Documents de la IVe Internationale

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La revue › n° 13

L'Opération « Communauté » à Madagascar

François Bartoli · Quatrième Internationale, n° 13 · juillet 1961 · p. 46-48 · 2 409 mots

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Nous publions l'article que 'nous envoie un correspondant sur la situation à Madagascar, Certaines phrases pourraient donner lieu à une interprétation erronée quant à l'indépendance politique: même si les quelques aspects « démocratiques » du temps de la domination coloniale formelle ont disparu, l'indépendance politique constitue un pas en avant pour la marche de la lutte de classes.

S'il était encore besoin de démontrer que l'opération « Communauté », comme toutes les opérations similaires de l'impérialisme centrées sur l'octroi de « lindépendance politique » aux pays colonisés, n'est qu'une entreprise de diversion et de corruption tendant à renforcer la domination capitaliste, l'évolution récente de Madagascar en apporterait une preuve éclatante.

Mystification des masses et subornation des élites, te! est le thème general d'une manœuvre conçue en fonction des conditions sociologiques et psychologiques propres de l'Afrique noire.

C'est parce que les populations africaines confondent encore l'exploitation capitaliste avec la domination d'une race étrangère que les dirigeants occidentaux ont adopté une politique dite de « désengagement » qui consiste en tait. non à abandonner leurs positions en Afrique mais à s'effacer derrière des agents d'exécution recrutés sur place. L'arriération culturelle et le sous-développement de l'Afrique ainsi que les traditions féodales et les rivalités tribales qui l'empoisonnent représentaient autant de facteurs favorables à cette entreprise de camouflage et de division.

Dans ce contexte, independance polltique constitue un dérivatif aux potentialités révolutionnaires du continent noir.

La prise en charge des responsabilités par un gouvernement national, la substitution de l'encadrement autochtone l'administration européenne, la formation au sein de l'Etat et de la société d'une caste de prébendiers et de privilégiés, moyennant l'abandon d'une fraction de la plus-value, transforment en complices de l'impérialisme, des éléments qui faisaient naguère figure d'opposants. Par leur truchement, il devient possible d'imposer aux masses un renforcement de l'exploitation et des mesures de cœrcition qu'il aurait été dangereux d'appliquer sous le régime de l'administration directe. Les néo-colonialistes occidentaux ont estimé que la trique serait mieux supportée par les Africains si elle était maniée par les gens de leur race.

Le bilan de deux années de « Communauté » montre que les espoirs des dirigeants français étaient justifiés, au moins à court terme. Derrière le camouflage de independance, le néo-colonialisme a fortifié ses positions. Non seulement il a réussi à neutraliser le nationalisme africain mais il est parvenu jusqu'à un certain point à le transformer en écran protecteur contre des mouveles nouveaux Etats n'hésiteront pas, le cas échéant, à jouer un jeu de bascule entre l'Est et l'Ouest; on peut s'attendre aussi à ce qu'ils s'unissent pour obtenir des pays capitalistes des accords commerciaux. plus favorables; ils pourront même avoir un rôle positif en ce qui concerne le maintien de la paix et le règlement de l'affaire algérienne qui conditionnent laccroissement de laide financiere des pays industriels, mais on se leurre singulièrement si on pense qu'ils pourraient à brève échéance, passer dans le camp du socialisme. Les derniers débats de IO.N.U. sont significatifs à ce sujet. Je ne partage pas sur ce point les illusions de certains observateurs de gauche. La rupture entre l'Afrique arriérée et l'Occident capitaliste, je ne dis pas la France, n'est pas pour demain, à moins d'un grand changement dans le rapport des forces entre l'Est et l'Ouest.

A Madagascar, la réflexion d'un syndicaliste de Tannarive, pour n'être que d'une justesse relative, traduit assez bien l'impression causée sur l'opinion par l'évolution politique : « On nous a donné l'indépendance pour nous enlever la liberté ». Par contraste avec le nouveau régime, l'époque coloniale apparaît libérale.

