L'article ci-après a été écrit au début de janvier 1960 pour la revue italienne de tendance socialiste PASSATO E PRESENTE.
Au cours de ces dernières années, la réalité indienne a souvent été présentée au travers d'un miroir déformant. Pour les ultras à la Mac Carthy, l'Inde était un pays affligé du virus du neutralisme et qu'il fallait donc considérer comme un champ de manœuvre pour les actions les plus insidieuses de la part des « communistes ». Pour les bourgeois « éclairés nistes "• au contraire, elle était le théâtre d'une expérience « démocratique » évoluée dont les résultats devaient démentir certains critères de base du marxisme et du léninisme et réfuter la nécessité d'une « voie chinoise » pour résoudre les problèmes angoissants des pays sous-développés. Dans le mouvement ouvrier lui-même, c'est la tendance à l'apologie qui a prévalu : au moment du 20º Congrès l'exemple indien a servi de démonstration pour la particularité des voies à suivre pour arriver au socialisme et l'on a même décerné à Nehru des « diplômes » de socialiste ou de quasi socialiste (1). Récemment encore on a pu lire des interprétations pour le moins surprenantes sur la nature de l'Inde actuelle et sur les buts que poursuit sa classe dirigeante (2).
Ces dernières mois, des événements d'une certaine importance auraient cepen-
L'une des expériences les plus caractéristiques de l'Inde indépendante est incontestablement celle des Plans Quinquennaux, plans dont l'un est terminé depuis quelques années, l'autre est en cours et un troisième est à l'état d'ébauche. On sait que c'est justement à propos de ces plans - et de certaines proclamations qui les ont accompagnés (3) - que l'on a été tenté de qualifier l'Inde contemporaine de cialiste ». Nous reviendrons sur ce point, socialiste » ou « substantiellement SOmais abordons avant tout le problème du point de vue des réalisations pratiques.
(1) Togliatti, dans son rapport au C.C. de mars 1955. tenait opportun de mettre en relief le fait que « le Parti du Congres indien, qui est le pari du gouvernement, a affirmé qu'il entend réorganiser l'économie du pays selon les principes du socialisme ». alors aue par ailleurs, en se référant de toute évidence à l'Inde et à l'exnérience de Korala. il conclusit : « L'exemple de pays peu développés où le mouvement communiste s'approche, sans violence, assez nrès du bouvoir (Cf. RINASCITA. 5 mai 1957. D. 248).
(2) Nous faisons allusion en particulier à l'article paru dans l'AVANTI (édition de dant dû inciter à une plus grande vigilance en ce qui concerne les jugements apologétiques. Fin juillet, Nehru prononçait la dissolution, par un acte formellement et substantiellement anti-démocratique, du seul gouvernement de l Union dans lequel son parti ne dominait pas. Un mois plus tard, les manifestations des masses affamées de Calcutta étaient brisées par une répression sanglante. Toujours pendant cette même période, une campagne savamment orchestrée exploitait les incidents de frontière dans le but évident de créer un courant de nationalisme et de fortifier dans les masses populaires mêmes des sentiments antichinois. Ce sont là trois épisodes qui se placent sur des plans différents mais qui, justement à cause de cela, pouvaient fournir des indices sur la situation indienne réelle et sur les tendances actuelles de sa classe dirigeante, Si l'on en a si peu profité, c'est que, même dans le mouvement ouvrier, on continue à préférer des motifs de propagande et d'apologie - qui doivent confirmer des thèmes généraux bien déterminés ou des formules plus ou moins « nouvelles » - à l'analyse directe de la réalité et de tous les éléments qui la composent.
Il est à peine besoin de dire que, le point de départ étant très bas. il n'était en aucun cas question d'atteindre en cinq ou même dix ans des niveaux absolus considérables. D'autre part, cependant, il aurait du être relativement facile d'obtenir de fortes augmentations en pourcentage. Et pourtant même ce dernier point n'a pas été réalisé.
Au moment de l'adoption de la politique des plans, on a mis surtout en avant des objectifs à longue échéance. On a parlé de douhler le revenu national en quinze ans environ et le revenu par habiMilan. 29 octobre 1959, rubrique * Monde Socialiste » •) dans lequel, au mépris des nine el mentainee données, on affirme entre autre one e l'Inde dans son ensemble, même si gag dirigeants na ge réclament nag toutes les 24 heures d'un choix idéologicue précis, prouve nu'elle a ascimilé les princinans enseinements dn marxisme, et nous ne pensons nas nous tromner en disant au'elle est en train A'adontor une voie nationale propre vers le socialisme ».
(3) On a parlé officiellement de • socialistic pattern of society ».
REALITES ET ILLUSIONS DES PLANS QUINQUENNAUX
REALITES ET ILLUSIONS DES PLANS QUINQUENNAUX
QUAT tant en vingt ans et plus (4). Les consommations auraient augmenté - selon d'autres estimations - d'un peu moins de 77 % jusqu'en 1977.
On voit tout de suite que - même en admettant que de tels objectifs soient atteints (ce qui est loin d'être évident) — peu de choses aura été fait en dix ou quinze ans pour résoudre les dramatiques problèmes de l'Inde et de sa population.
pourcentages - considérables d'augmentation dans certains secteurs (par exemple l'industrie électrique), dans d'autres secteurs importants la situation était bien différente : on demeurait en substance au niveau des années de guerre, niveau qui quelquefois n'était pas même atteint (9).
Le 2 Plan a été établi sur des critères sensiblement différents en ce qui concerne la distribution des investissements et avec des objectifs plus ambitieux (le taux d'investissement était élevé à 10-12 %). L'accent était mis sur les exigences du développement de l'industrie à laquelle était réserve un pourcentage de 19 % sur les investissements, alors que lon prevoyait pour l'agriculture une réduction de 5% environ. L'augmentation du revenu national devait étre plus élevée que lors du Plan précédent et atteindre environ 5 % par an (10). Une augmentation particulièrement importante etait prevue pour findustrie de lacier (11). Quant à • la production agricole, l'augmentation devait se situer autour de 18 % (15 % pour les graines alimentaires), c'est-à-dire qu'au départ déjà elle était inférieure à ce qui avait été réalisé lors du Plan précédent.
Ce 2° Plan doit se terminer en 1961 et il est donc un peu tôt pour en établir un bilan d'ensemble, d'autant plus que les statistiques indispensables sont fournies avec un certain retard. Mais l'impossibilité d'une réalisation complète du Plan a été rapidement démontrée, à ce point que les autorités ont été amenées à réévaluer les possibilités réelles après deux ans d'expérience. Pratiquement les objectifs ont été réduits et certains ont été placés dans une catégorie pour laquelle on parle de réalisation conditionnelle. Ce qui est pire, c'est que selon certains indices i est justifié de penser que lon est plutôt sceptique en ce qui concerne les possibilités de réaliser le programme ainsi révisé.
Dans le document officiel qui annonce cette révision, alors que les causes étaient indiquées dans les tendances inflationnistes et dans les difficultés de devises, on admettait que dans la période terminale du ler Plan le revenu national avait augmenté de moins de 4% par an, alors que la production agricole avait commencé à diminuer par rapport au niveau atteint en 1953-1954 (12).
(9) La production sidérurgique pendant le ler Plan a été d'environ 1.070.000 tonnes, alors qu'elle avait at'eint 1.250.000 tonnes au d'but de 1940. En ce qui concerne l'acier travaillé, l'augmentation de 1941 à 1956 a été d'environ 20 %. alors que, pour les laminés de fer, on a atteint, en 1956, un niveau inférieur à celui de 1939 (Cfr. India 1959, P. 323). Rappelons que la conioncture économique générale a été, sous certains aspects. favorable (conséquences du boom post-coréen. absence de tendances inflationnistes, 'etc...).
(10) Cfr. DAS - CHATTERTI : The Indian Economv.... p. 344 et suivantes.
(11) De 1 300.000 a 4.300.000 tonnes : cfr. Ibidem, n. 545.
(12) Cfr. : Appraisal and prospects of the Second Five Years P'an. Mav 1958 (nuhlirelatif en ce auj" 3 cation officielle). Pour le pessimieme concerne les poseihilités d'application, cfr. Ihidem. p. 19 et The Plan, dans The Times of India, ler sept. 1959.
