Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 13

Défense du camarade Michel Raptis

Michel Raptis · Quatrième Internationale, n° 13 · juillet 1961 · p. 3-7 · 4 521 mots

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Monsieur le Président, Messieurs les Juges,

Nous voici, après environ treize mois bientôt de détention cellulaire austère devant votre Tribunal. Pourquoi cette longue, cette exceptionnelle détention préventive ?

Je pose la question car, en réalité, depuis octobre 1960, il n'y a pas eu de faits vraiment nouveaux versés dans mon dossier. On attendait, m'a-t-on dit, des documents qui devaient arriver de France et d'Allemagne. On attendit leur arrivée jusqu'à mars 1961 et, quand certains d'entre eux sont enfin parvenus, ils ont peu ajoute, à ma connaissance, a . ce qui était déja contenu dans mon dossier.

En réalité, et dès le début, notre affaire, dont le fond politique était très clair, a servi à des conciliabules entre les Services hollandais, français et allemands, quant à l'exploitation politique à donner à cette affaire contre le F.L.N., contre la Révolution algérienne et contre S. Santen et moi-même, membres de la direction de la IVe Internationale. Cela a été dit très clairement, y compris dans la presse hollandaise informé et presse hollandaise, dans un journal, par exemple, aussi bien sérieux que « Het Parool » qui écrivait, avant le procès d'Osnabrück, qu'on a beaucoup discuté en Allemagne si ce serait la Cour de Karlsruhe qui traiterait l'affaire ade Michel RAPTIS comme avant tout une affaire politique, ou si on la laisserait au tribunal d'Osnabrück comme une affaire criminelle ordinaire. Et c'est après consultations entre services allemands, français, hollandais, qu'on a décidé, écrivait ce même journal, de ne traiter l'affaire que comme affaire essentiellement criminelle. Ce qui n'a pas empêché de dire et d'écrire, lors du procès d'Osnabrück, qu'il s'agissait d'un complot « politico-financier » destiné à « ruiner l'économie française » et autres absurdités à sensation, autres extravagances mal-intentionnées du même genre.

Il n'empêche que les services policiers hollandais - se substituant à Interpol qui a refusé de se mêler de cette affaire qu'elle a taxée de politique (voir « Het Algemeen Handelsblad » du 18-4-61) - ont tout fait dès le début de cette affaire pour lui donner de l'ampleur et pour atteindre aussi durement que possible le réseau d'hommes aidant la lutte libératrice du peuple algérien.

Ce zèle, cette ardeur des services hollandais dans cette tâche que je considère comme éminemment ingrate m'étonne. Pourquoi a-t-il été nécessaire que ces services passent à la police française des adresses et des documents qui pourraient livrer aux représailles meurtrières d'organisations du type « Main Rouge », provoquer l'arrestation, la torture et la condamnation à de lourdes

INTERNATIONALE seine que paisent a une libratricen peines de prison, d'hommes libres et courala lutte libératrice d'un peuple héroïque terriblement opprimé et exploité depuis plus de 130 ans déjà ? Pourquoi ces mêmes services ont-ils voulu inquiéter des hommes de bonne volonté qui, de France, d'Angleterre, du Danemark, de Grèce, de Chypre, de Belgique, de Hollande aident la Révolution algérienne ? Je m'emd'ailleurs de déclarer que ces hommes n'avaient comme nous rien à faire avec l'affaire plus particulière d'Osnabrück.

S'agissait-il de manifester de manière si intempestive, la solidarité atlantique, ou européenne, contre les peuples coloniaux luttant pour leur libération ? C'est là une entreprise que je me permets de qualifier comme absolument contraire aux véritables intérêts des naturellement Peuples européens, y compris du peuple hollandais. frères des peuples de toute la terre et dont la liberté et les intérêts sont fondamentalement communs et indivisibles.

Les peuples coloniaux sont actuellement à l'avant-garde d'une lutte aux conséquences historiques incalculables. En œuvrant pour leur libération effective de l'impérialisme, ces peuples sont amenés à brüler les éta. pes, accélérant le mouvement d'ensemble de l'Histoire, qui transforme sous nos yeux le monde, et hâte l'heure de la victoire universelle du socialisme.

