Dans les premiers mois de l'année 1960, l'intérêt du mouvement ouvrier a été attiré par deux Congrès importants : celui du Parti Communiste et celui de la C.G.I.L.
(confédération syndicale à direction socialo-communiste).
Le Congrès du P.C. italien n'a pas révélé d'éléments nouveaux par rapport à ce que nous avions déla écrit dans le numéro précédent de complète du groupe dirigeant autour de Togliatti était d'ailleurs escomptée et a été accompagnée par une « mimétisation » totale du courant « sectaire » et « dogmatique »,
• 9 qui non seulement a renoncé à une défense ouverte, mais s'est même associé à la campagne contre le « sectarisme » et le « dogmatisme » ! Par conséquent, l'enjeu de la lutte propulsée quelques mois avant le congres surtout par quelques-uns des collaborateurs les plus proches de Togliatti (notamment Amendola) a été estompé et certains des sectaires les plus notoires ont pu garder leur place soit dans le Comité Central, soit à la direction de la Commission de Contrôle (qui, dans le P.C. italien, devrait avoir, en principe, des pouvoirs plus larges qu'elle n'en a normalement dans les autres P.C.). Il faut ajouter que, sur la portée réelle catégorie des « sectaires », on a parfois laissé planer une certaine équivoque : dans celle-ci, on a inclus tous ceux qui ne partagent pas la conception de la voie « démocratique » au socialisme et qui ne peuvent pas rentrer dans l'autre grande catégorie habituelle, celle des « révisionnistes ». Mais le plus souvent, la lutte contre le « sectarisme » et contre le « dogmatisme » a voulu être une lutte contre ceux qui n'ont pas aimé le virage accompli après le 20 Congrès et qui gardent encore une nostalgie plus ou moins cachée pour certaines méthodes et certaines conceptions staliniennes classiques.
Sur ce dernier plan, l'évolution du P.C. italien ne s'est pas arrêtée. Le parti est loin d'être revenu au monolithisme « automatique » d'avant 1956. Même si ce congrès n'a pas été caractérisé par des débats aussi mouvementés que ceux de 1956, les idées ont circulé assez librement et des voix critiques, bien que peu nombreuses, se sont élevées. Il faut préciser que, dans l'apathie persistante des plus larges secteurs des militants du rang, ia discussion a eu lieu plus fréquemment parmi les cadres inférieurs et moyens et même, parfois d'une façon très vive, dans l'appareil. Cette différenciation relative de l'appareil s'est reflétée aux élections du nouveau comité central, où certains leaders, logliati y compris, ont vu leurs noms rayer par plusieurs délégués et ont été précédés par des éléments beaucoup moins connus.
le processus de rajeunissement des cadres s'est poursuivi, D'ailleurs, sommet (secrétariat, direction) où il reste très limité. Désormais ont un poids spécifique très grand dans le parti, des cadres qui l'ont rejoint après la guerre : ce sont des hommes qui n'ont pas reçu l'éducation stalinienne de la période et par conséquent qui ont une mentalité assez différente de celle des staliniens « durs » Le revers de la médaille consiste dans le fait que ces éléments sont très droitiers finis : mais ils sont moins cristallisés, plus ouverts aux nécessites nouvelles lus attentifs à l'analvse de la situation réelle. Ce qui est aussi remarquable, c'est que le refus de la théorie de l'Etat-guide est considéré par tous ces gens comme une donnée irréversible de la conception du parti. D'où la flexibilité plus grande du P.C. italien dans ses rapports avee l'Ü.R.S.S., les démocraties populaires et les partis frères, même si l'acceptation du khrouchtchévisme reste totale.
Le Congrès de Rome a poursuivi son élaboration des nouvelles « théories » sur les « alliances » et « convergences » ; il a insisté sur la nécessité d'une collaboration avec des couches sociales toujours plus larges. Maintenant, les alliés du P.C. et du mouvement ouvrier devraient être, d'après Togliatti et son école, non seulement les paysans et les masses petites bourgeoises citadines, mais aussi les industriels petits,
Get non-monopoleurs ; et, dans certains cas, on croit possible de travailler moyens ensemble avec des secteurs de la bourgeoisie agraire. Les expériences sicilienne, valdô. taine et, en partie, sarde, auraient donné une confirmation du caractère concret d'une telle perspective.
Malheureusement pour Togliatti et ses coéquipiers, le Congrès venait juste de se terminer que le gouvernement sicilien de M. Milazzo tombait d'une façon honteuse. En synthèse, il était arrivé ce que les communistes révolutionnaires en Italie avaient prévu dès le commencement. Aussi longtemps que le P.C. et le P.S. acceptaient de rester tranquilles, en se contentant de donner au gouvernement Milazzo (auquel, on se rappelle, ils ne participaient pas directement), les choses pouvaient plus ou moins marcher. Mais, quand ils ont été obligés de mettre en avant des revendications, pourtant extrêmement modestes, la crise a éclaté, les représentants « bourgeoisie agraire » préférant retourner au bercail plutôt que de favoriser tant soit peu les partis ouvriers.
