer dans les faits la classe ouvrière en classe dominante qui prend en main la gestion de l'économie et de l'Etat.

Une « voie parlementaire au socialisme » qui ne parle ni d'expropriation du Capital ni des comités ou conseils ouvriers constitue manifestement

June conception révisionniste de la « révolution socialiste ». Les auteurs parlent beaucoup du « danger idéologique » principal » qui est celui du révisionnisme (pp. 38-39) ; ils ne semblent pas se rendre compte qu'ils pataugent de plein pied dans le bourbier révisionniste.

En réalité, ces passages néo-réformistes — entrecoupés de manière éclectique d'autres références « orthodoxes » insistant sur la nécessité de la « révolution » et de la « dictature du prolétariat » sous les « formes les plus variées » — ne constituent qu'une rationalisation, qu'une théorisation, de ce qui s'est produit dans les « démocraties populaires ». Ce n'est en définitive que grâce à l'intervention étrangère, grâce à la pression militaro-bureaucratique des dirigeants de I'U.R.S.S., que les Partis Communistes de ces « démocraties populaires » ont pu « transformer les Parlements d'instruments au service de la bourgeoisie en instruments au service du peuple travailleur, non sans transformer en même temps les notions mêmes de « Parlement », d'« élections » et de « partis » en farce. Mais justement, le « projet de programme » insiste lourdement - et maladroitement — sur l'idée que les P.C. ne désirent pas conquérir le pouvoir

« par la suite d'une guerre » et « avec Taide de Tétranger». L'histoire ne nous a pas encore offert l'exemple d'un parti communiste autochtone, conquérant le pouvoir par voie parlementaire, sans occupation étrangère. Jadis, ce fut le principal argument de la propagande communiste contre la social-démocratie réformiste. C'est en train de devenir l'argument de choc des marxistes-révolutionnaires contre les néo-réformisme khrouchtchévien.

Tout ce chapitre sur les tâches du mouvement ouvrier dans les pays impérialistes souffre de deux faiblesses fondamentales. Il ne dessine aucune perspective scientifique, réaliste, de la lutte de classe révolutionnaire dans ces pays; il ne répond en aucune manière au problème-clé posé par cette lutte de classe, à savoir le problème des revendications tnansitoires et des formes d'organisation transitoires pour amener une grande majorité de travailleurs, à mentalité en prédominance réformiste, à mener en pratique des luttes qui ouvrent les voies au socialisme.

La seule « perspective » qui se dégage de ce chapitre, c'est la thèse mécaniste, complètement contredite par les dix dernières années, que plus se renforcent l'U.R.S.S. et les pays du « camp socialiste », plus s'exacerbe la lutte de c'asse dans les pays impérialistes, et plus s'y renforce le mouvement communiste.

Sous-jacente à cette thèse est l'illusion qui prédomine aujourd'hui parmi les directions des P.C. des pays impérialistes, à savoir que cela se vérifiera au moment oú le niveau de vie des travailleurs soviétiques dépassera celui des pays capitalistes les plus évolués. Cette thèse se trouve d'ailleurs explicitement contenue dans le « projet de programme » (p. 149). Elle n'est pourtant nullement démontrée.

Le niveau de vie absolu atteint n'influence-t-il pas la menta'ité de manière beaucoup plus directe qu'une comparaison relative avec l'étranger, surtout lorsque ce niveau absolu est en lui-même fort élevé ? Il faudrait démontrer par quel mécanisme économique un abaissement du niveau de vie actue'lement atteint dans les pays impérialistes serait probable → ou inévitable - dans les vingt années à venir. En outre, cette thèse est profondément démobilisatrice, car elle tend à remettre l'échéance, à faire reculer des luttes pour la victoire du socialisme dans les pays impérialistes, vers un point hypothétique de l'avenir, qui peut se situer d'ici 15, 20 ou 25 ans, ou même plus loin encore.

Une stratégie dans la révolution coloniale qui paralyse le mouvement communiste.

Le titre même du chapitre qui traite des tâches des communistes dans les pays coloniaux et semi-coloniaux est significatif : « Le mouvement de libération nationale ».

Ainsi, la bureaucratie soviétique continue de s'accrocher à sa conception menchévik de deux étapes mécaniquement séparées l'une de l'autre, l'etape dite de « libération nationale » et l'étape dite de « révolution socialiste ». Cette conception a paralysé les partis communistes des pays coloniaux et semi-coloniaux, elles les a empêchés de jouer un rôle de direction ou même d'avant-garde dans maintes révolutions depuis dix ans, et les a conduits à des défaites sévères après des capitulations honteuses dans des pays comme l'Egypte et lIrak.

« Seul un parti communiste qui mène inlassablement une politique de classe, une politique prolétarienne, un parti armé de la théorie révolutionnaire d'avant-garde et formant un seul bloc, étroitement lié aux masses, est capable d'organiser et de conduire tout le peuple à la victoird du socialisme » (pp. 13-14). affirme le « projet de programme ». Comme c'est beau et facile... sur le papier. Cependant, il y a une arête qui est accrochée dans la gorge des auteurs du projet. Elle s'appelle Cuba.

Il y avait là un Parti Communiste puissant, contrôlant en grande partie les syndicats, disposant de nombreux cadres et d'une vieille tradition. Il y a eu une formidable révolution. Malheureusement pour les amateurs des dogmes et des schémas tout faits, ce ne fut pas ce Parti Communiste qui déclencha cette révolution; il la freina et la sabota même jusqu'au moment de sa victoire. Ce furent les forces héro ques du « Mouvement du 26 juillet », diririgé par Fidel Castro, qui déclenchèrent l'insurrection, qui mobilisèrent le peuple pour la lutte armée contre la dictature de Batista, qui renversèrent cette dictature, qui réalisèrent la réforme agraire, qui rompirent avec la bourgeoisie indigène et qui, malgré l'hostilité et l'incompréhension du P.C., passèrent à la nationalisation de toute la propriété capitaliste et à la construction du socialisme. Cette expérience historique décisive ne trouve pas sa p'ace dans les dogmes des auteurs du projet, ni le dogme du parti-communiste-seul-capable-derenverser-le-capitalisme, ni le dogme de la « libération nationale » séparée par toute une étape de la « révolution socialiste ».

Le « projet de programme » continue donc de réclamer un « mouvement démocratique général », qui doit inclure la « bourgeoisie nationale ». Seuls les « milieux réactionnaires des classes exploiteuses locales » doivent en être exclus (p. 44). Et les auteurs du projet précisent :

« La bourgeoisie nationale a, de par sa nature, un curactère double.

Dans les conditions actuellas, la bourgeoisie nationale des pays coloniaux, ex-coloniaux et dépendants, qui n'est pas liée aux milieux impérialistes, est objectivement intéressée à l'accomplissement des tâches essentielles de la révolution anti-impérialiste et antiféodale. Il s'en suit que son rôle progressiste, sa capacité à participer à la solution des problèmes pressants d'intérêt national ne sont pas épuisés.

Cependant, à mesure que les contradictions s'aggravent entre les travailleurs et les classes possédantes et que la lutte des classes s'exacerbe à l'intérieur du pays, la bourgeoisie nationale tend de plus en plus à pactiser avec impérialisme et la réaction intérieure.

Le processus du développement des pays libérés peut être compliqué, il peut nécessiter plusieurs étapes.

Etant donné les différentes conditions historiques, sociales et économiques des pays libérés [?], l'initiativa créatrice des masses apportena de nombreux traits particuliers dans les formes et les rythmes de leur développement sur la voie du progrès social. » (pp. 45-46.)

Jusqu'ici, cependant, ce n'est guère « l'initiative créatrice des masses » qui a vraiment innové « sur la voie du progrès social » ( vieille formule réformiste, soit dit en passant !). C'est plutôt l'imagination fertile des bureaucrates qui, dès la conférence des 81, avait mis à jour un animal jadis inconnu, asexué, ni chair ni poisson, appelé « l'Etat de démocratie nationale ».

