Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 18e année, n° 9

Le bonapartisme sans camouflage

Pierre Frank · Quatrième Internationale, 18e année, n° 9 · mai 1960 · p. 11-16 · 4 812 mots

In English: De Gaulle's Bonapartism Throws Off Its Camouflage (Fourth International No. 9, Spring 1960).

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Au moment où nous écrivons cet article, bon nombre d'hommes pontiques et de journalistes trançais discutent si de Gaulle, en refusant de convoquer une session extraordinaire du Parlement en dépit de la demande tormelle de plus de la moitié des députés, a viole la Constitution que lui-même avait fait adopter en septembre 1958 ou si une disposition de celle-ci lul permettait d'agir ainsi. Magnifique sujet pour occuper pendant des années des professeurs de droit consticutionnel ! Mais pour comprendre comment et pourquoi cela est arrivé, il est préférable de recourir à l'analyse marxiste, et en l'occurrence à ce qu'elle nous enseigne en matière de bonapartisme. Dès l'arrivée de de Gaulle au pouvoir, nous avions fait la différence encre les forces fascisantes qui avaient fait le coup d'Etat d'Alger le 13 mai, avec l'appui de l'armée, et le pouvoir qui fut érire a Paris Gaulle, expression d'une aile très dyna-

L'ARMEE ET

L'armée était la principale force avec laquelle de Gaulle avait et a encore à compter. Ayant subi depuis vingt ans une succession de défaites, elle a, comme le fait tout militaire battu, rejeté la responsabite sur le pouvoir civil. surtout quand elle s'est trouvée battue ou tenue en échec non par ces gentlemen du haut état-major allemand, mais par

Vietnamiens, des Algériens, etc., considérés par elle comme des gens inférieurs. Cette situation a favorisé le développement dans cette armée de courants partisans de « larme psychologique », c'est-a-dire de courants rascis.es ou tascisants, qui avaient eux-mêmes élaboré une politique pour Algerie dont l'objectif était de faire de celle-ci une province française.

• Représentant des intérêts essentiels du capitalisme français, de Gaulle est décidé à aboutir à une solution en Algérie, qui y assure la prédominance des intérêts capitalistes français, mais il sait que Algerie est « algerienne » eu ne sera Jamais irançaise et il lui fallait faire accepter par larmee quelle renonce à des objectifs illusoires. L'opération a demandé du temps, des efforts divers, comportant lelimination de quelques hauts chefs d'abord par élévation à des postes honorifiques, des conversations avec beaucoup d'officiers subalternes au cours de plusieurs ‹ tournées des popotes », et elle a été couronnée mique du grand capital (1). Il faut ajouter toutetois que ce bonapartisme avait à l'époque des caractéristiques qui paraissaient aller partiellement à l'encontre la définition classique de celui-ci. D'une part, larmée en Algérie constituait encore dans une grande mesure une force indépendante du nouveau pouvoir à Paris : un des objectifs essentiels de de Gaulle était de s'assurer le contrôle de l'armée. D'autre part, de Gaulle commença son règne en associant au gouvernement Pinay et Guy Mollet, les cheis des deux principaux partis baguie. Le meapartisme parlementaires de la IV° Répuc'est avant tout un sabre ec une philosophie. Or, de Gaulle au debut ne tenait pas termement la poignée du sabre et sa philosophie de la « grandeur » et de la fermeté du pouvoir exécutif était affublée d'oripeaux parlementaires. Mais, en moins de deux ans, la situation s'est décantée et nous en venons au bonapartisme classique. LE POUVOIR avec l'arrêt et la défaite de la tentative de putsen tasciste a Alger en Janvier

1960. Les ultras, par le limogeage du Fanera Mais pese trot se trouvaient acculés à mai 1958, disposer du concours ou de l'appui bienveillant de l'Armée. Effectivement, il ne manquait pas de cadres de Tarmée sympathisant à leur tentative de putsch. Mais, de Gaulle, intervenant à la radio le 29 janvier, les plaça devant l'alternative d'obéir ou de se livrer à un pronunciamento - et ils obéirent.