Sur le plan de la formule gouvernementale, enfin, le P.C. italien a ultérieurement évolué. Au congrès de 1956, on avait avancé le slogan : pour un gouvernement démocratique des classes laborieuses qui, on le voit, restait assez vague (des critiques dans ce sens se sont générale continue à être valable. des réformes économiques et politiques même avant la formation éventuelle d'un tel élevées, en effet, dans le Comité Central). Aujourd'hui, la formule mais on a précisé qu'il serait possible de réaliser gouvernement. En réalité, de la propagande s'est déplacé vers le mot d'ordre « pour une nouvelle majorité », qui est encore plus vague et fluide. D'une part, on a laissé croire pendant une longue période - dans une certaine mesure, on continue à le faire même maintenant - aul serait possible de briser le monopole démocratechrétien en cherchant des alliés un peu partout (à droite, aussi, à l'instar de l'expérience de Sicile) ; d'autre part, on s'est déclaré désormais prêts à donner l'appui à un gouvernement de coalition entre les démocrates-chrétiens et les socialistes ou même à un gouvernement centre-gauche soutenu par les socialistes. Comme on le voit, la « souplesse » de Togliatti est vraiment très grande !
En ce qui concerne le Congrès de la C.G.I.L., il a eu des caractéristiques communes avec celui du P.C. italien, Si la particina'ion des militants du rang, notamment, a été très faible, on ne peut dire qu'un contrôle bureaucratique ait empêché une circulation d'idées critiques. En général, si quelqu'un avait quelque chose à dire, il a pu le faire et un débat a été même organisé dans les deux organes centraux de la Confédération (une intervention de la part d'un dirigeant de notre section italienne, membre d'un syndicat affilié à la C.G.I.L., a été publiée sans aucune difficulté).
Le document prépare par le Comité Central sortant (qui a critiqué entre autres pour son extrême longueur) avait un caractère ur peu éclectique et, SOuS un certain aspect, tout le monde peut en tirer ce qui lui plait (par exemple, il y a une appréciation positive des luttes de la période qui suivit le congrès de 1956 et, en même temps, une reconnaissance assez nette en ce qui concerne la limite des améliorations obtenues ou la portée restreinte, pour ne pas dire carrément négative, de certains accords sur l'échelle mobile, les licenciements, etc...),
Mais la partie qui est soulignée le plus souvent par les dirigeants est le chapitre consacré au programme de développement économique, Il s'agit d'une plate-forme assez organique que la C.G.I.L. propose et qui correspondrait aux nécessités vitales de l'économie italienne. Il n'y a pas lieu d'analyser ici ce document dans ses détails : mais nous ne pouvons pas nous taire sur sa carence fondamentale. Une fois de plus, on élabore un programme, mais on ne dit pas par qui, dans quelles conditions politiques, ce programme pourra être réalisé. Cela explique l'indifférence dans laquelle toutes ces choses sont accueillies par les travailleurs, qui sont d accord, qui voudraient tout cela, mais qui ne voient pas la voie concrète de le réaliser.
En ce qui concerne la structure interne de la Confédération, on insiste beaucoup sur la nécessité de la démocratie et on précise que l'existence de différentes tendances constitue une garantie importante (en réalité, les tendances véritables sont au nombre de deux, communiste et socialiste) qui devrait naturellement être maintenue dans cas d'une réunification générale des syndicats. Sur ce plan, il est évident que l'attitude de la C.G.I.L. reste plus correcte que celle de la C.G.T. française, qui n'admet pas les tendances et, par là même, exclut toute possibilité d'unification dans une seule orga nisation.
Un mot sur le Parti Socialiste. L'attitude de Nenni est de plus en plus droitière, mais la soi-disant gauche n'est pas en condition, par sa propre faiblesse, politique idéologique, de lui faire barrage. Au Comité Central de février, la gauche a donné une confirmation éclatante de son inconséquence. Après avoir prêché en général contre une collaboration avec les démocrates-chrétiens, quand la discussion est devenue concrète et qu'on a parlé d'une collaboration éventuelle en Sicile, même la gauche (à deux exceptions près) a voté pour. Le moins qu'on puisse dire, c'est que ces gens ne savent pas où ils veulent aller (on pourrait même soupçonner pire, car, dans le Parlement sicilien, les « gauchistes » du P.S.I. sont majoritaires et, évidemment, auraient des membres dans un gouvernement de coalition éventuel).
21 mars 1960.