Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › n° 13

Avant la crise de Berlin

Quatrième Internationale, n° 13 · juillet 1961 · p. 10-12 · 1 266 mots

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Au cours des derniers mois, les positions de l'impérialisme dans le monde n'ont cessé de se détériorer davantage.

Dans le Sud-Est asiatique, comme il est aisé de le comprendre, ce n'est pas seulement le sort du Laos qui est en jeu, c'est tout un secteur important du continent qui est à nouveau secoué par une crise. Entre autre, le régime du fantôche Diem est totalement gangrené et personne ne saurait s'étonner d'un écroulement prochain éventuel, tandis que, dans un autre secteur, les coups d'Etat militaire de Séoul ne sont que des manifestations plus éclatantes de la décomposition du régime de la Corée du Sud, où les mouvements des masses ont connu une reprise vigoureuse. En Iran, par le tournant spectaculaire qu'on lui a imposé, le Shah tente sa dernière chance; mais ce n'est évidemment pas une réforme par en haut, nécessairement anémique, qui pourra desamorcer la poudrière iranienne. En réalité, après la longue parenthèse consécutive à la défaite subie lors de la chute de Mossadegh, les masses sont à nouveau mobilisées et ne sauront se satisfaire des miettes que voudrait leur accorder le « réformateur » Amini.

En Afrique, tandis que le F.L.N. garde et même renforce ses positions pendant les pourparlers d'Evian, en Angola, la guerrilla est désormais déclenchée sur une échelle très vaste, et en Afrique du Sud nous sommes probablement à la veille d'un tournant dans l'orientation de la lutte contre l'abominable régime de Verwoerd, après le nouvel échec des méthodes dépassées qui avaient été adoptées par les organisations jusqu'ici majoritaires.

En Amérique latine, la faillite lamentable de l'agression impérialiste contre l'Etat ouvrier cubain n'a pas besoin de commentaires: c'est l'indice le plus clair d'une situation explosive qui se précise de plus en plus dans toute une série de pays du continent.

Cette évolution des événements ne pouvait rester sans conséquences sur la crise de la direction américaine qui, malgré les propos « no vateurs » du nouveau président, n'a pas été surmontée jusqu'ici. En fait, Kennedy s'est trouvé en face de problèmes angoissants avant même d'avoir eu le temps de mettre un peu d'ordre dans sa maison, avant même d'avoir pu fixer ses plans dans plusieurs domaines. Il ne faut pas oublier non plus qu'il rencontre constamment de sérieuses difficultés intérieures, car il ne dispose pas d'une majorité stable, suffisamment large, et il a souvent besoin de l'alliance avec une aile sudiste qui risque de lui faire payer très cher son soutien. Dans une période où les problèmes de l'Afrique sont à l'ordre du jour, il n'est aisé de manœuvrer, même avec les bourgeoisies indigènes, quand on doit faire des concessions à des gens dont l'idéal est l'Afrique du Sud de Verwoerd.

On a beaucoup discuté des raisons qui, dans le cadre de la situation ainsi esquissée, ont poussé Kennedy d'une part et Khrouchtchev d'autre part à arranger leur rencontre de Vienne. En ce qui concerne Kennedy, plusieurs commentateurs ont parlé de la nécessité —et de la volonté — de sa part de couper court à des manœuvres de son propre appareil ; 1 apparait d'ailleurs probable qu'il a voulu prendre, dans une certaine mesure, une initiative par laquelle il espérait sortir du cul de-sac où il s'était visiblement enfoncé. Mais, surtout, sur la base des déclarations qui ont suivi la conférence, il est clair que, aussi bien pour Kennedy que pour Khrouchtchev, le but essentiel de la prise de contact direct était de tâcher de mieux comprendre les intentions de l'adversaire et de préciser les siennes, brutalement si nécessaire. Etant donné lévolution des rapports des forces au cours des dernières années, il était inévitable que Khrouchtchev prenne plutôt l'initiative et que Kennedy se trouve acculé à la défensive.