La condition actuelle de l'armée française (c'est-a-dire, évidemment, de ses cadres et de ses troupes speciales) merite quelques explications. Elle n'est pas seulement reactionnaire, comme l'est toute armée d'un Etat capitaliste. Elle eminemment réactionnaire, et c'est une à présent, politisée dans un sens

Get c'est une force politique avec laquelle le pouvoir doit compter. Mais, depuis les événements de janvier 1960 à Alger, il est certain que cette armée, s'il y aura encore certains grognements ou certains certains éclats ici ou là, se soumettra à l'autorité de de Gaulle. Tout d'abord, parce que, comme le lui a dit le plus haut fonctionnaire français en Algerie, Delouvrier, « il n'y a pas d'autre de Gaul-

(1) Voir • Quatrième Internationale $, depuis mai 1958, et notre pretace a la re édition de L. Trotsky: « Où va la France ? >

QUA le ». Ensuite, parce que de Gaulle et elle sont aujourd'hui d'accord pour rester en Algérie. Après les derniers événements d'Alger, nombre d'hommes de gauche ont dit que de Gaulle avait fait à l'armée la concession qu'elle resterait en Algérie et y contrôlerait le moment venu le referendum sur l'autodétermination. De Gaulle ne lui a pas fait de concession, parce qu'il n'avait jamais été jusqu'alors dans ses intentions de lacher lAlgérie comme les ultras l'en accusaient. Nous reviendrons plus loin

LES PARTIS POLITIQUES

Les rapports avee le monde parlementaire presentaient un problème moins épineux que celui des milicaires, tout en ayant des conséquences à longue échéance non moins importantes.

Immédiatement après l'arrivée de de Gaulle au pouvoir, abstraction faite des dirigeants du PCF qui ne pouvaient pas ne pas tout craindre du gaullisme, seuls queques politiciens démocrates bourgeois ou socialistes - Mendes-France, Mitterand, les dirigeants du P.S.A. et de l'U.G.S. — déclarèrent ne pas se placer dans le cadre du régime ec attendre la période qui succéderait au régime gaulliste. Dautres, les radicaux avec Gaillard, des individualités comme Edgar Faure, adoptèrent une position équivoque à l'égard du nouveau régime. Les mois passant, on a vu peu à peu se retirer du gouvernement, sans pour cela prendre position concre le régime, Guy Mollet, en raison de la politique économique Pinay-Rueff, dirigée contre les masses travailleuses ; puis des radicaux ou des socialistes de seconde zone en raison de la politique antilaïque en matière scolaire ; ensuite Pinay Tuimême inquiet de mesures trop brutales envers les petites et moyennes entreprises ; enfin, soustelle, désireux de capitaliser auprès des ultras et fascistes hostiles à la politique algérienne de de Gaulle. Avec le refus de convoquer le parlement, ce sont le Parti socialiste de Mollet et le M.R.P. qui prennent leurs distances. Toutes ces évolutions ont été accomplies dans l'équivoque la plus complète et en invoquant plutôt des prétextes que de vraies raisons. Aucun de ces leaders politiques n'a formulé une opposition catégorique au régime. Aucun nappelle les masses a une lutte quelconque. C'est plus le Premier Ministre Debré, simple exécutant, que de Gaulle qu'ils mettent en cause. Tous ont adopté une attitude attentiste, passive : que le pouvoir se débrouille tout seul, aussi longtemps qu'il le pourra, nous, nous n'intervenons que pour nous mieux plazer en vue de ce qui viendra APRES DE GAULLE.

Il en résulte qu'en ces premiers mois de 1960, le nouveau régime est apparu sous son vrai jour. Le pouvoir est entre les mains de de Gaulle et d'un brain trust de quelques personnages qui ne sur le problème algérien. Pour le moment l'armée française y est engagée, contre une guerre de guérillas qui dure depuis plus de cinq ans, à la suite de sept années de guerre au Vietnam. Ce contact prolongé et cuisant avec la révolution coloniale, en l'absence d'une intervention tant soit peu digne de ce nom du prolétariat français, a fait d'elle en tout état de cause un foyer de cadres réactionnaires et fascisants, et il faudra de grands efforts aux ouvriers de France pour en venir à bout. ET LE REGIME GAULLISTE sont ni ministres ni députés ; le gouvernement est avant tout un groupe de hauts fonctionnaires, exécutant les décisions des vrais dirigeants du pays. La grande masse de la population ignore les noms de l'entourage de de Gaulle ainsi que ceux des membres du gouvernement. Le seul lien politique entre le pouvoir et la masse de la population réside dans la personne même de de Gaulle. Le refus de convoquer le Parlement ne fera ni chaud ni froid ; il est seulement l'expression la plus achevée de la nature du régime gaulliste, pour lequel même une Assemblée comme celle qui fut élue à la fin de 1958 est intolerable si elle manifeste le moindre désir d'émettre une opinion propre.

