Critique de base, de Jean BABY (1)
Baby, qui doit être à présent un des plus vieux membres du PCF, a voulu faire une « critique d'ensemble sur les faiblesses du PCF ». La seule parution de ce livre témoigne que la crise du PCF se poursuit, même si elle a des formes beaucoup moins spectaculaires qu'en 1956-57 et s'il n'y a pour le moment pas de courant un tant soit peu organisé comme à cette époque. L'auteur a été stimulé par ces développements qui se font dans la profondeur du PCF, qu'un dirigeant comme Thorez perçoit certainement (il suffit de se rappeler certains de ses propos dans des interventions avant le 15° Congrès). mais que la direction du PCF croit pouvoir étouffer, comme elle a étouffé bien des tendances et oppositions dans le passé.
Par comparaison avec ce qu'ont écrit, dans les dernières années, plusieurs intellectuels issus du PCF, le livre de Baby présente deux qualités essentielles :
1) l'auteur entend se placer intégralement sur le plan du marxisme-léninisme, il reste un communiste, il ne cède pas aux « nouveautés » idéologiques, et c'est à partir du marxisme-léninisme qu'il veut procéder à la critique de la politique et du régime du PCF :
2) l'auteur fait une critique politique sur les questions qui ont préoccupé les membres du PCF, des questions qui ont été traitées aux 13° 14° et 15° Congrès du PCF. Autrement dit. Baby s'est bien gardé de commettre l'erreur de maints intellectuels opposants de se lancer dans des questions d'ordre philosophique ou autre, qui n'étaient pas dénuées d'intérêt, mais qui ne pouvaient pas toucher les nombreux militants, ouvriers et intellectuels, qui constituent la partie du PCF pensant politiquement par elle-même, avec une indépendance plus ou moins grande par rapport à la direction. Baby part de leur préoccupation première : la politique du Parti « n'accroche » pas (page 37), et il examine les réponses données par la direction à plusieurs questions essentielles.
Nous avons de profondes critiques à apporter sur les positions et conclusions de Baby: mais nous savons aussi que, si une discussion honnête et sérieuse s'ouvrait actuellement dans le PCF. c'est souvent à partir de positions et critiques similaires à celles exprimées par Baby qu'elle commencerait, en raison de la tormation et des expériences qu'ont eues la plupart des militants communistes, de leur ignorance de nombreuses questions historiques, théoriques et politiques ; ce serait pure outrecuidance que d'attendre au début d'une discussion ce qui ne peut être que le résultat de discussions approfondies et de nouvelles expériences.
Baby traite avec beaucoup d'autorité la partie dans laquelle il s'est spécialisé, à savoir les problèmes économiques, et il remet au point la question de la paupérisation, sur laquelle Thorez avait adopté une position rigide, caricaturale de la conception vraiment marxiste en la matière. (1) F. Maspero éditeur, Paris.
INTERNATIONALF
La prise de position de Baby sur l'Algérie, sa critique de celle de la direction du PCF sont, en général, excellentes. Il part d'une considération essentielle :
« La guerre d'Algérie, liée aux événements qui ont conduit à l'indépendance du Maroc et de la Tunisie, annonce la fin véritable de tout le système colonial de notre capitalisme et, par conséquent, un affaiblissement décisif du système d'exploitation que le Parti veut détruire... Il était assez facile de voir que la lutte contre la guerre d'Algérie était le problème majeur posé devant le PCF, celui qui devait mobiliser toutes ses forces et susciter les initiatives les plus audacieuses. On pouvait prévoir aussi que le combat serait rude, parce que la bourgeoisie comprend l'importance de l'enjeu... » (page 102)
Et sa critique est mordante:
« On peut reprocher au PCF de PCF de n'avoir pas vu et proclamé tout de suite le sens et la portée du conflit qui s'engageait en Afrique du Nord. aurait été nécessaire, au risque d'être d'abord mal compris ou de subir les coups de la répression, de bien préciser nos positions de principe que l'avenir ne pouvait manquer de justifier. Cette position de principe consistait à reconnaître immédiatement et sans ambiguité, le droit de la nation algérienne à l'indépendance absolue ; à dénoncer le mythe de l'Union Française, qui ne peut être, dans le meilleur des cas, qu'un camouflage de l'oppression coloniale :
à déclarer que, de toute façon, le peuple de France paierait, comme toujours, les frais de cette guerre coloniale ; que le prestige et les intérêts du peuple français seraient inévitablement atteints par la poursuite des hostilités...