Pour épauler cette lutte, à plus d'un titre libératrice, menée essentiellement à l'heure actuelle par les masses déshéritées de . la grande majorité de l'humanité, aucun travailleur européen conscient ne saurait ménager ses efforts et ses sacrifices.

Je ne saurai donc que protester contre ces agissements qui visaient à porter le plus grand tort possible aux hommes aidant la lutte libératrice du peuple algérie forcé lutte libératrice du peuple algérien, comme je proteste contre notre octobre 1960, contre notre volonté, à la confrontation de Vaals, menottes aux mains, comme de vulgaires criminels, assistant devant les juges et policiers allemands, jours durant, à la déposition-fleuve accusatrice d'un homme, Oeldrich, lui étonnament bien à son aise, les mains parfaitement libres pour rouler cigarettes sur cigarettes, homme sur lequel je reviendrai plus tard.

Car en quoi consiste exactement l'exploit des services hollandais ? Dans la découverte, grâce à la trahison, je dis bien la trahison, d'un réseau d'hommes aidant la lutte libératrice du peuple algérien. Ce réseau était composé d'éléments qui venaient d'horizons religieux et politiques divers : Catholiques et Protestants, Israélites, Musulmans, Libéraux, Socialistes et Socialisants, Trotskistes. Avec ces hommes, notre solidarité fraternelle reste toujours complète.

J'ai parlé de trahison et je m'expliquerai là-dessus. Un homme, que j'espère voir venir témoigner dans cette affaire, le nommé Hompe, a servi comme instrument d'un autre personnage curieusement absent de ce procès, le nommé Joop Zwart. Hompe est à mon avis, d'après l'impression qu'il m'a fait quand je l'ai vu pour la première fois dans le cabinet de Mme le Juge d'Instruction, un être mentalement diminué dont on a exploité les conditions particulières, pour en faire un vulgaire indicateur des Services Secrets. Derrière lui se tient Joop Zwart, personnage de Balzac, « imprimeur-publiciste » comme on aime à le citer dans la presse hollandaise, anti-communiste professionnel, soi-disant Résistant pendant la guerre, et qui n'hésite pas a voler au secours des nazis allemands cloués actuellement au pilori.

Cet homme qui aime manifestement se donner de importance, déclare ouvertement avoir entretenu des rapports avec les Services Secrets et leur prêter son concours, bénévole ou plus matériellement récompensé. C'est lui qui lance Hompe sur les traces de notre soi-disant complot. Mais l'aspect de loin le plus important, le plus déroutant dirai-je, de cette affaire est le rôle joué par notre accusateur principal, Oeldrich, ami de Joop Zwart avec les Services Secrets. Jusqu'à mon arrestation j'ignorais complètement aussi bien l'existence que les noms de Hompe et de Zwart. J'ai appris tout cela dans les locaux de la police et de l'instruction et par les dépositions de Hompe et de Oeldrich. C'est là une affirmation de ma part que ni la police, ni l'instruction ne sauraient démentir.

Et voici maintenant des extraits lettre que j'adressais le 20-3-1961 à Mme le Juge d'instruction sur les rapports troubles entre Hompe, Zwart et Oeldrich et les Services Secrets, extraits que je livre également, Monsieur le Président, Messieurs les à votre attention critique :

« Il vous est maintenant bien connu, Madame le Juge, que Oeldrich, a dés le début, collaboré avec le nommé Joop Zwart et qu'il a soigneusement caché cette collaboration aussi bien a moi qu'a Sal Santen.