D'après la théorie marxiste-léniniste de l'Etat, celui-ci est un appareil de contrainte d'une classe contre une autre. « L'Etat de démocratie nationale » a ceci de particulier qu'il n'est l'instrument d'aucune classe en particulier, mais l'expression d'un « bloc de toutes les forces progressistes, patriotiques, en lutte pour l'entière indépendance nationale, pour une large démocratie, pour l'accomplissement jusqu'au bout de la révolution anti-impérialiste, antiféodale, démocratique. » (p. 47)

Les auteurs du « Projet de Programme » arrivent ici à se contredire à chaque page. A la page précédente, il était question des désavantages d'une économie capitaliste pour les peuples coloniaux en voie de libération. Il faudrait done en conclure qu'accomplir « jusqu'au bout » la libération nationale, c'est se défaire du joug exploiteur du capitalisme. Dans ces conditions, l'économie apparue à l'issue de cette révolution serait une économie à base socialisée (comme à Cuba), et nous serions en présence d'une révolution socialiste et non nationale, d'un Etat ouvrier et non de « démocratie nationale ».

Prenons maintenant l'hypothèse inverse . Admettons que « mener jusqu'au bout la révolution » signifie, dans le contexte des pays coloniaux, laisser intacte la propriété capitaliste « indigène ». Dans ce cas, la bourgeoisie reste la classe possédante. Or, la théorie marxiste de [Etat nous enseigne que l'Etat est l'instrument de domination de La classe possedante. Donc, dans ce cas, l'Etat ne serait pas un « Etat de démocratie nationale », mais un Etat bourgeois, fût-il extrêmement démocratique. Lénine nous a d'ailleurs enseigné que la République bourgeoise la plus démocratique n'est qu'une forme voilée de la dictature de la bourgeoisie. Cela ne serait-il pas vrai pour les pays coloniaux ?

Les auteurs du « projet de programme » nous laissent donc le choix entre deux révisionnismes: ou bien supposer qu'il est possible d'éliminer l'économie capitaliste sans créer un Etat ouvrier: ou bien supposer qu'il est possible de mener « jusqu'au bout » la libération des peuples coloniaux sans éliminer l'économie capitaliste. On a peut-être le choix entre ces deux révisionnismes, chacun choisira ce qui lui plaît. Mais, même après ce choix douloureux, on ne trouvera dans son assiette pas de trace de « l'Etat de démocratie nationale ».

Lorsqu'on pousse les défenseurs de cette innovation révisionniste dans leurs derniers retranchements, et qu'on leur pose la question: « Donnez-nous donc des exemples d'Etats de démocratie nationale ? », ils ne nous citent ni lIrak, ni le Ghana, dont le caractère bourgeois ne peut faire de doute, ni même la Guinée. Ils citent... Cuba, c'est-àdire un pays où la bourgeoisie étrangère et indigène a été complètement expropriée et a disparu en tant que classe possédante; où non seulement les moyens de production sont nationalisés, mais ou encore le peuple laborieux est armé.

Quand, poursuivant l'avantage, on demande : « Quelle est donc la différence entre l'Etat cubain et l'Etat des pays de démocratie populaire d'il y a quelques années ? », la seule réponse sérieuse qu'on obtient (sauf de la part du P.C cubain, qui, lui, commence à admettre qu'on se trouve en présence d'un Etat ouvrier !, c'est. qu'il n'y a pas de parti communiste au pouvoir. Comme quoi ces étranges marxistes aboutissent à des critères purement subjectifs pour définir la nature de l'Etat.

Lorsque le « projet de programme » écrit, à la page 48, que « les Etats nationaux apparaissent de plus en plus comme une force indépendante dans l'arène mondiale », la confusion est poussée à son comble. Voici done des Etats « nationaux » (toujours sans caractère, de classe !), qui semblent différents des « •Etats de démocratie nationale », mais qui ont sur ce mystérieux animal l'avantage insigne d'exister. Sans doute s'agit-il dès lors des Etats de l'Inde, de l'Irak, de l'Egypte, du Ghana ou peut-être même du Maroe, de la Tunisie, etc. ? Nous comprenons que les auteurs aient eu quelques scrupules pour caractériser ces Etats comme «démocratiques», puisqu'une de leurs principales activités consiste à mettre en prison les communistes et d'autres militants ouvriers et paysans pauvres. Mais ces Etats — qui existent — ne sont-ils pas des Etats bourgeois ? N'est-ce pas tromper grossièrement les peuples de ces Etats et les peuples soviétiques que d'affirmer à la légère que les gouvernements de ces Etats constituent « pour l'essentiel une force progressiste, révolutionnaire et anti-impérialiste » ? Peut-on convaincre le peuple chinois que le gouvernement de Nehru joue pareil rôle ? ou les masses algériennes de ce rôle « révolutionnaire » de Bourguiba ou du roi Hassan II ? Ou les fellahs égyptiens et irakiens, écrasés dans la vaine attente d'une réforme agraire « venue du haut », du rôle « révolutionnaire et anti-impérialiste » de Nasser et de Kassem ? Ou les travaileurs du Ghana qui viennent de protester par une grève générale contre l'aggravation de leurs conditions de vie du rôle « progressiste » de N'Krumah ?

Toutes ces contorsions, toute cette confusion, tout ce mélange de demi-vérités et de demi-mensonges, les auteurs du « projet de programme » sont obligés d'y avoir recours parce qu'ils refusent d'appliquer les règles marxistes révolutionnaires é'émentaires que l'expérience a confirmées. Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, le proléta-

QUATRIEME riat et les paysans pauvres, rassemblés dans des organisations plébéiennes ou prolétariennes séparées des partis de la bourgeoisie — et dès que possible dans des partis ou tendances marxistes-révolutionnaires — accordent un appui critique à toute action concrète, anti-impérialiste, menée par la bourgeoisie nationale. Mais ils éduquent en même temps les masses dans un esprit de méfiance à l'égard de cette bourgeoisie. Ils leur expliquent que, par sa nature, cette bourgeoisie est incapable de « mener jusqu'au bout » la révolution, qu'elle passera inévitablement dans le camp contre-révolutionnaire, surtout au mo-

Mais si le « projet de programme » est modeste et décevant pour les masses des pays impérialistes, des pays coloniaux et des pays semi-coloniaux, il est, au contraire, plein de promesses magnifiques à l'égard des masses des Etats ouvriers, et avant tout à l'égard des masses de l'U.R.S.S.. Le « projet de programme » se termine par ce coup de clairon : « Le parti proclame solennellement : la génération actuelle des Soviétiques vivra sous le communisme » (p. 150). Et il précise le contenu de ce « communisme » à la fois sur le p'an socio-économique et sur le plan politique.

Sur le plan socio-économique, nous retiendrons les définitions suivantes :

« Au cours dos dix prochaines années (1961-1970), l'Union soviétique, qui créena la base matérielle et technique du communisme, dépassera dans la production par habitant le pays capitaliste le plus puissant et le plus riche : los U.S.A.; le bienêtre matériel et le niveau culturel et technique des travailleurs s'élèveront notablement; l'aisance sera assurée pour tous; tous les kolkhoz et sou-

Khoz se transformeront en exploitations hautement productives et rentables; les besoins dus Soviétiques en logements confortables seront satisfaits pour l'essentiel; le travail manuel pénible disparaîtra ; l'URSS devindra le pays de la journée de travail la plus courte.

Au cours de la deuxième décennie

(1971-1980) la base matérielle et technique du communisme sera créée, une abondance de biens matériels et culturels sera assurée à toute la population; la société soviétique abordera de près l'application du principe de la répartition selon les besoins; on effectuera le passage ment où une réforme agraire radicale ébranle l'édifice de la propriété privee, et ils les appellent done à poursuivre et ils les appellent done à poursuivre la révolution sans s'arrêter à une étape, à poursuivre la révolution « en permanence », jusqu'a ce que la libération économique et sociale complète la libération nationale, que la construction d'une économie et d'une société socialistes puisse être entamée après la destruction de l'Etat bourgeois et la construction d'un Etat d'un type nouveau, la dictature du prolétariat et des paysans pauvres, basée sur les comités démocratiques élus par le peuple laborieux.

graduel à la propriété unique du peuple entier. Ainsi, on aura construit dans les grandes lignes, la société communiste en URSS. La construction de la société communistel sera achevée intégralement dans la période suivante ». (pp. 65-66)

Ce seraient là des perspectives effectivement éblouissantes - si les faits correspondaient aux définitions. Regardons donc les choses d'un peu plus près.

