Depuis quelques années, la théorie marxiste - et avant tout la théorie économique marxiste - jouit d'un regain d'intérêt dans les milieux académiques (1). Ce n'est pas que cette théorie soit aujourd'hui enseignée (ou défendue) de manière objective dans les Universités d'Occident. Il s'agit plutôt d'un sous-produit curieux des succès économiques réalisés par les Ecats ouvriers, et plus particulièrement des exploits techniques spectaculaires de I'U.R.S.S. Les esprits les plus ouverts du monde bourgeois se demandent chaque fois à nouveau si ces résultats ne sont pas dus, en définitive, à la supériorité de la théorie marxiste. Pour reprendre une boutade de Marx, ils seraient prêts à reconnaître l'exactitude de 38 thèses marxistes sur 39, plutôt que d'admettre la supériorité d'une entreprise nationalisée et planifiée sur une entreprise capitaliste...
Pourtant, chaque fois à nouveau, les économistes bourgeois retournent, déçus, de leurs brèves escapades dans la terre inconnue du marxisme. Cette déception a deux origines : les modèles (pratiques et théoriques !) staliniens auxquels ils s'adressent pour la plupart, sinon exclusivement ; leurs propres préjugés idéologiques (qui sont, bien entendu, en dernière analyse des préjugés de classe), qui les empêchent de saisir à la fois les particulariés, les complexités et la souplesse remarquable de la méthode d'interprétation et d'analyse des phénomènes économiques, développée par Marx et mise au point par ses disciples.
Jean Marchal et Jacques Lecaillon, deux professeurs français d'économie politique, viennent de consacrer un long ouvrage à l'économie marxiste (2). Ils ont fait un incontestable effort d'analyse, de clarté, de synthèse. Néanmoins, le résultat est en grande partie décevant, pour les lecteurs avertis autant que pour les auteurs, qui ne l'étaient pourtant pas moins. Les sources de cette déception sont précisément celles que nous venons d'indiquer. Dlle affirme que la valeur (valeur d'échange) d'une marchandise est déterminée par le travail humain nécessaire pour la produire. Marx y ajoute : le travail humain socialement nécessaire; nous aurons l'occasion de revenir sur cette précision.
Malgré toute leur bonne volonté, ces deux professeurs ne réussissent pas à saisir certaines nuances, certaines notions, pourtant des plus simples. Leur véritable obsession à présenter la doctrine marxiste comme un système logique, abstrait et fermé, y est pour beaucoup. Les catégories du « système » marxiste ne peuvent, en effet, pas être comprises comme de simples abstractions. Il s'agit toujours d'abstractions qui résultent d'une analyse historique REELLE que la pensée a, par après, « reconstruite » de manière plus ou moins simplifiée.
Prenons l'exemple de la notion fondamentale de la théorie économique marxiste : celle de la valeur (ou de la valeur d'échange). On sait que cette théorie poursuit et complète la conception de la valeur originellement développée par l'école classique d'économie politique (Petty, Adam Smith, Ricardo).
Selon nos deux professeurs français, cette théorie ne serait correcte que si on se place sur une très longue période. Effectivement, même si l'on décompose le « prix de revient » d'une marchandise en « apport du travail » et & apport du capital », les machines qui re-
(1) Des conomistes célèbres, comme Joan Robinson, Samuelson et Fr. Perroux se sont récemment occupés du marxisme.
(2) * La Répartition du Revenu National », tome 3 : Modèles Classiques et Marxistes » - Editions Génin, Paris 1958, pP. 393. Sur ces 393 pages, seules une cinquan aine sont consacrées aux e modèles classiques » ; le reste concerne le marxisme.
DES OBJECTIONS A LA THEORIE DE LA VALEUR-TRAVAIL
DES OBJECTIONS A LA THEORIE DE LA VALEUR-TRAVAIL
UATRIEM E présentent ce capital ont été à leur tour fabriquées par d'autres machines et du travail. En remontant à la source, on aboutit à des matières premières, pour lesquelles le travail entre déjà pour 60 ou 70 % dans le prix de revient. Le reste représente divers matériaux et instruments du travail, qui résultent à leur tour du travail humain. Au bout d'une longue addition, toute valeur se réduit effectivement purement et simplement en travail.
Mais nos auteurs poursuivent: cette analyse cesse d'être juste si l'on passe d'une très longue période à une période intermédiaire (un an par exemple) ou même très brève (quelques mois, quelques semaines). Car, disent-ils :
« la confection des outillages a exigé également que le constructeur (?) ne reçoive pas immédiatement (?) rémunération de son effort, qu'il consente, outre du travail, un report de consommation, qu'il accorde du temps.
Marx pose implicitement que ce temps ne vaut rien. » (p. 88)
Nous avouons ne pas saisir du tout la distinction que MM. Marchal et Lecaillon introduisent entre la production normale, cupitaliste, d'outillage, et la production de n'importe quelle autre marchandise capitaliste, des autos jusqu'aux boites de conserves, en passant par les meubles et les textiles. Entre le début de la production et le moment de la réalisation des marchandises, s'écoule toujours une certaine période. Contrairement à ce qu'on suppose souvent, celle-ci est parfois même moins longue pour l'outillage que pour les biens de consommation.
