Du 21 au 28 juin s'est enfin tenu à Amsterdam le procès de nos camarades Michel Raptis (Pablo) et Sal Santen, dirigeants de la IV Internationale, arrêtés depuis plus d'un an, et accusés d'avoir aidé la Révolution algérienne au moyen de faux papiers d'identité, et - fruit d'une provocation - de complicité dans un projet de fabrication de fausse monnaie française dans le but de « ruiner l'économie française ». Le verdict ne sera rendu que le 12 juillet.
La très importante campagne internationale de défense de nos camarades a eu un premier résultat. Dès l'ouverture du procès, il ne restait pratiquement rien de la tentative qui fut faite tout au cours de l'instruction judiciaire, de présenter l'affaire comme celle de vulgaires trafiquants, d'aventuriers travaillant pour des intérêts personnels; mais l'acte d'accusation ne le disait pas. Nos camarades étaient accusés d'actes « ayant porté préjudice à l'Etat français », mais on se gardait bien de dire qu'il s'agissait d'aide à la Révolution algérienne apportée par des militants révolutionnaires.
Quant à l'accusation de fausse monnaie, elle se présentait sous un jour étrange. La fausse monnaie, selon l'accusation, devait être fabriquée à Osnabrück, en Allemagne. Dans cette ville, on avait jugé, il y a moins de deux mois, trois personnes. Le tribunal allemand qui avait tant d'éléments en main s'abstint de poursuivre nos camarades, de demander leur extradition. Il y avait vraiment quelque chose d'anormal, qui sentait la provocation, dans le fait que l'affaire venait devant le tribunal hollandais sous une accusation de « complicité dans un projet ».
Le procès a mis en lumière le caractère politique de l'activité de nos camarades au service de la Révolution algérienne, de sorte qu'au début de son réquisitoire, l'avocat général se devait de déclarer : 1l était inutile de nous amener témoins internationaux, nous savons que les accusés n'ont pas agi pour leurs intérêts personnels, mais pour des mobiles politiques. Il était inutile... nous ne sommes pas du tout si disposés à le croire.
Quant à la question de la provocation, elle a été éclairée sous un jour crû. Hollandais nommé Hompe avait été arrêté en liaison avec l'imprimerie d'Osnabrück. Il était lié à un aventurier qui probablement croque à plusieurs rateliers, Joop Zwart. Nos camarades n'apprirent les relations du photograveur hollandais Oeldrich avec Hompe et Zwart qu'à l'instruction. Hompe qui agit en « témoin de la couronne » se présenta à l'audience. Il dut y reconnaître qu'il servait le BVD (services secrets hollandais) et qu'il agissait sur instructions de celui-ci, qui le tenait en mains à la suite de délits anciens. Questionné de façon embarrassante, il s'exclama : pourquoi me demande-t-on ces choses, puisque le BVD c'est secret... ! A la fin de son interrogatoire, le camarade Pablo s'écria : c'est un pauvre homme, c'est le nommé Zwart qu'il faut interroger. Ce dernier fut appelé à témoigner. Il osa déclarer qu'il ignorait tout de l'affaire. Mais il ne put nier qu'il avait des relations à temps à autre avec le BVD...
De nombreux témoins vinrent apporter à nos camarades un appui dans l'épreuve à laquelle ils sont soumis. D'Angleterre, le député travailliste John Baird rappela l'aide qui avait été donnée aux résistants hollandais et, à une question de l'avocat général sur les « faux papiers », il dit que c'est par parachutage que cela avait été fait pendant la D'Angleterre aussi, l'historien Isaac Deutscher, qui rappela que la Hollande avait été jadis un centre de luttes de la bourgeoisie montante en Europe contre la féodalité. Le député Konni Zilliaçus, présent, ne put témoigner parce qu'il ne connaissait pas personnellement les accusés ; dans une conférence de presse, il rappela qu'un gouvernement comme celui des Etats-Unis avait organisé contre un gouvernement reconnu une expédition militaire, utilisé le territoire d'une tierce puissance, et qu'aucun gouvernement n'avait élevé de protestation à ce sujet. En face de cela, l'aide militaire à la Révolution algérienne, reprochée à nos camarades, était bien faible. De Belgique, vinrent l'avocat De Kock et le professeur Pierre Legrève, qui montrèrent les agissements et les illégalités des services français sur le territoire belge contre les Algériens. De France, vinrent Laurent Schwartz, Claude Bourdet, Michel Leiris qui, tous, exprimèrent leur estime pour nos camarades et dénoncèrent le caractère de la guerre menée par le gouvernement francais. La camarade Natalie Sedoff-Trotsky, qui n'avait pu se déplacer, envoya une lettre que lut le président du tribunal. Enfin, le comité de défense français avait envoyé Maître Yves Jouffa pour suivre le procès comme observateur juridique.
