Documents de la IVe Internationale

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La revue › 18e année, n° 8

Notes de lecture

Quatrième Internationale, 18e année, n° 8 · janvier 1960 · p. 60-64 · 3 809 mots

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Togliatti condamne la politique du « social-fascisme » avec 30 ans de retard !

par Henri VALLIN

La revue théorique du Parti Communiste Italien, « Rinascità », publia dans son N° 7-8 (année 1959, juillet-août) un article de Palmiro Togliatti intitulé « Quelques problèmes de l'histoire de l'Internationale ». La revue stalinienne internationale « La Nouvelle Revue Internationale », en reproduisit un résumé assez long dans

N° 15 (novembre 1959). Cet article exigerait bien des rectifications. Mais nous voulons traiter ici qu'un des problèmes qu'il soulève, un problème vital non seulement pour la classe ouvrière d'Allemagne et d'Autriche, mais encore pour celle de toute l'Europe et de l'Union soviétique : l'attitude de l'Internationale Communiste et des partis communistes pouvoir d'Hitler, le 30 janvier 1933. envers le nazisme avant l'arrivée au

Il s'agit d'une auto-critique de Togliatti en tant que membre du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste, et d'une critique de tous les partis communistes de l'époque. Voici les passages principaux qui ont trait à cette question :

• L'erreur la plus grave fut de traiter la social-démocratie de social-fasciste : non moins erronées furent les conclusions politiques que l'on en tira.

Il est parfaitement exact que les chefs sociaux-démocrates avaient été jusqu'à combattre le mouvement révolutionnaire de masse et à l'écraser par les armes, comme le faisaient les fascistes.

Il est exact aussi que l'on pouvait trouver des points de contact entre l'idéologie des réformistes, partisans de la collaboration des classes, et certains aspects de l'idéologie professée par les fascistes. Mais la nature sociale des deux mouvements était très différente.

Les fascistes avaient derrière eux les milieux les plus réactionnaires du capital, alors que les chefs réformistes étaient liés a des groupements d'une toute autre nature, qui n'avaient encore rompu ni avec une certaine tradition de démocratie ni avec le pacifisme bourgeois. La base de masse des deux mouvements était elle aussi différente : dans de nombreux pays, les erganisations dirigées par les réformistes comprenaient la majeure partie des ouvriers et des travailleurs ; et la violence fasciste s'attaquait à ces organisations qu'elle cherchait à détruire.

Mais l'essentiel était de comprendre à temps perspective" qu'ouvrait l'avance du fascisme : celle de la destruction de toutes les institutions et de toutes les libertés démocratiques.

Parler de social-fascisme, c'était en somme admettre que tel était aussi l'objectif des chefs réformistes et de social-démocratie comme telle, ce qui constituait une contre-vérité, car il devait arriver, et il arriva en effet, qu'une partie (nullement négligeable)

de la social-démocratie se dressa pour défendre les institutions démocratiques....

•L'unité d'action avec les masses social-démocrates et leurs organisations devenait, sur cette base, naturellement beaucoup plus difficile ; elle n'avait qu'un caractère sporadique et n'influait pas sur la situation. »

(pp. 157-158). Un peu plus loin, à la page 159. To gliatti admet même que « la profonde scission du mouvement ouvrier » avait contribué de manière décisive à l'arrivée au pouvoir du fascisme hitlérien. déviats ne voulonnistes analyser ici le- Nous ne voulons ici les critique. Au lieu de concevoir l'unité d'ac tion ouvrière anti-fasciste comme une forme de lutte de classe prolétarienne qui aurait permis (ainsi que l'ont démontré les exemples français et espagnol de 1934 1936) de passer de la defensive contre le Tascisme à l'offensive générale contre l'économie capitaliste et l'Etat bourgeois jusqu'au seuil d'une situation révolutionnaire,. qui rendait possible la prise du pouvoir, Togliatti se limite à la défense de la démocratie bourgeoisie en alliance avec des couches de la « bourgeoisie libérale », et ne comprend pas que c'est justement la crise de la , democratie bourgeoise et de l'économie capitaliste qui poussait des centaines de milliers de petits bourgeois désespérés et de chômeurs sans issue dans les bras du fascisme. Un front unique antifasciste qui se limite à la défensive et qui n'ouvre pas devant les travailleurs une perspective socialiste, conduit par un détour au même triomphe du fascisme, ainsi que l'ont démontré les exemples tragiques de la France 1937-40 et de l'Espagne 1937-39.

