Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 13

Trente questions et trente réponses au sujet de la nouvelle « Histoire du P.C. de l'U.R.S.S. » (fin)

E. Germain · Quatrième Internationale, n° 13 · juillet 1961 · p. 54-67 · 7 892 mots

In English: Thirty Questions and Answers about the History of the Communist Party of the Soviet Union (second of two instalments) (Fourth International No. 11, Autumn 1960).

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Dix-huitième question : « L'Histoire du P.C. de l'U.R.S.S. » affirme qu'au centre des désaccords de principes entre le parti et le bloc trotskyste zinoviévisLe De antipati Traion de lanovisubie nda vitriement a possibito de s. toire du socialisme dans un seul pays, en U.R.S.S. Il fut composé de capitulards couverts, hostiles aux conquêtes de la révolution socialiste d'octobre » (pp. 15, 16, tome II). Est-ce exact ?

Réponse : Il est exact que la possibilité d'achever victorieusement la construction du socialisme dans un seul pays fut une des principales questions théoriques débattues entre l'Opposition de Gauche et la fraction stalinienne du Comité Central, au cours des années 1923-1927. Mais, contrairement à ce qu'insinuent les auteurs de « l'Histoire », cette question ne porta pas sur le problème de l'industrialisation de l'U.R.S.S., de l'élaboration des plans quinquennaux, du développement des forces productives. Elle ne pouvait porter sur ces problèmes puisque ce fut l'Opposition et non la fraction majoritaire qui élabora la première les projets dans ce sens, contre la résistance et les sarcasmes prononcés de la fraction stalinienne.

Le véritable problème ne fut pas celui du lancement de l'industrialisation, du commencement de la construction du socialisme, mais celui de l'achèvement de cette construction dans un seul pays. Il s'agissait donc, au fond, du moins apparemment, d'une querelle de définition.

Si l'on définit comme société socialiste une société dans laquelle les grands moyens de production sont pour l'essentiel propriété collective, alors, bien sûr, il est possible d'achever ce processus dans un grand pays (bien qu'en U.R.S.S., il ne l'est pas encore aujourd'hui : les kolkhozes possèdent encore de nombreux moyens de production : ils viennent même d'obtenir la propriété des 'machines agricoles ; et les paysans privés, possèdent encore une bonne partie du cheptel et des millions d'hectares de terre).

Mais cette , définition « inventée » par Staline ne correspond nullement à la tradition marxiste-léniniste. On ne peut la justifier qu'à l'aide de quelques rares citations de Lénine, tirées hors de leurs contextes, où Lénine emploie le terme de « socialisme » comme un synonyme de révolution socialiste (notamment|le fameux article de 1915 sur les « Etats-Unis d'Europe », invoqué des milliers de fois à ce propos parldes auteurs staliniens). Il existe, par contre, de très nombreux passages où Marx et Lénine définissent la, société socialiste comme une société où toutes les classes ont disparu, où l'Etat a,ídu même fait, également disparu, où le niveau; de développement des forces productives et de la productivité du tra-

(*) Voir le début de cette étude dans Quatrième Internationale, n° 10, juillet 1960, et n° 11, octobre 1960.

vail est fortement supérieur là celui des pays capitalistes les plus avancés, etc. Dans ce sens classique du terme, I'U.R.S.S. est loin, d'avoir « achevé la construction du socialisme » aujourd'hui, sans parler de l'année 1936, où cet « achèvement » fut officiellement « proclamé » (discréditant, de ce fait le socialisme, qui fut identifié aux yeux des masses ouvrières de nombreux pays avec un niveau de vie inférieur à celui des pays capitalistes les plus avancés).

Citons seulement quelques passageside Lénine à l'appui de cette définition a corp la condo tandis repui de cette defition classique de la formule « achever la construction du socialisme » :

« Pour la victoire du socialisme, il ne suffit pas de renverser le capitalisme : il faut encore supprimer les différences entre prolétariat et paysannerie » (Discours au 3* Congrès panrusse des syndicats — « Cuvres complètes », tome 25, p. 175 de l'édition allemande 1930).

« Est-ce que jamais quelqu'un parmi les bolchéviks a contesté que la révolution ne peut vaincre définitivement que lorsqu'elle aura englobé tous les pays ou tout au moins quelques-uns des pays les plus avancés ? » (Œuvres complètes, tome 16 de la première édition russe p. 195).

« La révolution sociale dans un seul pays ne peut mener à une victoire définitive qu'à deux conditions : à la condition qu'elle sera appuyée à temps par la révolution sociale dans un pays ou dans plusieurs pays avancés. La deuxième condition est un accord du prolétariat, qui réalise sa dictature het prend entre ses mains le pouvoir d'Etat, avec la majorité de la population paysanne ... » (« Œuvres complètes », tome 18 de la première édition russe pp. 137-8).

Staline lui-même écrivit encore en 1924 dans son livre « Lénine et le Léninisme » :

« Pour renverser la bourgeoisie, (les efforts d'un seul pays suffisent. Mais pour la victoire définitive du socialisme, pour l'organisation de la production socialiste, les efforts d'un pays, et notamment d'un pays agricole tel que la Russie, sont insuffisants. Pour cela, il faut iles efforts des ouvriers d'un certain nombre de pays très développés », (pp. 40-41):

Même dans la première édition des « Question du léninisme » nous retrouvons la même formule !... Ajoutons que si, aujourd'hui, le problème de l'achèvement du socialisme obtient un certain aspect réaliste (dans un avenir encore assez lointain, il est vrai), c'est parce que :

!) isolement de la Révolution russe a été rompu par la grande Révolution chinoise et la création de nombreux Etats ouvriers déformés en Europe et en Asie :

2) I'U.R.S.S., contrairement à ce qu'elle était en 1923-28, est devenue une puissance industrielle des plus avancées, la deuxième du monde .

On peut se poser la question : pourquoi le débat sur ce point obscur de la théorie marxiste, débat somme toute purement académique, qui tourne autour d'une question de définition, a pu occuper une telle place dans l'histoire du Parti bolchévik ? Certains ont affirmé qu'en s'opposant à la théorie du « socialisme dans un seul pays », Trotsky « opposa l'extension internationale de la révolution à l'industrialisation de l'U.R.S.S. ». Nous avons déjà démontré que cette interprétation de, la lutte de fraction dans le parti russe est fausse, puisque l'Opposition réclama à la,fois l'industrialisation accélérée et l'abandon de la « théorie de la possibilité d'achever la construction du socialisme dans un seul pays ».

