Plus que jamais, au cours de l'été 1961 la direction de l'impérialisme, de l'impérialisme américain notamment, s'est trouvée en face d'un choix déchirant. Sur le fait que le temps joue de plus en plus contre eux, le plus aveugle des fauteurs du capitalisme ne saurait avoir l'ombre d'un doute. Ce qu'ils peuvent, tout au plus, espérer, c'est de rattraper leur retard dans quelques secteurs de la technique militaire — ce qui, d'ailleurs, à notre avis, reste très problématique, c'est d'endiguer partiellement ici ou là le processus de désagrégation, c'est de profiter de la carence totale des directions ouvrières traditionnelles des pays capitalistes avancés et du caractère opportuniste et timoré des directions bourgeoises nationales ou petites bourgeoises qui contrôlent, dans la plupart des cas, les mouvements de masses dans les pays coloniaux ou semi-coloniaux. Ce qui, par contre, est exclu, c'est qu'ils puissent renverser la tendance et ne serait-ce qu'esquisser une stabilisation de leur sytème dans toutes les zones du monde où il a été ébranlé au cours de la dernière décennie. Des événements comet l'évolution des mouvements d'opposition en Afrique du Sud — pour se limiter à quelques exemples parmi les plus récents — confirment encore une fois la perspective contraire, à savoir la formation et l'extension de nouveaux foyers révolutionnaires dans les continents afri cain, latino-américain et asiatique.
Dans une telle situation, les problèmes qui se posent à la direction impérialiste sont sans commune mesure avec ceux qu'elle devait résoudre dans le passé.
Laissons de côté la question, pourtant importante, de la préparation psychologique de ses troupes, car il est évident qui ni en Europe Occidentale, ni aux Etats-Unis il n'existe, parmi les larges couches de la population, la psychose qui avait été créée à la veille des guerres mondiales de 1914-18 et de 1939-45, même si, surtout en Amérique, un effort en ce sens est en voie de développement après que la situation se soit détériorée par suite de la crise berlinoise.
Avant tout, la force militaire du camp adverse est désormais telle, que l'impérialisme doit compter sur une infériorité de sa part au moins dans certains secteurs de la technique militaire la plus décisive. Aucun système social n'ayant la vocation du suicide, ce facteur à lui seul a joué comme un frein puissant dans le déclenchement d'un conflit et, bien sûr, il continuera à jouer, du moins dans la mesure où l'impérialisme ne se trouve pas directement acculé à choisir entre la capitulation sans combat et une tentative désespérée d'abattre sa dernière carte.
Mais l'autre facteur nouveau qui est entré en jeu, c'est celui de la force destructive des engins nucléaires modernes. Les guerres du passé, si meurtrières qu'elles aient été, impliquaient des destructions dont on pouvait raisonnablement espérer se relever au bout d'un certain nombre d'années. Une guerre nucléaire éventuelle. dans laquelle on lancerait des bombes en comparaison desquelles les bombes de Hiroshima et de Nagasaki n'apparaîtraient que comme des engins relative ment innocents, amènerait inévitablement des ravages gigantesques sur une échelle planétaire, avec des répercussions à courte et à longue échéance sur l'intégrité de l'espèce humaine, et personne ne saurait même exclure la possibilité d'une annihilation totale de la vie sur la terre. Il ne s'agit pas de se laisser prendre par la terreur ou de jouer les petits bourgeois pleurnichards qui n'ont toujours envisagé la guer re que sous cet angle: il s'agit d'être conscient d'une possibilité réelle, de ne pas jouer aux apprentis sorciers sans le savoir. Le fait est que les gens les plus alarmés et les plus pessimistes sont les savants connaissant leur métier, qui parlent tous là-dessus un langage bouleversant. Non moins alarmés, à en juger par leurs déclarations, où il ne faut pas croire que tout relève de la propagande ou de la rhétorique, sont les chefs des grandes puissances, eux aussi s'exprimant en connaissance de cause.
