Panafricanisme ou Communisme
« Le panafricanisme reconnaît qu'il y a beaucoup de vérité dans l'interprétation marxiste de Histoire, puisque cette interprétation fournit une explication rationnelle de beaucoup de choses qui autrement seraient incompréhensibles. Mais il refuse néanmoins d'accepter les prétentieuses revendications du communisme dogmatique qui se veut l'unique détenteur de la solution de tous les problèmes complexes d'ordre national, tribal et socio-économique qui se posent à l'Afrique. Il rejette également l'intolérance des communistes envers ceux qui n'approuvent pas te changement perpetuel de la logique du parti, intolérance qui va même jusqu'à liquider ces derniers comme des « ennemıs du peuple ». La démocratie et la fraternité ne peuvent être bâties sur l'intolérance et la violence. » (p. 24)
« Le panafricanisme entreprend de remplir la mission socio-économique du communisme sons un système politique "libéral" » (p. 27).
Avec ses paroles, Georges Padmore donnait le sens du panafricanisme. Bien sûr, il n'a pas ajouté beaucoup aux idées du Dr Du Bois sur le point de vue social, mais il insiste beaucoup sur la coufrontation du panafricanisme et du communisme comme deux systèmes tout à fait différents, nous pouvons dire hostiles. Il fait continuellement cette comparaison entre les deux, identifiant absolument le stalinisme avec le communisme.
Mais G. Padmore savait très bien que ce n'est pas la même chose. Il avait occupé les postes les plus hauts. à la III® Internationale, spécialement à l'époque de la bataille de l'Opposition de gauche. Il était au courant de toutes les idées exprimées, et i savait que celle-ci était restée fidèle aux idées marxistes et communistes. Il le démontre d'ailleurs lui-même, quand il parle du mouvement national et ouvrier de de Georges PADMORE""! l'Afrique du Sud, où il y avait une bataille idéologique entre staliniens et trotskystes. Mais il établit cette identité entre communisme et stalinisme parce qu'il est très préoccupé de former et de compléter la théorie du panafricanisme comme utile et nécessaire pour la lutte des couches les plus conscientes de l'Afrique contre l'impérialisme. Il écrit : « Il leur faut aussi bâtir une philosophie sociale qui rassemblera et relèvera les peuples qui font la transition des formes tribales primitives de la société à des Etats modernes, industrialisés, avec la rapidité exigée par les circonstances actuelles. »
Il croit qu'il faut stimuler la foi des militants africains. Il pouvait, bien sûr, donner comme base centrale l'idée d'une nation africaine, et il le fait beaucoup de fois. Mais comme G. Padmore est un étudiant du marxisme, il comprend qu'une nation se forme surtout dans une lutte commune qui, malheureusement, n'existe pas aujourd'hui. Bien qu'elle ait des bases moins dans toute l'Afrique au communes, sud du au Sahara, la nation africaine n'est pas encore unifiée, galvanisée dans une lutte totale, commune. La lutte suit des routes différentes dans des régions difterentes, et -impérialisme travaille continuellement pour creer et aggraver ces différences. Jusqu'au moment où il y aura l'idée prédominante d'une nation africaine, le panafricanisme peut donc rempir le vide. I prend la forme d'une idéologie sociale et po'itique, mais, au lieu d'être fondé sur la base d'une nation, il prend comme base la race noire. Padmore n'est pas raciste, mais souvent il joue avec les notions de noir et de blanc. Tantôt il fait d'ail'eurs l'éloge des bolchéviks qui ont libéré les nationalites opprimées en 1917, et tantôt il arrive au point de faire un éloge du milieu paternaliste d'Angleterre.
(1) Editions « Présence Africaine ».
L'Afrique a beaucoup souffert du colonialisme. Elle a aussi beaucoup souffert de la part des partis qui répresentaient la classe ouvrière, comme le Labour Party britannique les P.C. anglais et français. Mais cela n'est pas la faute du communisme. C'est ici qu'il faut faire la distinction. Il n'y a as de solution serieuse du problème de a collaboration du mouvement ouvrier mondial et de la révolution coloniale, si nous mettons tout le monde dans le même sac. Et s'il y a une décadence de quelques partis ouvriers, elle est due a des raisons historiques concretes, aut étaient bien connues de G. Padmore. La classe, ouvrière passe par une crise de direction, mais objectivement elle était elle sera Tallié naturel de la révolution coloniale.
