Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 18e année, n° 8

Les rapports de l'Eglise catholique avec l'Etat italien

Rado · Quatrième Internationale, 18e année, n° 8 · janvier 1960 · p. 32-38 · 5 213 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

L'Eglise catholique cherche à regagner au sein de l'Etat bourgeois des positions perdues lorsque celui-ci se laicisait — en France et ailleurs. Aussi croyons-nous nutile de publier un extrait du rapport présenté au Congrès de la tionale à propos des discussions

Le Concordat de 1929 a été présenté d'un commun accord par la propagande fasciste et par les publications du Vatican et catholiques comme la solution définitive de la < question romaine ». Cette question avait été posée lorsque l'Etat italien, pour compléter l'unité nationale réalisée au cours de la révolution démocratique bourgeoise du Risorgimento, occupa Rome et les Etats de l'Eglise avec ses troupes le 20 septembre 1870. Jusqu'alors, le Pape avait été en même temps chef de l'Eglise catholique et souverain temporel d'un Etat particulier formé par des territoires de l'Italie centrale. Les origines de cet Etat remontaient fort loin, jusqu'au VIl siècle, aux derniers temps de la domination longobarde en Italie et aux invasions des Franes. Au XIX siècle on avait créé en France une théorie selon laquelle la souveraineté territoriale du Pape lui était absolument nécessaire pour garantir, en tant que chef de l'Eglise, son indépendance absolue des intérêts du monde. Il n'est même pas nécessaire d'insister sur la fausseté absolue de cette théorie du point de vue fait et du point de vue droit. Quoi qu'il en soit, le Pape, au moment du rattachement de Rome à l'Italie, protesta en termes véhéments contre ce qu'il appelait « l'usurpation piémontaise » et s'enferma dans ses palais du Vatican, se déclarant prisonnier du gouvernement italien et invitant les puissances catholiques à lui venir en aide. Personne ne bougea, malgré les grands efforts de la diplomatie vaticane, et la < question romaine » se prolongea pendant plus d'un demi-siècle.

En réalité, la question romaine ne fut que l'aboutissement d'une question plus vaste concernant la façon de réaliser l'unité nationale, malgré la présence -parmi les princes italiens — du Pape, section italienne de la IV* Internasur la question du Concordat. qui se présentait aussi comme le souverain spirituel d'une puissance supranationale. Il est bien connu que lun des courants idéologiques du Risorgimento — celui de Gioberti ou néo-guelfiste -posait le problème de façon à faire de la papauté non un obstacle, mais une force de propulsion en faveur de l'unification nationale qui devait se réaliser sous la forme d'une Confédération de princes italiens sous la présidence du Pape lui-même. Ce programme, dont le caractère conservateur est évident, était plus ou moins commun à toutes les tendances — alors plus ou moins répandues - que l'on appelait catholico-libérales. Le programme de Gioberti trouva un début d'application dans les premières années du pontificat de Pie IX, mais il fit rapidement faillite par suite de la contradiction irrémédiable entre les principes libéraux et démocratiques et les principes légitimistes et catholiques. Pie IX passa alors sur des positions absolument réactionnaires, nettement hostiles à toute forme d'unification nationale, et le divorce entre la papauté et le mouvement du Risorgimento fut alors consomme.

La présence de la papauté parmi les divers potentats italiens, et l'influence de masse qu'elle exerçait par l'intermédiaire de l'organisation ecclésiastique, posèrent pourtant rapidement, devant les hommes du Risorgimento, le grave problème de la façon de combattre les positions privilégiées de type féodal détenues par l'Eglise. En conséquence, le Risorgimento dut se réaliser, non seulement contre l'Eglise catholique - ses principes et ses positions de force: mais aussi contre la papauté en tant que puissance temporelle.

