Documents de la IVe Internationale

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La revue › 18e année, n° 9

Les rapports de l'Eglise catholique avec l'Etat italien (II)

Rado · Quatrième Internationale, 18e année, n° 9 · mai 1960 · p. 55-60 · 4 548 mots

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Lorsqu'on en arriva à la Constituante à la discussion sur le Concordat, l'influence décisive de la hiérarchie ecclésiastique dans la D.C. poussa le parti tout entier vers une résiscance à outrance. Mieux encore : la question de l'inclusion ou non du Concordat dans la Constitution, étant donné l'attitude plus que décidée de la D.C. et du Vatican, devint une de ces questions sur lesquelles se polarisèrent les oppositions encre les forces favorables à un renouveau et celles qui n'en voulaient pas.

Ces dernières forces - indépendants de droite, monarchistes, fascistes déguisés en « qualunquiste » - s'alignèrent bruyamment sur la position de la D.C., faisant même de la surenchère avec cette dernière, se proposant de la sorte de mettre un terme à la collaboration, déjà vacillante, entre la D.C. et la gauche, dont la bourgeoisie se rendait compte qu'elle en avait de moins en moins besoin. De leur côté, les députés de gauche se montrèrent hésitants dans leurs revendications, et la manœuvre équilibriste de Togliatti les divisa au dernier moment.

En marge de cette politique hésitante, qui avait son origine dans la nécessité de maintenir une collaboration gouvernementale qui, à elle seule, rendait impossible toute lutte décidée contre les places fortes du conservatisme politique et social, se manifesta aussi un curieux phénomène d'économisme, d'ouvriérisme et de sous-évaluation de l'importance de l'ensemble de la question.

On entendit Nenni, engagé depuis des années dans la défense des plus impossibles combinaisons gouvernementales, affirmer que la plus petite des réformes agraires était beaucoup plus intéressante que les Pactes de Latran, que discuter de ces derniers c'était « comme chasser des papillons sous l'arc de Titus », qu'il s'agissait « de diversions pour bourgeois voltairiens ».

Le socialiste Mancini constatait, de son côté, avec un curieux langage biblique, que le « foyer ardent est éteint, que le peuple ne s'intéresse absolument pas aux Pactes de Latran, qu'il ne connait pas ». Et ainsi de suite.

On en arrive à se demander si, en admettant que le peuple ne connaissait pas ces Pactes et s'en désintéressait, ses représentants, eux, les connaissaient et en évaluaient l'importance. Nenni avait-il pensé qu'en renforçant les positions et les privilèges de la hiérarchie catholique il serait devenu toujours plus difficile de faire aboutir, justement, la réforme agraire ?

Les démo-chrétiens, de leur côté, se battent de toutes leurs forces ; certains ont beau jeu de demander, par des discours conciliants, l'inclusion des Pactes dans la Constitution, puisque, « sur leur contenu, personne n'a soulevé d'objection » (La Pira). Cela semble incroyable, mais est absolument vrai l...

D'autres se montrent plus menaçants: ne bougez pas, sinon la paix religieuse cesserait et la République, déjà peu solide, aurait à en souffrir (Giordani, Dossetti).

Les « qualunquisti » — fascistes d'extrême droite - font du zèle. Des vieux libéraux franc-maçons ,comme Nitti et Orlando, se prononcent en faveur de l'inclusion. Croce, au contraire, confirme sa position de 1929 ; mais en cette occasion il est isolé.

Le 25 mars 1947 la discussion s'éteint; contre l'inclusion parlent encore les républicains et les socialistes, puis Basso

(1) Voir le début dans ‹ Quatrième Internationale > n° 8, janvier 1960.

INTERNATIONALE présente un ordre du jour de conciliation, qui reconnait la réglementation en termes « de concordai » des rapports entre l'Etat et l'Eglise, mais évitait l'inclusion dans la Constitution.

Nenni, prenant à nouveau la parole, proteste pour le fait que l'on veut avilir la République et semble s'apercevoir que l'on revenait en deçà des conquêtes du Risorgimento ; ses observations sont justes, mais elles sont malheureusement assorties d'une phraséologie tout à fait réformiste.