L'outillage est souvent produit sur commande ; les biens de consommation le sont beaucoup plus rarement. n faut naturellement plus de temps pour construire une machine-transfert que pour fabriquer une table et deux chaises. Mais pour que le capitaliste soit
‹ rémunéré », il doit tenir compte de la période de fabrication plus celle de la vente. Rien ne dit que cette période dite de « rotation du capital » soit nécessairement plus longue dans la fabrication des moyens de production que dans celle des moyens de consommation, surtout des moyens de consommation mi-durables et durables.
Ce que nos auteurs semblent en fait suggérer (p. 90), c'est le cas d'un producteur d'outillage qui n'est pas un fabricant capitaliste travaillant avec des ouvriers salariés (qui, eux aussi, sont payés à la semaine, à la quinzaine ou au mois, et ne reçoivent done pas immédiatement leur rémunération), mais un petit artisan qui construit lui-même la machine. Il est vrai que cet artisan consent un véritable c report consommation » pendant la période qu'il construit sa machine - contrairement au capitaliste (3). Mais, encore une fois, cela n'est pas caractéristique du seul artisan constructeur d'outillage, mais de tout artisan (de tout petit producteur marchand) qui ne travaille pas sur commande. Il n'y a, à ce sujet, aucune différence entre le constructeur artisanal d'une machine, le tailleur, la modiste, ou le chimiste qui — sans posséder un réel capital — lance un nouveau produit de beauté.
Chacun de ces petits producteurs court, en effet, un risque terrible : c'est que son produit ne trouve pas d'acheteur, que son sacrifice ait été — commercialement — en vain. C'est le risque implicite dans toute économie fondée sur la production de marchandises pour un marché anonyme. Mais, loin constituer un argument contre la loi de la valeur-travail, ce risque en est une confirmation éclatante.
Pour Marx, en effet, la loi de la valeur n'est pas simplement une explication « logique » des ‹ mystères de la jungle capitaliste ». Elle est aussi la force qui coordonne et « rationalise » des activités économiques apparemment purement désordonnées et individualistes. Ce n'est pas la chimère, la malice ou l'adresse relative de milliers d'individus qui déterminent la valeur de ‹ leur » marchandise; c'est le fait de savoir s'ils satisfont un besoin social solvable.
Ce n'est pas le temps de travail individuellement dépensé par chaque producteur (indépendant ou salarié) qui détermine la valeur de la marchandise, mais seulement le temps de travail socialement nécessaire. Et c'est en définitive l'acte de vente — ou plus exactement : l'acte de paiement, car gare aux acheteurs à crédit qui s'avèrent insolvables ! — qui, seul, décide de la portion de travail socialement nécessaire contenue dans chaque marchandise.
Pour revenir à notre artisan-constructeur de machines, ou tailleur, ou « inventeur » d'une nouvelle lotion capillaire miraculeuse, dans la mesure où il ne travaille pas sur commande, plus il doit
« attendre » pour vendre sa marchandise, moins il est certain qu'il ait effestué du travail socialement nécessaire.
Et si, en définitive, il reste avec son son
(3) Peut-on, en effet, supposer que M.
Boussac, qui ne vit pas précisément de manière modeste, • reporte de la consommation » lorsqu'il investit ses milliards ? Que pourrait-il en faire d'autre 2 produit sur les bras, c'est qu'aux yeux de la société impitoyable il est un « raté », il a gaspillé du travail humain, il l'a consacré à la fabrication d'un produit qui ne satisfait aucun besoin social solvable. Et la loi de la valeurtravail implique que le temps de travail socialement gaspillé n'est pas rémunéré.
S'ils avaient abordé le problème avec esprit historique, nos auteurs auraient évité beaucoup de questions compliquées qu'ils se posent inutilement. En examinant la e répartition des revenus » dans un domaine féodal du X siècle, ils auraient trouvé que le paysan-serf travaille trois jours par semaine sur la terre du seigneur, et trois jours par semaine sur son champ à lul. L'origine du revenu du seigneur ne comporte donc aucun mystère : c'est du travail non payé, fourni par les serfs.
On peut alléguer « qu'en échange » de ce travail non payé, le seigneur fournit au serf protection et (lorsqu'il s'agit de l'Eglise) réconfort moral. Mais il est évident qu'il s'agit là d'un jeu de mots; personne de sensé n'affirmera qu'un échange au sens économique du terme se soit opéré. Il s'agit simple-
VALEUR ET PRIX
On sait que, selon Marx, la loi de la valeur fonctionne d'une manière particulière dans le mode de production capitaliste. Ce fonctionnement est, encore une fois, intimement relié au rôle social de l'échange. La masse totale de la plus-value est répartie entre les différentes entreprises capitalistes, non pas d'après la plus-value créée dans chacune d'elles - le nombre d'ouvriers qu'elles emploient et le taux de leur exploitation —, mais d'après le capital total commandé par chaque capitaliste. C'est le problème que les théoriciens appellent celui « de la transformation de la valeur en prix de production », le prix de production de chaque marchandise étant égal aux dépenses de capital nécessaires à sa production augmentées du profit moyen.
Disons plus simplement qu'il s'agit du problème de la péréquation du taux de profit.
Nos professeurs soulèvent une masse de difficultés à ce propos; ils découvrent mille « contradictions » et recherchent leur « solution » suivant les chemins les plus tortueux. Et, cependant, il s'agit d'un problème relativement simple et facile à comprendre.
ment d'une explication sociologique des motifs → sans doute fort aléatoires et * objectifs » — qui font que le serf ne se révolte pas en permanence.