Un autre point a discuter, c'est la manière de conquérir l'indépendance. Il faut « encourager les Africains des autres parties du continent à suivre les traces de la Côte de l'Or (Ghana) sur le chemin de la révolution non-violente, au lieu du mau-mauisme » (p. 154). De tout un chapitre ou il comparait les méthodes colonialistes françaises et anglaises Padmore tirait la conc'usion que la méthode constitutionnelle anglaise donne les possibintes de lindépendance, et ner une lutte révolutionnaire violente, qu'il n'est donc pas necessaire de mesurtout qu'i! établit à priori que « la guerre est le plus grand crime que l'on puisse commettre contre n'importe quel peuple ».
En examinant les deux exemples cités, nous verrons que ce n'est pas si simple que cela. Au Ghana, il n'y avait de nombreux colons armés et prêts à résister contre les Noirs, comme au Kenya. Le C.P.P. de Nkruman, bien organise et discipline, pouvait donner des garanties pour le maintien du pays dans le Commonwealth, ce qui correspondait d'ailleurs aux intérêts d'une cou he de la nouvelle bourgeoisie indigène qui le dirigeait. Ceci s'est vérifié par la suite Le Ghana est devenu un pier du Commonwealth en Afrique et personne ne peut dire que le Commonwealth n'est pas dirigé par le capital anglais, alors que les interets de ce capital sont toujours garantis là-bas.
Au Kenya, par contre, il y avait une large couche de paysans déracinés, chômeurs, un prolétariat sans destin. désespéré de trouver du travail, et qui demandait la terre, sa terre expropriée par les colons. Il n'y avait pas de possibilités qu'on lui donne pacifiquement la terre ce qui est démontré aujourd'hui, malgré les méandres constitutionne'les qui ont suivi après la défaite de l'insurrecuon. Le peuple s'est révolté. Il a mené une lutte désespérée mais héroique pour toute l'Afrique, avant-garde de la nation africaine opprimée.
La faiblesse de ce mouvement était d'être resté limité à la tribu des Kikouyous, sans appui des autres tribus, et les Kikouyous étaient une minorité dans la popu ation du Kenya: pour cette raison, la révolte a échoué. Ce danger existe encore dans beaucoup de régions de l'Afrique.
Mais la lutte n'est pas encore finie. La révolution des Mau-Mau domine la vie politique du Kenya, et grâce à cette expérience, le peuple a compris qu'il faut être unifié contre le colonialisme anglais quelle que soit la forme que prend celui-ci, violente ou constitutionnelle. Aujourd'hui, ce peuple du Kenya est unifié, non sous la direction des pacifistes, admirateurs de la constitution angaise, mais sous la direction de Jomo Kenyatta, le leader de la révolution des Mau-Mau. Demain, Kenyatta sera libéré par la force de son peuple et le Kenya ne sera pas un pilier Commonwealth mais un exemple de sa destruction.
Les progrès de la libération sans compromis du Kenya sont plus importants comme exemple pour lAtrique que lexemple du Ghana ou « sans la grace de Dieu, et la sagesse prévoyante de Sir rat sahi le sort de Sar: au s 4% 200. Gouverneur de la Gold-Coast, cette co'onie aussi au-
Il y a une règle d'or dans l'histoire : la révolution, c'est une economie de sacrifices. S'il était encore vivant, G. Padmore pourrait peut-étre changer quelques parties de son livre qui semble déja vieux pour Afrique, bien qu'il ait été écrit en 1955. Padmore était un homme qui servi la cause africaine, et s'il a tait des tautes, Il etait de bonne toi.
Il y a encore l'exemple de l'Afrique du Sud, sans Rhodesie, de l'Angola, ete. L'Afrique du Sud peut-elle être liberee par des voies pacifiques ? Même les pacifistes n'osent plus le dire. Les Sud-Africains vont suivre la dure route d'une révolution. Non parce qu'ils sont des hommes assoiffés de sang ou des « sauvages », comme • affirmait la propagande colonialiste à l'égard des Mau-Mau, mais parce qu'il n'y a pas une autre route.
Il serait préférable de vivre dans un monde angélique où les exploiteurs abandonnent leur profit dès que se pose la première revendication. Malheureusement nous vivons encore dans un monde capitaliste où règne la loi du sang. Nous n'avons pas choisi notre chemin révolutionnaire; nous sommes obliges de le prendre aves toute la conscience des devoirs qu'il implique.
Le Panafricanisme accepte « la mission socio-économique du communisme sous un systeme politique libéral » (p. 27). Chaque système socia a son expression politique. Si nous ne faisons pas abstraction du contenu social, …le mot « libéral » correspond au régime bourgeois. Mais ici, ce n'est pas le cas. Le communisme n'est pas seulement démocratique, il est la démocratie ellemême des travai leurs. Il ne faut pas le confondre avec la forme qu'il a prise en
Russie pour des raisons objectives et subjectives, la forme du régime politique de la bureaucratie. La démocratie communiste doit être garantie par des comités d'ouvriers et de paysans qui representent réellement les masses et qui exercent leur contrôle continu, n'acceptant pas l'autorité absolue d'une direction « éclairée ».