Il faut donc renverser les termes du problème. Si pour une partie des dirigeants du, P.C. de l'U.R.S.S., le problème de cette « possibilité » prit tant d'imports du et du 'uls. la problème donc t ormati noronais te, polit bourgeoise, de leur pensée, qui voulut subordonner le développement de la révolution, internationale aux prétendus intérêts de la construction du socialisme en U.R.S.S. Cela amena la fraction stalinienne à des erreurs politiques catastrophiques: d'abord, notamment dans la deuxième révolution chinoise et en Allemagne 1930-33, qui aboutirent à la prise du pouvoir par Hitler. Cela l'amena par la suite à une politique ouvertement contre-révolutionnaire en France, en Espagne etc. (1934-1938), en France, en Italie etc. (1944-1948). Cette idéologie ne fait qu'exprimer les intérêts sociaux particuliers d'une formation sociale déterminée, la bureaucratie soviétique.

Car il est clair qu'objectivement, loin « d'aider » l'essor économique du pays ou de lui assurer un temps de « répit» avant une agression impérialiste, cette politique de la fraction stalinienne a causé un tort immense à l'U.R.S.S. Elle a permis à Hitler de réunir les forces concentrées de toute l'Europe contre l'Union soviétique, ainsi que « l'Histoire » le reconnaît aux pages 162-163 du tome II. Une politique qui aboutit à un tel résultat désastreux est contraire aux intérêts de l'U.R.S.S. Elle n'est conforme qu'aux. intérêts de la caste bureaucratique.

Dix-neuvième question : « En matière de politique extérieure, les trotskystes et les zinoviévistes niaient (!) la nécessité de défendre l'U.R.S.S. contre une intervention impérialiste » écrit « l'Histoire » (p. 16, tome II). Est-ce exact ?

Réponse : Il s'agit encore une fois d'une calomnie pure et simple. Trotsky a lutté jusqu'au dernier souffle de sa vie pour le principe marxiste de la défense de lU.R.S.S., Etat ouvrier, fut-il dégénéré, contre l'impérialisme. Tous ses écrits en témoignent. La dernière bataille politique qu'il a menée — voir son livre « En défense du marxisme» — se rapportait précisément à cette question. La IVe Internationale, trotskyste, est, restée aujourd'hui fidèle à ce même principe marxiste. L'histoire attestera en tout cas que les trotskystes surent rester fidèles aux principes et faire rigoureusment abstraction de tout « subjectivisme politique» car ils 'sont restés attachés à la défense de l'U.R.S.S. malgré let me) des pires excès commis par la bureaucratie soviétique contre eux (assassinats des vieux oppositionnels en U.R.S.S. ; assassinats et enlèvements en Espagne et ailleurs ; assassinat contre Trotsky: assassinats commis pendant et au lendemain immédiat de la deuxième guerre mondiale).

Vingtième question : L'Opposition de Gauche était-elle favorable à la constitution d'un deuxième parti soviétique ?

Réponse : Jusqu'en 1934, l'Opposition de Gauche a défendu le point de vue qu'il était inutile de créer un nouveau parti, qu'il fallait lutter pour le redressement du P.C. de l'U.R.S.S., de l'Internationale Communiste et de tous les Partis Communistes déformés par la direction stalinienne. L'Opposition lutta d'abord comme tendance, ensuite comme fraction, parce qu'elle y fut obligée par la répression bureaucratique.

Dans un parti démocratique sain, dont la politique générale est correcte, les formations de tendance conservent un caractère passager. Ils en fut ainsi dans le parti bolchévik à l'époque de Lénine. Lorsque les fractions apparaissent, c'est l'indice d'un mal objectif. Lénine interpréta ainsi les choses, même à l'époque de *la fraction de Chliapnikov « Opposition ouvrière ») qu'il combattit pourtant. Staline ne voulut pas l'admettre. Il substitua à la conception marxiste-léniniste du parti révolutionnaire en tant qu'association d'égaux, la conception bureaucratique et conservatrice selon laquelle toute tendance en désaccord avec la majorité du Comité Central était automatiquement et nécessairement une « agence objective de l'ennemi de classe ». L'application pratique de cette conception devait en fait empêcher toute discussion démocratique dans le parti.

Or, la théorie autant que l'expérience enseignent qu'il est absurde de supporser que la majorité des organismes dirigeants arrivent automatiquement, et chaque fois, à adopter une position juste. iLes problèmes posés devant un parti révolutionnaire — et a fortiori devant un parti révolutionnaire qui exerce le pouvoir dans un Etat ouvrier - sont souvent des problèmes nouveaux dont la solution n'est guère assurée par référence aux classiques, une confrontation d'expériences nouvelles et successives permet de trouver en définitive cette solution.

A plus d'une reprise, Marx et Lénine, pour ne prendre que ces deux exemples, se sont trouvés en minorité dans les organismes dirigeants des partis auxquels ils adhéraient. Etrangler la discussion et la lutte de tendance, c'est en définitive rendre plus difficile le processus par lequel le parti révolutionnaire s approprie la réalité sans cesse mouvante, pour réagir de la manière la plus conforme aux intérêts du prolétariat.

On ne peut pas non plus défendre la thèse selon laquelle cette discussion ne devrait être admise qu'au sein des comités centraux et d'autres organismes dirigeants. En ettet, toute pratique de ce genre tait pencher la balance en taveur de la majorité du Comité Central et de lappareil du parti. Or, si lon admet que cette majorité peut se tromper, empêcher une discussion démocratique à la base, c'est rendre plus difficile la correction des erreurs commises, ce qui peut entraîner des conséquences désastreuses pour le parti, la classe ouvrière et l'Etat ouvrier.

Une discussion démocratique suppose que les diverses tendances du Comité central puissent librement exposer avant des congrès leurs positions devant la base, dans les plate-formes et des débats oraux et écrits autour de ces plateformes. En d'autres termes, elle suppose la liberté d'organiser des tendances. Mais si on interdit les fractions, on peut étouffer toute lutte de tendances en accusant une tendance minoritaire de se transformer en fraction. Et si on supprime le droit à la constitution de divers partis soviétiques, on peut étouffer la lutte de fractions ou de tendance en affirmant que la minorité se transforme « objectivement » en un deuxième parti.