De la droite, un « qualunquiste » propose - dans le but d'éviter la manœuvre Basso — un ordre du jour de caractère « bourbon-sanfedisce ». Puis parlent encore en faveur de l'inclusion de vieux libéraux pré-fascistes, qui se déclaraient habituellement les héritiers de Cavour : Sforza, Bergamini, Baronni, Corbino.

C'est, cependant, de Gasperi qui fait le discours le plus important : dans un discours très habile, alternant les flacteries et les menaces, les concessions et les durcissements, il laisse entrevoir une révision possible du Concordat et en arrive jusqu'à promettre un appui de la D.C. en faveur d'éventuelles modifications de la législation fasciste sur les matières relevant du Concordat. D'un autre côté, il repousse l'ordre du jour Basso et laisse entrevoir la menace — en cas de non inclusion — d'une grave crise pour la République, les démo-chrétiens approuvant même la demande monarchiste de soumettre l'ensemble de la Constitution à un referendum. Il parle aussi de répercussions internationales défavorables.

L'écho de son discours — qui n'est ni plus ni moins qu'un ultimatum courtois — n'est pas encore éteint que Togliatti prend la parole. Autre discours subtil et habile, aux conséquences désastreuses. Il déplore avec précaution que le gouvernement n'ait pas fait œuvre de médiation auprès du Vatican pour en connaître les opinions et arriver à un accord bilatéral (cependant, encore aujourd'hui, on ne constate aucune action des ministres communistes pour que le gouvernement agissât dans ce sens). Il note que le débat a lieu entre le Vatican et la Constitution italienne et lit à ce propos de nombreux passages de l'« Osservatore Romano » qui expriment la ferme volonté de l'Eglise de voir les Pactes de Latran inclus dans la Constitution. En face done de la menace d'une lutte ouverte entre l'Etat et l'Eglise et d'une scission entre les travailleurs catholiques et les travailleurs socialistes et communistes (en réalité Togliatti fait allusion à la possible rupture de la collaboration gouvernementale, mais en langage diplomatique), il pense nécessaire de voter pour l'inclusion et polémique rapidement avec Nenni, auquel il reproche de ne pas comprendre que — pour qu'il y ait la guerre entre l'Eglise et l'Etat - il n'est pas nécessaire que l'Etat la veuille, il suffit que l'Eglise la déclare et la conduise.

Sur le fond des Pactes, Togliatti ne s'engage pas : il rappelle la position du PC italien en 1929, au moment où laccord entre l'Eglise et le fascisme changerent s, on ne volt pas or ressembla à la « funeste accolade entre César et les choses pour ce qui concerne la teneur des paetes ; au contraire, Togliatti relit un passage de son discours au 5º Congrès, dans lequel — après avoir demandé la liberté de religion et de conscience, il affirme que les autres questions entre l'Italie et le Vatican « ont été réglées par les Pactes de Latran. Pour nous, la solution donnée à la question romaine est quelque chose de définitif, qui a résolu et liquidé pour longtemps un problème ». De cette façon, Togliatti élimine toute possibilité de discussion sur la valeur de ces Pactes : il faut les accepter, sinon le Vatican sera contre nous.

L'ordre du jour de Basso est oublié et le discours se termine par un appel pour faire disparaître toutes les ombres qui font obstacle au progrès de l'unité nationale.

Le vote sur le texte de ce qui devait être l'article 7 de la nouvelle Constitution donne les résultats suivants : 350 oui, 149 non (socialistes, accionnistes, républicains, démocratie du travail).

Et citons, pour terminer, Lo Jemolo (qui, soit dit en passant, est un croyant, catholique) : « Après l'approbation de T'article, personne ne parla plus jamais des modifications relatives à des dispositions particulières du Concordat, modifications qui avaient été présentées comme faciles ; ainsi personne ne parla de modifier les articles du Code Pénal qui mettent en conditions d'infériorité les confessions non catholiques. L'article 5 sera appliqué à fond; lorsqu'au cours d'une élection communale l'élu sera un ex-prêtre, le Préfet annulera l'élection. La loi sur les cultes admis, qui ôte aux non catholiques une liberté qu'ils avaient acquise au Piémont depuis 1850 et qui établit que des temples non catholiques ne peuvent être ouverts sans autorisation. préalable du Chef de l'Etat, est maintenue... L'ensemble de Vœuvre de Rocco (ministre fasciste de la Justice) dans ce domaine a surmonté l'écueil de l'Assembiée constituante. »