Dans une certaine mesure, nous assistons même à un renversement sensationnel. Si dans le passé le danger de la guerre préoccupait beaucoup plus vivement les larges masses que le personnel dirigeant — ce dernier pouvant compter raisonnablement sur sa propre survie — aujourd'hui le hiatus se trouve plutôt à l'inverse. Dans une série de pays avancés, la population est au moins partiellement morphinisée par une vie quotidienne qui ne lui paraît pas sans confort et, sur la base d'un optimisme dépourvu de critique, qui n'est au fond que du wishfull thinking, ne croit pas à la guerre et n'a pas une idée concrète de sa portée éventuelle. Dans d'autres pays, où se déroulent des luttes d'une âpreté extrême, les masses polarisées à juste titre par ces luttes, par ces guerres déjà en cours, n'envisagent pas concrètement d'autres conflits et ne sont donc pas hantées par la menace d'une annihilation nucléaire. Il est d'ailleurs assez normal que les larges masses humaines, pour qui l'expérience reste le stimulant essentiel, aient du mal à réagir d'une façon adéquate devant la perspective d'événements qui seront au-delà de toute expérience jusqu'ici réalisée dans l'histoire. Par contre, on s'explique que des dirigeants qui disposent d'éléments pour juger, qui consultent constamment les savants et les militaires, connaissent de véritables cauchemars, même s'ils jouent les durs à la tribune et s'ils sont effectivement prêts à « pousser le bouton » dans des circonstances données.
Si la guerre n'a pas encore éclaté malgré les conflits explosifs innombrables des dernières années, malgré la conscience que la directon imperialiste a maintenant que le temps joue de plus en plus rapidement contre elle, cela est dû dans une large mesure à l'existence des armes nucléaires. Si l'humanité ne disposait que d'armes classiques, il est fort probable que le Rubicon aurait été franchi.
Soyons clairs, pour éliminer toute équivoque possible. L'élément nouveau qui existe ne peut changer ni la nature de l'impérialisme, ni celle de la guerre. Si la guerre éclate malgré tout, sa nature sera déterminée par les forces de classe en présence. Elle sera donc une guerre de classe à l'échelle mondiale, où les Etats ouvriers, le prolé tariat des pays capitalistes et les masses révolutionnaires du monde colonial et semi-colonial lutteront contre les forces du capitalisme international. De ce fait les marxistes révolutionnaires seront aux premiers rangs dans le front anti-impérialiste révolutionnaire et lutteront pour que la guerre se termine le plus rapidement possible par la défaite finale du système capitaliste dans le monde.
Mais la tâche immédiate qui se pose aujourd'hui, c'est de lutter par tous les moyens pour éviter que l'impérialisme déclenche la troisième guerre mondiale et qu'il accule l'humanité au désastre nucléaire. La possibilité que la guerre implique la destruction même de la vie sur la terre, doit représenter un stimulant primordial pour l'organisation de cette lutte. Il est du devoir du mouvement révolutionnaire d'alerter partout les masses, de les rendre conscientes du danger extrême, de ne pas les laisser s'endormir dans un optimisme non critique et sans fondement, de ne pas permettre non plus qu'on se tire d'affaire, dans une situation sans précédent, par des schémas dépassés ou des calculs cyniques qui pourraient bien s'avérer irresponsablement arbitraires. Il faut répéter inlassablement que ce but capital d'éviter la guerre ne pourra être atteint que par la lutte, la lutte la plus âpre et la plu audacieuse, et que la perspective éventuelle de destruction nucléaire est, en dernière analyse, une confirmation que le socialisme ne pourra être défnitivement victorieux que sur l'échelle mondiale, lorsque l'adversaire impérialiste sera désarmé par ses propres masses, par les prolétaires des pays où il domine encore.
Notre divergence avec la stratégie khrouchtchévienne reste fondamusales suma « ga die . ors le bhrouchiche mise sur la coif mentale, même si la direction de la bureaucratie opère des tournants tence pacifique et esquisse une ligne du type Camp David, il suppose en réalité que la lutte de cette phase cruciale du passage du capitalisme au socialisme sur le plan mondial peut être tranchée essentiel. lement par la victoire de l'U.R.S.S. dans la compétition économique et ne réserve qu'un rôle d'appoint aux masses révolutionnaires dans le monde. Lorsqu'il adopte une politique « dure », menace les impérialistes de ses fusées et se laisse entraîner dans un jeu de relance extrèmement dangereux, il mise surtout sinon exclusivement sur la force militaire de l'U.R.S.S. et, une tois de plus, ne fait pas confiance aux mouvements révolutionnaires des masses. Dans les deux cas, c'est une conception bureaucratique qui prévaut, une conception au fond utopiste et irresponsable, car il est utopique de supposer qu'une lutte historique puisse être résolue par une « competition pacitique » et il est irresponsable de se laisser entraîner dans une « logique » qui pourrait mener à la catastrophe nucléaire.
