Nous publions ci-dessous les thèses écrites par Rosa Luxemburg, adoptées par le groupe de l'Internationale (le futur Spartakusbund) le ler janvier 1916, en vue de la Conférence de Kienthal. On y remarquera que Rosa y reprend sa position, opposée à celle de Lénine, et niant la possibilité de guerres nationales dans l'ère impé rialiste. Mais on remarquera surtout, en contraste avec la position que l'on a souvent attribuée à Rosa pour combattre le léninisme, qu'elle s'y prononce pour une Internationale dont la discipline passe avant celle des sections nationales, celles « qui ne s'y conforment guère se placent hors de l'Internationale ».
Un grand nombre de camarades, des différentes régions de l'Allemagne, ont adopté les thèses suivantes, qui constituent une application du programme d'Erfurt aux problèmes actuels du socialisme international.
1. La guerre mondiale a anéanti l'cuvre de quarante années de socialisme européen. En détruisant le prolétariat révolutionnaire comme force politique. En détruisant le prestige moral du socialisme. En dispersant l'Internationale ouvrière. En conduisant ses sections les unes contre les autres à un massacre fratricide. Et en liant les aspirations et les espérances des masses du peuple des principaux pays où s'est développé le capitalisme aux destinées de l'impérialisme.
2. Par le vote des crédits de guerre et par la proclamation de l'union sacrée, les dirigeants officiels des partis socialistes, en Allemagne, en France, en Angleterre (à l'exception de l'Independent Labour Party) ont renforcé l'impérialisme, induit les masses du peuple à supporter patiemment la misère et les horreurs de la guerre, contribué au déchaînement sans frein de la rage impérialiste, à la prolongation du massacre et à l'accroissement du nombre de ses victimes, et endossé leur part de responsabilité pour la guerre même et pour ses suites.
Cette tactique des instances officielles des partis dans les pays belligérants, en tout premier lieu en Allemagne, qui fut jusqu'à présent en tête de l'internafionale, signifie une trahison des principes élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière, de tous les intérêts démocratiques des peuples. Par cela seul la politique socialiste est condamnée à l'impuissance, même dans les pays où les dirigeants sont demeurés fidèles à leurs principes : en Russie, en Serbie, en Italie et — à une exception près — en Bulgarie.
Par cela même que la démocratie socialiste officielle des principaux pays a répudié la lutte des classes en temps de guerre et qu'elle l'a ajournée pour l'après-guerre, elle a garanti aux classes dirigeantes de tous pays un délai pour renforcer, aux dépens du prolétariat, de monstrueuse façon, ses positions dans le domaine économique, politique et moral.
5. La guerre mondiale ne sert ni la défense nationale, ni les intérêts économiques ou politiques des masses du peuple, quelles qu'elles puissent être : elle n'est que le produit de rivalités impérialistes entre les classes capitalistes de différents pays pour l'hégémonie mondiale et pour le monopole dans l'exploitation et l'oppression des contrées non encore soumises au capital. Dans l'ère de déchaínement de cet impérialisme, il ne peut plus y avoir de guerres nationales. Les intérêts nationaux ne servent que de prétexte pour mettre les masses laborieuses du peuple au service de leur ennemi mortel, l'impérialisme.
6. La politique des Etats impérialistes et la guerre impérialiste ne peut donner à aucune nation opprimée la liberté et l'indépendance. Les petites nations dont les classes dirigeantes sont les complices de leurs partenaires des grands Etats, ne constituent que des pions sur l'échiquier du jeu impérialiste des grandes puissances, et sont utilisées, tout comme les masses ouvrières de celles-ci en temps de guerre, comme instruments, pour être sacrifiées après la guerre aux intérêts capitalistes.
7. La guerre mondiale actuelle signifie, dans ces conditions, en cas de défaite comme de victoire, une défaite du socialisme et de la démocratie. Elle pousse, quelle qu'en soit l'issue - sauf l'intervention révolutionnaire du prolétariat international — au renforcement du militarisme, des antagonismes nationaux, des rivalités économiques sur le marché mondial. Elle accentue l'exploitation capitaliste et la réaction dans le domaine de la politique intérieure, rend le contrôle de l'opinion publique précaire et dérisoire, et réduit les Parlements à n'être plus que les instruments de plus en plus obéissants à l'impérialisme. La guerre mondiale actuelle porte ainsi les causes de nouvelles guerres en elle.
8. La paix du monde ne peut pas être assurée par des projets utopiques, ou, dans le fond, réactionnaires, comme des tribunaux d'arbitrage de diplomates capitalistes, des conventions diplomatiques sur le « désarmement », la « liberté des mers ». l'abolition du droit de prise maritime, « des fédérations d'Etats d'Europe », des « unions douanières pour l'Europe centrale », des Etats-tampons, et d'autres semblables. L'impérialisme, le militarisme et la guerre ne peuvent être abolis, ni atténués, tant que les classes capitalistes exercent sans contestation leur hégémonie de classe. Le seul moyen de leur opposer une résistance pleine de succès, et la seule garantie de la paix du monde, c'est la capacité d'action et la volonté révolutionnaire du prolétariat international de se jeter de tout son poids dans la balance.