Mais nous voulons mettre l'accent de notre analyse non sur les erreurs présentes de Togliatti mais sur son auto-critique, c'est-à-dire sur ses erreurs des années 1930-33, pour lesquelles il porte une grave responsabilité en tant que membre du Co mite Exécutif de 11.C. A ce propos, il faut tout d'abord éliminer un malentendu possible. On pourrait supposer que Togliatti s'est trompé de bonne foi, lorsqu'il a approuve la politique du « social-fascisme » au cours des années : 1930.33. Peutêtre n'est-ce qu'au lendemain de la vietoire nazie que la lumière lui est apparue et qu'il se frappe maintenant la poitrine en signe de pénitence ?

Pareille hypothèse ne tient cependant pas debout, et ce . DOUT deux raisons. D'abord, parce que Togliatti avait déjà publié une analyse en ligne générale correcte du phénomene fasciste avant 1930, dans la revue « L'Internationale Communiste ». Cette analyse disait en gros la même chose que ce qu'il écrit aujourd'hui, Mais il s'était tu, entre 1930 et 1933, quand ces questions étaient d'une actualité brûlante et qu'une réponse bonne ou mauvaise de la part du mouvement communiste pouvait déterminer le destin de tout le prolétarat européen, dans un sens ou dans l'autre.

En deuxième lieu, au cours de ces années fatales, Léon Trotsky et l'Opposition Internationale de Gauche (précurseur de la IV* Internationale) avaient souligné dans des dizaines d'articles, de brochures, de discours, la nature exacte du fascisme, la felie de la théorie et de la pratique du * social-tascisme », et la nécessité d'une reorientation immédiate de la politique communiste en faveur du front unique ouvrier. Or, Togliatti n'avait jamais pris la peine de répondre à ce grand effort po-

NALE 61 litique, Il s'était tu dédaigneusement. N'en comprenait-il pas toute l'importance, à l'époque ? Aujourd'hui, il admet que la théorie et la pratique du • social-lascisme », combattues par les trotskystes, ont frayé la voie d'Hitler vers le pouvoir.

Faudrait-il donc interpréter la version togliattienne du marxisme-léninisme de la manière suivante ? Il est d'importance vitale de définir correctement la nature de la menace fasciste, avant que celle-ci ne devienne d'actualité. Il est encore d'importance vitale de la définir correctement, après que les fascistes aient malheureusement pris le pouvoir. Mais pendant que cette menace monte et peut encore être refoulée, il faut avoir le courage de se taire « afin de ne pas menacer l'unité du mouvement communiste mondial » et de ne pas troubler la « solidarite pleine et entière avec l'Union soviétique » (lisez : avec bureaucratie au pouvoir en U.R.S.S.).

A la lumière de cette auto-critique de Togliatti, qui vient avec quelque trente annees de retard, il faut poser trois questions à Palmiro Togliatti et à tout militant communiste qui prend au sérieux les problèmes de la politique communiste.

La première concerne le culte de Thælmann qui est actuellement en pleine vogue en Allemagne de lEst, dans la plupart des Etats ouvriers et dans presque tous les partis communistes. Nous respectons Thaelmann en tant que victime de la terreur fasciste, victime tombée ensemble avec des milliers de communistes, de socialistes et d'anti-fascistes de diverses opinions. N'empêche que c'est une contrevérité flagrante . que de présenter Thaeimann, le principal dirigeant du K.P.D. entre 1930-1933, comme un « disciple de Lénine » qui a en général suivi une politique correcte. C'est lui qui a pris la responsabilité principale de la politique du « social-fascisme » dans le P.C. allemand C'est lui qui a combattu avec une brutalité bureaucratique typique les multiples voix critiques qui se sont élevées dans l'avant-garde ouvrière allemande contre la folie de cette politique criminelle.