Soutenir la lutte des peuples coloniaux, refuser de faire la guerre coloniale, qui est la guerre injuste par excellence, était le devoir du peuple français. »
(page 103)
Et, plus loin, à l'argument des dirigeants du PCF pour maintenir l'idée, l'Union Française, selon laquelle les SouS une forme ou une autre, de
Etats-Unis prendraient la place du capitalisme français, Baby répond :
« Lénine nous a appris que chaque peuple devait lutter en premier lieu contre son propre impérialisme, préparer sa défaite pour ouvrir la voie à une qui signifiait que la domination franociété nouvelle çaise était un moindre mal, peut être considérée comme typiquement opportuniste. » (page 108)
On n'avait pas entendu cela depuis longtemps de la part d'un membre du PCF. On ne peut douter que Thorez, accusé de s'être placé, sur l'Algérie et l'Union Française, « à un point de vue nationaliste traditionnel » (p. 107), fera chasser de son parti un tel membre.
Baby reprend aussi la question du birth-control dans laquelle Thorez s'illustra également par une position réactionnaire. Avec beaucoup d'habileté, il montre que cette position n'est qu'un aspect particulier de la politique plus générale de la direction du PCF envers les femmes et les jeunes.
Le livre de Baby contient une exposition fort correcte du caractère formel de la démocratie dans le PCF, recouvrant un régime au plus haut point autoritaire et personnel. Il rappelle également le culte de la personnalité de Thorez qui n'a cessé de sévir dans ce parti. Pour n'être pas le premier à dire ces choses, Baby ne le fait pas moins d'une façon vivante, à la lumière de la préparation du haut en bas et de bas en haut des congrès du PCF, et de l'élection du Comité Central - qui est en réalité la ratification du choix de
Thorez.
Mais Baby se trompe lourdement quand il parle de « revendications incompatibles avec le centralisme démocratigue telles que la reconnaissance des fractions et des tendances ». (page 169)
Comment peut-il y avoir vraiment démocratie dans l'élaboration de la politique du Parti si les membres ne peuvent choisir librement entre deux ou
QUA plusieurs points de vue si ceux-ci se manifestent (sur la base du marxismeléninisme, cela va sans dire) ? Et, dans ce cas, comment peut-il y avoir lutte d'idées sans reconnaissance de groupements temporaires, c'est-à-dire de tendances, pour la défense de celles-ci ? Quant aux fractions, il ne s'agit pas d'un droit démocratique normal; les fractions, c' est-à-dire des groupements durables et non temporaires, avec une discipline qui risque de menacer celle du Parti, ne peuvent s'expliquer que comme produits de périodes de crise intense du parti ; et aucune interdiction dans ces circonstances n'est viable si la direction ne fait pas montre de très grandes capacités politiques et organisationnelles. Les tendances sont une des formes normales d'un organisme sain pour élaborer démocratiquement ses points de vue ; les fractions sont des manifetations d'un état maladif.
Si Baby fait une critique souvent acérée sur certaines questions particulières, il approuve, par contre, la ligne générale, les objectifs généraux fixés par la direction du PCF:
« Le XVe Congrès... a centré l'action du Parti sur la lutte pour la restauration et la rénovation de la démocratie en France. C'est un mot d'ordre juste...» (page 187)
D'ailleurs, il ne fait aucune objection fondamentale sur la politique passée du PCF :
« Les thèses [du XIV° Congrès] déclaraient que « le Comité Central et tout le Parti sont demeurés fidèles au drapeau de Lénine ». En gros, en n'est pas inexact . car s'il en avait été autrement, le Parti n'aurait pu se développer et jouer le rôle qu'il a joué avant, pendant et même après la guerre... » (pages 22-23)
Baby explicue avant tout la situation actuelle du PCF notamment par le « refus de reconnaître tous les enseignements du XX® Congrès [du PC de I'U.R.S.S.] et de les utiliser pour notre propre Parti » (p. 15). C'est « la raison principale ... de la crise dont souffre le Parti » (p. 15). A cause de cela, le PCF ne comprendrait pas les possi- bilités qu'implique la nouvelle situation, à savoir les possibilités de maîtriser les forces de guerre, de passage au socialisme par des voies pacifiques. (p 18) -
Et Baby de faire, dans son livre, un panégyrique de la politique de Khrouchtchev, y compris sur la question hongroise.
Tant sur l'orientation du PCF que sur la question du stalinisme (je ne pense pas qu'il emploie une seule fois ce terme dans son livre), Baby est en-deçà des positions les plus avancées, pas nécessairement toutes correctes, sur lesquelles étaient parvenus il a deux ou trois ans une partie des opposants. Défenseurs également des voies pacifiques au socialisme, ceux-ci critiquaient la direction du PCF pour sa perspective démocratique et lui opposaient la nécessité de défendre une perspective socialiste, précisément comme leçon de l'expérience qui s'est écoulée depuis la Libération jusqu'au 13 mai 1958. Ils parlaient de la nécessité d'un programme de transition.