9. L'impérialisme, comme dernière phase de vie et comme le plus haut point d'épanouissement de l'hégémonie politique mondiale du capital, est l'ennemi mortel du prolétariat de tous pays. Mais sous son règne, de même que lors des prucédentes étapes du capitalisme, les forces de son ennemi mortel s'accroissent à mesure même qu'il se développe. Il accélère la concentration du capital. la paupérisation des classes moyennes, le renforcement numérique du prolétariat, suscite de plus en plus la résistance des masses, et mène ainsi à l'acuité intense des antagonismes des classes. En temps de paix comme en temps de guerre, la lutte du prolétariat comme classe doit être concentrée en premier lieu contre l'impérialisme. La lutte contre celui-ci est en même temps pour le prolétariat international la lutte pour le pouvoir, le règlement de comptes décisif entre le socialisme et le capitalisme. _e but tinal du socialisme ne sera réalisé par le prolétariat international que s'il fait front sur toute la ligne contre l'impérialisme et s'il fait de la solution : « guerre à la guerre », à condition qu'il y déploie toutes ses forces et qu'il s'y montre prêt, par son courage, aux sacrifices extrêmes, la ligne de conduite de sa politique pratique.
10. Dans ce dessein, la principale mission du socialisme est aujourd'hui de rassembler le prolétariat de tous les pays en une puissance révolutionnaire vivante, d'en faire, par une puissante organisation internationale, qui n'a qu'une conception de ses intérêts et de ses tâches, et qui n'a qu'une tactique d'ensemble, qui soit apte à l'action politique en temps de paix comme en temps de Gustrire facteur décisif de la vie politique - comme il y est appelé par
I. La 2º Internationale est brisée par la guerre. Son insuffisance s'est démontrée par son incapacité à dresser une digue efficace contre l'éparpille- ment des forces dans les limites de chaque nation en temps de guerre et à exécuter une tactique et une action communes du prolétariat de tous pays.
12. Considérant la trahison, par les représentations officielles des partis socialistes dans les principaux pays, des fins et des intérêts de la classe ouvrière, considérant leur passage du terrain de l'Internationale ouvrière sur le terrain de la politique bourgeoise impérialiste, il est une nécessité vitale pour le socialisme de créer une nouvelle Internationale ouvrière qui reprenne à son compte la direc tion et la coordination de la lutte de classes révolutionnaire contre l'impérialisme de tous pays.
Elle doit, pour accomplir sa mission historique, s'inspirer des principes suivants:
I. La lutte, en tant que classe, dans les limites des Etats bourgeois, contre les classes dirigeantes, et la solidarité internationale des prolétaires de tous pays, sont les deux règles de vie inséparables de la classe ouvrière dans le combat, d'une importance historique mondiale, qu'elle mène pour son émancipation. Il n'y a pas de socialisme en dehors de la solidarité internationale du proletariat, et il n'y a pas de socialisme en dehors de la lutte de classes. La renonciation, par le prolétariat socialiste, en temps de paix comme en temps de guerre, à la lutte de classes et à la solidarité internationale, équivaudrait à son suicide.
2. L'action du prolétariat de tous pays, en tant que classe. en temps de paix comme en temps de guerre, doit se fixer sur le combat contre l'impérialisme et contre la guerre, comme sur sa fin suprême. L'action parlementaire, l'action syndicale comme toute l'activité du mouvement ouvrier doivent être subordonnées à une telle fin, de sorte que le prolétariat, dans chaque pays, soit opposé de la façon la plus aiguë à sa bourgeoisie nationale, que l'antagonisme politique et spirituel soit mis à l'avant-plan à chaque moment, tout comme soit en même temps mise en relief et pratiquée la solidarité internationale des prolétaires de tous pays.
3. Le centre de gravité de l'organisation de classe du prolétariat est dans l'Internationale. L'Internationale décide en temps de paix de la tactique à adopter par les sections nationales dans les questions du militarisme, de la politique coloniale, de la politique commerciale, de la célébration du Premier Mai, ensuite de la tactique d'ensemble à suivre en cas de guerre.
4. L'obligation d'exécuter les décisions de l'Internationale passe avant tout. Des sections nationales, qui ne s'y conforment guère, se placent hors de l'Inter nationale.
5. La mise en branle des masses compactes du prolétariat de tous pays est seule décisive au cours des luttes contre l'impérialisme et contre la guerre.
Le principal de la tactique des sections nationales vise de la sorte à rendre les masses capables d'action politique et d'une initiative résolue, à assurer la cohésion internationale de l'action des masses, à édifier les organisations politiques et syndicales de telle façon que, par leur intermédaire, la collaboration prompte et efficace de toutes les sections puisse en tout temps être garantie et que la volonté de l'Internationale devienne ainsi l'action des plus larges masses ouvrières de tous pays.
6. La mission immédiate du socialisme est la libération spirituelle du prolétariat de la tutelle de la bourgeoisie, qui s'extériorise par l'influence de l'idéologie nationaliste. Les sections nationales ont à mener leur agitation dans les Parlements comme dans la presse, en dénonçant la phraséologie transmise par le nationalisme comme un instrument de la domination bourgeoise. La seule défense de toute liberté nationale réelle est à présent la lutte de classe révolutionnaire contre l'impérialisme. La patrie des prolétaires, à la défense de laquelle toute autre chose doit être subordonnée, est l'Internationale socialiste.