Au cours des dix prochaines années, l'URSS devra dépasser la production par tête d'habitant des Etats-Unis. Cette promesse pourra-t-elle être tenue ? C'est peu probable. C'est d'autant plus improbable qu'on précise plus loin (pp. 68-9) que, pour ce faire, il faudra dépasser de deux fois et demie le niveau actuel de la production industrielle des Etats-Unis. Or, le niveau actuel de la production des Etats-Unis est encore supérieur d'au moins 35 % (certains disent de 40 à 50 %) de la production soviétique. Celle-ci devra donc passer de l'indice 65 à l'indice 200 ou 250, c'est-àdire tripler ou presque quadrupler en l'espace de 10 ans. L'actuel taux de croissance de l'industrie soviétique est de 8 à 10 % par an. Avec pareil taux de croissance, on n'obtient qu'une augmentation de 200 à 250 % après 10 ans, c'est-à-dire l'indice 130 ou 165 après 10 ans. Or, la population soviétique dépasse de près de 50 % la population des Etats-Unis. Il suffirait donc que la production américaine atteigne l'indice 135-150 en 10 ans, pour que sa production par tête d'habitant reste encore supérieure de 50 % à celle de l'URSS. Et pour arriver à atteindre l'indice de 135-150 i' suffit d'un taux de croissance annuel de 2,5-4 %, ce qui n'est guère exceptionnel.

Or, production industrielle par tête d'habitant ne signifie point niveau de

UNE CONCEPTION ETRIQUEE DU COMMUNISME

UNE CONCEPTION ETRIQUEE DU COMMUNISME

INTERNATIONALE vie par tête d'habitant. Pour y arriver, il faut tenir compte de l'agriculture, où l'avance américaine dans le domaine de la productivité reste énorme, et des biens de consommation durables accumulés du passé, où l'avance américaine est également considérable. Bref, d'après la définition de Khrouchtchev, il y aurait un pays communiste dont le niveau de vie resterait inférieur à celui d'un pays capitaliste. Inutile d'insister sur le caractère insolite d'une telle définition.

Un exemple chiffré précisera notre scepticisme. Pour 1970, le « projet de programme » prévoit une production d'électricité de 900-1.000 milliards de kWh. Or, la production actuelle d'électricité aux Etats-Unis est de 850 milliards de kWh ; celle de 1950 fut de 620 miliards de kWh, ce qui donne un taux de croissance annuel de 6 %. Avec pareil taux de croissance, la production américaine d'énergie électrique dépasserait encore de près de 50 % la production soviétique en 1970, sans parler de la production par tête d'habitant.

L'imprudence des prévisions précises de Khrouchtchev s'est déjà révélée dans le domaine de l'agriculture. Elle se révéla de même lorsque Khrouchtchev, au XXI° Congrès, déclara que dès 1965, la production des Etats ouvriers dépasserait la moitié de la production industrielle mondiale. Nous sommes fin 1961, et la production des Etats ouvriers n'atteint qu'à peine 35 % de la production industrielle mondiale. Manifestement, Khrouchtchev a sérieusement sous-estimé la croissance actuelle de l'économie des pays impérialistes en Europe et au Japon, ainsi que celle de certains pays capitalistes semi-coloniaux. Faire des promesses pareilles à la légère — nous avions dénoncé celle-là à l'époque (3)n'ajoute ni n'enlève d'aileurs rien à la réussite et au dynamisme impressionnants de l'économie soviétique. Elles n'expriment que la vantardise de la bureaucratie, complément normal de sa modération craintive devant les forces révolutionnaires qui montent partout dans le monde.

Dès la deuxième décennie, une « abondance de biens matériels et culturels « sera produite en URSS. On pourrait donc passer largement à la répartition se'on les besoins. Or, le « projet de programme » nous apporte une cruelle déception en la matière. Il est vrai qu'il promet — au terme des vingt prochaines années — que « les fonds sociaux de consommation seront

(3) Voir « Quatrième Internationale », numéro de février 1959 à peu près égaux à la moitié du montant des revenus réels de la population » (p. 101). Mais il n'arrive à cette conclusion qu'en mêlant à ce « revenu » l'instruction gratuite, les assurances sociales, l'assurance médicale gratuite et d'autres formes de salaires indirects ou différés, qui existent également dans les pays capitalistes les plus avancés et qui y sont couramment évalués à 35 à 40 % des ressources totales disponibles aux travailleurs.

En fait, de réels progrès par rapport aux pays capitalistes les plus avancés ne sont promis qu'en trois domaines : le logement gratuit (ce qui est un énorme pas en avant, mais tout dépend, naturellement, de la qualité de ces logements) ; les services publies gratuits (y compris les transports en commun) ; et les repas gratuits dans les entreprises et les écoles (c'est-à-dire une fois par jour, un repas gratuit à la cantine). D'après une définition marxiste sérieuse, ce serait laube d'une société socialiste, Taube de la première étape du socia'isme qui commencerait à pointer à l'horizon. Mais appeler cela une société communiste « construite dans ses grandes lignes », c'est ravaler le communisme, c'est en donner une définition misérablement étriquée.

Cet étrange « communisme » conserverait la marchandise, l'argent, l'économie marchande. Il conserverait le salariat et même « la rétribution selon le travail » (p. 94). Pis encore, sous cette société « communiste » il faudra toujours « stimuler matériellement » l'effort de production (p. 75), il faudra y formuler des « prix d'achat » [sic] qui « incitent les ko khoziens à augmenter le rendement du travail » (p. 84) comme dans une vulgaire économie de marché où la production dépend essentiellement de ce qu'elle « rapporte ». Il faudra même maintenir une inégalité de rémuménation d'après la quantité et la qualité du travail (p. 92), ce qui reste en-deça de la définition donnée par Marx, dans la Critique du Programme de Gotha, d'une rétribution strictement égalitaire d'après la seule quantité de travail fournie. C'est donc un « communisme » dans lequel même le pain n'est pas gratuit, dans lequel l'égalité réelle est encore toujours promise pour... après-demain !

Quelques exemples nous permettront de mettre en lumière le caractère misérablement étriqué de ce « communisme ».

En mai 1917 — 1l y a 44 ans, alors gun ny avait ni automation ni énergie nucléaire — Lénine rédigea des notes pour la révision du programme du Par- ti. Il y prévoit notamment l'interdietion du travail industriel pour des enfants de moins de 16 ans. L'actuel projet de programme prévoit pour la société « communiste » toute une catégorie de jeunes travailleurs ayant fait moins de 11 années d'instruction, c'est-à-dire travaillant effectivement à l'âge de 16, de 15 ou même de 14 ans (p. 128). Lénine prévoyait dans l'immédiat la réduction immédiate de la journée de travail à 4-6 heures dans les industries insalubres ; le projet de programme prévoit une journée de travail de 5-6 heures dans ces mêmes industries (p. 97). En 1918, poursuivant le brouillon de ce même nouveau programme, Lénine parle pour la période de transition ivers le socialisme de

« réduire progressivement la journée de travail à 6 heures par jour ;

L'ETAT DEPERIT ET SE

Ces contradictions atteignent leur comble lorsque les auteurs du « projet de programme » abordent le problème de l'organisation politique dans la société communiste. Première définition et première inexactitude.