Il sulit de penser à mement modeste en par habitant doublé, que ce revenu était, la valeur - extrêsoi — d'un revenu que l'on sait alors en 19541955, de 270 roupies environ, c'est-à-dire moins de la monte Ceylan tupmeme arriere (5) Pays moitié du revenu par habitant d'un pays
Le premier Plan devait confirmer la modestie des objectifs fixés. Il suffit de prendre comme exemple les investissements qui furent maintenus entre 5 6 % dú revenu national (portés à 7 % au cours de la dernière année), ce qui signifie que l'on n'a pas été. au delà de la moyenne annuelle de l'époque de la domination britannique. La plus grande partie des investissements était réservée à lirrigation et à lagriculture, alors que l'industrie ne se voyait attribuer dans l'ensemble du plan qu'un peu plus de 5 % du total des investissements (6).
Le résultat final est que le revenu national a augmenté de 18,4 % - ce qui 18.4 : représente environ 3,6 % par an — alors que l'augmentation du revenu par habifant était encore plus limité (10,8 % seulement) (7). L'indice de la production agricole marquait une augmentation de 20% environ, augmentation peu importante surtout si l'on considère l'augmentation de la population pendant la même période. De plus, de lavis général, ce résultat lui-même na pu être atteint que grâce à des conditions atmosphériques exceptionnelles (alors que ces mêmes conditions avaient été défavorables pour l'année qui servait de point de comparaison) (8).
Une augmentation nettement plus important était e teinte niur, souste tr portante % environ, soit 8 % par convient cependant de noter que cette progression s'est produite surtout dan l'industrie privée et non dans le secteur Pebian. En ou de si Tont concerne par était directement concerné par
(4) Selon des caleuls plus pessimistes, ce n'est qu'en 1977 que le revenu par habitant pourra être doublé (Cfr. INDIA - A Reference Annual - 1959. p. 200).
(5) Pour une période de même étendue, le revenu par tête était de 9.410 roupies aux U.S.A. : 4.351 en Grande-Bretagne, et de 978 au Japon (Cfr A B. DAS - M.N. CHATTERJI « The Indian Economy, its growth and problems », 1957 P. 1). Au cours des années suivantes, l'augmentation du revenu en Inde sté moreste (273 roupies en 1955-1956 et 284 en 1956 1957 - donnée provisoire) trans- 284 en 1956 1957 donnée provisoire).
Les investissements pour les porte l'aient aussi importants.
(7) La consommation par tête augmentait moins encore, environ 8 %.
(8) Cfr. DAS - CHATTERIT : The Indian Eronnmv. ete.... p. 534-585. Cfr. aussi - et non son'ement À ce propos — E. GERMAIN : L'économie indienne du fer au 2º Plan Quinquennal, dans « Quatrième Internationale » Octobre 1955.
En ce qui concerne les premières années nouveau Plan, la production d'acier ini, après avoir marqué une progression insignifiante en 1957 par rapport à 1956, enregistrait une diminution en 1958 (même par rapport a 1936), Une régression analogue était enregistrée dans les fers laminés et dans la production de ciment. Une baisse était notée (déjà en 1957) dans la production des produits manufacturés de jute et de coton qui représentent un secteur assez important pour l'économie indienne, et aussi dans l'industrie sucrière (13).
La situation dans l'agriculture était encore plus sérieuse. Non seulement aucun progrès n'a été possible après les années 1953-1954, mais on a enregistré une diminution des indices. La diminution entre 1956-1957 et 1957-1958 a été particulièrement sensible (14).
Cela signifie que non seulement les objectifs du plan ne sont pas et ne seront probablement pas atteints, mais que le problème déjà grave de l'agriculture aura tendance à devenir encore plus aigu. Même dans la période la plus tavorable, les augmentations en valeur absolue étaient à peine suffisantes pour faire face à l'augmentation de la population, et ceci pour un niveau épouvantablement bas de satisfaction des besoins de cette population. En cas d'infléchissement de cette production, il n'y a pas d'autre voie que celle de Tas les cardes en gations avec ton l'augmentation des importations avec toupeut facilement deviner pour le développement économique dans son ensemble (il ne faut pas oublier à quel point les difficultés en devises ont déjà joué un rôle au cours de ces trois dernières années). Mais même cette solution — sans changements substantiels - ne pourra être qu'un palliatit insuffisant, sil est vrai - ainsi qu'on l'a affirmé - que, suivant le rythme actuel, la , différence entre les ressources alimentaires et les be-
Quelle a été au cours de ces dix dernières années l'évolution des rétributions des travailleurs ?
Bien que, de ce point de vue aussi,
(13) Cfr. : India 1959, p. 320-323.
(14) L'indice général a subi l'évolution suivante de 1952 1953 a 1957-1958 (1949-1950 = 100) : 102,0 - 114,3 - 117,9 - 123,8 - 113,4. Pour les céréales, on a enregistré, pour la même période : 101,4 - 120,1 - 114,5 - 114,9 -119,9 - 108,3.
(15) Dans un rapport de la Fondation Ford sur la situation alimentaire en Inde, on donne ces éléments et l'on précise : « Il est impossible de concevoir un programme d'importations et de rationnement qui puisse faire face à une crise de cette ampleur » (Cir. Le Monde, 11 Juillet 1959). C. BELIDLHeim attrme de son cote que « en 1966, le déficit de la récolte tournera autour de 30 soins de la
1965, et que être assuré tion annuell population atteindra 25 % en le minimum vital ne pourrait que grâce à une augmentae de plus de 8 % pour la production de céréales (15). Sur la base du développement de l'ensemble de l'aprèsguerre, y compris la période des Plans Quinquennaux, il est justifié de prévoir des perspectives absolument pessimistes. Si des facteurs nouveaux n'interviennent pas, exerçant une influence notable, cette carence essentielle du développement agricole pourra avoir des répercussions pontiques et sociales incalculables sur l'ensemble de la structure de la sociéte indienne. Le premier élément de rupture pourrait apparaître justement sur ce plan.
Etant donné l'adoption de la planification et les intentions « socialistes » dont elle a ete assortie, on pourrait penser que, dans le cadre général de l'économie industrielle indienne, le rôle du secteur public, géré ou directement controle par lEtat, a été important. En fait ce n'est pas vrai.
Certes, au départ, les intentions étaient excellentes et immédiatement après l'indépendance des idées de nationalisation circulaient même officiellement. Mais en fait on devait décider par la suite de ne pas nationaliser, l Etat se limitant à gérer et à contrôler les entreprises industrielles nouvellement constituées (16). Dans les investissements industriels du ler Plan, le secteur public se trouvait nettement désavantagé. Le 2' Plan se contentait d'établir une proportion équilibree, ce qu signait que le poids spécifique de l'industrie privée resterait prépondérant (17). Ainsi qu'on l'a observé même dans cersétaient pas prives de faire certaines, a no logies exaltantes, en réalité le secteur public en Inde est plus réduit encore que dans certains pays capitalistes d'Europe Occidentale (18). l'on ait à regretter la carence des statistiques officielles, il existe des indications suffisantes pour tracer un tableau général de la situation. veloppement du secteur public et du secteur privé, cfr. DAS - CHATTERJI : The Indian Economy, p. 237-242.
(17) ce qui concerne les nouveaux investissements dans l'industrie, on •les données suivantes (en crores de roupie 1 crore = 10 millions) :
Secteur privé Prévisions Réalisations Premier plan ..... 233 233 Deuxième plan 535
Secteur public Prévisions Réalisations Premier plan Deuxième plan . 524
En général, d'ailleurs, le rapport entre investissements publics et privés était 50/50 dans le premier plan et devrait être de 61/39 dans le second.
(18) Cfr. L'Unita, 12 décembre 1959.
millions de tonnes de
Punto, ler août 1959).
(16)
Au sujet de officielles sur ce poin catégories qui ont été céréales
• (Cfr.:
révolution des.
idées t et des différentes établies pour le dé-
SALAIRES ET CONDITIONS DE VIE DES OUVRIERS
SALAIRES ET CONDITIONS DE VIE DES OUVRIERS
Avant tout en ce qui concerne le total des salaires et des profits par rapport au produit net de l'industrie, on a pu ras-
Produit net ..
Salaires
Profits ….
% des salaires sur le produit ..