La même situation est celle du salarié capitaliste. Dire que le profit n'est pas seulement le produit du travail non payé de l'ouvrier, mais aussi « l'échange », « l'équivalent », « le prix » de « l'attente » du capitaliste, c'est simplement jouer sur les mots. « L'attente » n'a pas plus de prix que la « sécurité » offerte par le seigneur. L'ouvrier « n'achète » pas cette « attente » avec une partie du produit de son travail. Il est simplement obligé d'abandonner celle-ci à son patron.
Le sert subissait cette obligation parce que le seigneur féodal s'était établi comme propriétaire de la terre et qu'il réclamait sa taille ou sa dime avant de permettre au paysan d'accéder à ses moyens de subsistance (4). Le prolétaire subit la méme obligation parce qu'il ne possède pas d'instruments de travail avec lesquels il pourrait subvenir à ses besoins, et parce qu'il est done forcé de vendre sa force de travail dans le cadre des « règles du jeu » fixées par le capital. DE PRODUCTION selon Marx, seul le capital variable est * productif », c'est-à-dire produit une valeur nouvelle. Or, la répartition de la plus-value, la péréquation du taux de profit, opère de telle manière que les entreprises qui travaillent avec le capital constant le plus élevé s'approprient la partie la plus importante de la plusvalue totale. N'y a-t-il pas là une contradiction ? C'est un des thèmes qui revient constamment dans l'ouvrage, aux pages 115-16, 119, 122-123, 125, 190-191, etc.
Nos auteurs oublient ici que l'accumulation du capital n'est nullement l'expression de la « volonté d'enrichisse-. ment » ou même de la « soif de puis-
(4) Des sophistes peuvent affirmer que le serf • paye » le seigneur « parce que celuici lui accorde la terre dont il a besoin ». Ce n'est qu'un travestissement de la réalité, historique autant qu'économique. En général, les serfs n'avaient rien à « demander » aux seigneurs féodaux, pour la bonne raison qu'ils étaient établis sur leurs terres bien longtemps avant l'arrivée des seigneurs. Ceux-ci ont cherché à s'approprier le surproduit du travail des paysans ; les paysans ne sont guère partis à la recherche de seigneurs qui auraient ou leur concéder des
Première objection qu'ils soulèvent : terres...
sance » des capitalistes — ils le laissent supposer à plusieurs endroits de leur ouvrage , mais que cette accumulation résulte nécessairement de la concurrence capitaliste (ce que Marx appelle « la concurrence entre divers capitaux »). - Pour réussir dans cette concurrence, il faut abaisser le prix de revient. Pour abaisser le prix de revient, il faut accroître la quantité de marchandises produites en un même laps de temps, done la productivité du travail. Pour ce faire, il faut augmenter le capital constant Loin d'avoir jamais contesté qu'il n'y a pas de rapports entre cette productivité du travail et le capital constant, Marx a souligné en de très nombreux endroits de ses œuvres que l'accroissement du capital constant est le moyen par excellence du capitalisme pour augmenter la productivité du travail.
La répartition de la plus-value opère par l'intermédiaire de la concurrence entre les capitaux. A travers cette concurrence, les entreprises qui — grâce à leur capital constant supérieur — travaillent au-dessus de la productivité moyenne du travail, réalisent inévitablement une • marge bénéficiaire » plus grande que les capitaux qui travaillent en-dessous de cette productivité moyenne. Il y a, par conséquent, transfert de plus-value aux dépens de ces dernières, au profit des premières. Ce transfert n'a rien de mystérieux; il s'opère par le jeu des prix de ventes, sur le marché.
Mais cela ne signifie-t-il pas que, contrairement à la loi de la valeur-travail, le travail non payé des ouvriers n'est pas la seule source de la plusvalue, mais qu'il y a encore l'échange ? Sinon sur le plan macro-économique (c'est-à-dire dans l'économie prise comme un tout), du moins sur le plan microéconomique (c'est-à-dire dans chaque entreprise considérée séparément) ? Voilà leur deuxième objection, posée notamment à la page 124.
Nos auteurs se trompent. Le transfert de plus-value d'une entreprise vers une autre, « par l'intermédiaire de l'échange », n'est nullement en contradiction avec la loi de la valeur-travail; il en est, au contraire, une application significative.
Seul le travail socialement nécessaire détermine, en effet, la valeur d'une marchandise. Or, dans une économie capitaliste (toujours abstraction faite des travaux sur commande), aucun capitaliste ne sait par avance si la production de son usine incorpore du travail socialement nécessaire, et dans quelles proportions elle en incorpore effectivement. C'est seulement après coup, après la vente, que le bilan peut être dressé.
Or, les entreprises qui travaillent en «essous de la productivité moyenne du travail gaspillent précisément du temps de travail, que la société ne leur rembourse pas plus qu'elle ne rembourse — dans la petite production marchande — le travail gaspillé par un artisan maladroit ou fainéant. Par contre, les entreprises qui travaillent avec une productivité au-dessus de la moyenne économisent du temps de travail social, et aussi longtemps que ce niveau supérieur ne devient pas, à son tour, la nouvelle moyenne, elles, touchent de la société la différence entre la dépense effective de travail et la quantité de travail qui aurait été socialement nécessaire pour fabriquer leur production.