Le nouveau régime a créé une nouvelle formation, TU.N.R. (Union pour la Nouvelle République) qui assure presque a elle seule une majorité parlementaire. Mais il est difficile de qualifier cette formation de parti poitique, il est difficile de voir, faute de manifestations publiques, sa force d'organisation réelle, mais cela même est un indice qu'elle n'est pas enracinée dans les diverses couches sociales. L'U.N.R. depuis sa création a montré un double aspect de ce nouveau personnel « politique » : l'alignement inconditionnel sur de Gaulle ; un appétit considérable d'aflamés pour les profits grands et petits lu pouvoir qui laisse loin derrière lui les palais rassasiés de longue date des vieux politiciens de la démocratie parlementaire.

Le bonapartisme montre que le seul lien du « Bonaparte > lui-même avec la masse de la population lui suffit politiquement ; il n'a que faire de formations politiques qui prétendent discuter le problèmes de tous ordres préoccuant les diverges classes et couches so. ciales. Le pays n'a pas à s'occuper de politique. La politique étrangère, les finances, matent. i costions fui sont du comtai l'économie, L'armée ne réservé de Sa Grandeur ! Dans de telles conditions, les formations politiques de droite et de gauche corresponlant au fonctionnement du régime parlementaire et oui constitugient leg Hand entre le pouvoir et les catégories sociales qu'elles représentaient n'ont aucun rôle dans le régime gaulliste: elles n'ont aucun poids sur les administrations, de plus en plus sous la coupe de technocrates au service des intérêts d'une couche très étroite du grand capital.

Ce n'est pas seulement parce qu'ils n'ont plus de pouvoir de decision que les personnages qui constituaient le personnel politique de la III et de la IV*

Le secrétaire général du M.R.P. a récemment déclaré en substance que son parti avait accepte de renoncer à la démocratie pour une période, au profit du pouvoir personnel à de Gaulle, parce que celui-ci paraissait seul capable d'amener rapidement la fin de la guerre en Algerie. Eifectivement, de Gaulle, en 1958, se trouva au point de convergence de courants différents, antagonistes même, mais qui tous voyaient en lui l'homme capable de mettre rapidement un termé à la guerre d'Algérie. La réaction antiparlementaire espérait qu'il le ferait en poursuivant la guerre a outrance, en même temps qu'il débarrasserait la France de la démocratie parlementaire. La droite classique espérait qu'il liquiderait le poids du PCF et donnerait au Parlement une place subordonnée qui ne nuirait pas à la stabilité gouvernementale. Les hommes de gauche, et surtout Guy Mollet, espéraient que de Gaulle pourrait seul faire accepter par la droite une solution mitigée en Algérie, et que la paix revenue on reviendrait aisément à un régime parlementaire, menacé par la poursuite de la guerre cultivant les forces reac tonnaires et tascistes. Meme un grand nombre d'électeurs communistes avaient, on s'en souvient, fait confiance à de Gaulle précisément comme en l'homme qui allait faire rapidement la paix en Algérie. Comme le dit « Le Canard Enchaîné » date République pour la durée de de Gaulle avait été élu Présila guerre d'Algérie.

La partie la plus réactionnaire fut assez rapidement desappointée, quand elle Vit que de Gaulle se refusait à utiliser les termes d'Algérie francaise, d'intégration ; et elle se prépara à une épreuve de force à la suite du discours du 16 septembre 1959, dans lequel de Gaulle, employant le terme d'« autodétermination ». laissa entendre pour la première fois sa préférence pour une sorte d'association entre la France et l'Algérie.