« Oeldrich vous a déclaré, d'autre part, à Vaals qu'il savait que J. Zwart était en contact avec les Services Secrets et qu'il avait même proposé à Oeldrich d'en faire également partie, mais qu'Oeldrich avait refusé. D'autre part, il est maintenant clair que le nommé Hompe a été utilisé par Zwart pour le compte des Service Secrets. »

J'ai extrait de la déposition de Hompe, faite le 11 juin 1960 à Osnabrück, les passages significatifs suivants qui éclairent en partie les rapports compliqués entre les trois personnages, Zwart, Hompe et Oeldrich avec les Services Secrets :

« Après mon congé de l'Imprimerie municipale, j'avais des difficultés financières et je me suis mis à travailler régulièrement pour Zwart. septembre-octobre 1958, Zwart me mit en contact, un samedi soir dans son appartement avec certain Oeldrich. Zwart me demanda si je voulais faire pour Oeldrich un travail très simple, ce qui apparut être l'impression de 1.000 a 2:000 feuilles de papier, etc. En présence de Zwart et d'Oeldrich, j'ai imprimé le samedi soir les 1.000 à 2.000 feuilles dans l'imprimerie de Zwart, etc. J'ai reçu après de Zwart 12,50 f pour l'aide l'impression de ces cartes d'identité. Lorsque Zwart me donna cet argent je lui dis que je trouvais cela « een rot joden fooï », à quoi Zwart me répondit qu'il avait eu d'Oeldrich 25 f et qu'il m'en donnait la moitié, et il fit la remarque « que c'était pour les Algériens qui étaient exterminés et que nous devions faire quelque chose pour eux ».

Aussi, bien selon Oeldrich que Hompe, c'est Zwart qui avait lui-même commandé et acheté certains instruments de travail pour Oeldrich, soit prêté le nom de son imprimerie pour ces achats (entre autres, la caméra, les numéroteurs, le papier, etc.).

Je reprends la déclaration de Hompe :

« En avril 1960, J'ai acheté et payé sur ordre de Oeldrich différents papiers pour l'imprimerie Zwart et transporté ces papiers

Osnabrück. En mars 1960, Oe'drich m'a dit qu'il avait chez Zwart encore deux numé. roteurs qui avaient été commandés par Zwart. Zwart les a payés en ma présence... et qui sont encore chez Zwart. En avril-mai 1960, J'appris de Zwart qu'Oeldrich était occupé à un grand projet, etc.

« Zwart ne voulait pas qu'Oeldrich parle du grand projet au téléphone, etc. Après son retour d'un voyage en Allemagne, Zwart m'a dit que je devais absolument mener à bien ce projet car il avait parlé avec quelqu'un du BVD (1) qui lui avait dit qu'il me laisserait en paix et me protégerait, le BVD ayant un intérêt à savoir quel était ce projet. Zwart m'a dit en ce temps encore une tois (parlant du grand projet), que je devais bien réaliser ce que je faisais car je serais alors pieds et poings lié au BVD. »

De ces extraits le rôle de Hompe et de Zwart, agissant pour les Services Secrets, devient parfaitement clair, roie d' Oeldrich qui s'avère connaissant parfaitement les liaisons de Zwart est au moins d'un aspect troublant. Mais je reviendrai plus loin sur cet homme. Pour le moment je me contente d'exprimer mon plus vif étonnement que le nommé Zwart qui, d'après Hompe même s'avère avoir fabriqué des cartes, acheté et parfois payé lui-même des instruments nombreux et importants pour l'imprimerie d'Osnabrück, comme par exemple, les deux numéroteurs dont parle Hompe et qu'on a évité de chercher et de saisir, au nom de qui fut acheté le papier pour l'imprimerie d'Osnabrück et . qui s'entretenait souvent, y compris par téléphone, prenant tant de précautions avec son Oeldrich sur le soi-disant « grand projet » de ce dernier, n'a été nullement inquiété pour l'affaire d'Osnabrück et ne figure pas non plus dans ce procès. Est-il donc permis que quelqu'un contribue matériellement et si importante, si décisive dirai-je, à réaliser une tentative qualifiée de « criminelle » afin de « démasquer » ensuite le réseau politique qui soutient la Révolution coloniale ?

Je ne saurai répondre moi-même à l'importance de cette question du point de vue juridique. Je dois cependant faire remarquer que sans l'aide de Zwart et de Hompe la tentative d'Osnabrück était de toute manière irréalisable. C'est là maintenant l'évidence même.

Et j'en viens aux faits précis qui me sont reprochés, et qui se basent en très grande partie sur les accusations formulées contre par Oeldrich et en partie par Schneeweiss également. Je m'expliquerai ensuite sur ces deux hommes et la valeur de leur témoignage.