L'évolution ultérieure des événements a confirmé que la rencontre de Vienne ne pouvait aller au-delà d'une confrontation des positions et des intentions respectives, et qu'il ne pouvait pas en découler des changements appréciables. En fait, la tension internationale s'est accrue davantage depuis lors.

Ainsi les pourparlers sur le Laos traînent, et il est fort probable qu'une solution éventuelle serait au fond un compromis formel. Beaucoup plus que par des accords éventuels, l'évolution du pays sera déterminée par le rapport des forces politiques et militaires qui se sont établis, ce qui signifie, en pratique, que l'impérialisme se trouvera, tôt ou tard, de nouveau devant le choix de s'élancer dans une intervention directe — avec toutes les répercussions qu'on peut facilement imaginer — ou de renoncer sans une résistance réelle à d'autres positions importantes dans le Sud-Est asiatique.

Quant au problème des essais nucléaires, leur suspension parait désormais en danger. S'il n'y avait pas de changements importants, à une échéance courte, les Etats-Unis reprendront leurs essais et I'U.R.S.S. sera obligée de faire le même. La tension en sera inévitablement accrue.

Mais, malgré la gravité de problèmes tels que celui du Laos ou des essais nucléaires, la question de Berlin paraît destinée à occuper la première place au cours de la deuxième moitié de l'année 1961. Les déclarations de Khrouchtchev ont été explicites : I'U.R.S.S. veut conclure le traité de paix avec l'Allemagne et, si les puissances capitalistes n'en veulent pas, il signera un accord unilatéral. Cela signifie que le problème de Berlin et celui de l'Allemagne vont se poser; encore une fois sous une forme exceptionnellement aiguë.

La nature explosive de la question berlinoise se passe de toute démonstration. Pour les impérialistes américains, un recul au Laos, c'est une pilule amère, qu'en fin de compte ils peuvent avaler. Pour Berlin, cette possibilité n'existe pas : car une défaite dans la bataille pour la ville allemande signifierait pour les Etats-Unis une défaite majeure, d'une portée incalculable, précisément dans ce secteur où, au cours de la dernière décade, ils ont réussi à se procurer des soutiens assez solides. Si l'Europe Occidentale elle-même devait trembler, les perspectives mondiales de l'impérialisme, déjà si atteint dans d'autres secteurs mondiaux, deviendraient catastrophiques à un délai assez court.

Kennedy et la direction impérialiste risquent donc de se trouver dans quelques mois devant un choix essentiel, et la tentation d'accomplir une série d'actions dont l'issue finale pourrait être le conflit mondial sera à ce moment-là extrêmement grande. Même si feu Dulles a disparu depuis plusieurs années, le monde va de nouveau friser, pour répéter une expression tristement célèbre, le bord de l'abîme.

Bien sûr, il n'est pas exclu —à notre avis, il est même probable — qu'à un moment donné Khrouchtchev, dont l'intérêt est à tout point de vue d'éviter qu'une guerre mondiale n'éclate, saura trouver une voie de sortie qui, tout en lui permettant de marquer des points, n'accule pas totalement les adversaires au pied du mur. Mais la situation reste et restera grave et nul ne saurait donner de garanties a priori que la course au bord de l'abîme s'achèvera une fois encore sans une chute fatale.

Par conséquent, le mouvement ouvrier international, les partis ouvriers de tous les pays, les syndicats et toutes les organisations de masse ont le devoir de dénoncer et de combattre avec une vigueur extrême les plans de guerre des impérialistes. Les masses populaires - qui de toute façon feraient tragiquement les frais d'une guerre atomique - doivent être mobilisées contre la guerre, plus qu'elles ne l'ont jamais été dans le passé. Et lutter contre la guerre ne signifie pas seulement se mobiliser dans des campagnes spécifiques, mais aussi et surtout lutter pour miner de plus en plus partout les fondements mêmes du régime capitaliste, qui ne cesse d'être poussé à la guerre par sa nature propre, malgré les coups formidables qu'il a reçus dans les dernières décades.

30 juin 1961.

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