Si le panafricanisme devient la théorie des masses opprimées de l'Afrique, une idéologie qui unifie la nation africaine, c'est un fait progressiste. Mais s'il devient un outil pour détourner les masses africaines de leur but final de destruction du régime colonialiste ou néo-colonialiste, sous n'importe quelle forme Commonwealth, communauté, association, etc.), il faudra le dire ouvertement. Le Panafricanisme prend
La Révoluti
Journaliste au " Monde », Claude Julien a visité Cuba sous la dictature de Batista et après le succès de Fidel Castro. C'est l'évolution de l'île, ces dernières années qu'il nous retrace avec une grande sympathie pour le peuple cubain.
Face a la corruption et a la terreur sanglante de Batista se dresse un grou pe de Jeunes gens qui dans la Sierra gagnent Tappui des paysans. L'Eglise, elle supporte passivement le dictateur ; les Etats-Unis lui fournissent des armes, lui achètent le sucre. Et puis voilà la victoire des « Barbus » : l'armée rebelle se met au travail, les casernes se transforment en écoles, les paysans reçoivent des maisons.
Mais il ne s'agit pas seulement d'une série de reportages ; Claude Julien nous explique les problèmes cubains, les problèmes de la révolution depuis la prise du pouvoir. Nous voyons pourquoi l'aile modéree, bourgeoise. « démocrate » se détache de la Révolution, effrayée par une réforme agraire trop radicale, rythme trop rapide de celle-ci. Pourquoi Fidel Castro doit exercer lui-même le pouvoir, comment hostilité des etats-Unisis au bout de quelques une réforme agraire à des bouleversements nécessaires, amène une accélération de la Révolution, la nationalisation de l'industrie pétrolière puis de toutes les grandes entreprises, le rapprochement avec l'U.R.S.S.
L'auteur ignore sans doute ce qu'est la Révolution permanente mais en suivant la Révolution cubaine pas à pas il nous montre que la bourgeoisie est incapable de mener à bien a réforme agraire, que peu a peu la révolution démocratique se donne des buts socialistes, que le mouvement commencé à Cuba une signification pour le militant ouvrier ou paysan, et une autre, signification pour le bourgeois. Une signification avec Sekou Toure et avec Kenyata, et une autre avec Nkrumah.
En tout cas, le livre de G. Padmore est très utile pour tous ceux qui s'intéressent à la lutte de l'Afrique. Bien qui soit deja un peu vieux et qu'il soit doté d'une préface de T. Whight qui rend un très mauvais service aux Africains en présentant Padmore comme une espèce de Mephisto. il contient une documentation sur l'évolution des idées touchant l'Afrique, et aussi une documentation historique remarquable des mouvements africains, et pour la libération de l'Afrique. Et il est vrai qu'il n'v a pas beaucoup de livres remarquables sur l'Afrique. on cubaine de CI. JULIEN " secoue toutes les masses paysannes et ouvrières d'Amérique Latine.
Quels éléments retenir encore ?
En 1958, à la veil'e de la Révolution, le Parti communiste qui avait soutenu Batista pendant la 2º guerre mondiale, reprochait à Fidel Castro de ne pas faire l'union avec les politiciens bourgeois corrompus, il estimait inopportun de mettre l'accent sur l'anti-impérialisme (alors que les Etats-Unis soutenaient Batista).
Les forces de la contre-révolution s'organisent financées par l'impérialisme yankee ; l'Eglise y joue son rô'e. Claude Julien nous décortique les articles des journaux américains : Nous y voyons exposé point par point par les agents du grand capital, le plan qui aboutira au débarquement du mois d'avril. afin de renverser Fide! . Mais, et Claude Julien le soulignait d'avance, si des aventuriers et certaines couches bourgeoises ont pu se détacher de la révolution, les paysans et ouvriers cubains tiennent à celle-ci et sont prêts à la défendre .
Vollà done un livre qu'il faut lire et faire lire pour montrer ce qu'est révolution cubaine, l'aider à se défendre mais aussi afin d'éduquer le prolétariat français: l'exemple des coopératives agricoles, le combat des masses non pas pour rétablir une démocratie bourgeoise semblable à la IVe République mais sur programme socialiste, l'exemple d'une révo'ution qui a dissout l'armée professionnelle et la police et a réalisé l'armement du peuple, tout cela doit faire réfléchir les paysans et ouvriers français, particulièrement les militants communistes.
(1) Julliard, éditeur, Paris.