En déposant l'indépendance dans la corbeille du gouvernement Tsiranana, le Général de Gaulle, en accord avec Guy Mollet et le Haut Commissaire Soucadaux, avait pour premier but de couper herbe sous les pieds de l'A.K •.M., part nationaiste qui passe à tort pour revolutionnaire, mais dont les campagnes anti-colonialistes avaient un caractère trop véhément et trop xénophobe pour ne pas inquiéter les milieux d'affaires (1). En fait, l'A.K.F.M. est un parti bourgeois, sans liaisons solides avec la classe ouvrière et la paysannerie et sans programme social et économique sérieux. Toute son action et sa propagande étaient centrée sur la revendication de l'indépendance politique. La manœuvre de Gaulle-Guy Mollet lui ôta l'essentiel de sa capacité offensive.

Ce succès initial fût immédiatement exploité par la mise en place d'un vaste réseau de fonctionnaires et de notables chargés de l'encadrement de la population suivant les meilleures recettes du fascisme. Une campagne de propagande intensive à base d'intimidation et de corruption fût entreprise en vue de mettre les masses en condition.

Ces méthodes ont eu d'autant plus de fortement traumatise ple malgache est le peuple malgache est d'oppression féodale et de répression coloniale. Le retard culturel et l'ignorance où croupit la population, aggravés par isolement géographique et linguistique de la Grande Ile, l'aliénation des esprits restés profondément fétichistes, l'absence d'un parti d'avant-garde d'organisations ouvrières capables d'entraîner les travailleurs et les paysans dans des actions d'envergure sönt des conditions qui ont facilité les menées de la clique dirigeante (2).

En moins d'un an, les principales garanties démocratiques que l'administration française s'était vu contrainte d'accorder, ont été liquidées. Le travail forcé a été rétabli, la liberté de la presse pratiquement abolie par des mesures répressives qui rappellent singulièrement celles envisagées en France par M. Terrenoire ; en matière judiciaire, des procédures expéditives ont été adoptées. De nombreux agents des Services Publics suspects d'hostilité à l'égard des hommes et du parti au pouvoir ont été révoqués. Plusieurs militants de TA.K.F.M. ont été déportés dans des petites îles de la Côte, des ressortissants chinois accusés de sympathies communistes, expulsés. Des pratiques discriminatoires systématiques réservent aux seuls partisans du régime, les places et les faveurs. L'égalité devant la loi n'est plus qu'un mot. Au surplus, tous les jours, la nouvelle administration piétine sa propre légalité.

Pendant ce temps, le pillage colonial se poursuit comme par le passe, sous le pavillon de la Republique malgache « indépendante ». Il s'est même intensifié si l'on considère que jamais l'écart entre les prix des marchandises importées et les cours des produits d'exportation n'a été aussi grand. Depuis 1958, la hausse des articles manufacturés en provenance des pays industriels est en moyenne de 15 %, alors que le café, si dea baises variant de sa 18 5o 9. le girofle, le sisal, le graphi-. te, produits locaux d'exportation ont L'évasion des capitaux en 1959 a dépassé 7 milliards de francs C.F.A., soit plus que le total de l'aide financière accordée par la France et le Marché commun.

L'économie malgache reste, comme il y a 50 ans, une économie de traite caractérisée par une industrialisation rudimentaire, une agriculture primitive et la predominance du commerce d'importexport à travers lequel s'effectue la mise en coupe réglée du pays par les économies dominantes capitalistes.

Au cours des deux dernières années, le coût de la vie n'a cessé d'augmenter, cependant que le chômage s'étendait et que la condition des travailleurs et des paysans devenait encore plus misérable: le revenu monétaire moyen d'une famille de paysan malgache est de l'ordre de 15.000 francs C.F.A. par an dont près du tiers lui est enlevé par l'impôt; la majorité des salariés gagnent entre 2.500 et 5.000 francs par mois.