Le pourcentage du revenu du travail apparait donc diminué. En d'autres ter-
Run appauvrissement relatif se serait veres mications dicielles pur sdiet du vérifié même pendant cette période. développement parallèle de la productivité du travail et des salaires réels ne vont malheureusement pas au delà de 1954, mais la comparaison avec la base de départ (1939 = 100) est cependant intéressante. L'indice des salaires passe à 108,6 en 1940 pour retomber à 67,0 en 1943 et à 73,2 en 1946. Il y a ensuite une nouvelle remontée (avec une brève interruption) jusqu'en 1952 (101,8), alors que l'on trouve 99,9 pour 1953 et 102,2 pour 1954. L'indice de 1954 est donc encore inférieur à celui de 1940 et de 1941. Même l'augmentation de la productivité apparaît modeste, mais elle est de toute façon plus sensible que celle des salaires (1940= 104,2; 1943= 84,5 = 105,8 ; 1954 = 113) (20) = 14,7 : 1953 1946 = 74,7 ; 1953
Les données concernant le développement des salaires considérées en soi ne sont pas très complètes aussi bien à cause des références que parce qu'elles sont parfois limitées aux salaires nominaux. Mais d'une façon générale, les augmentations qui se sont vérifiées pendant le premier plan ont été très limitées, pour ne pas parler de véritables diminutions en termes réels qui se sont vérifiées entre 1956 et 1958 (21).
La stagnation notable des rétributions ou la modestie de leur augmentation (et à plus forte raison les diminutions éventuelles) apparait cependant dans toute sa gravité seulement si l'on tient compte du tait que le niveau absolu était et est encore extraordinairement bas. La moyenne nationale des salaires annuels distribués en 1956 a été en effet de 1,212.7 roupies (variant d'un maximum de 1.525,9 à un minimum de 786,4). La même année un sembler les données suivantes (19).
(En crores de roupie. Un crore = 10 millions)
1950
528,6
(100)
236,4
(100)
292,2
(100)
44,7
1954 1955 •
732,6 775,5 21203 (100 (100) 319.5 (123) (135) 440,3 456,0 (150) (156) 39,9 41,1
En septembre 1959, l'auteur a eu l'occasion de rencontrer des dirigeants syndicaux et des ouvriers de l'industrie du textile aussi bien à Bombay — où il existe une imposante concentration forte de plusieurs centaines de milliers d'ouvriers de cette catégorie - qu'à Madras -où a son siège, entre autres, la Buckingam Garnatic qui compte 15.000 ouvriers. Selon les informations recueillies, le salaire mensuel d'un ouvrier était d'environ 120 roupies par mois à Bombay, alors qu'il était un peu inférieur à Madras, atteignant difficilement les 100 roupies (chez Buckingam, les ouvriers spécialisés - qui représentent environ 10 % du total — peuvent atteindre cependant 200 à 250 roupies).
Une roupie, c'est sensiblement l'équivalent de 120 lires ou 20 cents (de dollar). Même si l'on considère que l'on peut en Inde obtenir avec 5 roupies plus qu'avec 1 dollar aux Etats-Unis et qu'avec 600 lires en, Italie, chacun peut constater à quel point ces rétributions sont dérisoires. Selon ce que l'auteur a pu constater directement, a Bombay le loyer mensuel d'une habitation des plus modestes est d'environ 15 à 20 roupies par mois, un pantalon de toile ou un blouson coûte de 15 à 18 roupies, une paire de sandales 4 à 5 roupies, alors qu'un kilo de riz coûte un peu blus qu'une roupie ainsi qu'un kilo de pain (23). Dans les usines, les ouvriers peuvent obtenir un repas misérable pour 37 centimes de roupie, alors qu'ils peuvent manger dans un très modeste, restaurant pour une demie roupie sensiblement.
Mais les données statistiques ou les chiffres ne peuvent donner qu'une pâle idée des tragioues conditions des masses populaires en Inde. Savoir ou'un ouvrier ou qu'un emplové de l'industrie du textile de Bombay doit sacrifier de 15 à 20 % de son très misérable salaire pour avoir une habitation, r ne signifie pas grand chose tant que l'on n'a pas vu les maisons et les quartiers populaires.
A Bombay, les travailleurs vivent généralement dans les slums (taudis) et quelde l'évolution des prix (1949 = 100, 1954 101. 1955 = 96. 1956 = 105) (Cfr. India 302). on constate en 1950 la situation
302). on constate en 1956, par rapport 1955, une diminution. Pour situation 1958, cfr. SA. DANGE : Crisis and Workers, 1959. n. 68. C'est Dange encore qui souligne dans l'ouvrage deia cité : General Report at Ernakulam. le fait qu'en 1954 le niveau des salairos était à peu près le même qu'en 1939 (P. 24).
(22) Cfr. Earnings during the year 1956, pp. 13. 14 et 15.
(23) Il s'agit évidemment d'indications approximatives. compte tenu aussi de la diversité des poids et mesures.
ouvrier du textile a perçu
1.244,5 roupies, un ouvrier lurgie 1.4879, un ouvrier de pétrole 1.686,2 roupies (22).
(19)
Cir. General Report en moyenne de la métall'industrie du
Ernakulam, at de S.A. Dange, secrétaire général de l'AITUC (Centrale Syndicale à direction communiste), P.
(20) Cfr. India 1959, p. 389.
(21) Une comparaison avec 1947 (avant l'adoption du Minimum Wages Act) donne un indice de 131 en 1954, 145 en 1955. 135 en 1956 (salaires réels) (Cfr. India 1959, p. 391).
Une statistiaue sur
(1957
100) donne
1954.
1955 et en
Earninas of Factory
Year 1956 dans Indian salaires nominaux es jusqu'en environ
1956
(Cfr.
115.9 en
Workers during the
Labour Gazette, mars
1958, p. 22). Si l'on tient compte cependant quefois dans les petits villages de la péripherie. Worli est l'un de ces villages ou habitent ensemble ouvriers et pecheurs. Les petites maisons très basses s'entassent de façon invraisemblable, séparées indescriptibler les existes d'de sealice
Il n'existe pas de service d'hygiene, d'où les conséquences que l'on peut facilement imaginer. Les enfants à demi-nus fouillent dans les ordures, en même temps que les animaux, et sont sous-alimentés et atteints de toutes sortes de maladies. Les maisons semblent crouler de toutes parts et l'eau s'y infiltre copieusement pendant la saison des pluies. L'auteur a été invité à pénétrer dans la maison d'un employé : une petite cuisine et une pièce sensiblement carrée de deux mètres de côté. La famille se compose de deux personnes adultes et de quatre quatre enfants dans le quartier isr nt Ils assurent u'ils sont peuvent se permettre de payer un loyer de 20 roupies. Un autre « privilégié » est employé de la municipalité de Bombay : 72 roupies par mois. Il habite dans une sorte de grande caserne à cing étages, avec une grande cour intérieure. Les appartements se composent d'une pièce (2 × 3 ou 3 x 4) qui donne sur un couloir extérieur et d'une petite cuisine. La
Si sérieux que soient les obstacles au développement industriel et si préoccupants que soient les problèmes qui se posent aux masses des villes, c'est pourtant dans les campagnes que l'on touche les problèmes les plus dramatiques de ce sous-content qul est encore aujourd hu très nettement paysan (26). C'est pour la production agricole que, malgré les Plans, la stagnation est la plus prononcée ; c'est dans les campagnes que le passé fait le plus sentir son poids paralysant ; c'est là où les vieilles divisions sociales sont les plus persistantes, la misère la plus enra-
(24) Les initiatives publiques pour la construction de maisons d'habitation sont absolument insuffisantes, Il apparait d'ailleurs souvent impossible pour les ouvriers et les employ's de payer des loyers relativement élevés pour des appartemen's cependant toujours modestes a Bombay par exemple, dans le quartier de Worli, il y a des maisons pour les classes moyennes : une pièce, une cuisine, une véranda, services d'hvgiène : loyer entre 50 et 70 roupies).
(25) De long du parcours de Bombay a calcutta Binlai, ou sont situées les grandes aciéries installées par les Soviétiques, trouve une oasis de vie moderne caractérisée par la technique la plus évoluée. Mais, tout autour, une myriade de vieilles cabanes et même de tentes donne une image concrète du développement combiné dans un pays comme |'Inde. Ce qui est pire, c'est que les ouvriers des aciéries eux-mêmes vivent en majorite dans des conditions d'finies comme révoltantes par une récente « enquete » socialiste. L'eau et les services d'hygiène manquent et 20.000 travailleurs environ vivent dans des cabanes. Au cours de l'an dernier, on a compté environ 1.000 morts
NALE 31 famille de ce « privilégié » comprend 12 personnes !