Quant à la population française en general qui désire la paix, mais n'a jamais été appelée à la moindre action à cette fin, et aux politiciens qui, devant la menace fasciste, avaient remis pouvoir à de Gaulle, la position prise par celui-ei le 16 septembre 1959 et en Janvier 1960 lenchantait. N'était-ce pas

NALE 13 Républiques prennent leurs distances par rapport au régime gaulliste, en s'éloignant sur la pointe des pieds. Il leur est assez pénible de se détacher des avantages matériels que pourrait leur procurer le maintien aux postes gouvernementaux. La raison principale de leur éloignement, c'est la continuation de la guerre d'Algérie. la justification la meilleure de son apathie ? Tout ce que de Gaulle pouvait perdre sur sa droite il le retrouvait, et davantage encore, sur sa gauche.

Au début de février 1960, après l'effondrement du putsch d'Alger, un referendum aurait donné à de Gaulle plus des 80 % qu'il avait obtenus en 1958. Depuis le debut de la guerre d'Algérie, il avait été le premier à tenir tête aux ultras, et ceux-ci s'étaient affaissés assez piteusement. La route semblait pour la première fois libre pour le rétablissement de la paix en Algérie. En dehors des ultras, qui, en France, n'était pas pour une negociation ? Le G.P.R.A. ne faisait-il pas autre chose que demander les plus modestes garanties que devait obtenir un peuple habitué depuis des dizaines d'années aux élections truquées ? Quel obstacle pouvait-il rester pour aboutir à cette « paix des braves » ? Personne ne se montrait plus confiant, on devrait dire plus crédule, que les rédacteurs de « France-Observateur », en la conclusion très prochaine d'un arrêt des hostilités ; et, dans ces conditions, pour les rédacteurs de cet hebdomadaire, des hommes comme Francis Jeanson, partisans de la victoire du peuple algérien, n'œuvraient pas pour la paix !

Mais de Gaulle, qui sait ruser et louvoyer en certaines circonstances, ne craint pas en d'autres temps de parler crûment. A peine le putsch d'Alger était-il liquidé, qu'il obüint des pleins pouvoirs pour la défense de la sûreté de Lutat; ceci tait, il décida la tenue proche de nouvelles élections en Algérie (décision qui allait à l'encontre d'une autodétermination sérieuse). et il se rendit en Algérie encore une fois auprès de MM. les officiers. Et là son langage suffoqua tous ces hommes de gauche qui avaient vu en lui le champion de la paix et qui croyaient la paix très proche. Le F.L.N.. dit-il en substance, n'abandonnera pas ses armes ; l'armée doit aller les chercher. Cela demandera des années. Après quoi, au bout d'un assez long temps, elle contrôlera les opérations d'aufodétermination... Nous ne sommes pas pressés, ajouta de Gaulle — montrant ainsi qu'il était résolu, dans les conditions actuelles, à prendre le temps nécessaire pour obtenir la capitulation des Algériens. Bien des Fran-

UN DERNIER QUART D'HEURE...

QUI DURERA ENCORE DES ANNEES

UN DERNIER QUART D'HEURE...

QUI DURERA ENCORE DES ANNEES avaient espéré longiemps dans le « derpetits bourgeois et ouvriers, nier quart d'heure » de Lacoste ; avec de Gaulle ils pensaient que ce serait vraiment le dernier quart d'heure. Or, voici que de Gaulle s'installe dans la guerre pour des années. Comme le disait une vieille chanson francaise c'était pas la peine, assurément, de changer de gouvernement...

Puisque nous en sommes aux citapour la France, à la suite des derniers on ne pourrait trouver mieux propos de de Gaulle, que la phrase celèbre de Rochefort sous le Second Empire: « La France possède 40 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement ». En moins de deux années, le nouveau régime a trouvé le moyen de heurter presque toutes les catégories de la population, sans distinction d'age, de sexe, de profession. La « grandeur » de la France, c'est un abaissement plus ou moins étendu du niveau de vie des masses laborieuses (ouvriers, paysans, fonctionnaires, anciens combattants...), un étranglement tretes pour os dedans no En cont de l'école laïque profit des prétendument libres, des embarras expensation, les Français ont la bombe atomique de Reggane et la perspective d une guerre unernable en sigerie. Nous laissons de côté, bien entendu, les

D'une part, la direction du Parti communiste ne peut pas ne pas dénoncer le régime de pouvoir personnel en raison des menaces qu'il implique pour la classe ouvrière dans son ensemble et particulièrement pour le Parti communiste lui-même. Comme formation politique, le PCF est encore plus dédaigné par le monde politique qu'il ne le fut depuis la « guerre froide ». Mais, d'autre part, la direction du CE est déterminée - en dernière instance - par lorientation de la diplomatie sovietique. Or, pour celle-ci, de Gaulle, par ses positions personnelles dans l'OTAN et en Europe, apparait comme une sotte de trouble-fête, un facteur de tiraillement, dans la coalition atlantique.