« Un processus de transformation de l'Etat en organisation universelle de tous les travailleurs de la société socialiste a commencé. La démocnatie prolétarienna s'est de plus en plus transformée en démocratie socialiste du peuple. » (p. 103)

La première partie de ce passage a un sens : le « processus de transformation de l'Etat en organisation universelle de tous les travaileurs » (en libre association de communes de producteurs et de consommateurs, comme le dit Engels et comme le reprend Lénine. Mais le « projet de programme » récuse ces conceptions « anarchistes » !), ce n'est rien d'autre que le dépérissement de l'Etat, c'est la transformation de « la démocratie pro'étarienne en démocratie socialiste du peuple ».

Ils ne se rappellent plus que Lénine enseigna que « le dépérissement de l'Etat est le dépérissement de la démocratie... La démocratie, c'est l'Etat reconnaissant la soumission de la minorité la majorité, c'est-à-dire l'organisation de la violence systématiquement exercée par une classe sur une autre, par une partie de la popu'ation sur l'autre partie ». (« L'Etat et la Révolution », « Œuvres choisies » tome II, Pp. 227-228). Dire que l'Etat dépérit, d'égaliser peu à peu tous les salaires et traitements dans toutes les professions et catégories (souligné par

Lénine, « Œuvres », tome 27, p. 158).

Mais les auteurs du projet de programme ont le front de parler de « rémunérations d'après la quantité et la qualité du travai! fourni », ni pour la période de transition du capitalisme vers le socialisme, ni même pour la première phase du socialisme, mais pour sa seconde phase achevée, la phase du communisme! Ces formules ne permettent-elles pas de saisir sur le vif l'emploi abusif des étiquettes ? Ne suffisent-elles pas pour indiquer que la société soviétique n'a pas encore achevé la construction de la première phase du socialisme, sans parler de sa seconde phase ? RENFORCE A LA FOIS ! mais que la démocratie subsiste, c'est dire que l'Etat dépérit et subsiste à la fois. Dire que la démocratie prolétarienne se transforme en démocratie de tout le peuple, c'est dire que l'organisation systématique de la violence de la majorité contre la minorité (dictature du prolétariat, démocratie prolétarienne) se transforme en l'organisation systématique de la violence de la totalité... contre elle-même ! Deuxième définition et deuxième inexactitude.

« L'Etat qui a surgi comme Etat de la dictature du prolétariat, s'est converti en Etat de tout le peuple, en organe qui traduit les intérêts et la volonté de l'ensemble du peuple...

Le Parti part de ce principe que la dictature de la classe ouvrière perd

Usa raison detre avant que ne disparaisse l'Etat. L'Etat en tant qu'organisation du peuple entier se conservera jusqu'à la victoire totale du communisme. Exprimant la volonté du peuple, il ast appelé... à exercer le contrôle de la mesure du travail et de la consommation, à assurer...

T'ordre légal socialiste et la propriétê socialiste... » (pp. 103-104).

Nous avons délibérément supprimé le passage concernant le rôle de l'Etat dans la « défense nationale », aussi longtemps que subsiste l'entourage impérialiste. Mais ici, nous saisissons sur le vif l'aveu, et il est de taille. Ainsi, dans cette société au seuil du communisme, ayant même achevé « dans ses grandes lignes » la construction de la société communiste, il faut toujours un

Etat pour imposer par la violence la discipline, la légalité, le contrôle de la consommation et de la mesure du travail. Est-ce du communisme ? Est-ce même du socialisme ?

Nous disons à dessein : par la violence. Car Lénine y revient des dizaines de fois : l'Etat n'est pas la simple soumission des minorités aux majorités, la simple observation des règles élémentaires • de la morale et de la discipline. L'Etat est une machine spéciale, un corps particulier de contrainte et de violence, qui impose cette soumission et cette violence à une classe de la société au nom d'une autre classe. « La démocratie », dit Lénine, « est une forme de l'Etat, une de ses variétés. Elle est donc, comme tout Etat, Lapplication organisée, systématique, de la contrainte aux hommes ».

Aussi longtemps que les conditions économiques et sociales n'ont pas permis le dépérissement des classes, de l'économie marchande, du désir de l'enrichissement privé, — aussi longtemps il faut effectivement qu'une contrainte organisée s'exerce sur les citoyens, pour que ceux-ci ne volent pas la propriété collective, ne s'approprient pas une part démesurée du fonds de consommation, ne molestent pas les femmes dans la rue et n'organisent pas maint vil trafic. Mais la survivance de cette contrainte démontre précisément que les classes subsistent, que nous ne sommes pas encore dans la société socialiste, sans parler de la société communiste.

Mais peut-être s'agit-il simplement d'une erreur de définition ? La réalité, hélas, est moins souriante. Le gouvernement soviétique s'est vu obligé de réintroduire la peine de mort pour délits économiques, et il l'applique plutôt aux petits filous qu'aux grands — qui montrent l'exemple. Faut-il une preuve supplémentaire que l'Etat subsiste et ne dépérit point, que la « dictature du prolétariat » sous sa forme de dégénérescence bureaucratique subsiste, et que tout le reste n'est que balivernes, poudre aux yeux et tromperie des travailleurs ? (4).

(4) Les auteurs du « projet » deviennent cyniaues lorsou'ils affirment qu'« en régime socialiste, quiconque s'est écarté de la vie de travail peut reprendre une activité utile » (p. 109). Ils ont oublié une petite addition : «..sauf s'il a eu la malchance d'être entre temps condamné à mort et exécuté pour crime économique »...

Troisième définition et troisième inexac- Troisième définition et troisième inexactitude.

« Le Parti estime nécessaire de développer encore plus les principes démocratiques dans l'administration.

Le principe de l'éloction et des comptes rendus d'activité devant les organismes représentatifs et les électeurs davra graduellement être étendu à tous les travailleurs dirigeants des organismes d'Etat. Il est indispensable de réduire le personnal appointé de l'appareil d'Etat, d'initier des masses toujours plus nombreuses à l'administration pubhque pour qu'à l'avenir le travail dans cet appareil cesse d'être une profession. » (p. 198)

Or, Lénine (suivant Marx et Engels) avait défini la dictature du prolétariat comme un régime dans lequel 1°) l'armée des fonctionnaires commence à être remplacée par des ouvriers remplissant ces fonctions à tour de rôle; 2°) un Etat dans equel les fonctionnaires qui subsistent sont payés au salaire moyen de l'ouvrier. Mais voilá que les auteurs du « projet de programme » nous révèlent que nous avons en URSS une société dans laquelle la construction du socialisme est déjà achevée; qui s'engage allègrement dans , la construction du communisme; dans laquelle cette construction sera à son tour achevée « dans ses grandes lignes » d'ici vingt ans — mais dans laquelle subsiste une armée de fonctionnaires si nombreuse et si puissante (les statistiques officielles soviétiques les chiffrent par millions), que leurs abus exaspèrent le peuple, qu'il faut réduire leur nombre (mot d'ordre périodiquement lancé et relancé depuis plus de 25 ans) et qu'il faut « graduellement » les élire plutôt que les nommer...

Ce que Lénine fixait comme tâche essentielle pour la période de transition du capitalisme vers le socialisme, les auteurs du programme promettent de le réaliser « gradue lement ». après la construction de la société communiste ! Ils reconnaissent en passant que jusqu'ici, « l'administration » n'a pas été caractérisée par l'application des « principes démocratiques » (la formule : « encore plus » est une simp'e figure de style), puisqu'il n'y a pas eu élections des fonctionnaires.

II. COMMENT EXPLIQUER CE PROGRAMME ?

Voila donc une critique sévère des faiblesses théoriques du programme. Il n'est pourtant pas sans merites, du moins objectifs. Et il est avant tout un puissant révélateur des tensions qui existent actuellement au sein de la bureaucratie sovietique, au sein de la société soviétique, et au sein de l'ensemble du « monde socialiste ». Que révề'e le « projet de programme » à ce propos ? Quelles conclusions permet-il de tirer quant à l'avenir de PURSS et du « monde socialiste » ?