Dans les slums les conditions sont encore plus angoissantes. Les édifices sont très grands et ressemblent à des écoles ou des casernes. On parcourt des couloirs très longs, une cinquantaine de mètres et peut-être davantage dans une semi-obscurité, et fort sales. Lorsqu'il pleut, il peut se faire que l'on ait de l'eau jusqu'aux chevilles. . Les « appartements » consistent en des pièces qui donnent sur le couloir : ce sont de véritables antres dans lesquels vivent 4 ou 5 familles. Il est facile de comprendre pourquoi la nuit il peut arriver de marcher sur des gens étendus dans les couloirs (24). selon bac opinion le a plu les habita- Bombay est la ville tions sont beaucoup plus mauvaises à Calcutta, par exemple. Et ceci pour ne pas parler des véritables cabanes à demi sauvages qui caractérisent les immenses campagnes en Inde (25). Dans le dernier cercle de cet enfer, enfin, se trouvent les masses les plus défavorisées, les chômeurs, sans aucune sorte de ressources et qui, par centaines de milliers, recouvrent la nuit les trottoirs dans les villes les plus importantes. cinée ; c'est là aussi où l'on compte les dizaines de millions de chômeurs ou de soute mo pistes de site, pare ente sous-employés la plus douloureuse (27).
Les éléments les pius caractéristiques de l'agriculture indienne peuvent être rapidement résumés. Le sol est encore fort peu utilisé et seulement 19 % des terrains sont cultives, alors que 15% seulement de la terre arable sont irrigués (28). La production pour la consommation familiale continue à être très importante, alors que la productivité est très faible et le dues au choléra (Cfr. The Leader, 7 sept. 1959).
(26) Selon un recensement fait en 1951, la population rurale représentait 82,7 % du total (Cir. India 1959, p. 45). En 1956-1957 environ 50 % du revenu national provenaient encore de l'agriculture (Ibidem., p. 189).
(27) Chester Bowles, qui fut ambassadeur américain à la Nouvelle-Delhi, parlait de 50 millions environ de chômeurs totaux ou partiels, alors que des estimations datant de la période du ler Plan en comptaient environ 70 millions. Selon Bettelheim : < environ 40 % de la population rurale indienne sont exclus du circuit de production ou n'y participent que par un nombre très res'reint de journées de travail ». En ce qui concerne le chômage dans les villes, très grave dans certains grands centres (environ 350.000 personnes a Calcutta - Cir. India 1959, Pp. 192193), les données fournies sont probablement très au-dessous de la réalité.
(28) La terre travaillée représente 38 % de la surface géographique et 61 % de la surface topographiquement utilisable (Cfr. India 1959, pp. 195 et 251 ; Cfr. aussi The Indian Economy, p. 76).
L'INDE PAYSANNE
L'INDE PAYSANNE rendement par tête très bas (29). La fragmentation de la propriété et des fermes est très élevée et souvent pathologique (30). On peut facilement comprendre quelles peuvent être les conséquences des facteurs énoncés ci-dessus. Nous n'insisterons pas sur les conditions de vie genérales dans les campagnes : des indices fort nets indiquent qu'elles sont inférieures à celles des villes (31). Nous ne ferons qu'un bref commentaire sur la situation des ouvriers agricoles.
Cette catégorie de travailleurs a connu
Inde un développement continu jusqu'à atteindre le chiffre impressionnant de 50 millions d'unités, ce qui représente 20 % environ de l'ensemble de la popu lation agricole (32). La tragédie qui les tourmente - c'est vraiment le cas de le dire — c'est la sous-occupation : environ 85 % des ouvriers agricoles ne travaillent que partiellement, La moyenne des Journées de travail dans l'année est d'un peu plus de 200, y compris les journées occupées par des travaux non agricoles ; en outre 15 % des ouvriers de cette catégorie choment pendant Tannée entière - (35).
Et lorsqu'on a le bonheur de travailler une journée, le salaire quotidien reste inférieur dans le meilleur des cas à 1,5 roupie pour les hommes, alors qu'il atteint à peine une demie roupie pour les femmes et les enfants. Ainsi au cours d'une année pendant laquelle le revenu moyen par tete pour le pays entier avait été de roupies, il n'était que de 104 pour ces déshérités parmi les déshérités (34).
Ce tableau de l'agriculture indienne et de lInde paysanne est tellement sombre que c'est devenu un lieu commun que de rechercher les origines du mal dans les structures économico-sociales. La classe dirigeante elle-même a dû se poser le probleme de la réforme agraire. Arrêtonsarretons nous donc sur ce chapitre important de l'histoire de l'Inde indépendante.
La structure des campagnes indiennes est caractérisée par l'existence d'une propriétaires non cultivateurs classe de qui perçoivent une importante rente foncière (35) et, ainsi que cela se produit dans les pays arriérés où subsistent des résidus importants de la période précapitaliste, le fardeau des paysans qui travaillent est aggravé par les pourcentages des intermédiaires, des usuriers et des parasites de toute espèce (36). Les
(29) Cfr. DAS - CHATTERJI: The Indian Economy, pp. 57-59. Le produit par tête a été estimé pour 1950-1951. à 500 roupies pour l'agriculture, alors qu'il était de 1.700 pour l'industrie, de 1,600 pour les transports et de 800 pour les petites entreprises
(Cfr. India 1959, p. 191).
(30) Cfr, des exemples significatifs dans
DAS - CHATTERJI : The Indian Economy, p. 65, et des éléments statistiques dans
India 1959, p. 196.
(31) Selon une enquête conduite dans la période août-novembre 1951. la dépense moyenne mensuelle par personne était monenolla margonne était de
24,22 roupies dans les campagnes et de 31.55 dans les villes (54,82 dans les 4 villes les plus importantes). Cir. India 1959, p. 197.
(32) En 1882, les ouvriers agricoles étaient
7,5 millions 75 millions : ce chiffre passe à 33 millions en 1931 et a 9 millons en tose te 1931 et à 49 millions en 1951 (Cfr. The préjugés de caste, combattus officiellement mais qui sont en fait profondément enracines, constituent un trein supplemenaire. Qu'en de semblables conditions il ne soit pas possible d'envisager un développement vigoureux des forces productives, c'est bien connu. Ceux qui profitent du revenu — et qui jouisseni déjà de privilèges en tous genres — ne sont aucupuisqu'ils sont sürs de toute façon de nement incités à améliorer les cultures aussi pour les intermédiaires. Quant aux toucher de fortes rentes. Ceci est vrai cultivateurs, ils travaillent une terre cui ne leur appartient pas, se trouvent dans une situation précaire et ne sont pas intions, et même s'ils l'étaient ils ne discités non plus à apporter des amélioraposent d'aucune marge pour le fane. D'autre part, les rentes élèvées font que de nombreux capitaux sont investis pour acheter de la terre et sont ainsi soustraits au développement de l'industrie (37). Limitons-nous à quelques rapides données statistiques et de classification.
Avant tout, les données sur la distribution de la propriété - est-il besoin de rappeler à quel point elle sont sujettes à caution - indiquent que 20 % environ des familles rurales ne possèdent aucune terre. Si l'on considère ensuite la catégorie des propriétaires jusqu'a 5 acres (moins de 2,5 hectares): 3/4 des famil (moins on constate les rurales qui possèdent ensemble enviqu'elle englobe environ les ron 1/6 de la surface cultivée, A l'autre extrêmité, les propriétaires de plus de 25 acres, qui ne représentent que 5 % du total, occupent plus d'un tiers de la surface globale. Un examen plus détaillé — ne plaçant pas dans la même catégorie ceux qui n'ont qu'un peu plus de 25 acres et ceux qui en ont plus de 100 et même 250 — donnerait des indications encore plus significatives (38).
Il y a trois systèmes classiques de rapports de propriétés dont les racines plongent dans les siècles passés et plus particulièrement dans la premiere periode de la domination anglaise.
1) Le système dit ryotwari, dans leque! la propriété appartiendrait au paysan cultivateur, qui doit payer les impôts directepropriétaires ni autres intermédiaires. La ment à l'Etat sans qu'interviennent ni superficie occupée par ce système est évaluée à 36 % de l'ensemble (39).
Indian Economy p. 110 et India 1959, p. 265).