Nous ne nous étendrons pas ici sur

Terreur du calcul de la diplomatie soviétique, qui espère, par de subtiles manœuvres, amener de Gaulle à passer de son jeu pour obtenir une place plus grande au sein de la coaltion imperialiste à une rupture avec cette coalition.

Ce n'est pas la première fois que la diplomatie soviétique commet ce genre d'erreurs. Mais la conséquence sur la politique des PC est toujours la même.

En l'occurrence, la direction du Fr, brandissant le « danger allemand », a scandales de tous ordres, qui visent aussi à la « grandeur » par comparaison avec ceux des régimes passés.

Incapables de saisir ce qu'est vraiment le bonapartisme, les leaders de gauche sont passés par diverses phases depuis l'avènement du régime de Gaulle. Tout d'abord, ils ont cru à la venue très rapide du fascisme, puis à une installation dans un régime paternaliste capable de faire la paix en Algérie ; maintenant, nombre se bercent avec l'idée que, dans l'incapacité de faire cette paix, la fin du régime est proche. Illusions sur toute la ligne. Le régime est installé sur la base d'un nouveau rapport de forces entre les classes, et il n'est pas susceptible de tomber uniquement en raison d'un glissement dans l'opinion, si important soit-il. Ce régime ne partira pas de lui-même, il faudra le renverser, et pour cela il faudra plus que quelques manitestations. Venu par la force, c'est seulement par la force qu'il disparaîtra.

Pour le moment, les partis qui ont pris une certaine distance envers lui ne comptent que sur son usure. Et même ils s'adressent encore à de Gaulle, lui demandant de laisser une apparence démocratique à son régime.

Le seul parti qui pourrait effectivement préparer les masses pour une lutte décisive contre le régime gaulliste est le Parti communiste, mais lattitude de ce parti envers le regime gaulliste est pour des raisons spécifiques a ce parti, également pleine d'équivoques.

tenté à plusieurs reprises une opération de pression dans le cadre du nouveau régime, et même un flirt avec certaines fractions gaullistes. Un des présidents de l'Associacion France-URSS est le député Schmittlein, president du groupe parlementaire UNR et vice-president de l'Assemblée nationale. La question de l'Algérie n'est pas, au fond, la question principale de la politique française pour la direction du PCF, mais la question de la « paix » entre l'Est et l'Ouest, à laquelle elle subordonne sa position sur l'Algérie. Ceci se traduit très concrètement: la direction du PCF subit, quand elle ne peut faire autrement, les comités pour la paix en Algérie indépendants du Mouvement de la paix; mais elle s'efforce de les torpiller parce que ceux qui animent de tels comités se refusent à être dociles aux variations de la diplomatie soviétique. La Révolution algérienne n'a eu aucune aide effective de la part du PCF. Sous prétexte que la lutte contre la guerre d'Algedoit être une lutte de masse, la direction du PCF a dénoncé des individualités qui ont apporté une aide personnelle aux Algériens, les qualifiant à l'occasion de provocateurs, surtout si ce sont des communistes oppositionnels.

LE PARTI COMMUNISTE ET LE REGIME

LE PARTI COMMUNISTE ET LE REGIME

Après l'avènement de de Gaulle, et avec un certain retard a se réorienter la direccion du PCF avait mis en avant dans son programme le mot d'ordre d'une nouvelle Assemblée constituante... en vue de rétablir une démocratie « rénovée ». Mais, au lendemain des événements de janvier 1960 — pendant lesquels la direction du PCF s'est inclinée devant interdiction des réunions → le porte-parole du groupe parlementaire communiste, Waldeck-Rochet, membre du Bureau politique, a demandé au Sarlement. C'était reconnaitre le cadre du regime de la Ve République, et pas seulement lutter par nécessité dans celui-ci.