Pour le camarade Santen vint témoigner la veuve de Sneevliet, fusillé par les Allemands, elle-même déportée à Ravensbrück. Sa déposition très émouvante se termina par la lecture de la dernière lettre écrite par Sneevliet, la veille de son exécution, et dans laquelle il évoquait ses rapports personnels et politiques avec Santen.
Pour la IV• Internationale, témoignèrent les camarades Livio Maitan et Pierre Frank. Le premier fit une déposition que nous reproduisons plus loin. Le second fut interrompu par le président après qu'ayant affirmé la solidarité avec les inculpés, il voulut justifier la lutte contre l'impérialisme français,
Nous devons souligner l'attitude digne et ferme de nos camarades Pablo et Santen. Nous reproduisons plus loin l'essentiel d'une déclaration déposée par le camarade Pablo au début du procès. Tout au cours de celui-ci, il intervint pour souligner les points principaux qui se dégageaient des témoignages, notamment en ce qui concerne les provocations et autres manœuvres tentées pour les discréditer personnellement, qui toutes echouerent. Nous devons ajouter que la cour, tout en ne vouant pas, au début, laisser le procès prendre un caractère politique et en s'efforçant de limiter certains développements de témoins, permit à nos camarades de s'exprimer très librement.
Dans son réquisitoire qui dura cinq heures, l'avocat général s'efforça de rassembler an las de petits details mais il se garda bien finalement de demander le maximum. A ce réquisitoire, les avocats hollandais, Maîtres Voorst, Smets et Cammelbeck répondirent à la fois sur le terrain juridique proprement dit et sur le terrain politique. Nous ne pouvons exposer ici les plaidoiries dans le détail. Disons qu'à côté de passages juridiques importants, il y eut un large exposé de la guerre d'Algérie, qui ne manquera pas d'avoir ses répercussions dans l'opinion publique hollandaise.
Car le procès fut très suivi par la presse du pays, qui lui accorda une place importante ; on peut dire que, même la presse bourgeoise ne put dissimuler la forte impressite que lent lines ce, arade apresse du pose en outre, les etudiante d'avant-garde et l'organisation hollandaise de soutien à l'Algérie libre assurèrent, tout au long du procès, des manifestations dans la ville d'Amsterdam, au voisinage du siège du tribunal. Cela entraîna même, le samedi 24, une bagarre avec la police sur ia Leidseplein, une des places les plus fréquentées de la ville, bagarre au cours de laquelle les passants prirent fait et cause pour les étudiants qui manifestaient.
Nous publierons sur ce procès une brochure qui en donnera un tableau plus détaillé et plus ample, et qui mettra en lumière la solidarité effective, agissante, de la IV Internationale envers la Révolution coloniale sous son aspect aujourd'hui le plus avancé, la Révolution algérienne. Nous terminerons ces quelques lignes en exprimant à tous ceux qui ont manifesté leur sympathie et leur solidarité envers nos camarades Pablo et Santen les remerciements les plus vifs de la IV Internationale. Et nous concluerons ce bref compte rendu avec les mots que lança au procès le camarade de l'audit ine Livio Maitan, aux applaudissements d'une partie de l'auditoire :
Vive la Révolution algérienne ! Vive la IVe Internationale !