Troisième objection : les taux de profit ne peuvent pas effectivement s'égaliser si la composition organique du capital est différente dans les différentes branches, alors que le taux de la plusvalue est partout le même. Nos auteurs arrivent à cette conclusion « pénétrante » après une longue et compliquée série de dix équations. Ils auraient pu découvrir ce truisme d'une manière beaucoup plus facile.
Le taux de profit est le rapport entre la plus-value et le capital total (capital constant plus capital variable). Or, la plus-value n'est que le produit du capital variable et du taux de la plus-value. On peut donc définir le taux de profit de la manière suivante: taux de profit = taux de la plus-value capital variable capital constant + capital variable En d'autres termes: si le taux de la plus-value est égal dans deux branches, le taux de profit ne peut être égal qu'a condition que le capital variable représente une fraction identique du capital total, ou, ce qui est la même chose, que la composition organique du capital soit la même.
Mentionnons en passant que l'ouvrage a été rédigé de manière très hative (et peut-être en deux parties, chacune séparément par l'un des auteurs ?). Dans certains passages, on applique la définition correcte, marxiste, du terme « composition organique du capital », savoir le rapport entre le capital constant et le capital variable. Dans d'autres passages, par contre (notamment aux pages 124 et 173), on définit la composition organique du capital comme le rapport entre le capital variable et la masse totale du capital, ce qui entraine l'auteur à parler d'une « baisse de la composition organique du capital » lorsque le capital constant augmente...
Y a-t-il une contradiction dans la thèse de la péréquation du taux de profit, du fait des différences de composition organique du capital dans diverses branches d'une part, et d'une égalité du taux de la plus-value dans ces branches, d'autre part ?
Une fois de plus, nos auteurs recherchent des complications inutiles. Contrairement à ce qu'ils affirment (à la page 118), Marx n'a jamais prétendu que le taux de la plus-value soit identique dans toutes les branches ; ce serait une constatation monstrueuse, absolument contraire à toute la logique de son système, et contraire à la réalité capitaliste à toute époque. Marx a simplement précisé que, pour élaborer certains schémas notamment les schémas de la reproduction —, on pouvait valablement faire abstraction des différences très réelles entre le taux de la plus-value dans les différentes branches. Soit dit en passant : ces schémas de la reproduction n'ont jamais servi chez Marx à dévoiler les lois de développement du capitalisme, mais, au contraire, à en faire abstraction. Ceux qui les sollicitent pour y découvrir ces lois de développement, commettent une erreur méthodologique capitale.
Dès lors, la solution de la « contradiction » est très simple. Dans les différentes branches de la production capitaliste existent des différences de composition organique du capital, et également des différences de taux de plusvalue. En général, ce taux est plus élevé dans les branches où la composition organique du capital est plus élevée, mais les deux augmentations ne sont pas proportionnelles, et ne peuvent pas l'être. C'est la raison dernière de la baisse tendancielle du taux moyen de profit, comme nos auteurs le rappellent correctement en un autre endroit du livre (pa-
TRAVAIL PRODUCTIF ET
Autre source d'inquiétude et de « concradiction » constante pour nos auteurs : le manque d'homogénéité de la classe ouvrière comme telle, les différences de rémunération au sein de cette classe ouvrière, les différences entre le travailleur productif et le travailleur improductif, etc. C'est un thème qui revient, lui aussi, tout au long de Louvrage.
Epinglons au passage cette énormité, qui indique bien la naïveté de ces deux professeurs — ou de l'un d'eux, car d'autres pages du livre sont en contradiction formelle avec cette affirmation ge 195), montrant encore une fois qu'ils n'ont pas accordé leurs violons.
Or, lorsque le taux de profit est plus élevé - dans les branches qui travaillent à un niveau supérieur à la productivité moyenne, les capitaux y affluent. L'afflux de capitaux provoque conzurrence accrue, une augmentation de la composition organique du capital, une augmentation de la productivité moyenne, donc une baisse du taux de profit. Par contre, dans les secteurs que les capitaux abandonnent, la concurrence se réduit, la production tombe (au sens relatif ou absolu du terme), le temps de travail socialement nécessaire pour fabriquer cette catégorie de produit n'est plus dépassé (peut-être y a-t-il même sous-production temporaire). Il y a donc hausse des prix et hausse du taux de profit.
En d'autres termes : Marx n'a jamais affirmé qu'il y aurait une égalisation effective et simultanée du taux de profit dans toutes les branches de la production. Il a simplement décrit une tendance d'afflux et de reflux des capitaux, attirés ou repoussés par certains secteurs, selon que le taux de profit y est supérieur ou inférieur au profit moyen. La loi de la péréquation du taux de profit implique donc des différences constantes et du taux de profit et de la composition organique du capital et du taux de la plus-value entre la plupart des branches de la production. Ce sont précisément ces différences qui déterminent les investissements.