Bien plus que le produit d'une « logique » ou d'une « idéologie » propres à la bureaucratie (5), ce programme est le produit de la réalité mondiale et soviétique d'aujourd'hui, d'une réalité vue à travers des lunettes déformantes, sans aucun doute, mais qui n'en oblige pas moins la couche privilégiée au pouvoir en URSS à manœuvrer, à céder, à se replier sur ce qui est pour elle l'essentiel, afin de se défendre devant les forces révolutionnaires qui entament ses positions. La bureaucratie devant la pression de la révolution coloniale.

La première est celle de la révolution coloniale en plein progrès. Si l'on compare les formules du « projet de programme » à celles du XX* Congrès et même à celles de la Déclaration des 81, on trouve nettement les traces de cette pression. La victoire de la révolution cubaine, la radicalisation de la révolution a'gérienne, la quasi-paralysie de nombreux partis communistes dans des pays connaissant cependant un processus révolutionnaire des plus impétueux, sont des faits qui ont arraché aux dirigeants du Kremlin... quelques bouts de phrase. L'importance de ces bouts de phrase ne consiste pas, bien sûr, dans l'intention de ses auteurs. Elle consiste dans ce qu'elle offre aux dirigeants de certains partis communistes ou para-

(5) Ce qui ne veut pas dire que cette « logique » ou cette « idéologie » fassent défaut. Un de ses traits significatifs c'est un positivisme rigide, qui place « l'homme communiste » au milieu de « lois » rigides, et qui le pousse constamment à « découvrir de nouvelles lois ». Ce positivisme, qui n'a rien à voir avec le matérialisme dialectique, prend quelquefois des formes grotesques « La loi (sic) qui régit l'existence du Part est le respect rigoureux des normes léninistes de la vie du Parti et du principe de la direction collective » (p. 144). C'est une « loi » qui a été malheureusement mig hors d'état de fonctionner pendant 25 ans, ainsi qu'on l'a démontré au XX: Congrês du P.C. de l'U.R.S.S. Mais une « loi » qui n'est pas appliquée pendant si longtemps, est-ce bien une « loi » ?

communistes un alibi pour déborder par la gauche la ligne opportuniste de Moscou à l'égard de la révolution coloniale.

La ligne fondamentale du « projet de programme » est l'alliance avec la bourgeoisie nationale des pays coloniaux et semi-coloniaux - avec les fameux « Etats nationaux » en vue d'obliger l'impérialisme (« mis en minorité à l'ONU ») à accepter la « coexistence pacitique ». Cette ligne est fondamentalement opportuniste, parce qu'elle élimine la perspective de la révolution prolétarienne dans le reste du monde, à court et même à moyen terme. Même lorsque cet opportunisme prend une forme brusquement aventuriste - comme lors de la reprise des expériences nucléaires - le fond stratégique reste toujours le même : exercer une pression sur l'impérialisme, miser sur sa « conversion » plutôt que sur son renversement par le prolétariat.

Mais, dans le cadre de cette ligne opportuniste fondamentale, s'est glissée la possibilité pour les « pays affranchis du joug colonialiste » de choisir « la voie du développement non capitaliste » (p. 46). La chose n'est dite qu'en passant; elle est entremêlée avec tant de clauses restrictives et de réserves qu'elle apparaît nettement comme une concession purement verbale aux multiples forces qui, partout dans le monde, reprochent avec de plus en plus d'amertume au Kremlin et aux P.C. leur passivité, leur manque d'audace et leur manque d'initiative devant la montée de la révolution coloniale.

Mais les marxistes révolutionnaires saisiront ce bout de phrase et en feront une massue pour frapper encore et toujours la tête de tous les dirigeants staliniens qui, en s'alliant à la bourgeoisie nationale, même dans des pays ou le nombre de prolétaires se compte déjà par milions, bouchent en pratique la voie au « développement non capitaliste » pour leur peuple. La bureaucratie devant la pression de la révolution chinoise.

La deuxième est celle de la R.P. de Chine, la grande et indispensable alliée de l'Union soviétique, dont l'alliance vaut plus que toutes les fusées nucléaires inventées et inventables. E'le reflète en partie la pression plus générale de la révolution coloniale - et dans cette mesure les critiques auxquelles les dirigeants soviétiques s'efforcent de répondre sont conformes à celles que nous venons de formuler.

Mais elle reflète aussi autre chose. La R.P. de Chine est devenue le porte-paroe des masses laborieuses de tous les Etats ouvriers moins développés industriellement que l'URSS, ou pius exactement de cous ces peuples economiquement sous-développés dans leur ensembie, y compris de leur bureaucratie régnante, qui reprochent amèrement dirigeants de la bureaucratie soviétique un egorsme natonal, un manque flagrant d'internationalisme prolétarien, quand Khrouchtchev promet un appartement moderne à chaque famille soviétique, voire une auto à chaque citoyen de son pays, alors que des dizaines de millions de Chinois, de Vietnamiens, de Coréens et même d'Albanais de Roumains et de Bulgares ne sont guère certains de manger à leur faim et de se vêtir décemment au cours de la décennie qui vient.

Ce reproche devient fort percutant dans un monde sensibilisé par le problème de « l'aide aux pays sous-développés ». Il le devient à tel point que les auteurs du « projet de programme » ont été amenés à introduire dans celuici une formule à peine croyable :

« Le fait que les Etats socialistas progressent dans le cadre d'un système mondial unique, em utilisant les lois et les avantages de ce système, leur permet de réduire les délais de l'édification du sorialisme et de passer au communisme plus ou moins simultanément, dans les limites d'une seule et même époque historique. » (p. 139)

A moins de donner au terme d'« époque historique » un sens si extensif que toute la phrase devient vide de sens (par exemple, époque = siècle) cela voudrait dire que "ensemble du « bloc socialiste », donc avant tout la Chine, pourrait construire le communisme [sie] dans l'espace des quelques décennies, c'est-à-dire, pour utiliser le critère que Khrouchtchev lui-même emploie le plus communément, pourrait dépasser d'ici 30 à 40 ans la production par tête d'habitant des Etats-Unis.

Il suffit de consulter les chiffres pour se rendre compte de ce que cela signifie. Et alors, les économistes, les communistes conscients de la R.P. de Chine, pourraient répondre aux chefs de la bureaucratie soviétique : « Ou bien vous voulez dire que dans le cadre de « l'entr'aide » actuelle, pareil « bond en avant » est possible, et alors vous mentez effrontément, et vous vous moquez des souffrances et des sacrifices héroïques du grand peuple chinois; ou bien vous voulez dire que l'URSS est prête à faire tous les efforts nécessaires dans ce sens — des efforts qui nécessitent dix fois, vingt fois plus d'aide matérielle que celle qui est actuellement accordée - et alors c'est une promesse à laquelle vous êtes d'ores et déjà tenus devant les prolétaires du monde entier ! »

Il ne s'agit pas seulement du conservatisme, de l'égoïsme national étroit de la bureaucratie soviétique, qui sont des faits incontestables. II s'agit également d'une difficulté objective majeure. Le prolétariat soviétique a fait depuis près d'un demi-siècle des sacrifices énormes pour la cause du communisme. La dégénérescence bureaucratique de l'Etat soviétique a quadruplé ou quintuplé les sacrifices dont ont été payées l'industrialisation et la défense militaire du pays; mais ces sacrifices auraient été énormes même sans direction stalinienne. Au moment où, pour la première fois après tant d'années, le niveau de vie augmente assez rapidement et régulièrement, aucune direction du P.C. soviétique ne pourrait réclamer de nouveaux et grands sacrifices pour accélérer l'industrialisation de la R.P. de Chine — bien qu'ici aussi, on pourrait donner beaucoup pius et beaucoup mieux, sans toucher à l'élévation du niveau de vie des masses soviétiques, si la direction de l'Etat et de l'économie s'inspirait des principes léninistes. Mais la difficulté objective subsiste.