Avec l'inclusion des Pactes de Latran dans la Constitution, la voie était ouverte - largement ouverte - pour la cléricalisation de l'Etat. Pour y faire obstacle, il eut fallu un gouvernement décidé à s'opposer aux prétentions politiques et à l'ingérence systématique des autorités religieuses; et même cet hypochétique gouvernement se serait heurté à de graves difficultés dues justement à l'existence de ce Concordat, qui ouvrait toutes grandes les portes aux abus du cléricalisme. Au contraire, au pouvoir se succédèrent une série de gouvernements sur lesquels le parti catholique avait la mainmise absolue. Le climat réactionnaire qui commence à régner en Italie à partir du 18 avril, favorise la manœuvre des autorités ecclésiastiques. La victoire même du 18 avril, obtenue largement grâce à leurs organisations de pressions sur l'opinion publique, place sous leur coupe la D.C., bé-

Nous ne croyons pos qu'il y aurait quelqu'un aujourd'hui pour répéter les phrases meprisantes prononcees par Nenni en 194l à propos de l'importance du Concordat. La sensation vague mais claire, d'une abdication graduelle et progressive de l'Etat, des autorités d'Etat, des institutions publiques, face à un pouvoir qui leur est étranger et supérieur, est généralement ressentie dans toutes les couches de la population icalienne. Le poids du contrôle de l'Eglise, qui s'étend à tous les domaines de la vie publique, est trop fort pour passer inaperçu.

La hiérarchie ecclésiastique n'a pas seulement réussi à contrôler la D.C. Par le contrôle du pouvoir politique, elle a réussi à développer et à renforcer les organisations qui d'une autre façon que la D.C., dépendent d'elle : Action Catholique (avec ses diverses ramifications)

en premier lieu; Comités civiques ;

ACLI ; associations sportives et de loisirs (FARI et CSI). Par l'intermédiaire de l'appareil de l'ACLI est acquis un poids notable dans l'organisation syndicale « libre ». Et la confiance du patronat lui permet d'avoir une position des plus favorables dans le domaine des rapports de travail. Tenant en haute estime l'efficience de son organisation, sa néficiaire officielle de cette victoire. Chaque fois - et encore récemment -que la D.C. ou l'une de ses tendances semble vouloir s'orienter sur une voie qui ne plait pas à la Curie romaine, on agite l'épouvantail d'un abandon possible du soutien ecclésiastique. De Gasperi lui-même devra user de toute son habileté et de tout son prestige pour maintenir un compromis entre sa ligne politique modérément réformiste et conservatrice dans le fond, et les points de vues absolument réactionnaires qui l'emportent à la Curie. L'épisode de la liste commune démochrétienne-monarchiste-fasciste que la Curie aurait voulu lancer par l'intermédiaire des dirigeants de l'Accion Catholique et que De Gasperi réussit au dernier moment à faire avorter, n'est que l'épisode le plus spectaculaire de la pression continue exercée par la hiérarchie ecclésiastique sur la D.C. et de la soumission toujours plus grande de cette dernière; la disparition de De Gasperi, du seul homme disposant d'assez d'autorité pour se faire respecter même par la Curie, favorisa évidemment celle-ci. capacité à organiser et à « tamiser » comme personne dautre les masses populaires, le patronat a confié à l'Eglise la tâche d'exercer un piacement de la main d'œuvre politiquement discriminatoire. Il s'agit là d'une activicé • invisible » sur laquelle il est impossible d'avoir des données précises, mais qui est largement répandue et, comme chacun sait, extrêmement efficace. Il faut ajouter à cela l'usage des « sous-gouvernements », devenu habituel ces dernières années, dans la mesure où il nous semble qu'il était demeuré écranger au régime fasciste lui-même. L'Eglise catholique a été et est fort active dans la chasse aux avantages et dans sa façon d'influer sur la vie publique à l'aide de ce système. Elle profite, en outre, fortement de l'avilissement des inscitutions et des hommes, sans compter l'abaissement du niveau de la moralité publique, entrainés par l'utilisation courante des « sous-gouvernements ».