En pratique d'ailleurs, lorsque des divergences politiques sur lesquelles l'histoire n'a pas encore dit son dernier mot deviennent trop aiguës et se manifestent pendant trop de temps, il est prétérable, du point de vue des intérêts mêmes du parti, d'admettre qu'une minorité s'organise à part, plutôt que de paralyser dans une large mesure la vie du parti par une lutte incessante. Cest du choc entre les plate-formes de divers partis soviétiques que finira par jaillir la position juste.

Les staliniens - et les khrouchtcheviens - justifient leur opposition au droit à la formation de divers partis soviétiques, au droit à la formation de fractions et au droit de tendance, par des arguments « objectifs » et « subjectifs » également spécieux.

L'argument « objectif », c'est que lorsqu'il n'y a pas d'oppositions de classe, l'existence de divers partis ne se justifie pas. Cet argument suppose d'abord qu'en U.R.S.S. il n'y a pas de conflits d'intérêts de classe, et ensuite que chaque classe, historiquement, exprime ses intérêts dans un seul parti. Ces deux affirmations sont fausses. Il y a en URSS deux classes sociales, dont les intérêts historiques et immédiats diffèrent souvent. L'histoire nous enseigne ensuite que diverses classes sociales connaissent en leur sein des intérêts de couches, de groupes, de sections, suffisamment différents pour justifier l'existence de divers partis pendant de longues périodes.

Quant à l'argument « subjectif », il insiste sur la situation difficile dans laquelle se trouve l'Etat soviétique, entouré d'ennemis, forteresse assiégée, classe ouvrière largement minoritaire. Cet argument a une certaine valeur pour la période de la guerre civile aiguë, pendant laquelle une certaine limitation de la démocratie soviétique peut être inévitable.

Mais n'est-il pas frappant qu'en pleine guerre civile, il y eut non seulement à plusieurs reprises des luttes de tendance démocratiques au sein du parti bolchevik, mais qu'existèrent encore divers partis soviétiques (notamment les s-r de gauche, les menchéviks, les anarchistes, le Bund) légalisés pendant d'importantes périodes, alors que dans l'U.R.S.S. d'aujourd'hui, qui n'est plus désarmée, ni encerclée ni appuyée par un prolétariat minoritaire, mais la deuxième puissance militaire et industrielle du monde, il n'y a ni liberté de constituer des partis soviétiques, ni droit de traction, ni droit de tendance !

« L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » affirme (tome II, p. 20) que l'Opposition de gauche aurait « ouvertement violé les lois soviétiques » en organisant des manifestations publiques lors du X* anniversaire de la Révolution d'Octobre. En réalité, rien dans la Constitution soviétique de l'époque n'interdit Torganisation de divers partis soviétiques, l'organisation de réunions publiques, ou l'organisation de manifestations de rue. Ces droits démocratidues traditionnels des travailleurs n'ont jamais été révoqués formellement. L'affirmation cynique de « L'Histoire » fait ressortir l'abîme qui sépare la légalité soviétique de la pratique arbitraire de la bureaucratie.

Vingt-et-unième question : Pourquoi l'Opposition de Gauche a-t-elle été exclue du Parti Communiste de l'Union soviétique ?

Réponse : L'Opposition de Gauche fut exclue parce que ses membres refusèrent de renier leurs convictions. Cela ressort clairement de la résolution du XV® Congrès du P.C. de l'Union soviétique qui affirmait notamment :

« Le Congrès réclame le désarmement idéologique et organique de l'Opposition, demande qu'on rapporte les vues exposées plus haut comme antiléninistes et menchévistes, ainsi que l'acceptation de l'obligation de défendre partout les conceptions et les décisions du parti, des congrès du parti, des conférences du parti et du C.C. du parti. »

Rykov, dans son discours de clôture au XV® Congrès, parlant au nom de la majorité du C.C., avait d'ailleurs précisé :

« A l'égard de chacun des participants actifs de l'opposition, dans la mesure où il renoncera à ses erreurs idéologiques et pratiques ,le parti le reprenant dans son sein, devra élaborer les mesures et des conditions qui excluront la possibilité du renouvellement de ce qui s'est passé au cours des deux dernières années » (« Correspondance Internationale », 1927, n° 129, p. 1991).

« L'Histoire du P.C. de l'Union Soviétique » répète d'ailleurs substantiellement la même idée (tome II, p. 31).

Au nom de l'Opposition, Kamenev avait répondu à l'avance à cette revendication inadmissible (Trotsky et Zinoviev, les deux principaux porte-parole de l'Opposition, avaient été exclus du Parti à la veille du XV° Congrès, et n'avaient pu y prendre la parole). Il avait déclaré :

« (Nous décidons de) nous soumettre à toutes les décisions du Congrès du parti, quelque dures qu'elles puissent être pour nous (Interruption : « C'est formel ») et de les exécuter.

En agissant ainsi, nous agissons de façon bolchévik; mais si, à cette soumission complète et sans condition à toutes les décisions du Congrès du parti, au renoncement complet, à la liquidation complète de toute lutte fractionnelle sous toutes ses formes et à la dissolution des organisations fractionnelles, nous ajoutons encore à tout cela le renoncement à nos points de vue, ce. ne serait pas, à notre avis, bolchévik. Cette demande de renonciation à ses propres opinions n'a jamais été posée dans notre parti. S'il se produisait de notre part une renonciation aux opinions que nous défendions, il y a encore une semaine ou deux, ce serait de l'hypocrisie, et vous ne nous accorderiez aucun crédit ». (« Correspondance Internationale », 1927, n° 128, p. 1965).

Deux conceptions d'organisation différentes sont ici confrontées : celle du centralisme démocratique, qui rend obligatoire l'exécution, l'application et la défense en public, des décisions prises par la majorité, mais qui laisse aux minorités le droit de conserver leurs opinions, de les défendre à l'intérieur du parti et de remettre en question les décisions majoritaires après une certaine épreuve des faits, au cours des périodes de discussion décidées par les organismes de direction (notamment dans les périodes précédant les congrès et les conférences nationales), et la conception du centralisme bureaucratique qui oblige les minorités à « désarmer idéologiquement », à abandonner la défense de leurs idées également à l'intérieur du parti, à renoncer à toute tentative de révision des décisions majoritaires, et aui empêche de ce fait une correction d'erreurs commises par la majorité. Inutile de dire que toute la pratique léniniste est contraire au centralisme bureaucratique, et que Lénine n'a jamais exigé des bolchéviks qui n'étaient pas d'accord avec lui sur telle ou telle question, qu'ils renoncent à leurs idées pour pouvoir rester dans le parti.