C'est Thaelmann qui a écrit, aussi tard qu'en juillet 1932 — six mois avant l'arrivée au pouvoir d'Hitler ! :

* Nous devons... plus que jamais appliquer la stratégie des coups principaux (!) à porter contre la social-démocratie dans la classe ouvrière...

Aussi longtemps qu'ils n'ont pas été libérés de linfluence des dirigeants sociaux-fascistes, les millions d'ouvriers

(du S.P.D. et de l'A.D.G.B.) sont perdus (!) pour la lutte antifasciste. »

(Thaelmann, « Die Internationale », juillet 1932, p. 281).

C'est Thaelmann qui a attaqué de manière hystérique les critiques trotskystes à l'égard de sa politique fausse :

« M. Trotsky et autres « conseillers » du prolétariat de ce genre, veulent pro-

Loser à la classe ouvriere une politique qui sépare et oppose l'une à l'autre la lutte du parti révolutionnaire contre le fascisme et sa lutte contre le socialfascisme, sa lutte contre le parti nazi

QUAT et contre la social-démocratie. Le

K.P.D. devrait, d'apres leur recette, abandonner aujourd hui la lutte contre la social-démocratie, constituer un bloc avec le parti du socialisme à la Hindenbourg, avec les Noske et Grzesinski, afin de « combattre » Hitler de cette manière ».

(Thaelmann, « Die Internationale », juillet 1932, p. 283).

Inutile de rappeler que Trotsky n'avait jamais proposé d' « abandonner » la lutte contre la social-démocratie ; il avait simplement proposé de la subordonner temPe nazisme: Cela vait comr, soit dit tre porairement passant, les conditions nécessaires pour que les ouvriers sociaux-démocrates ecoutent avec attention les critiques communistes à l'égard de leurs dirigeants. Thaelmann n'avant pas compris vérités premières, a été obligé de poursuivre sa « lutte contre le social-fascisme » dans un camp de concentration (1).

Mais si Thaelmann porte la responsabilité principale de la théorie et de la pratique du social-fascisme en Allemagne même, la responsabilité principale en incombe SUr le plan du communisme international à Staline. C'est Staline qui a en quelque sorte « légitimé » la notion du « socialfascisme ». Nous i n'en citerons qu'une preuve, extraite de la revue théorique officielle du K.P.D., « Die Internationale », N° de février 1932, p. 68 (citation de Staline) :

• Le fascisme est l'organisation de combat de la bourgeoisie, qui se fonde sur l'appui actif de la social-démocratie. La social-démocratie est objectivement l'aile modérée (!) du fascisme.

Il n'y a pas de raisons de supposer que, sans l'appui actif de la socialdémocratie, l'organisation de combat de la bourgeoisie puisse obtenir des succès décisifs dans les luttes ou dans le gouvernement (!) du pays... Il y a tout aussi peu de raisons de supposer que la social-démocratie puisse obtenir des succès décisifs dans les luttes ou dans le gouvernement du pays, sans l'appui actif de l'organisation de combat de la bourgeoisie. Ces organisations ne s'excluent pas l'une l'autre mais se complètent mutuellement. Elles ne sont pas des antipodes mais des jumeaux.

Le fascisme est un bloc informe (!

formloser Block...) de ces deux organisations ».

Pour poursuivre dans le style de Staline : Il n'y a pas de raison de supposer que, sans la pression de l'appareil de TI.C., le P.C. allemand se serait accroché pendant trois ans de manière obstinée à cette folle politique du social-fascisme. Il y a tout aussi peu de raisons de supposer, que sans cette pression le front unique socialiste-communiste aurait pu être empêché (il ne la en tout cas pas été en France, dès 1934 1). Voilà pouranoi 1 n'v a pas de raisons de supposer qu'Hitler (1) Voir L. Trotsky, Ecrits (Tome III).

aurait pu prendre le pouvoir sans « l'activité idéologique » de Staline.