Le récent scandale Guiffré a permis d'entrevoir quelques aspects de ce problème. Mais il est notoire que dans tous les scandales récents qui ont marqué la vie publique italienne, on a souvent pu sentir une odeur d'encens !...

Tout ceci mis à part, l'influence cléricale s'appuie sur le grand développe-

IMPORTANCE ACTUELLE DU CONCORDAT

IMPORTANCE ACTUELLE DU CONCORDAT

INTERNATIONALE ment de l'école privée, favorisée par tous les moyens par certains ministres démo-chrétiens de l'Instruction. L'Eglise dispose aujourd'hui d'une structure solide en faveur de l'éducation qui lui convient pour les jeunes générations, depuis lécole élémentaire jusqu'à l'Universicé. Sans compter encore son influence de plus en plus grande dans l'école d'Etat. Rappelons encore qu'en ces dernières années l'Eglise a réussi à imposer son propre droit en ce qui concerne la censure sur les moyens de communication avec les masses (cinéma, radio, télévision et, dans une certaine mesure, même le théâtre), droit qui ne trouve son égal qu'en Espagne franquiste. Toutes ces expressions se trouvent désormais placées sous la juridiction de fait d'organismes ecclésiastiques spéciaux, aussi bien que de diocésains ordinaires ou de simples curés de campagne. En 1957 le Concordat a été invoqué par le Pape lui-même au sujet d'affiches figurant des actrices trop voyantes. Malheureusement, cette fois-là, le ridicule n'a pas tué !..

Il reste encore la pénétration catholique dans le domaine de la finance. Le problème des finances du Vatican mériterait une étude séparée, car, en nous révélant les moyens précis de la fusion entre celles-ci et les intérêts des monopoles, elles nous porteraient cette fois aux origines de l'intégralisme de Fanfani. On ne peut pas ne pas reconnaître que la Curie a su utiliser assez bien l'indemnité de 1.800.000.000 lires que l'Italie lui a versée en 1929. Par l'intermédiaire de trois organisations différentes, l'Eglise a pénétré dans le domaine de la haute finance en tant que force de premier plan : l'Administration du Saint-Siège — qui est la moins importante de ce point de vue; l'Administration Spéciale du Saint-Siège qui administre justement cette indemnité de l'Etat, qui, entre temps, s'est multipliée beaucoup plus que les pains et les poissons au banquet évangélique sur le lac de Tibériade ; l'Institution des Œuvres Religieuses qui, malgré son nom, est un véritable ministère des Finances qui, par l'intermédiaire de sa pénétration dans les grands holdings (Centrale, Basogi) réalise une profonde interpénétration entre le capital Vatican et le capital laïque dans les grands monopoles. Il faut aussi noter l'activité des deux banques dont les capitaux appartiennent principalement au Vatican - bien que ces deux banques soient contrôlées par l'Etat en vertu de la loi de 1936 — la Banque de Rome et la Banque du Saint-Esprit. Il reste encore l'activité autonome de la « Propagande Fidès » qui administre, entre autres, l'aide, fort importante, des catholiques américains. Et il reste, enfin, un ensemble d'activités plus ou moins de bienfaisance (mais toujours < bienfaisantes •pour l'Eglise elle-même) qui se développent sous des dénominations diverses.