Mais ces différences varient avec la * concurrence entre les capitaux ». Seule l'ère des monopoles congèle en quelque sorte la différence entre le taux moyen de profit dans les secteurs qui sont monopolisés et le taux moyen de profit dans les secteurs qui ne le sont pas. TRAVAIL IMPRODUCTIF absurde — leur manière d'être hypnotisés par les seuls exégètes staliniens d'un « marxisme » quelque peu particulier :
« Mao Isé-Toung est
[!] le premier parmi les auteurs marxistes importants qui ait insisté sur les contradictions qui peuvent exister dans les rangs de la classe ouvrière. » (p. 87)
Sans doute, l'auteur de cette phrase, remarquable par son érudition, n'a-t-il jamais entendu parler ni de la brochure de Marx sur la Commune de Paris (qui traite du problème de la bureaucratie), ni des « Origines du christianisme › de Kautsky, qui développe en détail le problème de l'opposition « ouvriers-bureaucrates », ni des articles de Rosa Luxembourg qui replacent cette même contradiction dans le cadre du mouvement ouvrier 1900-1914, ni de « L'impérialisme » de Lénine, qui traite de la contradiction entre la masse ouvrière et Taristocratie ouvrière (s'appuyant sur des écrits d'Engels des années 18801890 du siècle passé !), ni de l'énorme travail d'analyse auquel s'est livré Trotsky sur le problème de la bureaucratie soviétique et réformiste, ni de toutes les analyses fournies à ce propos par les communistes yougoslaves. A moins que notre auteur considère Engels, Kautsky, Rosa Luxembourg, Lénine, Trotsky et... Marx ,comme des penseurs marxistes moins « importants » que Mao Tsé-Toung !
Dans un long passage (pp. 70-81) de l'ouvrage, MM. Marchal et Lecaillon se pen hent sur la définition marxiste du « travail productif », qu'ils compliquent inutilement, non sans la complicité de quelques auteurs staliniens et stalinisants qu'ils citent abondamment et qui se spécialisent dans un genre d'exercices dogmatiques et byzantins qui n'est plus guère apprécié jusque dans les Partis Communistes eux-mêmes.
Il y a en réalité confusion dès le départ. En bon marxiste, Marx distingue, en effet, trois notions, que nos auteurs confondent ou opposent l'une à l'autre, alors qu'il s'agit manifestement de notions complémentaires: 1) Est travail productif de plus-value, tout travail qui produit des marchandises propriété d'un capitaliste. Dans cette catégorie ne se place donc pas seulement le travail des ouvriers d'usine (ainsi que du secteur des transports), mais encore le travail d'ouvriers à domicile, d'ouvriers à façon, de petits métayers, etc., à la double condition que leurs produits soient des marchandises (vendues sur le marché) et qu'elles soient (en tout ou en partie, ceci s'applique aux petits métayers !) propriété d'un capitaliste. 2) Est travail productif de valeur.
mais pas de plus-value, tout travail qui est effectué par des petits propriétaires de leurs moyens de production, à condition qu'il s'agisse d'une production de marchandises. On peut, à la rigueur, ajouter une clause de précision qui tient compte du niveau de productivité moyenne du secteur en question, et considérer donc que certains petits producteurs, qui réussissent à tra-
ALE 47 vailler à un niveau de productivité supérieur au niveau moyen, s'approprient un peu de plus-value produite dans le secteur capitaliste. Sauf à des moments exceptionnels de pénurie, cette précision est plus théorique que pratique. 3) Est travail productif d'une valevr d'usage, mais non productif ni de plus-value, ni de valeur, tout travail effectué au service personnel d'un capitaliste, d'un propriétaire foncier, d'un bourgeois moyen ou même d'un ménage de salariés, à condition qu'il s'agisse de la création d'un bien matériel. Un tailleur attaché à la personne de M. le Prince, et salarié comme tel, ne produit pas de marchandises. Les produits de son travail ne sont pas vendus sur le marché. Il ne produit done ni valeur, ni a fortiori plus-value. Il n'en reste pas moins vrai qu'il produit des valeurs d'usage. La distinction n'est pas sans importance pratique. La suppression d'une série de domestiques ou de travaux domestiques effectués au sein du ménage par la femme crée automatiquement un marché supplémentaire de marchandises qui doivent satisfaire des besoins préalablement satisfaits au sein même du ménage. Mais parce que ces valeurs d'échange ne font que remplacer des valeurs d'usage préalablement produites, il faut faire attention avant de conclure trop rapidement à une augmentation du niveau de vie, de la richesse nationale, etc. Si la ménagère qui cousait auparavant les vêtements de son ménage va travailler à lusine, il y a, bien entendu, augmentation de la richesse globalement produite. Cependant, si elle ne trouve pas d'emploi, , reste à la maison comme avant ‚mais achète ses robes au lieu de les produire elle-même, il n'y a - toute chose restant égale ailleurs — aucun accroissement de la masse des biens dont dispose la population (bien qu'il y ait accroissement de valeur, de revenus, parce qu'une production de marchandises s'est substituée à une production de valeurs d'usage).
Nos auteurs rappellent à juste titre que, pour Marx, il y a une distinction fondamentale entre travail non produstif (de valeur) et travail inutile du point de vue social. Actuellement, beaucoup d'activités productrices (de valeur) sont socialement nuisibles: pour ne prendre que les exemples les plus frappants : vivres dangereux de par leurs ingrédients chimiques, alcool frelaté, littérature pornographique, armements, ete. Par ailleurs, beaucoup d'activités non productives de valeur, parce que ne donnant pas lieu à la fabrication de marchandises, sont hautement utiles du point de vue social: le travail des médecins, du personnel enseignant, des savants s'adonnant à la recherche pure, de nombreux artistes qui ne travaillent pas pour le marché, ete. En fait, le but du socialisme, c'est notamment de réduire progressivement les activités productrices de valeur et d'accroitre constamment les activités « improductives » mais hautement nécessaires pour la civilisation humaine croissante.