Et nous posons maintenant notre deuxième question. Dans la version courante de l'histoire du P.C. de I'U.R.S.S., Staline avait « fondamentalement raison » dans sa lutte contre les « trotskystes et déviationnistes de droite ». Ses « erreurs » n'apparaissent qu'au cours des années 1930, plus exactement à partir des purges de 1934-37, lorsque le « culte de la personnalité » commence à se manifester. Mais Palmiro Togliatti, peut-il maintenir point de vue aujourd'hui 2 Qu'en pensent les communistes qui sont convaincus que la critique de Togliatti à l'égard du « social-fascisme » est correcte ? Staline a-t-il eu raison envers Trotsky dans la question allemande, lorsqu'il défendit la théorie et la pratique du « social-fascisme » et qualifia de « contre-révolutionnaire » les appels de Trotsky en faveur du front unique ?

Troisième question : la conquête du pouvoir par Hitler a fait reculer en Europe centrale et orientale la cause du SOcialisme de 10 à 15 ans au moins, sinon d'une période plus longue encore, par ses conséquences indirectes. Elle a coûté à la classe ouvrière allemande et internationale des milliers parmi ses meilleurs fils. Elle a causé d'immenses destructions dans les régions occidentales de l'Union sovié tique, causé la mort de 20 millions :de citoyens soviétiques et retardé d'au moins dix ans la construction économique en U.R.S.S. Aucun homme en possession de ses moyens ne pourrait argumenter aujourd'hui que l'arrivée au pouvoir d'Hitler était « nécessaire » du point de vue de la défense de I'U.R.S.S.

Il faut donc poser la question : Togliatti et tous les autres communistes qui pensaient comme lui avaient-ils raison de se taire contrairement à leur conviction, lorsque les « trotskystes et déviationnistes de droite » ont attaqué la politique du socialfascisme 2 Etait-ce dans l'intérêt de I'U.R.S.S., du mouvement communiste mondial, de se taire pour des raisons de discipline bureaucratique — car la discipline léniniste est toujours basée sur une lutte pour les positions politiques correc tes — lorsqu'une question vitale pour le prolétariat européen était en cause

Togliatti pourra-t-il pousser un peu plus loin son auto-critique, au moins à ce propos ? Togliatti aura-t-il le courage de critiquer, ne füt-ce que sur ce point, la dernière version de « L'Histoire du P.C. de TU.R.S.S. » lorsqu'elle passe sous silence la responsabilité de Staline pour la politique du social-fascisme et les mérites de Trotsky d'avoir dénoncé à temps cette politique tout en proposant une solution de rechange ?

Togliatti répondra-t-il à ces trois questions ? S'il ne le fait pas, il faudrait conclure que la force de caractère et la fidélité aux principes lui font aujourd'hui tout autant défaut qu'en 1930-33. Et sans force de caractère ni fidélité aux principes, il n'y a nas de politique communiste efficace possible - aujourd'hui comme à ce moment-là...

Les uns « brûlent »

Un certain nombre de Partis communistes assurent la parution de « la Nouvelle Revue Internationale ». Tout en étant tous de formation stalinienne, ils se trouvent à présent de temps a autre en dissonance idéologique, pour des raisons indépendances de leur volonté. Ainsi dans le numéro 15 (novembre 1959) de cette revue s'expriment les secretaires de deux partis de pays qui étaient tous deux arriérés. Mais l'un de ces pays appartient à l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques, tandis que l'autre est la Syrie, qui se trouve à présent englobée dans la R.A.U.