Ce qu'elle signifie, en fin de compte, c'est que par un étrange détour de l'Histoire, la théorie du socialisme dans un seul pays se révèle une fois de plus absurde, mais d'une manière que personne n'eût pu soupçonner jadis. Affirmer que la construction du socialisme est achevée dans un seul pays; affirmer qu'on peut même, dans un seul pays, achever « dans les grandes lignes » la construction du communisme; créer lillusion que la règle « de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » puisse être appliquée « d'abord » dans un seul pays - c'est arriver à la conclusion absurde que la nourriture pourrait être gratuite à Vladivostok alors qu'en Mandchourie il y a encore des gens qui ont faim ; qu'il suffirait d'aller d'Erzeroum à Batoum pour se vêtir gratuitement; que le peuple soviétique devrait donc établir un barrage permanent à ses frontières pour refouler les millions de gens qui voudraient s'y presser afin de passer de l'enfer de leur vie quotidienne à ce paradis à la portée de la main, pour arrêter la plus grande migration humaine des temps modernes ! L'hypothèse, bien sûr, est absurde. Mais peut-on mieux souligner combien le jeune Marx avait raison quand il affirmait que le communisme ne peut triompher qu'universellement, que la société communiste ne peut être qu'une société sinon mondiale, du moins englobant la majeure partie de la population du globe ?

Ajoutons que le « projet de programme » contient également un bout de phrase sur la nécessité de « perfectionner sans cesse la division internationale du travail » (p. 141) qui semble répondre en partie aux critiques que certains P.C. au pouvoir, notamment celui de Pologne, avaient adressé au Kremlin. La bureaucratie devant la pression des consommateurs soviétiques.

La pression qui perce le mieux dans le « projet de programme », dans certaines de ces parties même à chaque page, c'est celle des consommateurs soviétiques.

Lorsque le « projet » proclame que « la différence entre les revenus élevés et relativement moins élevés devra graduellement diminuer » (p. 94), c'est que la masse des consommateurs est sensible à cette différence et proteste bruyamment à son propos. Lorsqu'à la page suivante, le projet affirme que

« déjà dans le courant des dix années à venir les revenus réels des ouvriers et des employés qui reçoivent des salaires relativement bas seront augmentés de façon qu'il ne reste plus dans le pays de catégories d'ouvriers et d'employés insuffisammemt rémunérés » (p. 95), c'est donc que des « catégories » entières - c'est-à-dire des millions d'hommes et de femmes - se considèrent aujourd'hui insuffisamment rémunérés ! Lorsque le projet proclame que le « P.C. de l'URSS assigne la tâche de résoudre le problème le plus aigu pour l'essor du bien-être du peuple soviétique : celui du logement » (p. 96), c'est qu'effectivement ,le mécontentement au sujet des conditions de logement scandaleuses pour une grande partie de la population soviétique croît sans cesse. Lorsque le projet déclare que

« les femmes devront être employées à das travaux relativement plus faciles mais suffisamment rémunérés »

(p. 99), c'est qu'il rompt avec une thèse stalinienne qui « symbolisait » l'égalité entre l'homme et la femme par le fait que des travaux lourds et insalubres étaient effectués par les femmes comme par les hommes — ce qui ne manqua point de provoquer un mécontentement latent parmi les ouvrières soviétiques. Lorsque le projet indique que « la fabrication d'automobiles pour la population sera sensiblement relevée » (p. 96), bien qu'il déclare plus haut :

« Le parc automobile du pays augmentera jusqu'à pouvoir satisfaire tous les besoins du trafic marcham dises et voyageurs. Les centres de location d'automobiles seront multipliés. » (p. 73). c'est que des millions de Soviétiques n'acceptent pas la thèse khrouchtchévienne selon laquelle les taxis peuvent satisfaire tous les besoins du peuple soviétique en autos, et qu'ils désirent bel et bien acquérir une voiture en pro priété privée ou en usufruit permanent. Et ainsi de suite.

Le bilan global de ces promesses est sans aucun doute impressionnant. l'est surtout lorsqu'on prend en consi. dération d'où vient l'Union soviétique, non seulement en 1917 ou en 1927, mais même en 1945, sinon en 1952. Il est hors de doute qu'au cours des dix dernières années, le niveau de vie du peuple soviétique a augmenté davantage que pendant toute la période 1917-1952, sinon pendant toute la première moitié du XX* siècle. Dans tel ou tel domaine, les promesses ne seront peut-être pas tenues. En ce qui concerne notamment la production agricole, Khrouchtchev continue à s'avancer imprudemment, malgré les expériences des dernières années, qui auraient dû lui apprendre la prudence. Néanmoins, il faut partir de l'idée que ces perspectives seront, en gros, réalisées, ce qui signifie que d'ici dix ans, le niveau de vie du peuple soviétique aura atteint sinon dépassé celui de la plupart des pays d'Europe occidentale, et sera parmi les plus élevés du monde.

Le « réformisme khrouchtchévien » est fondé essentiellement sur le théorème qu'en donnant une satisfaction majeure à l'estomac, on calmera le cœur et on fera marcher plus lentement le cerveau, du moins sur la voie de la critique des déformations bureaucratiques du système. Mais ce théorème est faux. Si l'amélioration du niveau de vie évitera, en effet, des explosions de faim et de colère comme celles des 16-17 juin 1953 en Allemagne orientale ou celle du 23 octobre 1956 en Hongrie, elle finira par stimuler et non par freiner l'esprit critique anti-bureaucratique, surtout dans un pays où l'accès à « l'Etat et la Révolution » est non seulement libre mais encore (modérément) encouragé par le gouvernement.

Et le « projet de programme » démontre incontestablement que la bureaucratie commence à subir également

: 34 une pression de la part des consommateur soviétiques qui prennent conscience du fait qu'ils ne sont pas seulement des machines à consommer plus de viande et de lait qu'aux Etats-Unis, mais qu'ils sont encore des citoyens et des producteurs qui, en tant que tels, désirent, enfin, exercer les droits que la Constitution soviétique et l'ancien programme du Parti leur accordaient - du moins sur le papier ! La bureaucratie devant la pression des citoyens soviétiques.

Pour la première fois depuis "'arrivée au pouvoir de Khrouchtchev, le « projet de programme » contient, en effet, des promesses précises non seulement en ce qui concerne le niveau de vie des masses, mais encore en ce qui concerne leurs droits démocratiques. Jusqu'ici, la nouvelle équipe dirigeante qui a succédé à Staline s'était contentée d'abolir les abus les plus barbares de l'ère stalinienne (toute puissance de la police secrète; absence d'un minimum de garanties juridiques pour la défense; dissolution des camps de concentration, etc.) Maintenant, elle se voit obligée d'avancer des réformes également dans le domaine politique.

L'essentiel de ces réformes tient dans les propositions suivantes : 1) « Il est opportun de renouvoler à chaque élection au moins un tiers » Lagut Tes non, ant des députés aux Soviets. » (p. 105)

« Il faut établir un principe selon lequel les dirigeants des organismes de l'Unoin, des Républiques et des localités ne puissent être élus à leur poste, en règle générale, plus de trois fois de suite. » (p. 105) 3) « Doivent être mis en pratique dans

June pleine mesure :... la discussion libre, détaillée et publique aux sessions des Soviets de toutes les questions importantes de l'administration de l'Etat, de l'édification économique et culturelle; ... la discussion systématique par les Soviets des interpellations des députés ... » (pp. 105-106) 4) « L'initiative législative, c'est-à-di-

Are le droit de soumettre des projets de loi, doit être accordée uux syndicats, uu Komsomol et autres organisations sociales de masse, représentées par leurs organismes centraux et de Républiques. » (p. 107) 5) « Il convient de soumettre les pnojets de loi les plus importants à lapprobation populaire (referendum). » (p. 107) 6) « Le Parti estime nécessaire de réduire encore le persornel appointé de bas en haut, de renouveler à chaque élection ordinaire environ la moitié des effectifs de tout organisme social. Le Parti juge utile que les dirigeants des organisutions sociales me soient pas élus, en règle gémérale, plus de deux fois de suite. » (p. 112) 7) « Le développement de la démocratie au sein du Parti ... » (p. 147) -« Pratiquer le renouvellement systématique, dans des proportions déterminées, des effectifs de tous les organismes élus du Parti, depuis les organisation de base jusqu'au Comité Central, en respectant la continvité de: la direction. A toutes les élections ordinaires, un quart au moins des memores du Comité Central du PCUS et de son Présidium sera renouvelé. En règle générale, les membres du Présidium ne seront élus pus plus de trois fois de suite... Les effectifs des Comités Centraux des P.C. des Républiques fédérées, des comités du Parti de territoire, de région, seront renouvelés pour un tiens au moins à chaque élection ordinaire... Les secrétaires des organisations de base du Parti ne pourront être élus plus de deux fois de suite. » (p. 145-6)

I faut y ajouter un huitième point, que nous avons mentionné plus haut, concernant l'élection progressive des fonctionnaires.