Parmi les différents courants du Risorgimento, ainsi qu'on le sait. les plus importants furent le courant libéral mo- déré, qui trouva son expression la plus complète grâce aux libéraux piémontais réunis autour de Cavour, et le courant démocratique de Mazzini. Le Risorgimento ne put se réaliser qu'au travers d'une discordante collaboration entre ces deux courants, collaboration qui put se faire pendant une certaine période grâcela l'habileté politique de Cavour. Etant donné que cette collaboration « discordante » fut réalisée sous l'égide de Cavour, et non seulement grâce à la capacité politique de ce dernier, mais aussi grâce au fait que sa politique exprimait les nécessité permanentes de la classe bourgeoise italienne, l'orientation de Cavour en ce qui concerne la question vaticane et l'Eglise fut décisive. Elle l'est d'ailleurs restée longtemps, formant la base de la politique religieuse de l'Etat italien. D'autant plus que, dans ce domaine, la vague et inconsistante idéologie de Mazzini pour « l'Eglise démocratique » ne put absolument pas constituer pour elle une alternative sérieuse.

Le principe politique de Cavour et du libéralisme piémontais est, de ce point de vue, rigoureusement cohérent : il s'agit de créer un Etat libéral et laïque complètement dégagé de l'influence de la hiérarchie catholique, éliminant tous les privilèges de l'Eglise dans les domaines politique et civil. La liberté de conscience doit être pleinement assurée, ainsi d'ailleurs que l'entière égalité de toutes les confessions religieuses. L'Eglise doit être donc ramenée à une association particulière de fidèles disposés à accepter un dogme particulier et à se soumettre à une hiérarchie particulière. L/Eglise et l'Etat doivent done être séparés. A travers toute l'activité politique de Cavour, on voit transparaitre le principe qu'il énoncera au cours de la fameuse séance du Parlement italien du 2T mars 1861, séance dédiée justement à l'examen de la question romaine : « Une Eglise libre dans un Etat libre ».

Ce principe fut appliqué progressivement dans la législation piémontaise, législation qui fut, par la suite, étendue à l'Italie entière. Cette application se fit contre toutes les résistances de la hiérarchie catholique et du Vatican, résistances qui ne manquèrent pas de trouver des appuis dans la droite du

Parlement et même parfois dans la personne de Victor-Emmanuel I.

C'est au travers de l'œuvre législative des libéraux piémontais, œuvre qui — c'est significatif — reçut, pour sa politique ecclésiastique, l'appui total de la gauche républicaine de Mazzini, fortement opposée au gouvernement sur

ALE 33 d'autres problèmes —, c'est donc au travers de cette œuvre que furent jetées les bases de l'Etat bourgeois libéral italien. Les lois fondamentales de ce point de vue sont au nombre de trois :

- celle proposée par le ministre Siccardi, qui abolissait le forum ecclésiastique ;

- la loi de 1851, qui supprimait les décimes ;

- enfin, la loi de 1855, qui supprimait de nombreuses corporations ecclésiastiques et couvents, dont les propriétés revenaient à l'Etat, en même temps que ce dernier n'était plus obligé de subvenir aux besoins des ecclésiastiques. L'esprit laique cohérent des libéraux piémontais fit aussi adopter par la Chambre une loi en faveur du mariage civil, mais cette loi fut repoussée par le Sénat par suite de l'opposition décidée du Roi. Par contre, toute la législation qui éliminait les privilèges de l'Eglise -législation largement inspirée par ce qui s'était fait en France pendant la Révolution, fut courageusement appliquée contre toutes les résistances. Il est intéressant de rappeler qu'à cause de son opposition l'archevêque de Turin luimême fut arrêté et exilé du Piémont, alors que celui de Cagliari dut se réfugier dans les Etats de l'Eglise. Enfin, en 1859-60, Cavour n'hésita pas à faire envahir les Etats du Pape par l'armée et à provoquer l'annexion au nouveau royaume d'Italie, de l'Emilie-Romagne, des Marches et d'une partie des Abruzzes, territoires qui jusqu'alors appartenaient au Pape. Après ces événements, Cavour tenta de parvenir à un accord avee le Pape en vue d'une cession pacifique de ce qui restait de ses btats, mais l'intransigeance de Rome fit échouer les tractations secrètes. Par son discours du 27 mars 1861, Cavour < couplait » la question romaine et celle des rapports entre l'Eglise et l'Etat, offrant au Pape son accord sur la formule séparatiste rappelée plus haut, à condition que ce dernier reconnaisse les droits de l'Italie sur Rome. Mais la réponse romaine consista en un renforeement de l'alliance avec la France, provoquant — avec le concours des cléricaux français — une violente campagne pour que Napoléon III confirme sans aucune équivoque son engagement de défendre les prétendus droits du

Pape. On sait que la France s'engagea alors avec décision dans cette politique, qui retarda l'entrée des Italiens à Rome jusqu'après l'effondrement de TEmpire et l'avènement de la III° République.