Cette affaire a eu, on le sait, une suite tragique. Contrairement à la propre déclaration ferme que nous venons de reproduire, Kamenev et ses amis de tendance, à la conclusion du XV° Congrès, ont fait une déclaration de renonciation à leurs idées. Comme on pouvait s'y attendre - comme l'Opposition l'avait prévu, et Kamenev l'avait lui-même annoncé - bientôt les dirigeants du Parti commencèrent à accuser les oppositionnels capitulards de « duplicité », d' « hypocrisie », etc. (Histoire du P.C. de l'U. S., tome II. p. 32, p. 103 et. al). Ils ne pouvaient croire que de vieux bolchéviks avaient vraiment abandonné des convictions qu'ils avaient défendues pendant des années. Mais pourquoi avaient-ils dès lors exigé pareille abjuration publique, sinon pour briser ces hommes moralement, et les conduire sur la route qui mènerait aux « aveux » monstrueux des Procès de Moscou ? III. — L'EXPLICATION MARXISTE DU « CULTE DE LA PERSONNALITE »,

C'EST-A-DIRE DE L'EPOQUE DE DICTATURE STALINIENNE Vingt-deuxième question : Comment fut collectivisée l'agriculture soviétique et quels furent les résultats de cette forme particulière de la collectivisation ?

Réponse : L'agriculture soviétique tut collectivisée par la force, contre la résistance de la grande majorité des paysans, tant riches que moyens. Les résultats en turent désastreux : abattage systématique du bétail et baisse désastreuse de la production agricole. | sensuivit une crise d'approvisionnement des villes (et des travailleurs) soviétiques qui, de l'aveu même de Khrouchtchtev, n'était pas encore résolue 25 ans plus tard.

D'après le Recueil statistique « L'Economie nationale de l'U.R.S.S. », publié par le gouvernement soviétique (Editions en langues étrangères, Moscou 1957), le cheptel bovin s'élevait en 1928 (dans la limite des frontières actuelles de I'U.R.S.S.) à 66,8 millions d'unités. En 1930, il était tombé à 50,6 millions, 1931 à 42,5 millions, en 1932 à 38,3 millions et en 1934 à 33,5 millions : la en moitié du cheptel avait disparu au cours de cinq années ! L'évolution de la production de céréales ne fut pas moins catastrophique. Il fallut attendre 1937 pour rattraper le niveau de la production de 1927, et la production de 1937 par tête d'habitant n'est même pas encore égalée en 1960...

En regard de ces faits incontestables, certaines affirmations de « L histoire du P.C. de l'U.R.S.S. » prennent un caractère véritablement odieux. Ainsi, on y affirme (tome Il, p. 40) que la formation des kolkhoz fut en retard () sur «l'ampleur du mouvement des masses paysannes » vers la collectivisation, et on parle explicitement des masses de paysans pauvres et moyens. Or, les paysans pauvres et moyens constituaient 85 % de la paysannerie soviétique. Si vraiment cette masse s'était ruée avec enthousiasme vers les kolkhoz, comment expliquer le fait tragique que, chemin faisant, elle abattit la moité de son cheptel pour ne pas devoir le livrer aux coopératives de production ?

Aux pages 44.45 et 5l (tome II), les auteurs de « L'Histoire » assurent que la collectivisation intégrale de l'agriculture soviétique fut « préparée » par le Parti et l'Etat par une série de mesures économiques, qui permirent la création d'une base technique et agrotechnique adéquate des grandes entreprises kolkhoziennes. En réalité, nous avons vu comment les dirigeants de la fraction dirigeante du P.C. avaient refusé d'écouter les avertissements de l'Opposition de gauche, retusé de préparer la collectivisation progressive de l'agriculture, et précisément agi à partir de 1928 sous l'effet de la panique, sans préparation adéquate.

Pendant de longues années, les kolkhoz ne disposèrent pas de la base technique nécessaire pour une élévation marquée de la productivité du travail. Pis encore : la force de traction détruite par l'abattage en masse des chevaux fut supérieure à la force de traction des tracteurs jusque vers le milieu des années 50 ! Et malgré une forte extension des cultures, la production n'augmenta guère (sauf pour les plantes industrielles), ce qui prouve que la productivité n'avait pas augmenté mais diminué.

Plus loin, les auteurs de « L'Histoire » admettent d'ailleurs que « des erreurs et des excès » avaient été commis dans la collectivisation, et que « beaucoup de paysans, cédant aux provocations des koulaks, avaient abattu vaches, porcs, moutons et poules » (p. 59, tome II). Mais, répétons-le, si plus de la moitié du cheptel soviétique fut abattu, il ne s'agissait pas, seulement de « beaucoup de paysans », mais d'une bonne partie (la moitié, presque la moitié ou plus de la moitié) de la paysannerie, qui était hostile à la collectivisation et fut obligée par la force d'entrer dans les kolkhoz. Et s'il en fut ainsi, comment peut-on encore accorder crédit à l'affirmation des auteurs de « L'Histoirej» selon laquelle « le passage à la collectivisation intégrale marque un tournant radical des masses paysannes fondamentales vers le socialisme »,? (tome II, p. 5l).

Vingt-troisième question : Pourquoi les erreurs de la politique agricole stalinienne ne furent-elles pas corrigées pendant 25 ans ?

Réponse : Tirant le bilan du premier plan quinquennal, « L'Histoire du P.C. de l'U.R.S.S. », ne souligne pas seulement les bonds en avant incontestables et impressionnants de la production industrielle, mais encore « l'amélioration radicale de la situation matérielle des travailleurs » à la ville comme à la campagne (tome II, p. 84). Elle affirme plus loin (pp. 105-106) que dès 1934 le problème de l'approvisionnement des villes en blé fut entièrement résolu.

Or, 21 ans plus tard, en 1955, Khrouchtchev avoua brutalement que ce problème de l'approvisionnement n'était toujours pas résolu, et deux ans plus tard prit violemment à partie Malenkov pour avoir affirmé le contraire en 1952.