Le premier chef d'accusation concerne la fabrication de cartes d'identité française destinées à la algérienne. J'avoue que, tel qu'est formulé l'acte d'accusation, je ne comprends pas très bien en quoi consiste l'accusation précise contre moi. J'ai déclaré à plusieurs reprises et je déclare que ce n'est pas moi qui ai jamais donné à Oeldrich le prototype d'une pièce quelconque de celles qu'il a fabriquées, ni que j'ai reçu de lui des pièces pareilles. Quand j'ai connu Oeldrich par l'intermédiaire de S. Santen, à une date que je situe en 1959 et pas avant, quand j'ai vraiment pu discuter avec lui, Oeidrich était déjà engagé dans ce travail et en liaison directe avec des hommes qui lui fournissaient les pièces à fabriquer et qui les emportaient une fois faites.

J'avais alors trouvé cette activité de Oeldrich fort sympathique et j'étais disposé à l'aider éventuellement financièrement poursuivre, si tels étaient l'intérêt et le désir de la Résistance algérienne. J'ai déclaré et je déclare que je ne me souviens pas pourtant d'avoir donné moi-même de l'argent Oeldrich pour les cartes. Mais si Sal Santen, qui doit se souvenir mieux que moi de ce qui s'est passé alors déclare que, directement ou

(1) Police secrète hollandaise.

par son intermédiaire, j'ai donné de l'argent pour les cartes, je suis prêt à endosser immédiatement sans aucune discussion cette responsabilité. Voilà grosso modo pour les cartes.

Le deuxième chef d'accusation concerne la question •dite de taprication fausse monnaie française, qu'il s'agissait d'imprimer à Osnaprück. J'ai déclaré et je déclare je n'ai absolument rien voir avec affaire. Par conséquent ce n'est pas moi qui ait eu l'idée de ce projet, ni qui ait livre Oeldrich un spéciment de billet français à contretaire, dans le but, a-t-il déciaré, « ruiner l'économie francaise ». Ce sont là des affirmations absurdes, révoltantes, à caractère carrément provocateur. Je suis homme politique et de formation intellectuelle, nullement fami iarise avec les speciarités la profession d'Oeldrich qui ne cessait de vanter ses possibilités et capacités dans ce domaine, düment prouvées selon lui ses exploits dans Resistance hollandaise pendant guerre. Je dirai aussi que je posséde des notions d'économie politique assez précises pour rejeter comme parfaitement ridicule l'idée de « ruiner ainsi l'économie française ».

Je dirai, en outre, qu'il n'est pas moins absurde de m'attribuer une initiative et une décision dans une affaire qui, d'après les dires mêmes de Oeldrich et les preuves multiples que possèdent la police et l'instruction, ne concerne nullement mon organisation. Toutes les affirmations de Oeldrich, concernant cette affaire d'Osnabrück, me semblent dénuées de tout fondement, déforment la réalité et, de plus, sont carrément ridicules et provocatrices quand il est question de « ruiner l'économie française ». . . . .

Reste le troisième chef d'accusation portant sur lesdites pièces d'armes. J'avoue que je ne comprends pas très bien par l'acte d'accusation ce que l'on nous reproche exactement sur ce chapitre. Ni les firmes qui ont vendu et exporté ces objets, ni Oeldrich qui les achetés, n'ont été, à

Bma connaissance, - inquiétés par la justice hollandaise.

Sur quelle base donc une action peut-elle être entreprise contre nous exclusivement ?

Oeldrich était le représentant payé d'une firme étrangère et les quittances existent qui prouvent qu'il a reçu régulièrement son salaire. Il était en rapport direct avec celle firme et les hommes qui s'intéressaient à elle, et il recevait directement d'eux les commandes pour les marchandises à acheter en Hollande et autres pays européens et souvent l'argent nécessaire. Tout cela est parfaitement connu de la police et de l'instruction.