T. Ouldjabaiev, secrécaire du P.C. du Tadjikistan, constate fort justement que son pays « brûla l'étape du capitalisme et entreprit directement édification d'une société socialiste ». L'auteur de l'arcicle, en s'exprimant ainsi, craignaitil de sentir le fagot, c'est-à-dire d'avoir mis le cap sur la théorie de la révolution permanente ? En tout cas, il se réfère aussitôt à Marx, Engels et Lénine :

* Marx et Engels avaient deja prévu la possibilité, et même la nécessité d'un développement de ce genre pour les pays arriérés dans certaines conditions historiques. Lénine tira ces idées de Toubli où les avaient laissées les opportunistes de la Il° Internationale ; mieux : il les développa et les enrichit de toute l'expérience de lépoque nouvelle, celle de l'impérialisme et des révolutions prolétariennes. . Pouvons-nous, disait Lénine, reconnaître comme juste cette affirmation que le stade capitaliste de développement économique est inévitable pour les peuples arriérés qui sont en train de se libérer et que l'on voit aujourd'hui, après la guerre, s'avancer dans la voie du progrès ? A cette question, nous avons répondu par la négative. Si le prolétariat révolutionnaire victorieux se livre parmi eux à une propagande méthodique, et si les gouvernements soviétiques leur viennent en aide avec tous les moyens dont ils disposent, il serait faux de penser que le stade capitaliste de développement est inévitable pour les pays retardataires; .. aves Paide du prolétariat des pays plus avancés, les pays retardataires peuvent passer au stade soviétique, puis, après un certain degré de développement, au communisme sans avoir connu le stade du développement capitaliste. » L'exemple du Tadjikistan confirme de point en point cette thèse de Lénine. » les autres adorent

Nous avons vu aussi la Chine, autre pays retardataire, brûler le stade d'un épanouissement du capitalisme. En fait, lhistoire confirme la théorie de la révolution permanente de Troisky selon laquelle les bourgeoisies des pays retardataires sous limpérialisme ne peuvent, pour des raisons déterminées, arracher leurs pays au retard; dans la décade 1950-1960, le retard s'est accru entre pays avancés et pays arriérés... sauf là où le prolétariat a pris le pouvoir. C'est seulement sous la direction du prolétariat que la révolution dans les pays coloniaux et semi-coloniaux peut triompher, c'est-à-dire libérer les forces productives, et en premier lieu parmi celles-ci les grandes masses de ces pays.

Mais ce qui est vrai de la page 46 à la page 59 de cette revue ne l'est plus à partir de la page 60. Sous la plume de K. Bagdache, le plus important leader des Partis communistes du MoyenOrient, on ne se trouve plus dans l'époque des révolutions prolétariennes. L'aide et la propagande — tous les moyens dont disposent les gouvernements soviétiques, pour reprendre l'expression de Lénine - sont aujourd'hui employés non pour aider les masses de ces pays du Moyen-Orient à prendre le pouvoir et à brüler le stade capitaliste, mais, au contraire, à préconiser le maintien de celui-ci:

« La réalisation de ces tâches... ne déborde pas, bien entendu, le cadre des rapports capitalistes, qu'il s'agisse de la production ou du régime social, ni celui d'une révolution bourgeoise démocratique ; elle ne signifie donc pas le passage au socialisme. »

Il est peut-être vrai que Bagdache signerait ce qu'à écrit Ouldjabaiev s'il se trouvait à sa place et vice-versa, l'un et l'autre étant inféodés à la bureaucratie moscovite, et celle-ci étant à la fois prête à justifier les résultats de la Révolution d'Octobre et à enrayer la marche de la révolution dans le monde pour parvenir à un statu quo avee le capitalisme international. Mais les masses laborieuses des pays sous-développés commencent à comprendre que le gouvernement soviétique d'aujourd'hui jure par Lénine tout en reniant les enseignements de celui-ci, et c'est dans ces enseignements qu'ils chercheront le moyen de se libérer nationalement et socialement.

« Trotsky vivant »

Dans tout bon portrait on discerne les traits les plus caractéristiques de la personne peinte, et aussi quelques-uns des traits du peintre lui-même. En ce sens, les pages que P. Naville vient de consacrer à « Trotsky vivant » (1) à propos du Journal de celui-ci pour l'année 1935, est, compte tenu des dimensions de cet écrit, un des meilleurs portraits de Trotsky que nous connaissons.