Que penser de cette liste de reformes politiques à première vue impressionnante ? Deux remarques préalables s'imposent. D'abord, une série de mesures proposées aujourd'hui comme innovations sensationnelles sont déjà contenues dans la Constitution soviétique. On admet donc tacitement, ce qui ne témoigne pas d'une pratique courante de cette vertu si ardemment louée qui s'appelle l'auto-critique, que ces mesures n'ont guère été appliquées en pratique.

Ensuite, d'autres mesures sont très fortement réduites dans leur portée réellement démocratique du fait de clauses restrictives. « En règle générale », les membres du Présidium ne seront pas élus p'us de trois fois de suite. Mais « certains responsables du Parti, étant donné leur autorité reconnue, leurs grandes qualités politiques, d'organisation et autres, pewvent êtne réélus aux organismes dirigeants plusieurs fois de suite pour de plus longs délais » (p. 145).

La « condition » d'être élue à la majorité des trois-quarts est quelque peu platonique quand on sait qu'aux Congrès, les membres du Présidium sont élus à l'unanimité. Même remarque en ce qui concerne les dirigeants des organismes soviétiques qui « dans le cas où les dons personnels du travailleur, de lavis général, rendent utile et nécessaire son activité ultérieure au sein de l'organisme dirigeant », peuvent être réélus plus de trois fois de suite à la majorité des trois-quarts (p. 105).

Ceci dit, une soupape de sûreté est ouverte qui démontre que la pression politique a pris des formes importantes. Certaines des réformes introduites resteront sans doute lettre morte. D'autres seront largement mises en pratique (notamment le referendum, le droit d'initiative des syndicats et autres organisations sociales; la discussion des interpellations des députés, etc.), mais pour des questions d'ordre secondaire et surtout d'intérêt local ou régional.

L'essentiel de ces mesures réside pourtant en ceci qu'à la dictature policière de Staline succède une dictature politique d'essence plébiscitaire, dans laquelle la masse atomisée des individus jouit en effet de droits accrus -sauf celui de s'organiser et de pouvoir mettre en échec, ne fût-ce que sur des questions secondaires, la ligne définie par le groupe dirigeant de la bureaucratie.

En effet, par rapport à l'époque qui va de la mort de Staline jusqu'à l'élimination du « groupe anti-Parti », la liberté de discussion au sein des organismes dirigeants du Parti risque d'être limitée et non pas accrue par les réformes du « projet de programme »!

Pendant toute cette période, pour asseoir solidement son pouvoir et éviter le poids démesuré de l'armée, Khrouchtchev et ses amis ont été obligés d'élargir le cercle de ceux qui participaient aux diseussions véritables, où les questions d'orientation politique ont tranchées. Il a même dû faire appel directement à la masse des membres du C.C. contre les membres du Présidium, au moment de la lutte décisive contre Malenkov, Molotov, Kaganovitch et leurs amis. Pareille évolution favorisait la formation de groupes et de tendances au sein du Comité Central, rendait même inévitable leur réapparition.

Avec la nouvelle méthode, où à chaque congrès un tiers des membres est éliminé, sauf un petit noyau d'« indispensables » autour de Khrouchtchen -qui se sont désignés eux-mêmes de cette qualité - chaque membre du Comité Central qui voudrait défendre des vues différentes de celles du premier secrétaire se verrait automatiquement menacé, non pas d'« exclusion » (mesure contre laquelle des recours sont possibles), mais de « non-réélection » au prochain congrès. Et comme c'est la direction sortante qui propose au congrès la liste des membres à réélire, des membres qu'il ne faut plus réélire, et les nouveaux candidats, cette élimination par la voie froide et « démocratique » ne peut être contrecarrée que par un appel à la base par dessus la tête du Comité Central, appel explicitement défendu comme « manifestation de fractionnisme et d'esprit de groupe, incompatible avec l'esprit de Parti marxisteléniniste ». La formation' de tendances sera done rendue plus difficile et non pas plus facile du fait de ces réformes.

La même chose s'applique d'ailleurs au caractère apparemment plus démocratique des élections soviétiques. Le Comité Central contrôle le Parti, et, a travers ce'ui-ci, les syndicats, le Komsomol et toutes les organisations dites « sociales ». Le fait que les membres des soviets soient régulièrement renouvelés en soi ne réduit d'aucune manière le caractère extrêmement bureaucratisé et autocratique du système, aussi longtemps que la fraction dirigeante du Parti conserva un monopole absolu de présentation des candidats, soit directement, soit par l'intermédiaire des « organisations sociales ».

C'est bien là le point faible de tout cet édifice, point faible qui devient même d'une faiblesse ridicule dans des conditions où le « communisme est construit dans ses grandes lignes ».

L'interdiction des fractions (non pas des « groupes » ou des « tendances ») fut justifiée par Lénine, en 1921, par l'extrême danger que la dictature du prolétariat courrait du fait de la pression du milieu petit-bourgeois, paysan, en Russie. Il expliqua que, dans ces conditions, toute lutte de fraction dans le Parti pouvait devenir le véhicule indirect (et inconscient) de la lutte de classe dans le pays.

Mais maintenant on nous dit que l'antagonisme des classes a disparu; que les classes elles-mêmes disparaissent « dans les grandes lignes »; qu'il n'y a donc plus de divergences possibles « sur le fond », puisque ces divergences ne font que refléter en dernière analyse des intérêts antagonistes de classe. Mais, en même temps, on continue à interdire « le fractionnisme et l'esprit de groupe ». Mieux, on corrige le programme de 1919 dans ce sens, puisque celui-ci ne contient aucune allusion à cette « règle léniniste », dont Lénine lui-même n'avait apparemment pas conscience (6)...

Ce qui aboutit à cette conclusion absurde : lorsque le parti bolchévik était faible, entouré d'ennemis puissants, il s'est payé le luxe d'une liberté de tendance et de groupe entière ; lorsqu'il a dirigé l'Etat soviétique au milieu de la guerre civile et de l'intervention étrangère, à une époque où la survie de lEtat soviétique ne tenait qu'à un fil, où celui-ci fut faible, livré à la famine et à la pauvreté généralisée, le Parti pouvait encore toujours se payer le luxe au point de ne souffler mot d'une « interdiction » dans le programme de 1919. Mais alors que l'U.R.S.S. est devenue la puissance militaire n° 1 du monde et la deuxième puissance industrielle ; au moment où elle est prétendûment engagée dans la construction triomphale du communisme, « l'esprit de groupe » devient ce danger mortel qu'il ne fut ni en 1917, ni en 1918, ni en 1919, ni en 1920. Comprenne qui pourra...

La thèse khrouchévienne pouvait être plus logique s'il avait défendu la position yougoslave, selon laquelle le Parti doit aussi dépérir au fur et à mesure que l'Etat et les classes dépérissent, puisque le parti n'est que le détachement avancé d'une classe sociale, le prolétariat. Au moment où le Parti dépérit, les « fractions et groupes » dépérissent avec lui. Mais Khrouchtchev affirme le contraire : au fur et à mesure que les classes et l'Etat dépérissent, « le rôle du Parti s'accroît » (p. 143).