Je suis en réalité entré en contact avec Oeldrich à propos précisément de cette firme. J'avais accepté de lui verser, pour le compte de cette firme. des sommes destinées à l'achat de marchandises légales en Hollande. Je suis en particulier responsable pour toutes les sommes payées par Oeldrich à l'entreprise hollandaise Gosselaar. Je n'ai jamais moi-même autorisé Oeldrich à acheter des marchandises dont je connaissais qu'elles étaient considérées comme illégales en Hollande, et je ne suis nullement disposé à reconnaître avoir payé pour de telles mar. chandises.

On m'a reproché cependant que j'étais soidisant au courant de l'utilisation ultime des marchandises achetées en Hollande. A ce propos et sans entrer dans des détails qu'à aucun prix je ne saurai donner, je déclare ceci :

Résistance

Je ne vois pas en principe aucune inconvénient — au contraire — à ce que la Résistance d'un peuple luttant des années durant pratiquement seul pour sa libération nationale, acquière les moyens de se passer de l'aide toujours intéressée de puissances étrangères, quelles que soient ces puissances.

Je citerai encore à ce propos des paroles récentes du Général de Gaulle. Parlant lors du transport de la dépouille mortelle du maréchal Lyautey aux Invalides, le général de Gaulle a déclaré ceci à l'éloge « de la force et de la gloire des armes » : « Jamais parmi les peuples immobiles ne fut frayée la route aux réformes et au progrès sinon par l'effort, les peines et le sang des soldats ».

S'il est, malheureusement, parfaitement vrai que l'humanité est toujours régie par la loi de la force et du rapport de force, et que les questions les plus importantes de notre temps ne se résolvent en définitive que par les armes, c'est la force et les armes des peuples jusqu'hier encore « immobiles » et pris actuellement par le mouvement irrésistible de l'Histoire, qui assurent leur émancipation nationale et sociale.

Les principales pièces d'accusation contre moi sont constituées par les déclarations de Oeldrich, en partie de Schneeweiss, par les documents saisis dans l'appartement que j'occupais à Amsterdam, et par les extrapolations et interprétations arbitraires et tendancieuses de tout cela.

J'ai connu Oeldrich par l'intermédiaire de Sal Santen. Je date mes véritables rapports avec lui de 1959. Ces rapports concernaient son travail pour une certaine firme étrangère. Oeldrich me fut présenté comme un homme intègre, courageux, ayant un passé révolutionnaire et un très bon passé dans la Résistance hollandaise. Lui-même affirmait qu'il a fait partie d'un organisme très élevé de la Résistance, dont il possédait une grande partie des archives. II se disait pret à aider de manière désintéressée et absolument volontaire la Résistance algérienne. Quand je l'ai connu il s'occupait déjà activement de la fabrication des cartes et autres papiers pour la Résistance algérienne.

Tout ceci m'a rendu au début l'homme sympathique et J'ai su apprécier pendant toute une période ses capacités techniques et ce qui me paraissait alors son courage.

Ensuite, j'ai changé peu à peu d'avis à son sujet, au point que mes relations avec lui sont devenues très tendues, comme luimême l'admet ainsi que Hompe. J'attire l'attention critique du Iribunal sur la valeur qu'on peut attribuer aux accusations de cet homme. Il est pour le moins fort anormal, fort curieux, que dès son arrestation, cet homme, qui disait remplir sa tâche volontairement et par idéalisme pur, se désolidarise de nous, commence à m'accuser et à insinuer des choses compromettantes aussi bien pour la Résistance algérienne que pour la IVe Internationale, et sans que personne de nous ne le mette en cause. Pourquoi cette attitude : par peur, et de qui ? par rancune personnelle, par trahison pure et simple, par provocation ? Je pose la question. On se comportait en tout cas avec beaucoup plus de dignité et de courage lors de la Résistance en Europe occupée. Et nous ne vivons pas, autant que je sache, ni en Allemagne, ni en Hollande sous l'abjection fasciste. Oeldrich, dans ses déclarations successives, a multiplié les inexactitudes, les contradictions, les calomnies contre la Résistance algérienne et la IVe Internationale. Je n'ai pas eu l'occasion de connaître toutes ses déclarations qui constituent la plus grande partie du dossier. Mais celles que j'ai connues m'ont largement suffi pour justifier l'opinion que j'émets à son égard.