Une grande partie de l'ouvrage est consacrée au problème de la « paupérisation absolue », et surtout à la polémique avec des auteurs staliniens, qui s'évertuent à s'accrocher à cette théorie anti-marxiste, en contradiction flagrante avec les faits. Nous ne traiterons pas ici ce problème, et renvoyons les lecteurs intéressés à un article que
QUI PAYE TOUS
Une des questions intéressantes posées par nos auteurs, c'est celle qui concerne la place des services dans le systeme économique marxiste. On sait que Marx avait amplement traité de ce problème, notamment dans ses polémiques avec Malthus. Il n'avait pourtant entrevu les « services » qu'en tant qu'activités parasitaires au strict profit de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers. Peut-on défendre aujourd'hui encore le même point de vue ?
La réponse juste est donnée par les auteurs eux-mêmes à la page 172, mais dans un paragraphe très confus, où il est question de « bourgeoisie salariée » (?) et de salariés qui travaillent dans les secteurs des services. Personne ne peut contester que les besoins des travailleurs se sont fortement diversifiés depuis un siècle, du moins dans les pays occidentaux. Dans le « budget type » d'une famille ouvrière d'Europe occidentale entre déjà l'achat de « services » comme ceux du coiffeur, du cinéma, de la blanchisserie, du stoppage, sans parler de ceux du médecin, de l'instituteur, et les services publics (eau, gaz, électricité, transports en commun, ete.). Aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, il faudrait y ajouter les services des stations service et des garages, dans la nous avions précédemment consacré à cette question (5).
Disons simplement que les efforts -fort limités - entrepris par MM. Marchal et Lecaillon pour nier la « paupérisation relative » ne sont guère convaincants. Ils s'appuient simplement sur des statistiques de T'O.N.U., qui donnent la part globale de tous les salariés et appointés dans le revenu national (pp. 302-316). Pareille méthode est manifestement abusive. Elle jette dans le même sac, pêle-mêle, les ouvriers industriels et les directeurs rémunérés de sociétés, les garçons coiffeurs et les soldats touchant une solde, les ingénieurs et les fonctionnaires, petits, moyens et supérieurs. Nos auteurs ne disposent que d'une petite statistique concernant l'Italie, la France et la Norvège pour examiner la validité de la thèse de la paupérisation relative des ouvriers industriels au cours des vingt dernières années. Nous pouvons les assurer que des statistiques à plus long terme sont faciles à établir, et qu'elles confirment pleinement la validité de cette thèse. LES SERVICES ? mesure où l'auto y est généralement employée par les travailleurs.
En d'autres termes, les services sont achetés actuellement par tous les revenus créés dans la production; ils s'échangent contre les salaires autant que contre les profits ou contre la rente foncière. Pour certains services dits « populaires" », l'échange contre salaires est même plus important que l'échange contre plus-value. Cela n'est point le cas des services de luxe.
Faut-il considérer que les revenus des personnes occupées dans le secteur des services se réalisent « aux dépens des salariés », et qu'il en résulte donc une baisse du revenu réel des salariés ? MM. Marchal et Lecaillon examinent cette question à la lumière de la scolastique stalinienne, et sèment, pour cette raison ,beaucoup de confusion.
« La redistribution du revenu national par... les prix élevés [?] des services... aboutit à la baisse du salaire vices...
réel des ouvriers. » écrit le « Manuel d'Economie politique » publié par l'Académie des Sciences de T'U.R.S.S. Et nos auteurs citent égale(5) (5) Voir « Quatrième Internationale », Voir juin-juillet 1957.
ment (à la page 144) une phrase de Maurice Thorez sur la « paupérisation » :
« Si la classe ouvrière connaît la difficulté grandissante, c'est aussi parce que sur son dos devient de plus en plus lourde la pyramide des nonproducteurs qui va du forban de presse aux super-préfets, de l'inspecteur des finances à l'ecclésiastique. »
Ces affirmations ne résistent pas à une étude objective. Lorsqu'une ouvrière achète les services d'un « centre de beauté » plutôt que d'acheter une robe, elle ne « s'appauvrit » guère. Elle remplace simplement une forme de consommation par une autre. Des travailleurs qui roulent en voiture mais mangent moins bien qu'avant, sont-ils devenus plus « riches » ou sont-ils devenus « plus pauvres » ? La question est oiseuse. S'il n'y a pas de baisse du salaire réel par suite de la hausse des prix des marchandises autant que des services, il est impossible de parler de paupérisation au sens absolu du terme; on ne peut parler que de diversification des besoins des travailleurs, donc de changement de strueture de leurs dépenses, c'est-à-dire de modification de la façon dont ils dépensent le salaire réel, stationnaire ou en augmentation.
On ne comprend pas très bien ce que les « prix élevés des services » viennent faire ici. Si ces prix montent, sans que bouge le salaire nominal, il y a évidemment baisse de salaire réel, non parce qu'il s'agit de services, mais parce qu'il s'agit d'une hausse des prix. Une hausse de 10 % du prix des pommes de terre a exactement le même effet qu'une hausse de 10 % des transports, du moment que l'une et l'autre entrent pour la même proportion dans le budget du ménage ouvrier moyen.