(Cfr. Some aspects of agrarian question, 1958 p. 8). (33) Cfr. India 1959, PP. 265-266 : The
Indian Economy, p. 111.
(34) Cfr. The Indian Economy, p. 111:
la rente sous ses diverses formes - peut India 1959, p. (35) Selon le spécialiste D.K. Rangnekar 215.
varier de 40 a 50% usaula 60 et même o de la récolte (Cfr. Poverty and Capital
Development in India. Oxford 1958. p. 55-59).
(36) Cfr. The Indian Economy, pp. 124-
125. et Daniel THORNER The agrarian
120.
prospect in
Cfr.
(37)
The Indian
(38) Cfr.
(39) Cfr.
India, 1956, P. 10.
THORNER, livre cité, pp. 11-13;
Economv. pp. 125-127pp. 195-196.
India 1959, of the
Revolu-
The programm tionnary Workers' Party of India 1958, p. 15.
2) Le système dit . zemindari, dans lequel la propriété reviendrait à un propriétaire foncier, responsable devant le gouvernement du paiement des impôts (selon que l'impôt est fixé une fois pour toutes ou est au contraire sujet à révision, on trouve le type zemindari à règlement fixe ou à règlement provisoire). Le propriétaire foncier ne cultive pas directement la terre qui est cédée à des loueurs. La surface occupée par le système zemindari à règlement fixe est évaluée à 35 % de l'ensemble (40).
3) Le système dit mahalwari, dans leque laes de vile esponsables com quel la propriété reviendrait à des Comtement envers l'Etat pour le paiement des impôts.
Les critiques se sont surtout portées, évidemment sur le système Zemindari qui caractérisait la silhouette du propriétaire absentéiste, d'autant plus que la 1 situation était aggravée par l'introduction entre le propriétaire lui-même et le paysan cultivateur de différents intermédiaires SOUS la forme de locations ou de souslocations ou d'autres semblables. D'un point de vue économique, cette stratification etait rendue possible par le fait que la valeur croissante de la terre faisait contrepoids à la tendance à la stabilité de la contribution que le propriétaire de vait à l'Etat (41).
Mais, ainsi que l'a justement souligné - entre autre Thorner dans l'étude déjà citée —, la subdivision classique devient en fin de compte en bonne partie tormelle. Dans des cas assez nombreux en Propriétaire ne cultivait pas så terre diinême avec le système ryotwari le rectement. Il préférait avoir recours à la location. Ainsi d'un point de vie social, il avait tendance à s'identifier avec le propriétaire du système zemindari. Sans oublier en outre que bien souvent l'usurier entrait en jeu, usurier qui, ainsi que l'écrit Thorner, « sans devenir effectivement proprietaire, finissait par partager avec les proprietaires le privilège de trouétaient et sont encore telles, le poids du Les contradictions de l'Inde étaient et sont encore telles le poids du parasitisme tellement élevé, les conditions de vie des grandes masses paysannes tellement desespérées, que l'exigence d'une retorme agraire sest imposee de tacor urgente au pays devenu indépendant. On reconnaît de façon à peu près unanime que ton devait agir selon les grandes lignes suivantes : éliminer les intermédiaires, garantir la stabilité aux paysans cultivateurs, limiter la propriété, donner de la terre à ceux qui en étaient dépourvus. C'est effectivement dans ce sens que l'on a tenté effectivement d'agir grâce à toutes les réformes réalisées ou projetées dans les divers états de l'Union (43) et par l'intermédiaire de mouvements typiquement indiens tels le Sampattidan et le Bhooden Movement.
NALE 33 ver dans l'agriculture un revenu sans fournir un travail agricole » (42). En dernière analyse, l'existence d'une couche sociale relativement étendue — et, évidemment, très différenciée du point de vue des origines et de la situation juridique — dont le dénominateur commun consiste dans le fait qu'elle trouve la source de ses gains et de ses privileges dans l'agriculture sans participer directement à la production agricole, est une des caractéristiques essentielles de la « question » agraire en Inde.
Une classification plus concrète peut être établie dans les termes suivants. La c de rotates, couche supérieure est formée par les maliks ou propriétaires, c'est-à-dire par ceux dont le revenu agricole découle directement du droit de propriété. De façon typique, ces propriétaires louent leurs terres et se limitent à en toucher la rente, mais dans de nombreux cas ils peuvent la cultiver directement avec l'aide de salariés agricoles ou de journaliers. On peut trouver aussi des propriétaires qui associent ces deux formes (louant une partie de leur propriété et faisant cultiver directement l'autre).
Une seconde couche comprend les kisans que l'on peut caractériser - selon une expression courante aujourd'hui -comme des cultivateurs directs. Il s'agit de petits propriétaires ou métayers qui tirent du travail agricole direct un revenu suffisant - dans la meilleure des hypothèses — pour nourrir leur famille. Ils doivent souvent avoir recours au classique travail complémentaire (agricole ou non agricole) au moins pour quelques membres de leur famille. C'est seulement dans des cas exceptionnels, et de toutes laçons pour des periodes tres courtes, que certains kisans engagent de la maind'œuvre.
La dernière couche enfin comprend les mazdur, ouvriers agricoles et journaliers qui travaillent la terre d'autrui et qui, s'ils possédent un petit lopin de terre, ne peuvent en tirer qu'une source secondaire de revenus.
Le premier objectif qui s'est tout d'abord generalement précisé, a été l'abolition du système zemindari. Tous les Etats indiens ont depuis longtemps voté des lois dans ce sens (44).
(40) Malheureusement, dans la source citée, la surface couverte par le système zemindari à règlement temporaire est considérée ensemble avec la surface occupée par le troisième système (pourcentage global : 39 %).
(41) Cfr. THORNER, livre cité. P. 8.
(42) Cfr livre cité, p. 10.
(43) Selon la Constitution Indienne, la réforme agraire est un problème qui concerne les Etats et non l'Union.
(44) Même le Parti du Congrès était d'autant plus favorable à run des soutiens réforme que les zemindari avaient fourni les plus forts pour la domination britannique.
LIMITES D'UNE REFORME AGRAIRE
LIMITES D'UNE REFORME AGRAIRE
Mais les classes parasitaires directement menacées ne se sont pas découragées. Elles ont d'abord eu recours à tous les trucs juridiques ou proceduriers pour retarder le vote des lois qui les frappaient et, ensuite, pour en retarder l'application. Et si elles n'ont pu réussir à bloquer complètement le mouvement de réforme, elles ont cependant obtenu presque toujours que les mesures législatives soient formulées de telle sorte qu'elles puissent être tournées ou qu'elles permettent le retour au statu quo d'un point de vue économicosocial sinon d'un point de vue juridique.
Dans l'essai déjà cité, Thorner fait une analyse détaillée de la réforme agraire dans les différents Etats. Un exemple est Partat inden le plus peuple, rUttar Praparticulièrement significatif, celui desh, où la réforme a eu quelques conséquences dans la majorité des autres Etats, selon Thorner, les résultats ont ete à peu près insignifiants).
La loi pour l'abolition du système zemindari a été décidée dans l'Uttar Pradesh deja en 1946, mais le vote tinal de qu'en 1951 (dans le Bihar l'ensemble de l'assemblée competente n'est intervenu la procédure a demandé non moins de huit années !). Le temps qui s'écoulait ainsi fut savamment mis à profit pour mettre en place des trucs divers. Mais la loi elle-même fournit aux zemindari la possibilité de se sauver. En effet, une partie de leur terre - classée dans la catégorie des unlet sir et des khudkasht, caractérisées par les conditions précaires des locataires - fut exonérée de la réforme (45). Il est vrai que cette exception n'était faite aux zemindari qu'à condition qu'ils conservent ces terres en qualité de cultivateurs, mais les critères pour définir les « cultivateurs » étaient si larges qu'ils permettaient aux propriétaires d'être conconsidérés comme tels très facilement (46).
Ainsi de très nombreux zemindari purent bénéficier de cette exemption et être ainsi inclus dans une nouvelle catégorie de privilégiés (celle des bhumidars). L'ancienne formule ne disparaissait qu'en apparence ; en fait les mêmes personnes continuaient à posséder la terre et très souvent la partie du sol de très loin la plus rentable. Pour la grande majorité des pavsans il n'y avait eu aucun changement réel les conditions restaient les mêmes, la rente aussi, avec cette différence qu'elle devait maintenant être versée à l'Etat sous forme d'impôt et non plus aux anciens zemindari (47). Il faut ajouter, enfin, que dans la mesure ou des expropriations eurent lieu, elles fu-
(45) Avant la loi de r forme, les unlet sir et les Khudkasht totalisaient, dans l'Uttar
Pradesh, millions d'acres, alors que les terres des autres catégories totalisaient un peu plus d'un million d'acres (Cfr. THOR-
NER, livre cité, p. 20).