L'hostilité ferme du Pape contre le nouvel Etat italien, qu'il refusait de re-

QUA connaitre, obligea les gouvernements de la droite classique qui se succédèrent après la mort de Cavour, à suivre une politique fermement laïque, que les hommes au gouvernement auraient voulu éviter. Il y eut des répressions contre les évêques et les prêtres qui tentaient, par leur activité, de discréditer le nouvel Etat ou de provoquer de l'agitation. Le Code civil de 1866 introduisit le mariage civil, éliminant toute ingérence ecclésiastique dans cette très importante institution. La propriété ecclésiastique fut éliminée par la loi Ferraris de 1867. La petite et faible Italie d'alors, « l'Ita-

On sait que le Parlement italien voulut réaliser une solution complète de la question romaine, même sans le consentement du Pape, même contre ce dernier. Et ce fut la loi de 1871, appelée loi des « garanties ». Par elle, le gouvernement déclarait que la personne du Pape était « sacrée et inviolable » et attribuait à ce dernier les mêmes honneurs souverains que ceux dus au Roi. Il était concédé au Pape l'usage complet des Palais de Latran et de la résidence de Castel Gandolfo. La juridiction italienne cessait là où résidait le Pape; ce dernier était absolument libre dans ses activités en tant que chef de l'Eglise. On lui reconnaissait le droit d'accréditer auprès de lui un corps diplomatique qui jouirait des mêmes droits que celui accrédité auprès de l'Etat italien. Enfin, la loi prévoyait une rente annuelle de 3.225.000 lires (de cette époque). Pie IX n'accepta pas cette loi et se déclara prisonnier. Pour donner un sens à cette affirmation, il ne sortit plus des Palais du Vatican, alors que personne ne l'empêchait de le faire. Ses successeurs restèrent fidèles à cette politique et ne manquèrent jamais de se plaindre fortement contre cette « situation intolérable » créée par « l'usurpation piémontaise ». Pendant de longues années, la papauté refusa de reconnaître l'existence d'une nation et d'un Etat italiens. Le Pape interdit aux souverains des pays catholiques de venir à Rome en visite auprès de la maison de Savoie. Aux catholiques italiens il fut interdit de participer à la vie publique, d'élire ou de se faire élire.

Mais, avec les années, la situation extrêmement tendue après 1870 s'améliora progressivement. Il devint évident que le gouvernement italien entendait vraiment respecter la liberté de la papauté et ne pas mettre obstacle aux rapports internationaux de la Curie. D'un autre côté, il apparut à un nombre lietta » que fascistes et partisans de d'Annunzio devaient tellement mépriser plus tard, démontra en ces heures difficiles - avec, toujours présente, la menace d'une invasion étrangère et avec une Curie qui essayait par tous les moyens de provoquer cette invasion — un courage qui manqua toujours par la suite aux classes dirigeantes italiennes, qui eurent constamment peur des prêtres ou un grand besoin de leur appui. Dans la bourgeoisie italienne d'alors, l'esprit du Risorgimento était encore vivant. toujours croissant de défenseurs de la papauté, que celle-ci avait plutôt gagné que perdu en cette affaire. Elle avait gagné une plus grande liberté de mouvement, en plus d'une auréole imméritée de martyre. Et elle avait perdu un Etat dont les sujets lui étaient — pour la plupart - fortement hostiles et dont l'extraordinaire absence d'administration et le fantastique retard dû à l'incapacité et aux vols du gouvernement des prêtres, étaient parmi les arguments les plus forts contre ce gouvernement. Déjà au XVI siècle, Machiavel et d'autres Italiens avaient ouvert le feu et, pendant des siècles, l'on devait assister à une atroce série de sarcasmes et de critiques, tous et toutes parfaitement mérités.