Au même moment, la direction du PCF, par la voix de Thorez, après des propos généraux contre le pouvoir per-

NALE 15 sonnel, adressait un appel pour un rassemblement identique à celui de la Résistance pendant les années de guerre: un tel appel, à la veille de l'arrivée de Khrouchtchev en France, était manifestement dirigé vers les gaullistes.

L'équivoque de la politique du PCF envers de Gaulle apparait à certains moments, même à des couches importantes de militants ouvriers. Ainsi, lors de la grève d'une heure du ler février nombreux sont ceux qui ont eu le sentiment de travailler au profit de de Gaulle. Et il n'y a pas le moindre doute que A pro de la one de kobeh thet qui tire le plus grand profit de énorme confusion en France, gaullistes et communistes criant côte à côte les uns: vive de Gaulle, les autres : vive Khrouchtchev, dans une commune allégresse...

OU VA LE GAULLISME?

Le bonapartisme a pris, au bout d'une vingtaine de mois, un aspect plus net, mais il n'a pas dit du tout son dernier mot, ni encore manifesté tous ses traits.

Qu'il existe un considérable mécontentement à son égard le trouble peu, parce qu'aucune des grandes formations ne mène une lutte active contre lui. Le bonapartisme n'a pas besoin d'un soutien actif ; quelques grandes tournées en province de temps à autre lui suffisent; c'est avant tout sur l'apathie politique — une apathie qu'il nourrit par tous les moyens à sa disposition - qu'il vit. Le danger commencera pour lui quand la résistance politique deviendra active, militante. On n'en est pas encore là.

Comme la IV• République, le nouveau regime connaitra ses difficultés les plus considérables en raison du proongement de la guerre d'Algérie. Sur cette question, le putsch d'Alger marque probablement la fin de la poussée à droite qui n'a cessé de se manifester en France depuis le déclenchement de la Révolution algérienne; mais, en raison de la trahison et de la carence des directions ouvrières, les possibilités, assez limitées en raison du régime instauré à la suite du 13 mai 1958, d'une réactivation et d'une mobilisation des masses contre la guerre d'Algérie, ne sont pas exploitées comme elles devraient l'être.

Néanmoins, si on ne doit pas s'attendre à ce que cessent de sitôt l'apathie et l'indifférence politiques des grandes masses, la suite d'événements qui se sont produits de 1958 à 1960 est plutôt propice à une ranimation politinue des militants sur le plan de la pensée politique. Le coup de force de mai 1958, se terminant par une victoire d'un front unique de tous les courants bourgeois appuyé par la direction du Parti socialiste, les avait accablés. A l'occasion du putsch d'Alger, ils ont vu la division du camp bourgeois, un recours à leur intervention, sous une forme évidemment très bénigne, et ce sont les ultras qui sont sortis vaincus. Mais, dans un cas comme dans l'autre, ils ont pu voir l'équipe gaulliste, numériquement restremte, exploiter tantôt la droite et tantot le mouvement ouvrier. Pour une partie d'entre eux se pose très confusément la question d'une politique que de Gaulle ne pourrait exploiter; c'est là laspiration a une politique indépendante de classe. Il n'y a pas lieu d'exagerer l'ampleur de ce phénomène, mais, pour si peu ample et si peu sensible qu'il soit encore à présent, ce n'en est pas moins l'un des facteurs les plus essentiels sur lequel doit miser une avant-garde révolutionnaire pour la définition et la réalisation de ses tâches actuelles.

Aussi longtemps que durera la guerre d'Algérie, l'avenir de la France sera bouché. C'est de Gaulle qui l'a dit explicitement dans son discours à la radio contre le putsch d'Alger le 29 janvier. Comme il s'installe dans la guerre d'Algérie pour des années, les obstacles s'accumuleront sur la voie de la modernisation de la societe trancaise; comme le grand capital n'est pas prêt à renoncer à ses objectifs et à ses profits, il est inéluctable que les masses se heurtent au pouvoir aussi bien en ce qui concerne l'amélioration des salaires pour les ouvriers, employés, fonctionnaires, — que l'amélioration générale des conditions d'existence à la ville comme à la campagne (logements plus nombreux et meilleurs, écoles, routes, etc...). Il est à souligner que si l'instauration du régime gaulliste a été marquée par une extension de l'indifférence politique soigneusement entretenue par la radio, la TV, la grande presse, le nouveau régime n'a pas du tout été caractérisé par la disparition des revendications immédiates, y compris de la part des grands vaincus de lopération du 18 mai 1958, les ouvriers.