Le gouvernement malgache bloque les salaires, réduit même la solde de ses propres agents, contrôle sévèrement le prix du riz, a la fois aliment de base de la population et principale source de

(1) La présence au sein de l'A.K.F.M. de deux ou trois propagandistes, qui ont assisté à des Congrès a Prague ou a Moscou, fait taxer d'extrémisme. Comme s'il suffisait de quelques voyages derrière le rideau de fer pour former des dirigeants révolutionnaires !

(2) Le journal malgache indépendant «MALAGASY VAOVAO», dans un article publié après les élections de septembre sous le titre d'inspiration biblique « Peur • et malgache : « Il est bien triste de constater l'état d'esprit actuel des Malgaches. Ce ne sont pas les quelques rares Malgaches de la capitale dont nous parlons ici, mais c'est la masse qui compose le peuple, ceux qui travaillent dur pour manger, les gens de camplementracter se pre pagne. Ils vivent simplement, car ils n'ont pas la force de l'esprit qui caractérise l'homme, c'est la peur qui remplit leur esprit et leur âme : ils ont toujours peur des événeleur ame ; ils ments comme une cascade, politiques ou pourrit dans terreur. On ci cet état d'es] pauvres, gens ont toujours peur des événeles crapauds qui sont sous que - ce soit des événements sociaux. La masse malgache la suspicion, la crainte et la onstate facilement l'étendue de prit pendant les élections. Ces ne sont pas responsables. La faiblesse d'esprit n'est pas un legs des ancêtres malgaches, elle est née du colonialisme, et on pourrait remplir un livre entier des affreux procédés qu'ont utilisés les colonialistes nialistes pour nous terrifier fruit de cette pour nous Ce que nous voyons actuellement est le politique : le Malgache ne sait pas et n'ose pas soutenir ses propres idées, il est influençable, facilement acheté ; un rien suffit pour le faire mentir, pour lui faire peur, une mouche qui vole l'effraie. Bref, la tête du Malgache est remplie de crainte et de peur, ce qui fait qu'il se laisse entraîner même vers la mort et la damnation. Ainsi donc, l'indépendance et l'évolution du peuple malgache ne seront pas possibles tant que cette grave maladie ne sera pas guérie ».

revenus des paysans (le prix du riz n'a pratiquement pas varié depuis 1953, alors que les marchandises d'importation ont presque doublé depuis cette date) mais pour tout le reste, pour les profits, on donne le feu vert. Comme dans beaucoup d'autres pays, le dirigisme gouvernemental est a sens unique.

Le président Tsiranana qui se prétend socialiste, multiplie les f'atteries et les invitations aux milieux d'affaires et leur offre toutes les garanties et les avantages fiscaux qu'ils désirent. Au demeurant, ce gouvernement de politiciens prédateurs témoigne d'une incompétence notoire en matière économique et n'a, pour dire le vrai, que des préoccupations budgétaires. Dame, faut bien remplir les caisses de l'Etat d'où prébendiers du régime tirent leurs traitements et indemnités. On peut apprecier le degré l'indépendance de la nouvelle République quand on sait que son déficit budgétaire est directement couvert par la France.

Les élections du mois de septembre ont marqué le point culminant de l'offensive gouvernementale contre les derniers vestiges des libertés pub'iques. Jamais, de mémoire de Malgache, même aux heures les plus sombres de l'administration française, la population n'avait été soumise à une telle campagne d'intimidation. Jamais non plus; une consultation électorale n'avait été entachée de fraudes aussi caractérisées. d Etat a te entierement mon lise areil l'appareil la préparation des élections. Quand on connaît les sentiments de crainte des malgaches à l'égard du « Fanjakana (administration), on imagine les résu'tats que l'on peut obtenır par ces menacds dit elles sont assortes. les methodes d'inquisition policière et les metaines de millions puisés dans les fonds publics ont servi à la propagande du parti gouvernementa, appelé , sans doute par antiphrase, Parti Social-Démocrate (P.S.D.). En dernière analyse, c'est le budget français qui a financé comme autrefois, ces élections. Les représentants de l'opposition se sont vu pratiquement interdire les campagnes, faute d'argent pour se déplacer et de locaux pour tenir des réunions, mais surtout en raison de la surveillance et des « interpellations » dont ils étaient l'objet.