Après la mort de Pie IX, au cours du long pontificat de Léon XIII, qui modifia sur quelques points la politique réactionnaire de son prédécesseur (dépassée par les événements) et favorisa en France un rapprochement entre les catholiques et la République (aidant les premiers courants démo-chrétiens), il se créa un modus vivendi entre l'Etat libéral-bourgeois et le Vatican. Avec les années, la question romaine perdit quelque peu de sa virulence primitive. L'Etat italien faisait montre d'une vitalité suffisante et le temps consacrait ses droits sur Rome-capitale. Et c'est seulement au Secrétariat d'Etat que l'on faisait semblant de ne pas comprendre cette vérité et qu'à intervalles réguliers on rédigeait des communiqués dirigés contre la « situation intolérable ».

En attendant, la position réelle du Vatican envers le nouvel Etat changeait, comme changeait lattitude de la bourgeoisie italienne envers l'Eglise et sa hiérarchie. Après la faillite complète des tentatives réactionnaires des dernières années du XIX* siècle, une politique plus large et plus souple devint nécessaire, politique capable de maintenir l'équili-

LA QUESTION ROMAINE JUSQU'EN 1929

LA QUESTION ROMAINE JUSQU'EN 1929 bre social en acceptant certaines revendications des classes populaires et du prolétariat des zones les plus évoluées, tout en maintenant en même temps dans un état d'infériorité sociale et politique les classes pauvres de l'italie méridionale. On réalisait ainsi l'alliance gouvernementale entre la bourgeoisie plus évoluée et « éclairée » du Nord et les vieilles aristocraties foncières du Sud. Cette politique fut réalisée par Giolitti. Etant donné qu'elle ne pouvait plus s'appuyer sur la répression brutale, mais devait rechercher un certain consentement des masses populaires, Giolitti dut tenter de s'assurer ce consentement de deux façons: d'abord par une alliance parlementaire avec les socialistes, ensuite en recherchant la collaboration de la seule force ayant conservé une influence de masse parmi les classes populaires, en particulier dans les campagnes : l'Eglise catholique. Ainsi, lorsqu'en 1904, Giolitti voulut organiser des élections qui lui donneraient un Parlement plus « à droite », le Pape Pie X sur l'initiative de quelques cléricaux de Bergame annula l'interdiction faite aux catholiques de participer aux élections : nous eûmes alors les premiers « députés catholiques ». Quand, par la suite, le suffrage universel modifia de façon décisive la composition du corps électoral, on en arriva au fameux Pacte Gentiloni de 1913, qui peut être considéré comme la première grande abdication par la bourgeoisie italienne de ses prin-

Ce n'est pas la place ici d'exposer de façon complète les rapports entre le Vatican et le fascisme. C'est une longue histoire pleine de contradictions, de pas en avant et en arrière. Il est toutefois utile de souligner le fait de l'existence stable d'une justification historique objective pour la collaboration entre l'Eglise et la contre-révolution fasciste, au delà de toute incompréhension entre les hommes. Pie XI et son secrétaire, le cardinal Gasparri, optèrent pour une politique entièrement nouvelle, séparant l'Eglise de toute revendication légitimiste maintenant dépassée et la plaçant dans le cadre du capitalisme en tant que force de stabilité et de conservation sociale. Il était donc normal que la hiérarchie ecclésiastique prenne une attitude d'attente favorable envers le nouveau régime réactionnaire dans lequel elle voyait autant une vengeance contre le libéralisme qu'elle haissait qu'une garantie contre le socialisme qu'elle craignait. D'un autre côté, depuis ses premières mesures gouvernementales, et cipes libéraux et laïques, comme la première capitulation face à la hiérarchie ecclésiastique, qui seule, pouvait fournir le soutien populaire nécessaire pour résister à la progression du mouvement prolétarien. Les accords Giolitti-Gentiloni ouvrirent la voie à la symbiose actuelle entre les intérêts cléricaux et la défense du régime capitaliste.