.61 61 C'est dire combien l'affirmation des auteurs de « L'Histoire » est légère et sans fondement.

En réalité, la politique agricole stalinienne a provoqué une crise d'approvisionnement en vivres du, peuple soviétique qui a duré de 1928 jusqu'en 1955-56, c'est-à-dire pendant 27 ans, qui a imposé au peuple de terribles sacrifices qui auraient pu être évités. Il est manifestement, impossible d'expliquer un phénomène social d'une telle envergure par un simple fait psychologique (« le culte de la personnalité »). En , tant que marxistes, nous partons de la conception que des phénomènes sociaux (des phénomènes impliquant des millions d'individus) doivent trouver une explication sociale, et ne peuvent être expliqués par le rôle de certains individus, rois ou généraux, césars ou tribuns.

L'impossibilité pour le PC de l'U.R.S.S. de modifier cette politique erronée pendant plus, d'un quart de siècle, malgré ses conséquences désastreuses pour le pays, pour sa classe ouvrière, et pour l'alliance entre les ouvriers et les paysans, démontre péremptoirement que quelque chose était pourri dans ce parti, qu'il n'y avait plus ni centralisme démocratique ni liberté de discussion, au sommet comme à la base. La thèse selon laquelle ce parti avait subi un processus de dégénérescence bureaucratique, thèse défendue par l'Opposition de Gauche à partir de 1927, se trouve ainsi confirmée.

Mais cette dégénérescence bureaucratique d'un parti ouvrier gouvernant un Etat ouvrier ne peut pas, être comprise comme un phénomène purement politique (absence de démocratie ouvrière). Elle doit avoir des racines sociales précises. Il faut les mettre à nu. C'est ce, que nous ferons plus loin.

Vingt-quatrième question : Comment Hitler a-t-il pu prendre le pouvoir ? Réponse : L'arrivée au pouvoir de Hitler est le fait dominant de l'histoire mondiale des années 30. Elle a eu des effets terribles, d'abord sur la classe ouvrière allemande, ensuite pour la, classe ouvrière européenne, enfin pour le peuple et l'Etat soviétiques eux-mêmes, auxquelles elle a coûté 20 millions de morts et des dévastations incalculables.

A la suite des auteurs du « Précis » de 1938, les auteurs de « L'Histoire, du C de .R.S.S. se contentent de, constater que, malgré le « réveil révolutionnaire » de la classe ouvrière allemande qui « se manifesta avec une force particulière », les bourgeois « décidèrent de donner le pouvoir aux hitlériens » (p. 89 du tome II). Un point, c'est tout.

Mais, dans un pays déchiré par la lutte de classe, la « décision » d'une des parties en présence ne suffit pas pour arracher la victoire. Il faut encore que les rapports de forces lui soient favorables, ou que la politique suivie par l'autre camp lui permette de s'imposer. En Allemagne, la puissance de la classe ouvrière était telle qu'imposer au pays une dictature fasciste et détruire toutes les organisations ouvrières ne fut possible que par suite de la division et de la passivité de la classe ouvrière.

Incontestablement, les dirigeants sociaux-démocrates ont une lourde responsabilité dans cet état de choses. Elle fut soulignée dans le « Précis » de 1938 (p. 285) : elle est supprimée dans « L'Histoire » de 1959 ! Mais qu'en est-il des communistes ? Le « Précis » de 1938 mentionne qu'ils avaient remporté 6 millions de voix ; « L'Histoire » de 1959 supprime pudiquement ce fait significatif, sans doute pour qu'on ne se pose pas la question : pourquoi cette force impressionnante n'a-t-elle pas été capable de barrer la route au fascisme ?

Les faits nous donnent la triste réponse à cette question. Les dirigeants communistes de l'époque, y compris Staline, avaient totalement sous-estimé l'im- portance du danger fasciste. Ils avaient cru que « l'aventure hitlérienne "ne serait qu'un bref interlude avant la conquête du pouvoir par le PC allemand. Ils n'avaient pas compris du tout les effets désastreux d'une victoire fasciste, et sur la classe ouvrière allemande et sur la situation en Europe.

Malgré la montée du danger fasciste, ils avaient en pratique saboté la politique de l'unité d'action de la classe ouvrière, en affirmant que la social-démocratie était le « danger principal », en reprenant la thèse idiote de Staline selon laquelle « social-démocratie et fascisme sont des jumeaux », la théorie du socialfascisme (5). Trotsky et le mouvement trotskyste international mirent les communistes russes, allemands et internationaux en garde contre cette politique fausse. Ils appelèrent à la constitution d'un front unique communiste-socialiste, du sommet à la base, pour reofuler l'offensive fasciste et, avec les forces ainsi cimentées, partir ensuite à l'assaut du capitalisme. Et lorsque Hitler fut nommé chancelier, et que les organisations ouvrières conservèrent encore quelques mois de répit, aucune tentative ne fut entreprise pour organiser un soulèvement anti-fasciste (6).

Vingt-cinquième question : Que s'est-il passé en U.R.S.S. entre l'assassinat de Kirov et la démission de léjor comme chef du Guépéou ?

Réponse : Selon « L'Histoire du PC en U.R.S.S. », entre le ler décembre 1934 et le ler novembre 1936, au sein du P.C. de l'U.R.S.S., il n'y a qu'un seul fait qui se soit produit et qui mérite d'être rapporté : le contrôle des cartes de membre du parti (tome II, pp. 103-4). Comme l'assassin de Kirov, premier secrétaire du PC à Leningrad, avait la carte de membre du Parti, on décida de vérifier ces cartes afin d'expulser les éléments indignes. On commit cependant l'erreur d'expulser des éléments passifs.

C'est incroyable, mais c'est vrai : voilà tout ce que « L'Histoire (sic) du PC de l'URSS » trouve à dire sur les événements quelque peu tumultueux de ces années.

Le « Précis » de 1938 était déjà un peu plus explicite. Il affirme (p. 308) que l'assassinat de Kirov avait été perpétré « par cette bande de trotskistes et de zinoviévistes réunis ». II poursuit en déclarant que cette « bande » s'était vendue « aux services d'espionnages fascistes ». Il décrit ensuite avec complaisance les trois procès de Moscou où « ces scélérats » (les membres du fameux Comité Central léniniste !) avaient avoué avoir préparé l'assassinat « de tous (!) les autres dirigeants du Parti et du gouvernement » (ib. p. 308). Finalement on y explique pourquoi ces « rebuts du genre humain » (p. 327 ib.) furent exécutés, après avoir perpétré des « forfaits pendant vingt ans ».