Certes, les luttes ouvrières ont acquis un autre caractère. Il serait erroné de s'attendre dans l'immédiat à de grandes luttes généralisées, et faux d'en propager l'idée dans l'actuel rapport de forces. Mais, des le princemps de 1959, les ouvriers et fonctionnaires ont réaffirmé leurs revendications et on a assisté à de nombreux conflits partiels, limités. Nous ne pouvons, dans le cadre de cet article, procéder a un examen detaille des problèmes que posaient ces luttes, ni de la politique suivie par la principale direction ouvrière - celle de la CGT — ni de ce qu'il aurait fallu faire. Disons simplement que la CGT, guidée par la politique du PCF, n'a pas cherché à mettre en avant des revendications générales ni a éduquer les travailleurs à travers ces lutes en vue de luttes décisives à plus longue échéance contre le régime politique et contre le régime social; elle s'est bornee a ex ploiter, pour des revendications au niveau de l'atelier ou de la catégorie, l'avantage que donne à la classe ouvrière une période de plein emploi. Car l'économie française, sauf quelques poches très localisées, passe par une bonne conjoneture ; et la guerre d'Algérie, pour sa part. retient l'armée contingent pour au moins 27 mois, ce qui retire environ 200.000 jeunes marché du travail En tout cas, il n'y a aucune raison de penser que les ouvriers ne continueront pas à revendiquer, tout au contraire.

D'autres catégories sociales sont ou seront amenées à revendiquer. Les forces économiques très étroites qui animent le régime actuel sont extrêmement dynamiques et visent à accélérer considérablement le processus de modernisation et, par suite, de concentration, l'économie française, surtout dans secteurs que cette modernisation a peu ou pas atteints (grand nombre d'industries de transformation, paysannerie, distribution). On ne s'étonnera pas que, par la faute des directions ouvrières qui ont refuse de faire aonel à la force des travailleurs. les couches petites bourgeoises atteintes par la politique économique du grand capital ont été politiquement exploitees directement par les courants réactionnaires. Indirectement, le bonapartisme s'en sert dans un S8.vant jeu de contre-poids aux manifestations et revendications de la classe ouvrière.

Ces revendications de toutes les catégories sociales ne pourront que s'accentuer avec la prolongation de la guerre d'Algérie — qui bouche l'avenir. A plus iongue échéance, l'agitation qui en résultera tendra à nourrir des oppositions politiques. D'autant plus que le nouveau regime, coince par les ditticultés inhérentes à la perpécuation de la guerre, ne manquera pas de montrer une autre figure que celle assez paternaliste et débonnaire qu'il a pu avoir en général jusqu'à présent en tace de manifestations revendicatives. S'il s'est permis de renvoyer brucalement des députés qui ne pouvaient que palabrer, on peut être sür qu'il n'aura aucune hésitation à faire donner la police, ORS, et a exiger de la justice de lourdes peines contre les travailleurs et les masses laborieuses.

Ainsi se révèle à la fois dans son instabilité et dans sa force le régime politique qui a été l'aboutissant de la Taillite de la démocralie bourgeoise, de la trahison et de la carence des directions ouvrières, de la poursuite de la guerre coloniale et des besoins de modernisation de léconomie française. L'équilibre des forces sociales tourne autour de la personne d'un « homme providentiel ». Les forces politiques se trouvent placees en hibernation. La machine roule, et par sa propre inertie tancôt, suivant les caprices de son actuel grand homme. Sauf accident à celui-ci, elle roulera ainsi pendant une période. Arrivera-t-il ou non à la paix en Algérie ? Là est la question décisive. Pour y parvenir, il devrait faire autre chose que des concessions verbales ; c'est quelque chose de substanciel qu'il devrait céder au peuple algérien.

Dans l'incertitude des perspectives, une chose est pourtant claire : tandis que la classe ouvrière de France n'a pas été entrainée par ses grandes organisations à apporter une aide réelle à la Révolution algérienne, ce sont les énormes sacrifices du peuple algérien qui fourniront encore aux travailleurs francais les opportunités pour sortir de leur torpeur politique et retrouver la voie du combat révolutionnaire.

Le 23 mars 1960.

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