(46) Les quatre critères de base concernent non seulement le travail manuel proprement dit, mais aussi l'emploi de salariés, la direction ou le contrôle des opérations agricoles et le risque de subir des pertes. D'un autre côté. quelques mesures prévoient l'interdiction de louer, mais non celle de cession des métayers (Cfr. THORNER, PP 20 et
221.
rent toujours compensées amplement par des indemnisations.
Pour les zones couvertes par le système ryotwari (par exemple, dans l'Etat de Bombay), la réforme a surtout tendu à assurer la stabilité des « tenants » (termiers) et à établir un « juste loyer ». Les modifications effectives ont été encore plus modestes, pour la raison que, meme d'un point de vue formel, l'ancienne hiérarchie est restée en place et que la loi, dans ce cas aussi, a été tournée de différentes façons. L'exemple de la région de Bombay est, à ce sujet, très significatif. L'une des conséquences a été très exactement l'opposé de ce que la l01 voulait réaliser : la surface réservée aux termiers dans des conditions plus avantageuses de stabilité diminuait et souvent même les fermiers étaient éliminés (48).
En ce qui concerne les mesures de limitation de la propriété, on se trouve à un stade encore plus arriéré : ce n'est dans une partie des Etats qu'une que législation dans ce sens a été adoptée. Là où la loi a été promulguée, elle concerne le plus souvent les propriétés qui pourraient se constituer dans l'avenir et elle n'intervient pas dans le statu quo. Et quand la limitation a concerné aussi les propriétés existantes, la classe , privilégiée n'a pas manqué de trouver les astuces habituelles pour conserver essentiellement ses propres positions. Même la loi qui fut adoptée au Kerala par le gouvernement Namboodiripad - peu avant qu'il soit dissous - contient des clauses qui font de toute évidence le jeu des propriétaires (49).
La redistribution de la terre a pris aussi une autre forme, tout à fait particulière au pays. Un disciple de Ghandi, Vinoba
Bhave, lançait 1951 un mouvement dont le but était d'obtenir que les grands propriétaires fassent don d'une partie de leurs terres qui auraient été distribuées par la suite aux paysans sans terre, selon les calculs de ce réformateur, si chaque propriétaire avait donné en moyenne un sixième de ce qu'il possédait, tous les déshérités auraient pu avoir, en moyenne, une propriété d'un acre .Les autorités décidaient d'appuyer ce mouvement qui s'inspirait de toute évidence d'idées en un certain sens traditionnelles pour la bourgeoisie indienne.
Il n'est pas utile d'insister sur les limites évidentes d'un mouvement d'allure humanitaire et qui compte sur la « générosité » des classes possédantes plutôt que sur la volonté de lutte des déshérités
(50). Il suffit de dire qu'en juin 1958, les
(47) Cfr. THORNER, livre cité, Pp. 20-25.
(48) A Bombay, cette réduction paraît avoir été de 50 % et même plus dans le
Hyderabad. Dans l'Etat de Andhra, la majorité des fermiers aurait été expulsée (Cfr.
Some aspects of the Agrarian Question, pp.
66-67).
(49) Cfr. Agrarian Relations Bill, 1959.
La limite de propriété est fixée de 15 à acres selon les cas.
(50) On trouve une critique d'un point de vue marxiste dans la brochure de C.G.
SHAH : Sampattidan and Bhoodan movement
1955. Elle est fondamentalement correcte, mais un peu schématique.
acres « donnés » n'atteignaient pas 4 millions et demi, dont la moitié d'ailleurs en un seul Etat (là où Vinoba a développé son activité personnelle). En de nombreux cas il s'est d'ailleurs agi de « charité bien ordonnée » : les philantropes ont préféré se débarrasser de terres rocheuses ou pratiquement incultivables. En outre, de graves difficultés se sont posées au moment de la distribution de ces terres : à tel titre qu'en juin 1958, 782.000 acres seulement avaient été distribués (51).
Ce que l'on a appelé le Community Development Programme, lancé officiellement en 1952, n'avait même pas pour but de modifier la structure des campagnes. Son but était plutôt de créer certaines infrastructures et de rendre possibles des conditions de vie plus décentes dans les campagnes. Etant donné que les prévisions étaient absolument insuffisantes, bien maigres ont été les résultats obtenus même sur ce plan. Même la bonne volonté de certains envoyés du gouvernement s'est effondrée devant la résistance massive d'une société paysanne dont les elenre a louis exercer uns contrete éléments les plus réactionnaires peuvent écrasant.
Ainsi l'ancien - et même l'antique -continue à bloquer la voie d'un renouveau dans les campagnes en Inde. Et les structures de base n'ont tout au plus subi que quelques secousses, sans être véritablement atteintes pour l'essentiel. Les résidus du pré-capitalisme ou de la féodalité ont été certainement entamés : c'est vrai, la position des grands propriétaires absentéistes est certainement affaiblie. Mais la grande masse des paysans n'en a retiré aucun avantage et se trouve toujours dans la même position d'insta-
Nous avons parlé de la classe dirigeante indienne comme d'une classe qui est indiscutablement capitaliste bourgeoise. A la vérité il ne nous semble pas nécessaire de le démontrer, car cette demonstration se trouve dans l'ensemble de l'histoire de l'Inde depuis de nombreuses dizaines d'années jusqu'à nos jours. Nous n'oublions pas certaines interprétations désinvoltes dont nous avons parlé au début de cet article. Mais, disons-le franchement, les bavardages sur l'Inde qui entre dans le « monde socialiste » ou qui ce dime sous la conduite de la direction dirige par une voie propre vers le sonous semblent tellement absurdes qu'il appartient plutôt à ceux qui les utilisent d'en courrons volontiers le risque d'être traités de « schématiques », mais nous sommes convaincus que personne - si habile soit-il dans les jeux de prestidigitation — ne peut réussir à démontrer que l'Inde n'a plus une direction capitaliste ou bien qu'avec une telle direction elle puisse se diriger vers le socialisme.
Il reste toutefois à expliquer pourquoi ¡'Inde de Nehru a suivi un cours si spébilite et de dépendance, dans la même impossibilite d'apporter les améliorations élémentaires sans lesquelles on ne peut aboutir a une augmentation sensible de la production.
En réalité le but véritable de la réforme a été de créer une couche solide de proprielaires entrepreneurs du type capitaaste ou de tendance capitaliste et de paysans riches. C'était là une exigence du développement capitaliste, aussi lent soit-il, d'une société comme la société indienne. C'était et c'est pour la classe dirigeante une exigence politique, dans la mesure où la cristallisation d'une couche de ce type pourrait exercer une fonction de stabilisation relative, esquivant les risques liés à la permanence de formes historiquement dépassées et incapables d'assurer la moindre amélioration des conditions de vie des masses (52). Mais cet objectif n'a été atteint que très partiellement à cause du poids que les propriétaires parasitaires conservent dans la société indienne et à cause des liens qui existent entre eux et les secteurs capitalistes. Les conséquences de cet état de chose sur le plan strictement productit ont déjà été indiquées. On a eu ainsi une nouvelle confirmation expérimentale de la leçon que l'on avait pu tirer pour d'autres pays ou d'autres continents : dans un pays arriere, dans la phase historique que nous traversons, la bourgeoisie est incapable de mener à bon port une réforme agraire qui théoriquement ne sortirait pas du cadre démocratique bourgeois. Des expériences comme celles de la Russie, de la Chine, de la Yougoslavie ont déjà démontré quel potentiel explosif dérive de cette incapacité chronique. Il n'y a aucune raison de douter que cette même loi ne soit aussi valable pour l'Inde. cial qui l'a amenée à lancer des agraire, à poursuivre une politique neutraliste et a parler de « modeles socialisdificile si on prise, en seul instant s te ». Cette tâche n'est, en réalité, pas très quelques données de la situation indienne.