L'accusation contre moi se base également, comme je l'ai déclaré déjà, sur les documents saisis dans l'appartement que j'occupais à Amsterdam. J'ai à plusieurs reprises déclaré que les documents saisis faisaient partie des archives collectives qui ne m'appartenaient pas en propre. Parmi eux se trouvaient des papiers appartenant à Oeldrich, à Santen, à d'autres membres de mon orgaà des amis algériens souvent de passage passage à Amsterdam, Plusieurs de ces papiers, je ne les ai jamais vus avant mon arrestation, car je m'absentais souvent de son particut fere de connare tes papiers- Hollande, et je n'avais également aucune raiL'ensemble des archives ainsi saisies par la police représente un volume très impressionnant, des dizaines de kilos, dont on ne m'a montré à la police que quelques pièces soigneusement choisies pour étaler certaines accusations. Mais d'autres papiers qui pouvaient démontrer clairement le contraire de certaines affirmations ne figurent pas dans mon dossier.

Je n'ai pas une vie strictement privée. Depuis de longues années, les appartements que j'ai successivement habités avec ma femme furent ouverts aux membres de notre organisation, a nos amis et sympathisants polltiques, à un grand nombre de gens. Pendant la guerre et l'occupation nazie de l'Europe, chez nous ont, tout naturellement, souvent trouvé refuges Israélites et hommes de la Résistance de toute nationalité, traqués par les services nazis. Quand la Révolution algérienne a débuté en 1954 et que les militants algériens en France ont commencé à être à leur tour impitoyablement traqués par les services policiers et terroristes aux ordres du colonialisme, ma femme et moi-même avons dit à nos amis algériens de nous faire l'honneur de considérer notre maison à leur disposition entière. Il en a été de même à Amsterdam.

Nous espérons continuer ainsi, jusqu'à la fin de nos jours, aidant de notre mieux, aujourd'hui nos frères algériens, demain nos frères noirs d'Angola et d'Afrique du Sud, nos frères indios de l'Amérique Latine, nos frères de partout, hommes opprimés et exploités luttant pour la liberté et la dignité de l'Homme.

C'est tout naturellement que nous avons eu cette atttitude et nullement par un mérite spécial quelconque. Personnellement, je me suis senti toujours simplement un homme qui faisait complètement sienne la sagesse contenue dans le vers de notre poète de l'Antiquité, Ménandre : Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger.

Mais j'ai appris d'autre part, lors de la longue vie que J'ai vécu dans les rangs de l'organisation dont j'ai l'honneur d'être membre, essayant de dominer les tendances égoïstes et narcissistes de notre être, d'accomplir les choses nécessaires par rapport à un but politique et social et non simplement les choses qui m'étaient personnellement plus agréables et faciles. J'ai voulu, du moins, agir selon cette règle de morale so-. ciale, avec plus ou moins de bonheur. J'ai vécu en militant le cataclysme du fascisme en Allemagne et en Europe des années 30, et j'ai vécu également en militant cataclysme de la 2e guerre mondiale. J'ai tiré de cela la conclusion qu'une certaine dose de courage, d'intelligence et d'esprit critique personnels est nécessaire à tout citoyen pour que la liberté vive, pour que les horreurs de la guerre soient évitées, pour que la société ne tombe pas sous le joug des minorités bureaucratiques privilégiées. Ni le danger du fascisme, ni celui de la guerre ou de la dictature ne sont absents du monde actuel. On le voit bien dans ce qui se passe en France, dans ce qui se passe en Afrique, de l'Algérie à l'Angola et l'Afrique du sud, dans ce qui se passe en Amérique Latine, de Cuba au Chili, dans ce qui se passe dans les rapports est-ouest, du Laos à Berlin.

Je me bornerai à dire quelques mots sur le drame algérien, qui est au fond de l'affaire que vous jugez, Monsieur le Président, Messieurs les Juges. Je me demande si les femmes et les hommes, chrétiens et civilisés de l'Europe Occidentale, vautrés dans leur relatif confort matériel actuel, réalisent fond ce qui s'est passé depuis 7 ans déjà en Algerie, ce qui se passe actuellement dans l'enfer d'Angola, ou le drame par exemple des enfants congolais mourant de faim par milliers. S'ils réalisent à quel point notre civilisation est encore une affaire d'épiderme, qu'il suffit de gratter pour qu'émerge un potentiel incroyable de cruauté, de violence et d'injustice envers nos frères, les peuples de couleur cruellement opprimés et exploités.