On comprend d'autant plus mal la position de Baby que, dans certains passages de son livre, il s'exprime avec nefteté dans un sens qui va à l'encontre d'une politique de rafistolage sur les bords d'une démocratie complètement élimée :
« En somme, la démocratie bourgeoise porte dans ses flancs, comme rejeton naturel, non pas une plus grande démocratie, comme voudraient le faire croire les réformistes, mais la violence fasciste et la suppression de toutes les libertés. » (p. 189)
Et il se prononce aussi en ces termes:
« Il faut agir dans un esprit nouveau, parce que nous sommes entrés dans une période nouvelle qui verra, dans des délais historiques relativement courts, le triomphe universel du communisme. » (p. 218)
Au lieu de mettre en question l'ensemble de la politique de la direction du PCF et de s'efforcer de trouver les raisons profondes de celle-ci, Baby reproche à Thorez d'aller « contre un courant historique qui, sous l'impulsion de l'Union soviétique ,s'impose et simposera de plus en plus au mouvement communiste international » (p. 217). Ce qu'écrit Baby sur le parti bolchevik est erroné. n'est pas vrai que « l'ensemble du Parti bolchevik ait accepté comme une nécessité inéluctable une autorité rigoureuse et impitoyable (celle de Staline » (p. 136). La majorité écrasante du Parti bolchevik de 1917 a en fait été liquidée par Staline, y compris la majorité de la fraction qui l'avait soutenu à partir de 1923.
« La violation systématique du centralisme démocratique, écrit aussi Baby,est étroitement liée, évidemment, au culte de la personnalité. A partir du moment où un homme est considéré comme quasiment infaillible, comme seul capable de découvrir la ligne politique que le Parti doit suivre, l'activité et le contrôle démocratique sont condamnés. » (p. 137)
Les traits spécifiques de Staline ne sont pas la cause de l'élimination de la la démocratie dans le Parti bolchevik ; ce sont des conditions historiques qui ont provoqué l'étranglement de la vie dans ce Parti, sa transformation ; c'est en raison de cela qu'il a fallu recourir à une autorité dictatoriale du type de Staline pour diriger ce qui était en fait un nouveau parti. Baby se trompe tout à fait quand il donne comme exemple
JOURNA
Les éditions Gallimard viennent de faire paraître le journal que Trotsky tint endant une parue de son seour er
France en 1935 quand, ayant reçu le deuxième vant trouver un da pols se rendre paus arrêté d'expulsion un autre pays, il vécut en France sous une étroite surveillance policière dans un village du Dauphiné, sans avoir la possıbilité de travailler normalement.
Nous avons déjà longuement commenté ce livre, quand il parut en Amérique aux éditions de l'Université de Harvard (2).
Nous avons également publié, à l'occasion du 80% anniversaire de la naissance de
Trotsky, la critique très élogieuse de ce livre faite par Michael Foot dans l'hebdomadaire Tribune (3). Ces publications de parti fonctionnant démocratiquement le Parti bolchevik depuis la mort de Staline. Que la terreur ne sévisse plus depuis lors, qu'une certaine légalité existe, nous le contesterons d'autant moins que nous avons été les tout premiers à souligner les changements qui survenaient en Union soviétique au lendemain de la mort de Staline. Mais, de là à parler d'un régime démocratique dans l'Etat et dans le Parti, il y a pas mal de distance.
Baby, en essayant de s'appuyer sur Khrouchtchev contre Thorez, témoigne d'une large incompréhension du régime soviétique dans son aspect politique en tant que pouvoir d'une bureaucratie d'origine ouvrière, et de ses conséquences sur les partis communistes. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, nous prenons la critique de Baby non comme une fin, mais comme le premier pas d'une reprise de discussion parmi des militants communistes. C'est un nouveau jalon dans la crise du mouvement communiste en France, qui sera encore bien longue et exigera des « critiques de base » plus nombreuses et plus fondamentales, et surtout la critique d'un courant ouvrier de masse pour que sorte un nouveau, un véritable Parti communiste.
P. F. L D'EXIL de Léon TROTSKY (1)
sont bien récentes, et nous nous bornerons donc aujourd'hui à rappeler que cet ouvrage — qui n'a d'ailleurs pas été écrit pour être imprimé - est un recueil d'observations extrêmement variées de Trotsky, relatives non seulement à la politique, mais aussi à la littérature, l'art, à ses propres conditions de vie, au de sa famille, et aussi de remarques jetées sur le papier sur les questions les plus diverses, depuis sa place dans le mouvement ouvrier à l'époque par comparaison avec 1917, jusqu'à de simples
(1) Gillimard, éditeur, Paris.