Il met particulièrement en lumière le trait essentiel de Trotsky, son sens de l'histoire, dans laquelle Trotsky a effectivement placé et aussi mesuré très objectivement toute l'œuvre de sa vie. Naville dit son fait aux « historiens, fascinés par le fait accompli », aux realpolitiker, à tous ceux qui ont trouvé les qualités de Trotsky dans son activité de la période ascendante de la Révolution, et ses « défauts » dans l'œuvre des années 1923-1940. Et Naville écrit fort justement à propos de ces pages du Journal que nous avons reproduit dans un numéro précédent de notre revue (2) :

« Le révolutionnaire pourra reconnaitre alors, comme Trotsky lécrit ici, qu Octobre - sommet victorieux — pouvait à la rigueur se passer de lui, mais que Thermidor, période de réaction, rend son action d'autant plus indispensable qu'elle ne promet aucune victoire prochaine. Cette mécanique de la relation entre les hommes et le milieu, seul un marxiste authentique comme l'était Trotsky, c'est-à-dire un communiste absolument libre à l'égard de tout dogme, pouvait T'exposer avec lautorité qui s'attachait à sa vie passée. »

Ce trait, probablement le plus marquant de Trotsky, ayant au plus haut degré le sens de l'histoire, sachant mettre son génie à son service, loin de tout pseudo objectif secondaire faussant la vision dans l'immédiat, Naville a eu parfaitement raison d'y consacrer la partie la plus importante de ses notes sur « Trotsky vivant ». Toute la grandeur de Trotsky apparait précisément dans la dernière partie de sa vie, qu'il a vécue dans des conditions absolument inattendues, prodigieusement dramatianes.

Dans le tableau peint par Naville, il y a aussi toute une série de détails qui servent à caractériser d'autres aspeets de Trotsky, les aspects plus proprement personnels qu'ont connus ceux qui ont été proches de lui : ses sentiments envers les siens, ses rapports simples et cordiaux avec les camarades, sa haute estime pour Lénine, etc. A travers ce qu'il écrit, Naville montre ce que luimême éprouve envers Trotsky, l'admiration pour son intelligence, sa valeur morale, et son affection pour l'homme qui a profondément marqué sa vie.

Mais il , y a une question — et quelle question ! — sur laquelle Naville révèle beaucoup plus de lui-même: la Quatrieme Internationale. Ayant souligne le sens, la place, la portée historique de l'œuvre de Trotsky, en termes excellents, Naville se garde bien de rejeter non seulement l'idée, mais l'action de Trotsky pour la IV• Internationale. Il ne peut pas ne pas comprendre, et pas de manière superficielle, que Sult ce point-là. aussi Trotsky avait raison. Mais, d'autre part — et pour des raisons qui n'ont rien à voir avec celles qu'exprime par exemple Deutscher qui, sur ce point, se prononce sur la base du « fait accompli » →, Naville montre son absence de certitude interne ; il hésite et, par un singulier coup de plume, transpose sur Trotsky ses propres sentiments quant à l'avenir en dépit de ce qu'il appelle « la diaspora particulière » des défenseurs du marxisme. Ce n'est pas le lieu, dans ce bref commentaire, de discuter la question de la IV• Internationale; notre revue a plusieurs fois déjà souligné que le marxisme révolutionnaire ne pouvait consister en livres et documents passés: on ne peut, comme les vieux fidèles, se répéter à chaque Pâque & l'an prochain à Jérusalem »; le marxisme est prise de positions et action sur les événements et les luttes qui se poursuivent quotidiennement. La situation actuelle avec la domination grossière des deux bureaucraties sur le mouvement ouvrier fera piace à une remontée du marxisme révolutionnaire ; et sans que nous préjugions en quoi que ce soit les futures formes d'organisation, on peut souhaiter et espérer que ce que Naville appelle la « diaspora » cessera. Mais, pour le moment, il faut faire vivre le marxisme en tant que politique révolutionnaire internationale ; c'est la IV• Internationale qui assure cette continuité, cette existence. En cela, elle est vraiment fidèle à Trotsky, elle est — bien que son génie nous manque tant — « Trotsky vivant ». - P. F.

(1) Les Lettres Nouvelles, Nos 29 et 30.

(2) Quatrième Internationale, février 1959.

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