L'Inde est arrivée à l'indépendance politique, si l'on veut par la « voie pacifique », surtout parce que la Grande-Bretagne était convaincue que ses intérêts économiques pouvaient être sauvegardés
(51) Cfr. India 1959, p. 278 et The agrarian Prospect in India, pp. 74-75. Le Gramdam est un mouvement semblable au Bhoodan et consiste en donation de villages entiers. Le Sampattidan envisage, au contraire, des donations en argent ou d'autres types.
(52) Au sujet de cette évaluation, deux tendances du mouvement ouvrier sont d'accord quoiqu'elles divergent profondément sur d'autres questions. Il s'agit de celles représentées par le P.C. indien et par le Revolutionnary Workers Party of India, très proche de la IVe Internationale. (Cfr. les livres déjà cités : Some aspects of the agrarian question et The Programme of the R.W.P.I. Les estimations d'un spécialiste comme THORNER sont analogues (Cfr. livre cité).
« REFORMISME » DE NEHRU ET DEMOCRATIE BOURGEOISE
« REFORMISME » DE NEHRU ET DEMOCRATIE BOURGEOISE et que dans le pays s'était constituée une une bourgeoisie indigène suffisamment forte pour éviter qu'une révolution sociale ne suive immédiatement l'indépendance. calcul anglais ne s'est pas avéré faux, mais la bourgeoisie indienne a dû donner toute la mesure de șa ruse pour maintenir un équilibre qui de toute façon ne toute pouvait être que précaire.
Cette classe dominante, comme on l'a dit en passant, était et est relativement est forte pour un pays colonial ou semi-colonial. Si nous ne nous trompons pas, il n'en existe pas d'autre exemple pour un pays de ce même type. Et le mouvement gandhiste et le Parti du Congrès ont su créer toute une couche dirigeante qui, bien que faible par rapport aux pays capitalistes, est toutefois relativement imortante dans la situation donnée. Il est à peine besoin de dire que le developpement industriel relatif a créé les conditions de base, les contacts avec la culture européenne, la fonction unificatrice de l'Angleterre, etc... ont fait le reste. Il est sans doute bon de rappeler - même si c'est un détail - qu'il existe en Inde des journaux d'un niveau plus élevé que dans certains pays d'Europe Occidentale. La maturité d'une classe dominante pour education et montion de Be juge aussi au travers des organes qu'elle sait imprimer, des formes qu'elle adopte cadres. • Au moment où le pays arrivait à l'indépendance, le Parti du Congrès - expression politique de la classe dirigeante
- jouissait d'un très large appui de la part des masses. Pour ces masses l'indépendance devait signifier non seulement une transformation politique formelle mais une transformation économique et sociale. Ni Nehru ni ses collaborateurs ne pouvaient ignorer cet élément, d'autant plus que, au moment ou la Grande-
Bretagne abandonnait l'Inde, se développait en Chine une révolution grandiose, qui devait exercer une influence toujours plus grande sur toutes les masses asiatiques.
La voie de l'Inde de Nehru ne pouvait être donc celle de Tchang Kai Tchek :
elle devait être celle d'un « réformisme » dains les projets que dans les réalisations. même s'il se trouvait davantage
Et étant donné les souvenirs encore frais de, la lutte anti-impérialiste, la position géographique même du pays et les interêts économiques bien conçus (53), la politique étrangère neutraliste 1 ne pouvait qu'apparaître de fort loin préférable à la politique atlantique. C'est en réalité grâce
, toutes ces positions - auxquelles les dirigeants soviétiques n'ont pas manqué de fournir leur caution — que le parti de Nehru et plus encore Nehru personnellement, continuent à s'appuyer sur une large base populaire.
C'est là en substance la « voie » indienne à laquelle les discours sur le
* modèle socialiste » ont fourni un accompagnement de propagande que l'on avait raison de croire agréable au palais des masses. Certains se sont peut-être fait des illusions, d'autres se sont peutêtre fait du souci. A tort, ainsi que l'a dit un haut dirigeant indien devant une assemblée illustre de capitalistes : « Il s'agit d'une aspiration éthique - a-t-il précisé en effet - qui jusqu'à présent n'a eu aucun contenu précis » (54). Nous sommes convaincus qu'elle n'aura pas plus de contenu à l'avenir.
On peut ditficilement contester le fait que les problemes économiques et sociaux les plus immédiats n'ont pas ete resolus et que l'écart avec les pays capitalistes les plus évolués n'a fait que s'accroître. D'autre part le parallèle avec la Chine est désormais devenu un lieu commun, tellement il est évident. On peut avoir des doutes sur la façon dont les Chinois manient les statistiques. Mais personne ne s'avise de contester que la Chine a marqué, à son avantage, une différence qualitative.
Toutefois, on voudrait encore compter au bénéfice de l'Inde sa structure politique, c'est-à-dire sa démocratie parlementaire. Eifectivement certains droits démo cratiques formels — qui peuvent être appréciés surtout, sınon exclusivement, par es classes dirigeantes - existent encore dans l'Union indienne, où lon peut organiser des partis et des syndicats, organiser des meetings et des conférences, publier des journaux et des revues et où les députés sont désignés par des élections libres. Mais les conditions du pays
- telles qu'elles ont ete determinees par son evolution historique et telles qu'elles se sont précisées dans la période de l'indépendance — sont telles que le jeu des institutions parlementaires et des garanties démocratiques qui leur sont attachées tourne inévitablement en faveur des couches dominantes, même des plus réactionnaires. L'un des plus grands spécialistes les problemes indiens a ecrit recemment
• Dú fait que la grande majorité des dé putés est constituée par des grands pro prisies, des usue par de par ds pro présentants, il s'ensuit que le système parlementaire est un obstacle à la réforme agraire » (T. Mende). La véritable nature de classe de la démocratie de
Nehru ne pourrait être définie plus synthétiquement et plus efficacement. Et nous ne donnerons pas tort aux paysans indiens qui sont convaincus que, malgré toutes les déformations bureaucratiques et autoritaires, les Communes chinoises représentent une forme plus effective de démocratie.
D'un autre côté, on se plait trop souvent à surestimer un aspect des conditions politiques aux Indes. Si les garanties relatives mentionnées ci-dessus existent, la répression est au contraire presque toujours rapide et sans pitié lorsque se dessinent des mouvements de masse même s'ils sont de nature syndicale. Il ne s'agit pas seulement d'arrestations pratiquées sur une grande échelle, mais d'utilisation fréquente des armes avec conséquences mortelles. Au cours des
(53) La politique neutraliste a permis à l'Inde de profiter de l'aide économique des
Etats capitalistes aussi bien que de l'U.R.
S.S. Sous cet aspect, Inde s'est trouvée dans une situation favorable, bien meilleure que celle de la Chine.
(54) Cir. The Japan Times, 18 octobre
1959 (dans Far East Economic Problems)• manifestations pour la nourriture, à Calculta en septembre dernier, on compta les morts par dizaines, les blessés milliers, les arrestations par plusieurs par milliers. La ville avait toute l'apparence d'une zone occupée par une armée ennemie (55).
Mais de toute façon le problème le plus développement. Sera-t-i Perspectives sérieux reste celui des possible que l'Inde conserve pendant longtemps encore ses structures actuelles, qu'elle continue à être une démocratie parlementaire et que, même par l'intermédiaire des évolutions nécessaires, l'on ait à constater un passage au socialisme par la voie « démocratique » et « pacifique » ?
Quelques indices dans le passé récent → et nous ne faisons pas seulement allusion à certaines répressions fort dures et à l'acte arbitraire réalisé au Kerala, mais aussi à certaines manifestations de crise interne dans la classe dominante — pourraient constituer des signes avant-coureurs — même s'ils sont bien lointains encore - d'un nouveau cours. Tout dépendra de l'évolution de la situation, en premier heu économique, au cours des prochaines annees et, bien entendu, de l'évolution dynamique du mouvement des masses. Si la stagnation économique vait continuer encore et si certaines de-
Il n'est pas possible d'aborder ici le problème, pourtant fondamental, du mouvement des masses en Inde et de ses développements les plus récents. Il suffira d'indiquer que des obstacles très importants s'opposent au développement de son énorme torce potentielle, obstacles qui ont constitué et constituent encore "un facteur de retard. L'extension géographique du pays, les multiples différences linguistiques, religieuses ou d'autre diversité des expériences historiques, la diversité même pour des périodes récentes, font que l'unification effective, agissante, du moment difficile. Alle, tome les partis les plus importants, y compris le Parti Communiste, ont une répartition très inégale de leurs torces, alors que prospèrent des partis ou organisations locales, forts dans une région ou un Etat et presque ignorés dans les autres. En dernière ana- . presque lyse, cet état de chose entraîne l'une des
NALE 37 exigences élémentaires des masses ne devaient pas être satisfaites, la marge dont disposent encore Nehru et le Parti ce nyposh eura surgeoisie indienne pourrait se réduire et dans pourrait difficilement se permettre le luxe d'une démocratie parlementaire. L'expérience du Kerala a du reste démontré quelle est sa réponse lorsque le jeu démocratique tend, meme partiellement, a se retourner contre elle.