Il ne s'agit pas ici de condamner tel ou tel acte (nous n'avons jamais contesté et ne contesterons pas le droit de l'Etat ouvrier de s'armer et de tâcher d'être plus fort que ses adversaires dans tous les domaines militaires), mais de choisir entre deux stratégies : celle qui mise tantôt sur la compétition économique tantôt sur les moyens militaires supérieurs ou la stratégie qui mise avant tout sur la mobilisation des masses, sur la lutte de classe à l'échelle mondiale, sur la lutte pour le renversement révolutionnaire du capitalisme, y compris dans ses forteresses les plus munies.
La IVème Internationale a choisi le deuxième terme de cette alternative. Les faits nouveaux, y compris la possibilité d'une annihilation totale, ne peuvent que confirmer ce choix, la seule garantie définitive contre cette issue tragique étant encore une fois une lutte révolutionnaire victorieuse des masses qui réussisse à paralyser auparavant et à détruire ensuite leur ennemi de classe, ce capitalisme qui n'a pu vivre sans guerre et qui dans la guerre sera poussé à mourir.
Si, en général, la vérité première reste que pour éviter la guerre, il faut détruire le svstème qui l'engendre, d'une part, dans la situation mondiale nouvelle s'ouvrent des possibilités transitoires concrètes, d'autre part la lutte contre la guerre ne saurait acquérir partout le même caractère à une étape donnée.
Dans le monde colonial, la lutte contre la guerre impérialiste s'identifie en pratique avec la lutte en cours pour l'indépendance nationale, contre le colonialisme ancien et nouveau. C'est sur cette base surtout que les masses se mobilisent et, par cette mobilisation même, minent l'impérialisme sur le plan mondial. Ce serait la plus grande des irresponsabilités de prétendre que, dans le but de préserver la coexistence, la lutte pour la libération nationale doive être limitée ou ralentie ou maintenue dans un cadre d'« évolution pacifique ». En réalité, en assurant une relative paix sur ses arrières, on pousserait l'impérialisme à un jeu plus risqué, à précipiter même cette guerre devant laquelle il ne cesse d'hésiter pour toutes les raisons mentionnées.
Dans les pays capitalistes avancés, par contre, la possibilité d'une mobilisation des masses est aujourd'hui plus grande sur la base d'une platetorme spécifique contre la guerre, par des mots d'ordre de transition sur ce plan. Dans certains pays, c'est surtout par ce canal qu'on pourra avoir une revitalisation du mouvement, qui devra par la suite se développer sur une base de classe plus nette et avec des buts anticapitalistes plus conséquents.
Même une mobilisation partielle, tout en n'étant pas un but en soi et tout en risquant toujours d'être compromise ou annulée si l'on s'arrête ou si l'on stagne, pourrait avoir une portée objective essentielle : car si, finalement - répétons-le encore une fois — ce n'est que la victoire prolétarienne qui écartera définitivement le danger de guerre, l'impérialisme pourrait bien se trouver irrémédiablement paralysé même par des mouvements, des masses qui n'aboutissent pas encore à la prise du pouvoir, et être ainsi obligé de procéder à des remises ultérieures qui pourraient s'avérer fatales pour lui.
Mobilisons-nous donc pour cette lutte avec confiance : les jeux ne sont pas faits, l'humanité n'est pas nécessairement à la veille de sombrer dans l'holocauste, si les masses prolétariennes et paysannes veulent et savent lutter. Que l'impérialisme reçoive de nouveaux coups dans les pays coloniaux ! Que toutes les luttes libératrices s'intensifient ! Que le prolétariat des pays avancés soit conscient de l'enjeu capital et arrête la main criminelle de son ennemi de classe !
Luttons pour le désarmement unilatéral des pays capitalistes et avant tout pour le désarmement nucléaire, pour la suppression de toutes les bases impérialistes à l'étranger, pour la désagrégation de l'armée impérialiste et même, partout où c'est possible, pour sa suppression ! Imposons la suspension immédiate des expériences nucléaires qui, avant même de menacer la destruction totale, minent la santé des hommes !
A une étape historique où les perspectives les plus exaltantes se concrétisent, luttons pour arrêter une course qui pourrait nous faire précipiter dans l'abîme ! 6 octobre 1961.