Il s'agit d'un tableau, sommaire et incomplet, nécessaire cependant pour donner une idée d'ensemble des bases économiques qui permettent la cléricalisalisation actuelle de l'Etat italien. En face de tout cela, en face de cet ensemble important de puissance politique, morale, économique, ramifiée et fermement organisée, les appels à la défense de la laïcité de l'Etat lancés à intervalles réguliers par les partis ouvriers paraissent singulièrement faibles. Des appels bien intentionnés ne suffisent pas ; il faut bien davantage; il faut une politique conséquente et dirigée pour limiter, contenir et repousser l'œuvre de pénétracion dans le domaine politique de la hiérarchie catholique. Il faut mettre en évidence le lien organique existant entre cette politique et la remontée de la classe contre le capitalisme. Aujourd'hui l'Eglise est tout autant liée à la conservation des structures capitalistes qu'elle l'était, aux XVIII et XIX° siècles, à la conservation des structures féodales et absolutistes. On chercherait pourtant vainement, dans les programmes du P. S. et du P. C. italiens, des idées claires sur la façon de réaliser une politique semblable. C'est ainsi que la question du Concordat n'est pas posée, car il est inévitable que soit posée cette question lorsqu'on envisage de façon claire le problème de la lutte pour le socialisme sous toutes ses formes. L'opporcunisme des partis ouvriers sur la question du Concordat n'est qu'un aspect de leur opportunisme général condensé dans les formules interchangeables de voie pacifique, démocratique, italienne, vers le socialisme.

Si nous lisons le programme du P. S. italien tel qu'il a été approuvé par le Congrès de Venise, nous nous étonnerions - à tort! - du fait que ne soit même pas évoquée la question de la cléricalisacion de l'Etat et des moyens pour s'y opposer. La manière fausse d'engager le dialogue avec les catholiques a conduit les dirigeants du P. S. italien à mettre en sourdine tous ces problèmes. Acceptant dans son intégrité la Constitution de l'Etat bourgeois, et son entière validité pour la marche en avant vers le socialisme, le P. S. italien a complètement abandonné son opposition à l'inclusion des Pactes de Latran.

Dans ce domaine, le P. C. italien est plus actif. La direction de Togliatti, bien entendu, est fermement décidée à ne pas laisser remettre en question sa position sur l'inclusion des Pactes de Latran et ne perd aucune occasion de réaffirmer la justesse de cette politique. Mais si une politique se juge sur les résultats qu'elle donne, ce n'est pas sans un cerembarras que les dirigeants du P. C. italien maintiennent cette position. Ils essayent donc aujourd'hui de faire un distinguo entre les Pactes de Latran en soi et l'application qui en a été faite par les gouvernements démo-chrétiens. Ils proposent la lutte contre cette application et non contre les Pactes en euxmêmes. Il est certainement vrai que le processus de cléricalisation a été bien au delà de la lettre des Pactes mêmes. Nous avons déjà montré comment un certain nombre de dispositions — limitant la liberté de mouvement de l'Eglise - est resté lettre morte, par exemple celle sur la réduction du nombre de diocèses et surtout celle sur le caractère apolitique de l'Action Catholique. Mais il est vrai aussi que seul le Concordat, avec l'esprit réactionnaire qui l'anime, a permis à la hiérarchie catholique cette pénétration qui l'a amenée à sa position actuelle de domination.

Cette position a été illustrée par Togliatti lui-même dans un article important publié dans « Rinascita » en mai 1957. Dans cet article, Togliatti stigmatisait comme simplement maximaliste la proposition d'un rassemblement de « radicaux » qui demandait l'abolition du Concordat. Togliatti a beau jeu, naturellement, de reprocher à de nombreux hommes politiques, présents à ce rassemblement, leur collaboration passée avec la D.C. et donc leur responsabilité au moins indirecte dans le processus de cléricalisation qu'ils dénoncent. Mais Togliatti ne s'en tient pas là : pour lui, le vote de l'article 7 est entièrement justifié par la nécessité de maintenir des rapports d'unité aves lec masses catholiques. Le fait que cette unité ait été rompue par la suite, malgré la bonne volonté des « gauches », n'est même pas mentionné par Togliatti. Et, pourtant, ce sont les résultats qui devaient prouver la justesse d'une politique ! Togliatti poursuit en retenant que la cause véritable de la cléricalisation de la vie publique n'est pas le vote de l'article 7, mais l'ensemble de la régression de la démocratie italienne ces dernières