Puisqu'il n'y a plus d'antagonismes de classes, ce rôle ne peut s'accroître que dans le domaine de la direction économique, culturelle, scientifique. Et pourquoi diable la « construction du communisme » serait-elle menacée si en matière culturelle le « groupe des non-figuratifs » lutte avec les partisans du « réalisme socialisme » à tous les échelons, y compris au sein du Parti ? Pourquoi le triomphe du socialisme serait-il ébranlé par une discussion virulente opposant deux ou trois « fractions » sur

(6) Exemple (entre mille autres) : dans les notes du tome II des « Œuvres » de Lénine, on mentionne que Boukharine avait constitué en 1916 un « groupe antiparti » pour s'opposer à la « ligne du parti » en matière de politique nationale. Lénine ne semblait pas partager ce jugement puisqu'il proposa et fit admettre le même Boukharine en 1919 au Bureau Politique, et qu'il l'envoya en 1920, à la veille du IX Congrès, comme représentant spécial du Comité Central aux syndicats, en déclarant aux camarades qui critiquaient cette mesure « Connaissez-vous un meilleur théoricien que Boukharine ? ». Dans l'esprit de l'actuel projet, Lénine aurait dù l'exclure du Parti. Il est vrai que, d'après ce même esprit, Lénine ne fut guère... « léniniste ».

l'utilité ou non de construire à Bratsk un barrage monstre — avant que n'existent les industries qui peuvent consommer l'énergie électrique ainsi fournie ?

Comment « la discussion libre, détaillée et publique » de tous les problèmes économiques et culturels est-elle possible si, d'un côté, il y a un groupe de gens tenus par une stricte discipline, disposant de tous les leviers de commande du pouvoir, et de l'autre côté il n'y a que des individus isolés, qui n'ont aucun droit de se grouper, même temporairement, même pour la durée d'une seule discussion, pour faire triompher leurs thèses ? Ne voit-on pas que ce système, malgré le formalisme démocratique qu'on augmente, reste celui du centralisme burtaucratique? N'est-il pas clair qu'il n'y aura de véritable rétablissement du pouvoir sowverain des soviets, qu'à partir du moment où la liberté de groupes et de tendance sera rétablie au sein du Parti dirigeant, et que la liberté de constituer d'autres partis (ou groupements) soviétiques, dans le cadre de la légalité soviétique et sur la base de la Constitution, sera admise dans les faits?

Le programme de 1919 fut discuté au VIllème Congrès du Parti. L/U.R.S.S. était en danger de mort. Néanmoins, la discussion fut entièrement libre, des divergences furent exprimées, des débats passionnés eurent lieu. Cette fois-ci, y aura-t-il une discussion véritable au XXIème Congrès ? Ce sera un test très net. Personne n'admettra raisonnab'ement que sur les mille problèmes soulevés par le « projet de programme » — par exemple sur l'idée que la démocratie subsiste alors que l'Etat dépérit ! — il n'y a aucune différence d'opinion parmi les millions de membres du P.C., parmi les centaines de milliers de ses cadres. Quelqu'un osera-t-il exprimer ces différences d'opinion au Congrés ? Lui en donnera-ton la possibilité ? Si non, il faudra considérer que tout le « démocratisme » du projet est de la poudre aux yeux, et que la véritable tâche de rétablir la démocratie soviétique est loin d'être résolue en U.R.S.S., qu'en réalité on n'a même pas encore commencé à la poser. La bureaucratie devant la pression des producteurs soviétiques.

Reste la dernière pression, celle qui n'est pas encore réelle, qui n'est que potentielle, puisque le « projet de programme » n'en reflète aucunement l'existence, mais celle qui sera décisive pour l'avenir de l'Union soviétique : la pression du prolétariat le plus qualifié d'Europe et le plus nombreux du monde pour prendre dans ses propres mais La gestion des entreprises créées de ses propres mains, avec ses propres sacrifices et grâce à sa propre intelligence.

Car c'est bien là la contradiction suprême de toute la partie politique du « projet de programme ». On « démocratise » les soviets. On « démocratise » l'administration. On « démocratise » même le parti, les syndicats, les Komsomols. Mais on ne mentionne même pas une démocratisation possible de la gestion des entreprises. On ne mentionne même pas les quelques droits modestes accordés ces dernières années aux syndicats pour surveiller la gestion bureaucratique de l'économie.

Le « projet de programme » parle, il est vrai, à trois endroits différents d'une « participation des masses à la gestion des entreprises » : à la page 77, à la fin du sous-chapitre qui traite des tâches économiques à accomplir; aux pages 89-90, où il est question du rôle accru des « organismes de base » dans l'élaboration des projets de plan et des organismes locaux dans la « direction économique »; et à la page 110, où il est question des syndicats en tant qu'« école de gestion économique ».

Ce qui frappe immédiatement, dans" ces trois passages, c'est leur caractère extrêmement vague, ne comportant aucune proposition concrète, ne prévoyant aucune modification institutionnelle, n'aboutissant à aucun changement dans le système actuellement en vigueur. Il y a un contraste frappant entre ces formules insignifiantes et les propositions concrètes concernant les soviets, les « organisations sociales » et le Parti. Eien mieux : il n'est pas question de « direction collective » dans les entreprises, il n'est pas question d'associer les syndicats à cette direction, cette tâche est totalement passée sous silence dans la liste des tâches des syndicats, et la seule formule pratique employée est celle-ci : « Il convient de promouvoir aux postes dirigeants des entreprises les meilleurs éléments » (p. 91). C'est tout. C'est peu. Et de nombreux travailleurs penseront que c'est peu. Certains même le diront tout de suite. Beaucoup le diront, tôt ou tard.

Depuis que les conseils ouvriers ont été créés en Yougoslavie comme organes de gestion de l'économie, la bureaucratie soviétique fait preuve d'une véritable névrose à ce propos. Névrose de contrainte, parce qu'il lui faut être ad-

NALE 37 versaire de ce système, quels qu'en soient par ailleurs les avantages et les résultats. Complexe de culpabilité également, puisque Lénine - et le programme de 1919 ! — sont fort explicites en la matière, et qu'il suffit de comparer les deux pour se rendre compte du révisionnisme qui consiste à ne même pas proposer pour l'avenir — pour la société communiste, où la différence entre le travail manuel et le travail intellectuel auront disparu... - l'auto-gestion des producteurs.

S'il y a aujourd'hui une revendication transitoire qui est vitale, en U.R.S.S., à côté de celle du rétablissement de la liberté de tendance et de la liberté de créer d'autres partis soviétiques, c'est bien celle d'en finir avec le système bureaucratique et autocratique de direction des entreprises, d'en revenir à une gestion démocratique, de créer des conseils ouvriers qui participent d'abord à cette gestion avant de la prendre intégralement en main lorsqu'ils auront fini leur apprentissage, de prévoir à cette fin, au sein de ces conseils, le même principe de roulement qu'on introduit dans les soviets et les organismes dirigeants du parti et des « organisations sociales ».

Dressant le bilan de toutes ces pressions, il apparait clairement que ce « programme » n'est pas un document définitif; qu'il connaîtra de nombreuses transformations, modifications et réfutations, par la vie et la pratique, en U.R.S.S. comme dans le reste du monde. La différenciation du mouvement communiste international a donné jusqu'ici naissance à au moins quatre tendances: la tendance chinoise ; la tendance Khrouchtchev; la tendance yougoslave et la tendance trotskyste. D'autres tendances surgiront. Trois d'entre elles approuvent certaines parties du projet -ou du moins l'évolution qu'elles impliquent — alors qu'elles en désapprouvent d'autres. La discussion entre les tendances continuera à être favorisée par l'évotion des choses, quels que soient les efforts des bureaucrates pourl'étouffer. Au bout de ces débats, il n'y a, pour nous, trotskystes, qu'une seule conclusion possible : UN RETOUR FRANC, SINCERE, COMPLET AUX PRINCIPES DU LENINISME QUI, ENRICHIS PAR L'EXPERIENCE, RESTENT PLUS QUE JAMAIS LE SEUL GUIDE EFFICACE PCUR LA VICTOIRE MONDIALE DU SOCIALISME.

20 Septembre 1961.

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