(2) Quatrième Internationale, n° 5, février
1959.
(3) Quatrième Internationale, n° 7, octobre
1959.
INTERNATIONALE incidents fortuits de la vie quotidienne. Dans ce livre, il ne faut donc pas chercher ce qu'on trouve dans ses œuvres politiques sous une forme complètement élaborée, mais un portrait de Trotsky esquissé par lui-même sans avoir cherché à le faire.
Nous avons relevé dans notre précédent numéro les excellentes pages que Naville avait écrites à ce sujet, précisé-
THE MIND OF
A New-York vient de paraître un livre consacré au « cerveau d'un assassin », celui de l'homme qui a tué Léon Trotsky il y a vingt ans. Les explications de l'auteur relèvent d'une psychologie de très mauvaise qualité, il veut comprendre « l'esprit totalitaire »... Mais, ce livre présente un intérêt par la documentation que l'auteur a recueillie. Grâce à elle, non seulement se trouve contirmée la véritable identité - Ramon Mercader - de l'assassin ,mais aussi est fournie la chaîne
Blanaui et l'onnosit ment à la suite de la lecture de ce Journal. Tandis qu'un collaborateur de « France-Observateur » a trouvé le moyen d'écrire quelques grosses stupidités sur cet ouvrage (Trotsky n'aurait pas compris les finesses de la tactique du Front populaire...), nous devons indiquer que Guehenno, dans « Le Figaro », a su dis cerner dans les pages qui viennent de paraître à Paris la grandeur du caractère de Trotsky. AN ASSASSIN dI. Don LEVINE () qui le relie à Staline, chaîne qui passe entre autre par la mere, Caridad Mercader. Celle-ci a d'ailleurs fait des aveux, de vrais aveux, à un ancien membre du Bureau Politique du P.C. espagnol, Enrique Castro Delgado. Il est dommage que ces révélations importantes se trouvent diluées dans un texte de qualité médiocre.
(1) Farrar, Straus et Cudahy, éditeurs, New-York.
à la fin du Second Empire de Maurice DOMMANGET (1)
Maurice Dommanget poursuit infatigablement ses travaux d'historien du mouvement ouvrier. Il vient de publier tout récemment un nouvel ouvrage sur Blanqui, qui, s'ajoutant à ceux qu'il avait écrits sur lui, complète presque totalement la connaissance de l'histoire du orand chef qui de son varant et dons ters, na cee du prolétariat révolutionnaire de d'être calomnié, et défiguré, par tout ce que le mouvement ouvrier compte d'opportuniste et de centriste.
La période que couvre le dernier livre de Dommaget commence en 1859, c'st-àdire à un moment où le recul et l'apathie politique sous le Second Empire ont atteint leur maximum, et se termine au début de la guerre de 1870, à la chute de l'Empire. Blanqui sort de prison, sa peine terminée ; il fait quelques déplacements pour se réorienter et veut en route la sortie d'une publication. Et mettre cela suffira au Second Empire pour le poursuivre et le remettre en prison en 1861 pour quatre années. Pour éviter une déportation, il s'enfuira en 1865, vivra en exil ; 1 sera de nouveau arrete après le 4 septembre 1870, peu de temps avant qu'éclate la Commune.
Les années de prison 1861-1865 à Paris le mettront en contact avec les nombreux opposants au Second Empire qui se manifesteront pendant cette nouvelle pério de : malgré toutes les tentatives des républicains opportunistes et autres pour l'isoler, Blanqui reconstitue son parti et, dès qu'une situation pré-révolutionnaire s'esquisse, des groupes de combat.
Nous avons déjà eu l'occasion de nous prenoncer sur les idées de Blanqui, à propos du livre de Dommanget spécialement consacré à celles-ci (2), L'intérêt du present volume est de nous présenter Blanqui, dirigeant et organisateur preparant fin trente de de organisat soucieux d'assurer la continuité historique lavant-garde tion capable de mener une lutte pour le pouvoir. Nous recommandons chaleureusement la lecture du livre de Dommanget à ceux qui veulent connaître d'une manière plus approfondie l'histoire du mouvement révolutionnaire en France.
(1) Armand Colin, édi'eur, Paris.
(2) Les idées politiques et sociales d'Auguste Blanqui, par M. Dommanget (voir ‹ Quatrième Internationale », n° 4, novembre 1958).