Encore plus confuse est la notion de « redistribution du revenu national » qui est liée à la notion des services. Lorsqu'un ouvrier achète les services d'une blanchisserie, il ne « redistribue » pas plus son revenu que lorsqu'il achète un kilo de bifteck. Il y a échange et non redistribution de revenu. Une hausse des prix non suivie d'adaptation des salaires « redistribue le revenu national », mais cela indifféremment qu'il s'agisse d'une hausse des prix des marchandises ou d'une hausse des prix des services.
En réalité, la confusion provient de deux sources. Tout d'abord, les auteurs staliniens confondent services payés par les consommateurs et services publics payés par l'Etat. En fait, lorsque l'Etat subventionne - ou accorde gratuitement, comme c'est le cas de l'enseigne-
A LE 49 ment - des services publics, il y a redistribution du revenu national. Mais, pour déterminer en faveur de qui opère cette redistribution, il faut examiner la structure de classe des rentrées fiscales et la comparer à la structure de classe des bénéficiaires de ces services. On peut contester qu'il y ait une redistribution du revenu national, par l'Etat, en faveur des classes laborieuses, ainsi que l'affirment les réformistes et les apologistes du « capitalisme populaire ». On peut difficilement affirmer qu'il y a redistribution du revenu national en faveur de la bourgeoisie; et affirmer qu'il y a redistribution du revenu PAR L'ETAT en faveur des... entrepreneurs privés des services, c'est tout bonnement ridicule.
Lautre source de la confusion est Nos core de i plus sérieuse, mais non moins fausse. Il s'agit de la notion, héritée de certaines écoles de l'économie politique classique, selon laquelle il existerait un « fonds de salaire » plus au moins immuable pour chaque cycle du capital ou pour chaque année, ete. Dans ce cas, bien sür, toute embauche de salariés par le secteur des services réduirait automatiquement les salaires des ouvriers productifs. La rémunération des premiers serait prélevée sur la rémunération des seconds (p. 145).
Seulement voilà : cette théorie du « fonds de salaires », depuis longtemps discréditée, doit être considérée comme absolument fausse. Elle n'a jamais fait partie de la théorie marxiste; Marx l'a même fortement combattue. Il est clair que pareille théorie introduirait non seulement une opposition d'intérêts entre les ouvriers productifs et les ouvriers employés dans le secteur des services, mais encore entre les ouvriers occupés et les chômeurs. Les premiers devraient même souhaiter que leur nombre soit aussi réduit que possible, pour que leurs salaires individuels puissent être proportionnellement plus élevés.
La réalité est tout à fait différente. Le « fonds de salaires » préétabli est totalement inexistant. La seule chose qui est ‹ préétablie », c'est la capacité de production maxima de la société, ainsi que le capital dont elle dispose (en régime capitaliste). La manière dont ce capital sera réparti, entre les secteurs productifs et non productifs, entre capital constant et capital variable; la manière dont la plus-value produite sera à son tour répartie entre nouvelles machines et nouveaux salaires, dépendent d'un grand nombre de facteurs, dont les rapports de forces entre les classes en présence ne sont pas le moins important. La classe capitaliste a certes intérêt à réduire l'emploi (en lui substituant du capital constant) dans la mesure où elle peut ainsi exercer une pression sur les salaires. Mais, en même temps, la classe bourgeoise désire aussi exploiter les conditions de bonne conjoncture qui impliquent un emploi maximum des machines et des hommes, ce qui à son tour permet aux salaires de se relever.
C'est de la répartition du capital entre ditterentes branches qu'il faut partre différentes hanah an tir pour saisir l'influence des « services » sur l'ensemble du mécanisme économique (6). Dans la mesure où l'industa mple, ne crée plus un champ d'investissement suffisant pour les capitaux disponibles, le développement des « services » a joué le rôle d'un • secteur nouveau », et a donc partiellement limité ou résorbé le chômage. Dans la mesure ou la composition organique du capital est plus faible dans le secteur des « services » que dans l'industrie, le développement de ce secteur a en même temps freiné la baisse tendancielle du taux de profit. Dans la mesure où les salaires qui y sont distribués sont en général inférieurs (et non supérieurs, comme l'affirment à
LE JUGEMENT
Comment nos auteurs jugent-ils en définitive l'œuvre économique de Marx, présentée avec toutes les imperfections que nous avons signalées ? Marx a réussi à intégrer l'économie politique et lanalyse sociologique et juridique. Au lieu de réduire les activités économiques à un comportement humain unique pour tous les hommes (comme le font les partisans de l'école néo-classique, qui ont développé la théorie marginaliste de la valeur), il réduit ces activités aux rapports entre deux groupes d'hommes - deux classes - ayant un comportement particulier, déterminé par leur place particulière dans la société.
En outre, au lieu de considérer les structures sociales de l'économie comme stables et éternelles — ainsi que le faisaient impli itement les partisans de récole classique, ou même de faire volontairement abstraction de toute évolution sociale - ainsi que le fait l'école néo-classique, Marx s'est efforcé d'intégrer le mécanisme de l'économie capitaliste et l'évolution de cette économie.
En d'autres termes, nos deux auteurs reconnaissent au marxisme le mérite tort nos auteurs) aux salaires de la grande industrie, une certaine pression a en même temps été exercée sur le niveau de vie de la classe ouvrière. Mais cette pression est bien inférieure à celle que cette classe aurait subie si les salariés du secteur des services étaient condamnés au chômage !