La question romaine devenait désormais une question de forme. Benoit XV, en 1914, au moment de son élection, ne parla plus de « situation intolérable », mais seulement « anormale ». La défaite de l'Autriche dans la première guerre mondiale fit sombrer, au Vatican, les dernières illusions en ce qui concernait la modification du statu quo, l'Autriche étant la seule puissance qui portait encore quelque intérêt à la question romaine. Le très habile diplomate que fut alors le secrétaire d'Etat cardinal Gasparri, commença alors une politique de rapprochement avec l'Etat italien, d'alliance avee les classes dirigeantes contre la menace de révolution sociale. La crise révolutionnaire de l'après-guerre, la propagation en Italie des idées de la Révolution d'Octobre, fournissaient une base objective à cette politique. La bourgeoisie italienne, devenue conservatrice et réactionnaire, se retrouvait pleinement d'accord avec le conservatisme traditionnel de l'Eglise. Le nouveau Pape Pie XI fut un partisan décidé de cette nouvelle politique : il fut élu peu de temps avant la marche sur Rome. même depuis ses discours parlementaires, Mussolini tenta constamment de s'attirer la sympathie de la hiérarchie catholique; ceci correspondait à sa politique de regroupement de toutes les forces conservatrices de la société italienne sous le drapeau du fascisme (1).

Les pourparlers pour ce que l'on appelle la conciliation s'ouvrirent donc dans ce contexte. Le feu vert fut donné par une entrevue ultra-secrète entre

Mussolini et Gasparri en 1923. Au cours de cette entrevue fut discutée et acceptée une intervention de l'Etat en vue de sauver de la faillite la Banca di Roma, dont les capitaux appartenaient

(1) Rappelons, en passant, l'orientation anticléricale du fascisme à son origine, exprimée dans sa charte constitutive de 1919 et rapidement écartée. Elle se prolongea cependant dans la mentalité de quelques dirigeants et de Mussolini lui-même, de sorte que quelques incartades anticléricales provoquérent parfois des tensions passagères avec le Vatican. Mussolini ne fut dailleurs jamais vraiment religieux, mais seulement superstitieux.

COMMENT L'ON ARRIVA AU CONCORDAT

COMMENT L'ON ARRIVA AU CONCORDAT en majorité au Vatican. Le Saint-Siège connaissait en cet instant de sérieuses difficultés financières... Après ce début prometteur, les rapports entre fascisme et Vatican ne pouvaient que s'orienter dans le sens le plus favorable. Peu de mois après, le Saint-Siège intervenait auprès du Parti Populaire afin que soit éliminé du secrétariat Don Sturzo, considéré comme trop opposé au nouveau régime. Par la suite, l'Eglise élimina progressivement tout appui au Parti Populaire, dont une aile donna son adhésion au fascisme, alors que les autres furent repoussés dans l'illégalité. Le Pape lui-même intervient par des discours toujours plus élogieux pour le nouveau régime. Un discours particulièrement répugnant fut celui prononcé à l'occasion de l'attentat contre Mussolini le 31 octobre 1926. A la suite de cet attentat, un garçon de 16 ans - - Anteo Zamboni — qui aujourd'hui semble presque certainement innocent, fut horriblement lynché par les « squadristi ». Le Pape ne trouva aucune parole pour condamner ce fait inhumain, mais se félicita, par contre, du fait que le Duce ait été sain et sauf (< attentat stupide contre la vie de l'homme qui dirige avec tant d'énergie le sort du pays... que le pays est en danger chaque fois que sa personne est en danger. »), et attribua ce résultat à l'intervention de la Providence. Il se plaint seulement, en dernier lieu, du fait que dans les jours qui suivirent l'attentat, les violences fascistes provoquèrent la destruction de quelques cercles catholiques. Déjà en 1925, du reste, trois prélats avaient eu la permission de participer aux travaux d'une commission gouvernementale chargée d'étudier la réforme de la législation ecclésiastique.

Les pourparlers pour le Concordat durèrent, d'ailleurs, pendant trois ans et furent assez laborieux. Il n'est pas nécessaire ici de les suivre, bien que l'on puisse penser que le Vatican ait obtenu en définitive beaucoup plus que ce qu'il espérait au début, grâce à sa diplomatie, beaucoup plus habile et avisée, qui se joua facilement de celle du Duce et de ses acolytes. Il est, au contraire, utile de rappeler que le meilleur historien italien du Concordat, Lo Jemolo, a mis en évidence le fait que le Concordat de 1929 est, en substance, copié sur le Concordat autrichien de 1856, Concordat voulu et réalisé après la révolution de 1848, dans la période la plus réactionnaire des premières années de gouvernement de François-Joseph. Ce Concordat représenta alors l'exacte antithèse de la politique de séparation entre l'Eglise et l'Etat voulue par Cavour. En 1929, ju te au moment où cette politique commençait à porter ses fruits, juste au moment où la question romaine ne comptait plus politiquement, juste moment où se rétablissait en Italie un accord de fait entre l'Etat et l'Eglise, juste à ce moment, l'esprit réactionnaire et la stupidité fasciste détruisirent l'œuvre des hommes du Risorgimento.