De tout cela, aucune trace ne subsiste dans « L'Histoire » de 1959. La seule chose que celle-ci retient, c'est « la vérification des cartes de membre du Parti »...

Mais pour connaître la vérité pleine et entière sur les événements qui se sont alors produits en URSS, nous disposons aujourd'hui d'un témoin de poids : N.l. Khrouchtchev, premier secrétaire du PC de TURSS, a déclaré dans son fameux rapport « secret » au XX® Congrès du P.C., ce qui suit :

« Il a été établi que sur les 139 membres suppléants du C.C. du parti élus au 17º Congrès, 98 piersonnes, soit 70 %, furent arrêtées et fusillées (la plupart en 1937-38)... C'est le même sort qu'ont subi non seulement les membres du C.C. mais aussi la majorité des délégués au 17ª Congrès du Parti. Des 1956 délé-

(5) Voir une critique récente - et tardive - de cette politique par Palmiro Togliatti, examinée dans « Quatrième Internationale ».

(6) Voir « Ecrits », tome III, de Lion Trotsky, en grande partie consacré à ces problèmes.

gués avec voix délibérative ou consultative, 1.108 furent arrêtés, sous l'inculpation de crimes contre-révolutionnaires, c'est-à-dire plus de la moitié. Ce fait même montre combien fantastiques et contraires au sens commun étaient les accusations de crimes contre-révolutionnaires portées, comme nous le voyons maintenant, contre la majorité des participants au 17° Congrès (1934)... Ce fut le résultat d'es abus de pouvoir par Staline qui commença à recourir à la terreur de masse contre les cadres du parti ».

Dans un autre discours « secret », Khrouchtchev a évalué à « plusieurs millions » le nombre des communistes qui ont 'été liquidés pendant la période 1935-1938. Mais toute cette succession de tragédies et de crimes sur une échelle colossale, qui ont 'abouti à la liquidation physique de la majeure partie des cadres communistes en URSS, tout cela se réduit pour les auteurs de « L'Histoire du PC de l'U.R.S.S. à... la vérification dles cartes de membres.

Il est vrai que plus loin — en dehors de tout rapport avec l'affaire Kirov ou avec les persécutions contre les oppositionnels, ou avec les procès de Moscou - « L'Histoire » mentionne « la répression de masse contre les ennemis idéologiques politiquement vaincus », dont furent également victimes « de nombreux (!) communistes et citoyens honnêtes », et des « persécutions et morts » dont furent auteurs léjov et Béria. Mais il ne s'agit que de deux ou trois phrases dans un passage sur « le culte de la personnalité , lui-même intégré — on a peine à te croire, mais c'est ainsi ! - dans un long développement concernant « le renforcement de la démocratie soviétique » et « la démocratie plus grande dans le parti » ! ! ! (tome II, pages 124-127)...

Vingt-sixième question : Les « erreurs » de Staline, dues au « culte de la « personnalité » fournissent-elles une explication suffisante de tous ces phénomènes déroutants ?

Réponse : Successivement, nous avons examiné trois « erreurs » de Staline qui ont eu les conséquences les plus funestes pour l'Etat et la classe ouvrière soviétique, ainsi que pour le prolétariat mondial : la collectivisation forcée, avec ses suites de misère et de semi-famine ; 'la politique du social-fascisme, avec l'arrivée au pouvoir d'Hitler, la destruction du mouvement ouvrier organisé dans une grande partie de l'Europe, l'invasion de l'U.R.S.S. que Staline n'avait d'ailleurs pas voulu prévoir malgré de multiples avertissements (tome II, p. 163) ; la destruction physique d'une bonne partie des cadres du PC soviétique par une « terreur de masse ».

Il n'est absolument pas satisfaisant, du point de vue marxiste, d'expliquer des phénomènes sociaux d'une telle envergure par un seul accident de psycho-pathologie 'individuelle. Comme nous l'avons déjà indiqué, des phénomènes sociaux ne peuvent avoir qu'une explication sociale. La seule explication marxiste valable du phénomène stalinien, c'est qu'une couche bureaucratique ayant des privilèges à défendre — mais jouissant de ces privilèges sur la base du mode de production né de la Révolution d'octobre — a usurpé le pouvoir politique en U.R.S.S. et exproprié politiquement le prolétariat.

Cette thèse marxiste — défendue par Léon Trotsky et par la IV* Internationale - permet d'expliquer à la fois les deux aspects contradictoires de la réalité soviétique des trente dernières années : le magnifique essor industriel et culturel, qui atteste Texistence d'un mode de production supérieur à celui du capitalisme ; les terribles crimes commis contre les intérêts du prolétariat soviétique et international par cette même bureaucratie soviétique. Affirmer qu'en

U.R.S.S. le « socialisme a triomphé », ou affirmer qu'il y règne « un capitalisme d'Etat » ne permet pas d'expliquer à la fois ces deux faces de la médaille soviétique.

Vingt-septième question : La bureaucratie soviétique 'est-elle une nouvelle classe ?

Réponse : Non. Elle n'a pas de racines propres dans le processus de production ou dans la vie économique du pays ; elle n'a pas un rôle historique particulier à jouer. Il s'agit d'une excroissance parasitaire apparue dans le prolétariat soviétique, dans l'Etat ouvrier, à une époque particulière de son histoire, due à des phénomènes historiques tout à fait particuliers: l'isolement du premier Etat ouvrier, son maintien malgré le reflux temporaire de la révolution mondiale, mais son maintien dans un pays pauvre et exsangue, souffrant d'un énorme retard économique et culturel.

Aussi, pour supprimer la dégénérescence bureaucratique, il ne faut pas une révolution sociale, il ne faut pas renverser le mode de production ou l'ordre social ; il suffit d'une révolution politique, d'un changement de forme de gouvernement, rétablissant les libertés politiques pour les prolétaires soviétiques, la démocratie interne dans le Parti, les soviets et l'Etat.