A-t-on vraiment réalisé en Europe occidentale les horreurs de la guerre coloniale d'Algérie, le fait qu'il y a eu en 7 ans de massacre et de torture, environ un million de morts du côté algérien, plus de deux millions de paysans pauvres chassés de leurs Villages, déplacés, « regroupés » dans des campements de fortune, plus de 250.000 réfugiés algériens au Maroc et en Tunisie, dont la plupart des vieillards, des femmes et surtout des enfants orphelins de guerre, plus de 30.000 militants algériens dans les prisons et les camps de concentration en France même ? Et pourtant ces chiffres figurent dans la presse officielle de France et dans les innombrables documents littéraires et autres qu'a produits jusqu'ici cette guerre coloniale, la plus atroce de notre siècle.

Peut-on simplement fermer les yeux sur ces faits et vivre chacun «tranquille » sa petite vie égoïste, sans s'occuper du « démon de la politique » 2 Je ne le crois pas. Je crois fermement que la politique, c'est-àdire la science de la connaissance, de l'organisation et de la gestion de la société, doit occuper une place primordiale dans la vie de tout être libre et critique, afin d'éviter des désastres et afin d'acheminer au plus vite l'humanité vers l'abolition de l'oppression, de l'exploitation, et vers l'épanouissement le plus complet possible de l'individu.

Monsieur le Président,

Messieurs les Juges,

J'ai l'honneur de faire partie depuis plus de 32 ans déjà, depuis le début de ma vie d'homme conscient, du mouvement historique créé par L. Trotsky, et actuellement connu sous le nom de la IVe Internationale. C'est dans les rangs de ce mouvement que j'ai appris le vrai sens du combat pour le socialisme et la société socialiste de demain. Ce sens a été momentanément obscurci par les traits de dégénérescence et de déformation bureaucratique que le caractère arriéré de la Russie tsariste et l'isolement international prolongé de la Révolution d'Octobre ont imprimé au pouvoir ouvrier, en U.R.S.S. et ailleurs, lors de l'ère de Staline.

Mais nous sommes déjà entrés impétueusement, irreversiblement, dans l'ère de l'expansion mondiale de la Révolution socialiste qui redonnera une vigueur victorieuse à toutes les idées fondamentales, en matière d'économie, de démocratie et de culture socialistes, élaborées et défendues contre vents et marées des décades durant par L. Trotsky et la IVe Internationale.

Et c'est ma conviction profonde que l'ère de l'énergie atomique, des spoutniks, du commencement de la conquête du Cosmos, s'avèrera être, sur le plan social, celle du début d'une nouvelle civilisation, la première digne de ce nom dans l'Histoire millénaire cruelle de l'humanité, qui reconnaîtra dans les idées et le programme de la IVe Internationale ses pionniers lucides, conscients, la véritable avant-garde du mouvement socialiste et communiste international.

** *

Encore un mot avant de terminer. Je ne sais de quelles responsabilité et de quelle peine le tribunal taxera S. Santen. Je déclare désirer ardemment partager avec lui l'une et l'autre. Je saisis cette occasion qui n'est, après tout, pas si mal choisie, pour rendre hommage à la vie dure, mais si pure et courageuse, toute dévouée au service des humbles de S. Santen.

J'ai terminé Monsieur le Président, Messieurs les Juges et mes dernières paroles seront pour rendre hommage à l'héroïque Révolution algérienne qui, grâce aux sacrifices immenses de ses combattants, est maintenant de toute manière virtuellement victorieuse. Je forme les meilleurs vœux pour l'indépendance prompte, totale et réelle de l'Algérie dont la lutte magnifique a servi 7 ans durant d'exemple à tous les peuples opprimés de l'Afrique et de partout, et pour laquelle mon organisation et nous-mêmes avons eu l'honneur de consentir un effort et des sacrifices après tout minimes par rapport à l'effort et aux sacrifices de ses propres fils.

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