Les accords de Latran de 1929 comportent trois documents : un traité, une convention financière et, enfin, le Concordat proprement dit. Par le traité, le gouvernement italien reconnaissait le Pape en tant que souverain indépendant et non seulement en tant que propriétaire des territoires qui lui étaient déjà attribués par la loi des Garanties ; ainsi naissait l'Etat du Vatican. En échange, le Pape reconnaissait l'Etat italien. La convention financière concédait au Pape une indemnité de 1.800.000.000 lires ; les finances du Vatican reçurent ainsi les moyens pour permettre son expansion future. Enfin, ce fut le Concordat, la partie la plus grave des accords de Latran. Il commence par assurer l'Eglise le libre exercice du pouvoir spirituel, du culte et de la juridiction en matière ecclésiastique (art. 1). Il faut y ajouter le fameux passage: « En considération du caractère sacré de la Cité éternelle, le gouvernement italien s'engage à empêcher tout ce qui peut être en contraste avec ce caractère sacré ». De cette façon, Rome échappait au contrôle de la législation italienne et était soumise à un statut spécial résultant d'un accord international. L'article 2 assure au Saint-Siège la libre communication avec le monde catholique et avec les fidèles (y compris la publication de bulletins, diocésains, paroissiaux, etc...) L'article 24 abolissait l'exequatur (autorisation préalable de l'Etat) pour la nominations des évêques : une communication préalable au gouvernement était suffisante. Dans le cas de graves reproches du gouvernement contre le titulaire d'une fonction ecclésiastique, la procédure aurait été établie après accord entre les deux autorités : en fait, cet article ne fut appliqué qu'une fois, contre l'évêque de Trieste, Fogar, qui avait défendu les droits des fidèles de langue slovène. Les diocèses devaient, petit à petit, être adaptés aux limites des provinces et leur nombre devait être graduellement réduit (art. 16 et 17). Ces articles restèrent lettre morte. La gestion des biens religieux était laissée à la compétence absolue de l'autorité ecclésiastique (art. 30), et de nouvelles sociétés religieuses pouvaient être créées selon son bon plaisir (art 31). Tous les religieux sans exception étaient exemp- tés du service militaire; leurs honoraires jouissaient des mêmes priviléges que ceux des employés de l'Etat (art 6). En cas de proces contre des prêtres, l'évêque devait en être informé, en cas de condamnation, des égards spéciaux étaient prévus. Les édifices du culte ne pouvaient être réquisitionnés ni démolis sauf consentement des autorités ecclésiastiques. Les prêtres apostats ou frappés de censure ecclésiastique ne pouvaient être admis à des emplois où ils seraient en contact avec le public (art. 5) : énormité juridique qui violait le principe fondamental de la législation italienne, qui assurait l'égalité des citoyens devant la loi. L'usage de l'habit ecclésiastique était interdit à ceux auxquels l'autorité religieuse l'interdisait, L'Etat s'engageait à faire respecter ces interdictions.

Au sujet du mariage, disposition extrêmement grave, car l'Etat « reconnait au sacrement du mariage effectué selon le droit Canon, des effets civils » L'ensemble de l'œuvre des Etats modernes pour ramener à eux la juridiction de l'institution du mariage, était ainsi annulé. Les tribunaux ecclésiastiques devenaient seuls compétents pour la dissolution du mariage (art. 34). L'article 35 garantissait l'égalité entre l'école publique et l'école privée, avec comme unique contrôle l'examen d'Etat. L'article 36 proclame * fondement et couronnement de l'institution publique l'enseignement de la dectrine chrétienne selon la forme reçue de la tradition catholique ». L'enseignement religieux était ainsi introduit aussi dans les écoles secondaires par des programmes et des tests choisis par l'autorité ecclésiastique. L'article 42, enfin, reconnaissait l'Action Catholique « dans la mesure .. où elle développait son activité en dehors de tout parti politique ». Cet article aussi a été respecté, comme chacun a pu le constater.