Dans les provinces de Tuléar, de Diégo-Suarez, de Majunga, de Tananarive, des centaines de membres de T'A.K.F.M. ont été emprisonnés avant les élections. A l'exception de Tananarive et de deux ou trois autres grands centres où le • gouvernement a jugé prudent de ne pas intervenir ouvertement, la consultation a été outrageusement falsifiée. Dans la Poupart des villages de brousse, les élec-

Use voyaient remettre à domicile l'enveloppe garnie bon bulletin. Ma'heur à celui qui dans la salle de vote s'avisait de vouloir prendre un autre bulletin ou de se retirer dans l'isoloir. Il se faisait rebrouer vertement par le président du bureau de vote, chet de canton ou notable, sous œil impavide du gendarme qui dressait ostensiblement la liste des fortes têtes. D'ailleurs, dans de nombreux bureaux de vote, afin sans doute d'épargner aux électeurs de douloureux cas de conscience, les bul'etins de l'opposition ne figuraient même pas.

Il est à peine besoin de dire que les opérations de dépouillement ont prêté a toutes les fraudes habituelles : bourrage des urnes, fa'sifications des procèsverbaux, etc... Dans la province de Tananarive où la liste officielle était en difficulté, les résultats ont été proclamés quatre jours après la fermeture du scrutin ; il n'a pas fallu moins au Ministère de l'Intérieur pour opérer les tripotages qui permirent à la liste gouvernementale d'enlever la totalité des sièges.

En définitive, avec 48 % des voix obtenues dans les conditions que nous venons de décrire, le parti gouvernementa! P.S.D., grâce à une loi électorale faite sur mesures, se voyait attribuer 90 sièges de députés sur 107. L'A.K. F.M. avec 13 % des voix obtenait 3 sièges.

Les élections sénatoriales qui avaient lieu une semaine après les élections législatives, au suffrage restreint, ont été une parodie encore plus éhontée, si possible. Les édiles municipaux les conseilers généraux qui tirent de leurs mandats des indemnités confortables et bien d'autres avantages (le trafic d'influence constitue l'essentiel de l'activite de ces curieux représentants du peuple) etaient, plus encore que l'électeur de base, réceptifs aux pressions administratives. Les résultats ont été mirifiques : dans la province de Tuléar, sur 1521 suffrages, 1521 se sont portés sur liste P.S.D. Même phénomène de « touchante » unanimité à Majunga.

Il est clair qu'il n'y a plus aujourđ'hui à Madagascar qu'une façade de régime démocratique derrière laquelle se camoufle la dictature d'une clique de politiciens affairistes, agents du néocolonialisme français.

Ce régime appuyé sur la Police et et l'Armée paraît solidement insta'lé si l'on tient compte de l'arriération politique du peuple malgache, de l'absence d'organisations syndicales efficientes, des faiblesses et des erreurs de l'opposition. Cependant, l'incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes les els u entablissemente araire paie urgents réforme agraire, plein emploi, rétablissement commerciale, lutte contre le sous-développement, ainsi que les exactions auxquelles est soumis le peuple malgache, ne peuvent manquer tôt ou tard de provoquer une explosion.

La situation révolutionnaire mûrira d'autant p'us vite que l'opposition malgache fera l'effort de redressement nécessaire et que le contexte internationale fera apparaître la supériorité de la voie socialiste dans la promotion des pays sous-développés.

Novembre 1960.

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