L'examen des positions actuelles des dirigeants du P.C. italien nous a amenés aux conclusions que l'on doit tirer. La première est que le Concordat est historiquement une institution juridique années sous la direction de la D.C. Et pourtant, le problème n'est pas là : Togliatti a certainement raison de penser que la cléricalisation est le résultat de forces bien différentes du seul Concordat, mais n'est-il pas normal de se demander si le vote du Concordat n'a pas été l'un de ces actes qui ont favorisé le processus de régression politique et sociale ? Togliatti élude habilement cette question. Togliatti met ensuite en lumière le fait que l'Eglise, au cours de ces dernières vingt années, a élaboré une technique entièrement nouvelle pour la pénétration dans la vie politique, technique pour laquelle l'action du parti catholique qu'elle contrôle joue un rôle décisif. « Dans le nouveau régime, du type théocratique, qui — de cette façon — se réalise peu à peu, l'Eglise pourrait même - c'est une hypothèse — se passer du Concordat, car le gouvernement et les autorités civiles lui sont soumis en vertu d'un mécanisme qui n'est pas juridique, mais qui n'en est que plus efficace ». C'est toujours la même question ; certes, le Concordat, en tant que moyen juridique, n'est pas tout ; mais n'est-il pas vrai qu'en tant que moyen politique il a fourni et fournira encore une justification juridique pour la priorité de l'autorité religieuse sur lautodité civile ? N'est-il pas vrai que le Concordat de 1929, et sa sanction constitutionnelle de 1947, ont été les prémisses de la cléricalisation de la société italienne ? Togliatti, après avoir, de manière opportuniste, ainsi réduit la question, peut repousser le mot d'ordre de l'abolition du Concordat, car, après tout, il entraverait le processus d'unité avec les masses catholiques qui est en fait le problème central, ce qui n'est pas le cas pour •le Concordat en tant que moyen juridique. Nous n'approuvons, naturellement, pas la surestimation de la part des « radicaux » du Concordat en tant qu'instrument juridique, mais nous ne pouvons pas ne pas considérer comme vide de sens la thèse de Togliatti sur l'unité avec les masses travailleuses catholiques tant que l'on ne posera le problème de savoir comment il est possible de les soustraire à l'influence réactionnaire de la hiérarchie catholique. Or, cette influence réactionnaire est renforcée et stabilisée, ainsi que nous l'avons vu, justement grâce au Concordat. réactionnaire qui a effacé les conquêtes de la démocratie bourgeoise du Risorgimento et a permis et provoqué l'alliance entre l'Eglise catholique et les forces conservatrices, d'abord sous l'égide du

QUELQUES CONCLUSIONS

QUELQUES CONCLUSIONS

QUAT fascisme, puis sous l'égide de la D.C. La deuxième conclusion, c'est que le Concordat de 1929 réalise pleinement ce qui est la nature réactionnaire de tout Concordat - à part les raisons qui peuvent amener même un Etat ouvrier placé dans une situation particulière à promouvoir un Concordat. Cette nature réactionnaire consiste en ceci qu'elle soustrait à la loi commune une institution — l'Eglise catholique - et qu'elle lui crée un statut spécial sous la garante d'un Etat étranger: c'est comme si — écrivait Salvemini — le Président des Etats-Unis s'accordait avec Staline au sujet d'un traité qui placerait sous sa protection les communistes américains. La hiérarchie catholique, en Italie, a largement profité de cette nature réactionnaire pour mettre en œuvre une pénétration capillaire destinée à réaliser sa domination dans tous les secteurs de la vie publique.

La troisième conclusion est que le Concordat de 1929 contient quelques normes qui sont ouvertement en contradiction avec l'actuel ordre juridique italien. Rappelons-les : législation du mariage qui accorde aux catholiques le privilège de pouvoir dissoudre leur mariage grâce au Droit Canon, alors qu'en ce qui concerne l'état civil le fait d'appartenir à telle ou telle confession religieuse devrait être sans importance; statut juridique qui met en état d'infériorité les ex-prêtres, statut qui est en contradietion avec l'égalité des citoyens devant la loi; écoles catholiques placées hors du contrôle de l'Etat !