Car enfin, affirmer que la plus-value investie dans le secteur des services est soutirée » du qu'ainsi se trouve bilité d'expansion raisonner dans le
Ceci cone danto secteur productif, et
« limitée » la posside l'industrie, c'est vide. Abstraitement, c'est sans doute exact. Mais qui pourrait soucenir que le capitalisme à l'époque des monopoles souffre d'une pénurie de capitaux et non d'une pénurie de champs d'investissements ? Les usines voudraient-elles bien accroître leur capacité de production, mais en sont-elles incapables faute de moyens ? Ou bien pourraient-elles produire bien davantage, mais ne le désirent-elles pas, pour des raisons de restrictions monopolistes ? Poser la question, c'est y répondre, et répondre en même temps aux problèmes posés par le développement des « services ». D'ENSEMBLE d'avoir réintégré l'économie, la sociologie et l'histoire, qui avaient été arbitrairement séparées par l'idéologie bourgeoise, à partir d'un certain moment d'évolution de la lutte de classe au sein de la société bourgeoise. Le mérite reconnu n'est pas mince.
Mais à ces mérites s'opposeraient, selon MM. Marchal et Lecaillon, de solides reproches. L'approche sociologique
(6) Il est d'ailleurs absurde de poser la ques'ion ainsi : les investissements dans le secteur des services proviennent-ils de la plus-value ou sont-ils des soustractions aux salaires ? Tout d'abord, la plus-value est, par définition, une « soustraction au salaire » plus exactement : à la valeur nouvelle créée par les travailleurs. En second lieu, des capitaux investis sont, par définition, des capitalisations de la plus-value : tout capital provient toujours de la plus-value. Et finalement, les sommes investies dans le secteur des services ne proviennent directement ni de la plus-value ni, bien sûr, des salaires, mais des capitaux. Le problème posé par leur apparition n'est pas celui de la répartition des revenus, mais celui de la répartition des capitaux. Ce n'est que le paiement des services qui relève de la répartition des revenus.
SUR LA THEORIE ECONOMIQUE MARXISTE
SUR LA THEORIE ECONOMIQUE MARXISTE du marxisme serait « trop schématique » (p. 377). L'exploitation pourrait opérer non seulement de manière verticale entre prolétaires et capitalistes, mais encore horizontalement, « de secteur en secteur » (nous avons répondu à- ce reproche plus haut). L/analyse marxiste s'éloignerait de plus en plus de la réalité, au fur et à mesure que l'économie capitaliste deviendrait de plus en plus complexe (ce qui la rendrait de moins en moins capitaliste, s'il faut en croire nos auteurs).
Quant à l'apport historique du marxisme, s'il est considéré comme fort valable par nos deux professeurs, ceuxci lui reprochent de ne pas tenir compte des transformations des structures réalisées en dehors de la « révolution prolétarienne » et de ne pas intégrer dans son schéma d'évolution de la société les « réactions autres que globales » (p. 382) : l'action syndicale, la redistribution du revenu national par l'Etat, la nationalisation de certaines entreprises, etc.
Ces deux reproches se laissent finalement réduire à un seul, qui est d'ailleurs un lieu commun universellement répandu de nos jours dans les milieux bourgeois et petits-bourgeois. Par souci d'efficacité politique, ou simplement parce qu'il était prisonnier de son époque, Marx n'aurait fourni qu'une analyse du « capitalisme du XIX siècle », et cette analyse ne permettrait plus de comprendre la réalité d'aujourd'hui, < infiniment plus complexe ».
Prise en gros, cette objection est sans fondement, et elle exprime des préjugés idéologiques qui sont des préjugés de classe. Même si l'on supposait que Marx avait « oublié » la petite bourgeoisie, il
ALE 51. serait difficile de contester que l'économie américaine d'aujourd'hui n'est pas basée essentiellement sur les rapports — et les antagonismes — entre ouvriers et capitalistes. Même si l'on supposait que Marx avait « oublié » l'action des syndicats, il serait tout aussi difficile de contester que ces rapports concernent à la fois la répartition du produit nouveau créé dans la production et le contrôle sur les moyens de production. Les chefs de l'industrie sidérurgique américaine viennent d'ailleurs de le proclamer à la face du monde. Ils sont, à leur façon, beaucoup plus « marxistes » que MM. Marchal et Lecaillon.
Inutile d'ajouter que Marx n'a nullement « oublié » le jeu de tous les facteurs secondaires que nos professeurs énumérent, et que son système est infiniment plus souple et plus complexe que ne le laissent supposer les manuels sommaires inspirés par le stalinisme, et dont nos auteurs se sont malheureusement laissés par trop influencer.
Ce qui est vrai - et ce reproche formulé par les auteurs est pleinement justifié ! —, c'est que les disciples de marx se sont beaucoup trop occupés de répéter les formules élaborées par leur maitre et beaucoup trop peu d'analyser la réalité contemporaine — surtout depuis trente ans — à la lumière du marxisme. Le stalinisme et la dégénérescence pragmatique et apologétique de la théorie qu'il a déterminée portent à ce sujet une responsabilité écrasante. Il faut donc démontrer en pratique la supériorité de la méthode marxiste, en reconstruisant avec les matériaux de la réalité contemporaine l'imposante et majestueuse construction théorique marxiste. Mais ceci est une autre histoire.
15 décembre 1959.