Vingt-huitième question : Les événements qui se sont produits en U.R.S.S. depuis la mort de Staline ne démontrent-ils pas que la bureaucratie n'est pas une couche sociale ayant des intérêts propres, des privilèges, à défendre ?

Réponse : Guiseppe Boffa, envoyé spécial de « l'Unité » à Moscou de 1953 à 1958, et porte-parole intelligent des thèses khrouchtchéviennes, écrit dans « Le Grand Tournant — de Staline à Khrouchtchev » :

« L'accusation d'origine trotskyste et social-démocrate — puis yougoslave — qui veut que la « bureaucratie stalinienne » soit devenue une « classe nouvelle » tombe d'elle-même. Elle ne put jamais altérer en sa faveur les rapports de production. Elle ne put jamais altérer en sa faveur les rapports de production. Aucun principe essentiel du communisme ne fut jamais menacé. C'est dans la nature des éléments bureaucratiques de tendre à se différencier et à se stratifier, à se détacher du peuple ! Mais cette tendance ne peut s'accorder avec la structure de la société soviétique ; elle entre en conflit ouvert avec elle. C'est ce que confirme l'histoire de ces dernières années. L'action anti-bureaucratique que mène aujourd'hui l'Union Soviétique a, au travers des discours et des publications, l'accent même d'une « lutte de classe ». Cette méthode a été critiquée avec raison, car elle grossissait trop la cible. Elle montre bien cependant l'intolérance de ce peuple à l'égard de tout ce qui, de près ou de loin, semble s'attaquer à ses principes. Lénine avait remarqué que la lutte contre les phénomènes bureaucratiques s'étendait sur des dizaines d'années ; la société socialiste contient les conditions de leur défaite définitive » (p. 113 de l'édition française, Edit: Fr. Maspéro).

Nous avons tenu à dessein à citer ce long texte d'un idéologue officiel des Partis Communistes, afin de mettre à nu les déformations et les contradictions que renferme cette idéologie.

Nous venons de rappeler que Léon Trotsky et le mouvement trotskyste n'ont jamais considéré la bureaucratie soviétique comme étant une nouvelle classe. Pour être juste, il faut ajouter que les communistes yougoslaves n'ont également pas adopté pareille position, sauf pendant la brève période pendant laquelle Milovan Djilas exerça sur eux une influence idéologique prédominante. Quant aux sociaux- démocrates, adversaires depuis toujours de la Révolution d'Octobre et de l'Union soviétique, c'est un pur amalgame que de confondre leurs positions avec celles de tendances communistes comme les trotskystes ou les titistes.

Dans le passage de Boffa que nous venons de citer, on admet que « l'action anti-bureaucratique » menée aujourd'hui en URSS prend l'accent même d'une « lutte de classe », ou pour parler plus exactement, d'une lutte sociale. L'affirmation selon laquelle c'est « l'Union soviétique », c'est-à-dire l'Etat lui-même qui mène cette action est contredite dans la phrase suivante, puisqu'on y affirme que « cette méthode a été critiquée avec raison ». En réalité, c'est l'Etat qui critiqué, et ce sont des couches sociales déterminées (des jeunes, des intellectuels progressistes, des ouvriers) qui ont mené avec vigueur « l'action anti-bureaucratique ».

Mais si ces couches ont effectivement mené l'action anti-buraucratique en tant que lutte sociale, comment pourrait-on continuer à contester qu'il s agit ettectivement d'un phénomène social, c'est-à-dire de l'apparition d'une couche de gens privilégiés ?

Reprenant la position de Lénine sur le problème de la bureaucratie, Boffa souligne à juste titre que le fondateur de l'Etat soviétique en a mis en relief le caractère complexe et de longue durée. Mais il se garde bien de reprendre les citations que nous avons reproduites ici et qui confirment que Lénine n'excluait pas la possibilité d'une dégénérescence bureaucratique de l'U.R.S.S. Faut-il rappeler que même Staline n'excluait pas cette possibilité, encore en 1925 ?

L'affirmation que la bureaucratie soviétique n'a jamais pu « altérer en sa faveur les rapports de production » semble exacte. En réalité, elle se fonde sur un malentendu. La bureaucratie n'avait aucun intérêt à « altérer » les rapports de production existants, pour la bonne raison que ceux-ci n'empêchaient guère l'éclosion et l'extension de ses privilèges. Ces privilèges sont grosso modo limités à la sphère de la distribution. Mais pour pouvoir s'assurer ces privilèges, la bureaucratie doit conserver la main haute sur tout le surproduit social. C'est dans ce contrôle, à la fois arbitraire et parasitaire, du surproduit social soviétique par une couche de gens bien délimitée que réside en dernière analyse la racine de la dégénérescence bureaucratique. Celle raison n'a pas été extirpée depuis la mort de Staline ou depuis le XX* Congrès.

Mais si elle a été un peu atténuée, l'inégalité sociale en URSS continue à être extraordinaire pour un pays qui se proclame socialiste. Dse directeurs de trusts, d'autres bureaucrates haut placés, gagnent facilement 10 à 20 tois autant qu'un ouvrier moyennement qualifié (sans parler des couches les plus mal payées, balayeuses de rue, employées de commerce, etc. dont le salaire est parfois 30 fois dépassé). La gestion des entreprises et de l'économie dans son ensemble est strictement réservée aux membres de la couche privilégiée. Il n'y a ni véritable co-gestion ouvrière, ni même semblant d'un contrôle ouvrier démocratique. La masse des travailleurs n'a aucun moyen de peser collectivement sur les décisions centrales en matière de planitication et de politique économique. Elle peut tout au plus protester contre les effets de cette politique sur son niveau de vie immédiat, et exercer ainsi une pression sur le gouvernement.

L'avènement de l'ère Khrouchtchev n'a pas modifié les traits fondamentaux de ce régime. La seule « démocratisation » s'est opérée au sommet de la bureaucratie, pour laquelle le Comité Central est devenu un véritable petit Parlement. Encore des minorités (comme le « groupe anti-parti ») n'ont-elles pas eu la possibilité de défendre leurs thèses devant la base. Certes, de nombreuses réformes de l'ère khrouchtchévienne ont amélioré les conditions de vie et de travail des masses ; mais elles ont été concédées aux masses sous une pression croissante, au cours des années 1953-1956, pression qui a trouvé son aboutissement logique dans les révolutions polonaise et hongroise que Khrouchtchev s'est efforcé à tout prix d'éviter en URSS. Ces réformes n'attestent pas plus la disparition du régime bureaucratique en URSS que les réformes arrachées au capitalisme en Occident depuis la montée du mouvement ouvrier n'attestent la disparition du capitalisme.