Nous pouvons done conclure avec Gramsei : « Les concordats font brèche essentiellement au caractère d'autonomie de la souveraineté de l'Etat moderne. L'Etat obtient-il une contrepartie ? Certainement, mais il l'obtient sur son propre territoire, en ce qui concerne ses propres citoyens. L'Etat obtient ... que l'Eglise ne fasse pas obstacle à l'exercice du pouvoir, et même le favorise et le soutienne ... L'Eglise s'engage donc envers une forme déterminée de gouvernement ... à provoquer le consentement d'une partie des administrés que l'Etat reconnaît explicitement ne pouvoir obtenir par ses propres moyens; voilà en quoi consiste la capitulation de l'Etat, car, en fait, il accepte la tutelle d'une souveraineté extérieure dont pratiquement il reconnaît la supériorité. » (Machiavel, p. 211.)

Gramsci continue : « [le Concordat] signifie que lon reconnaît publiquement à une caste de citoyens [aux ecclésiastiques) certains privilèges politiques. La forme n'est plus la même qu'au Moyen-Age, mais le fond reste le mê- me. Au cours de l'évolution de l'histoire moderne, cette caste avait vu attaqué et détruit un monopole de fonction sociale qui expliquait et justifiait son existence, le monopole de la culture et de l'éducation. Le Concordat reconnaît à nouveau ce monopole, guoique atténué et contrôlé, car il assure à la caste des positions et des conditions préliminaires qu'elle n'aurait pas pu avoir avec ses seules forces. » (Ibidem).

Et plus loin : « L'organisation ecclésiastique traversait donc une crise qui pouvait étre fatale pour sa puissance, si l'Etat avait maintenu intégralement sa position de laïcité, sans même qu'il soit besoin de lutte active; -. VEtat a sauvé l'Eglise. »

Le caractère du Concordat étant ainsi défini, il ne nous reste qu'à souligner qu'il ne pouvait être différent de ce qu'il a été : la condition préliminaire pour l'asservissement de l'Etat à l'Eglise, par l'intermédiaire de l'alliance entre la bourgeoisie devenue réactionnaire et la hiérarchie ecclésiastique. Le pro-

Gc, de 1941 à aujourd'hui, n'a pas été, certes, déterminé par le Concordat, mais le Concordat a été un outil pour les forces réactionnaires. Et à l'avenir ? Il est évident que la situation italienne, pour être « libérée », exige que les forces de gauche sachent trouver un terrain d'entente commune avec la masse des travailleurs catholiques. Tout retour à un anticléricalisme du type du siècle dernier doit donc être évité. « Nous nous refuserons toujours à classer les travailleurs suivant leurs croyances religieuses plutôt que suivant leur participation aux grèves », écrivait Lénine. D'autre part, le caractère réactionnaire de la hiérarchie catholique exige que son influence politique sur les masses catholiques soit progressivement réduite et combattue. Il est done nécessaire que le mouvement ouvrier sache associer à la plus grande souplesse et au plus grand respect pour les opinions religieuses, une politique destinée à contenir et à combattre l'influence de masse de la hiérarchie écclésiastique, ses abus, son ingérence sur le plan politique. Il faut souligner et dénoncer implacablement le caractere reactionnaire de la politique des hiérarchies du Vatican : c'est seulement ainsi que l'on réussira à créer une différenciation dans le « monde catholique » entre d'une part les travailleurs et les catholiques sincèrement démocrates, et d'autre part ceux pour lesquels la religion est une conception totalement réactionnaire du monde, ou qui se servent de la religion sans y croire, uniquement dans un but de conservation sociale. Dans cette lutte, dans ce processus pour la clarification des idées, le Concordat et ses caractéristiques devront être dénoncés pour ce qu'ils sont : l'un des instruments dont se servent les classes dirigeantes italiennes pour maintenir leur domination. De cette façon, les travailleurs catholiques eux-mêmes comprendront que le Concordat n'est certainement pas la garantie du respect de leur religion, et pourront être amenés à tracer une ligne de démarcation entre leur foi et les intérêts séculiers de l'Eglise et du Vatican. C'est seulement dans cette perspective qu'il est possible d'envisager avec les travailleurs catholiques, un colloque qui ne soit pas réduit aux compromis d'un opportunisme inutile.

En conclusion, la seule façon d'envisager la question du Concordat pour un mouvement révolutionnaire est de mettre en avant le mot d'ordre : « Abolition du Concordat fasciste de 1929 ».

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