On a déjà fait des anticipations sur ce que devrait être le 3 Plan quinquennal et les projets semblent ambitieux (56). Incontestablement l'avenir de l'Inde dépend en large mesure de ce que l'on pourra réaliser au cours des dernières années du Plan en cours et au cours des cing années qui suivront. Le , pronostic, Sur la base de l'expérience envisagee, devrait être pessimiste. Mais on ne peut écarter l'hypothèse d'une évolution plus favorable, ou moins défavorable, telle en tout cas qu'elle puisse retarder certaines échéances dans le cas où, dans un climat prolonge de détente, les Etats-Unis apporteraient une aide de très grande envergure (57). Il est probable que Nehru tentera de manœuvrer dans cette direction, niers mous a un inflechissement der. politique dans un sens plus « philo-occidental ». ristique qui différencie l'Inde de l'Indoneste par exemple.
Pendant une certaine période, immédiatement après l'indépendance, on a pu émettre l'hypothèse qu'à cause de toute une série de facteurs, le mouvement des masses pourrait être canalisé Parti Socialiste. Mais ceci ne s'est pas vérifié et le Parti Socialiste - qui est passé par différentes scissions et qui doit maintenant affronter la concurrence d'autres partis analogues, quelquefois forts à l'échelle régionale - a maintenant une influence relativement limitée qui s'exerce bien souvent davantage dans des milieux petits bourgeois que dans des milieux ouvriers ou paysans. C'est dans une large mesure le résultat de sa politique
(55) L'auteur en a été le témoin visuel.
(56) Une critique dans ce sens est faite par R.K. DUTT dans New Age, suelle du P.C. indien (numéro d'août 1959). suelle du P.C. indien (numéro d'août 1959). revue men-
(57) Dans l'article cité RE DUNT •" Dans Tarticle cité, R.K. DUTT affirme qu'il serait * non seulement possible, mais même facile pour l'Amérique de financer le Plan dans son ensemble », plan qui son devrait s'élever à 10.000 crores de roupies. Si l'on considère que le montant des trois Si lan chapitres passifs du bilan des paiements U.S.A. en 1959 s'élève à 7,5 milliards de dollars, cette affirmation semble certainement exagérée.
(58) La r forme agraire a été limitée aussi parce qu'il n'y a pas eu des mouvements de masse imposants dans les campagnes. Dans l'Etat d'Andhr?'la réforme a été où existe une forte organisation paysanne, beaucoup plus profonde et effective qu'ailleurs.
plus importantes faib ment : linsuffisance paysannes. Et, ce qui c'est justement parmi esses du mouvedes organisations est plus, étrange, les ouvriers agricoles, que cette carence est la plus prononcée (58).
A part l'influence encore sensible exercée par le Parti du Congrès (le prestige dont jouit Nehru est un facteur détermist t), aucune organisation minant). aucune organisation ouvrière
Ice jour à exercer une influence décisive à l'échelle nationale, sur la masses. Il s'agit là d'un élément caracté majorite du mouvement des
VERS DES ECHEANCES DECISIVES
VERS DES ECHEANCES DECISIVES conservatrice qui le conduit à attaquer Nehru de la droite en certaines circonstances. Le Parti Communiste est incontestablement plus fort, bien que plus de la moitié de ses 27 députés (59) aient été élus dans deux Etats seulement, ce qui démontre clairement l'inégalité de son développement. Au cours de cette année se sont ouvertes des discussions enfiévrées sur sa force et ses possibilités d'avenir à l'occasion des événements du Kerala et de Calcutta. A Calcutta, on a attribué à son initiative le mouvement pour la nourriture qui avait eu en réalité une direction bien plus large et où s'étaient affirmés de nombreux caractères de spontanéité (60). Au Kerala, qui est toutefois l'un des plus petits Etats de l'Union, l'influence communiste est prédominante. Certains supposent que la répression, en dernière analyse, peut renforcer cette influence, alors que d'autres - dans les milieux de gauche - affirment que la politique timide de Namboodiripad et la non réalisation de certains engagements ont agi de façon négative sur la base populaire et objectivement favorisé la mobilisation réactionnaire (61). Il est difficile d'avoir une opinion bien définie. Mais si presque personne ne pense que le P.C. puisse se développer vigoureusement à brève échéance, fort nombreux sont ceux qui sont toutefois convaincus qu'il suit une courbe ascendante. L'essentiel dépend évidemment des positions que défendra sa direction, en particulier sur les problèmes fondamentaux (62).
De toute façon la situation à l'intérieur du mouvement des masses est bien loin d'être cristallisée et dans le processus de développement il y aura de nouvelles polarisations et de nouveaux groupements. C'est seulement dans cette phase ultérieure que la révolution indienne pourra dire qu'elle a trouvé sa propre direction.
Si l'on considère tous les facteurs qui agissent déjà et qui sont destinés à s'accentuer, on peut parler en ellet de révolution indienne dans le sens le plus spécifique, Des éléments explosifs de toute espèce sont contenus en gigantesques proportions dans ce sous-continent de 400 400 millions d'habitants. Les voies du néocapitalisme, d'un réformisme graduel, d'une atténuation des déséquilibres économiques et des contrastes sociaux, sont plus que jamais fermées. Et les prochaines perspectives pour les masses indiennes, dans le cadre existant, continuent à etre des perspectives de misère et de domination. mination.
Mais les déséquilibres et les contradictions, s'ils peuvent être contenus pour certaines périodes, œuvrent dans le sens de la rupture dans certaines autres périodes. Si l'on tient compte des problèmes dramatiques posés, à une échéance pas très lointaine ainsi que nous l'avons vu, si ron dansere que les trainiestet les par la stagnation de l'agriculture préjugés sur lesquels les classes dominantes ont affermi leur pouvoir, sont - malgré tout - en train s'user inexorablement indiennes font bire que ; si l'on n'oublie pas que les masses monde colonial en continuelle ébullition et que, surtout, l'exemple de la Chine exercera sur elles une attraction de plus en plus formidable ; si l'on ne néglige pas le fait que l'appareil d'Etat dans le sens le plus large et la « société civile » ont dans l'Inde capitaliste iste es protondes des racines beaucoup que dans les pays capitalistes avances, 1 apparaît comme légitime d'être convaincu que certaines échéances historiques ne sont plus si lointaines. Et les transformations sociales qui pourront se produire en Inde au cours des années 1960 et dont il est absolument ridicule de croire qu' elles pourront se développer dans un cadre plus ou moins « démocratique » ou « constitutionnel », sans une rupture de toutes les structures existantes, seront destinées à laisser dans l'histoire de notre siècle une empreinte comparable à celles qu'y ont déjà laissées les deux révolutions de la Russie et de la Chine.
1-3 janvier 1960.
(59) Les députés socialistes sont au nombre de 20, ceux du Congrès, 366.
(60) L'agitation a été dirigée par un Comité formé par une dizaine de partis de gauche, nombre d'entre eux se disant marxistes. Il est incontestable pourtant que le P.C. était le plus fort élément de ce Comité, mais il n'aurait pas pu déterminer seul la situation qui s'est créée.
(61) On a souligné en particulier que, malgré ses engagements formels, le gouvernement de Nambodiripad a fait mobiliser la police pour des répressions anti-ouvrières. En juillet 1958, à Quilon, il y a eu des morts parmi les travailleurs.
(62) La ligne du P.C. indien en cet après-guerre a subi différentes oscillations mais elle est maintenant orientée vers une sorte d'appui critique à Nehru. Cet appui a été assuré, grâce à une concession évidente évidente nationaliste, même à l'occasion à la vague des incidents de frontière avec la Chine. Le P.C. indien aussi a accentué les thèses du 20e Congrès sur la voie démocratique et parlementaire vers le socialisme.