Boffa, affirmant qu'aucun principe essentiel du communisme ne fut jamais menacé, s'était contredit lui-même quelques pages plus tôt, lorsqu'il rappelle que, contrairement à l'enseignement de Lénine, les traitements élevés pour les « spécialistes » furent étendus aux fonctionnaires du parti et de l'Etat, violant ainsi les « règles de la Commune de Paris ».

Or, Lénine a affirmé explicitement - suivant d'ailleurs Marx - que ces traitements élevés constituent la source principale d'une « démoralisation possible » du pouvoir soviétique, de sa dégénérescence bureaucratique possible. C'est donc bien de cela qu'il s'agit en U.R.S.S., depuis la victoire de Staline.

Vingt-neuvième question : La politique étrangère étant le prolongement naturel de la politique intérieure, atteste-t-elle à son tour d'une dégénérescence bureaucratique en U.R.S.S. ?

Réponse : Sans aucun doute. Pour ne pas remonter aux phénomènes d'avant la deuxième guerre mondiale (défaite de la Révolution chinoise, arrivée au pouvoir d Hitler, politique de Front Populaire en France et en Espagne, etc.), nous pouvons en puiser les preuves dans les développements (fort brefs) du tome Il de l' « Histoire du PC de l'Union soviétique » concernant la politique internationale d'après-guerre de l'Union soviétique.

Ainsi, l' « Histoire » mentionne bien la conquête du pouvoir par le PC yougoslave et le PC chinois, mais elle se garde de préciser que, dans les cas de ces deux seules révolutions sociales victorieuses qui se sont produites au cours et après la deuxième guerre mondiale, ce fut Staline, ce fut le P.C. soviétique, qui déconseillèrent à Tito et à Mao-Tsé-Toung la prise du pouvoir. N'est-il pas bizarre qu'un Etat ouvrier pur, qu'un gouvernement « socialiste » freine le développement du communisme dans le monde ?

Lorsque les auteurs de « L'Histoire » traitent de la première phase d'aprèsguerre (pp. 230-23l, tome II), ils mentionnent bien le renforcement des partis communistes français et italien, l'aggravation de la lutte de classe. Mais tout de suite ils enchaînent sur... l'offensive de la bourgeoisie et la menace de régimes fascistes et crypto-fascistes !

La question se pose : pourquoi ces partis communistes n'ont-ils pas essayé d'employer d'abord l'arme offensive, profitant de l'affaiblissement terrible du capitalisme dans leurs pays respectifs que |' « Histoire » admet ? La réponse est bien connue : au moment où le capitalisme y était le plus affaibli, les P.C. français, italien, belge, jetant par-dessus bord lenseignement de Lénine, sont entrés dans des gouvernements de coalition bourgeois, ont collaboré à la rec truction de l'appareil d'Etat bourgeois (Maurice Thorez : « Un seul Etat, une seule armée, une seule police »), ont freiné les grèves, ont poussé de toutes leurs forces à la reconstruction de l'économie capitaliste. Ce n'est que lorsque cette politique criminelle eut suffisamment renforcé le capitalisme, que la bourgeoisie put passer à la contre-offensive, à partir de 1947-48, les masses ayant été démoralisées et déçues par la politique réformiste suivie par ces PC.

Pareille politique, pourtant dictée par Moscou, peut-elle être l'émanation d'un gouvernement vraiment communiste ?

Finalement, à partir du XX® Congrès, le PC de l'U.R.S.S. prône avec une force croissante qui suppose que la guerre peut être évitée sans la destruction du capitalisme, que le capitalisme peut s'effondrer sans révolution prolétarienne, que la victoire mondiale du socialisme peut être le résultat plus ou moins automatique, plus ou moins direct, du renforcement de l'économie soviétique. Pareille synthèse désarme les travailleurs, sème la passivité et le scepticisme sur les possibilités révolutionnaires du prolétariat mondial, et contrecarre en pratique des révolutions authentiques, qui ont éclaté malgré la politique des P.C., comme la Révolution algérienne.

Par ailleurs, incontestablement, le gouvernement soviétique a mené une guerre victorieuse contre l'impérialisme nazi, organisé la destruction du capitalisme (par en haut, sans révolution) dans les pays de l'Europe orientale, et favorisé l'émancipation de pays coloniaux. Mais ces deux aspects contradictoires de la politique internationale soviétique ne sont que le reflet de la nature contradictoire de la bureaucratie : elle est attachée aux formes de propriété et au mode de production nouveaux, nés de la Révolution d'Octobre, tout en constituant une force conservatrice qui exploite pour ses intérêts égoïstes ces formes nouvelles. Nous retrouvons bien ce double aspect de la bureaucratie dans sa politique internationale.

Trentième question : L'Union soviétique est-elle une société sans classes, une société socialiste ?

Réponse : Les auteurs de « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » affirment (tome Il, p. 113) que les classes exploiteuses ont été supprimées en U.R.S.S. Cette affirmation est exacte. Mais il n'empêche que deux classes distinctes subsistent dans le pays: la classe ouvrière et la classe paysanne, dont les intérêts sans être en permanence antagonistes, se heurtent souvent, et de manière violente

La survivance de ces deux classes est due, en dernière analyse, au degré insuffisant de développement des forces productives. La survivance de la production marchande, de l'argent, du salaire, a en définitive les mêmes racines. En tant que marxistes, nous comprenons que la survivance de l'Etat est due également à cette cause. L'affirmation selon laquelle la survivance de l'Etat serait due à la nécessité d organiser l'économie ou de défendre le pays (tome II, p. 129). est intenable du point de vue marxiste; car ces fonctions peuvent être remplies bien plus adéquatement dans une société sans classes, par d'autres formes d'organisation sociale.

Par conséquent, l'U.R.S.S. n'a pas encore achevé la construction du socialisme d'une société sans classe ; elle se trouve encore dans une phase de transsition du capitalisme au socialisme. Et au fur et à mesure que les forces productives se développeront et que le niveau culturel s'élèvera, les masses balayeront le régime bureaucratique qui est un obstacle à l'essor optimum de la société.

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