Si l'on pense, enfin, que le traite commence par affirmer que la religion catholique est religion d'Etat et que le caractère confessionnel de l'Etat lui est donné non par un choix autonome, mais par un accord international, on pourra évaluer le caractère ouvertement confessionnel et ultra-réactionnaire des accords de Latran, qui font que l'Italie tournait le dos à l'évolution des Etats modernes vers laquelle l'avaient conduite les hommes du Risorgimento et s'orientait vers un régime clérical d'un type nouveau qui devait fournir le complément spirituel et la consécration théologique à la dictature fasciste. Tous les abus du cléricalisme auxquels nous

A l'occasion de la discussion pour l'approbation des accords de Latran à avons assisté et nous assistons encore ne proviennent pas d'une application arbitraire et mauvaise du Concordat, mais sont contenus ouvertement dans sa nature même.

L'accord entre Vatican et fascisme avait donc un caractère d'alliance pour des buts ouvertement réactionnaires et fonctionna en tant que tel jusqu'en 1943. La bonne harmonie entre Pape et Duce fut troublée de nombreuses fois : en 1931 déjà un grave conflit éclata à propos de l'autonomie des organisations catholiques de jeunes, de l'œuvre Balilla. Le Pape intervint vigoureusement par Tencyclique « Nous n'avons pas besoin ». Le régime fasciste répondit par toute une série de violences « squadristes », mais un accord fut rapidement réalisé. Le dirigeant fasciste qui s'était le plus exposé dans cette polémique contre le Vatican fut rélégué dans une position de second plan. Au contraire, la collaboration entre le régime et l'Eglise fut complète à l'occasion des fêtes « litterie » et surtout à l'occasion de l'agression contre l'Ethiopie et de l'intervention en Espagne. Il faut tême dire qu'en cette dernière occasion le zèle des évêques et des prêtres pour la propagande en faveur de Franco ou pour le recrutement des « volontaires » dépassa même celui des autorités fascistes. En 1938, il y eut un autre moment de tension lors de l'introduction en Italie des lois raciales, mais la mort de Pie XI, qui semblait décidé à une sérieuse opposition, évita un conflit ouvert, le Pape Pacelli se montrant plus conciliant.

Des circonstances exceptionnelles et l'habileté diplomatique de la Curie romaine firent que, pendant et après la guerre, l'Eglise ne fut pas englobée dans la haine populaire qui fit s'écrouler le régime fasciste. Au contraire, l'attitude du Pape — aussitôt après la libération de Rome - attitude toujours plus favorable aux alliés au fur et à mesure que le sort de la guerre se dessinait, créa un mouvement de sympathie populaire en faveur du « Pape démocratique » même dans le Nord de l'Italie, mouvement favorisé par la participation de nombreus prêtres et de nombreux catholiques à la lutte des partisans. Le fascisme de la « Petite République » réagit par des polémiques acides et tenta de créer -avec l'aide de quelques prêtres fanatiques semi-fous, ou clients de maisons closes - un « catholicisme national ». Cette tentative ne donna aucun résultat. mais contribua à créer une auréole antifasciste à l'Eglise catholique.

LA QUESTION DU CONCORDAT APRES LA GUERRE la Chambre et au Sénat en 1929, les clauses du Concordat avaient été aggravées par une loi sur le mariage que Jemolo juge comme « un colossal amalgame juridique », et par une loi sur les cultes non catholiques (« tolérés ») qui plaçait en fait ces cultes et ceux qui les pratiquaient dans une situation d'infériorité. Il n'est même pas intéressant de parler de la discussion qui s'est déroulée à ce propos , car les hommes qui y participèrent étaient, en général, méprisables et se limitèrent à tresser des couronnes pour la sagesse de leur Duce. C'est au Sénat que l'on entendit l'unique voix de l'opposition, celle de Benedetto Croze. Cependant, après la guerre, au cours des gouvernements « démocratiques » qui se sont succédé de 1944 à 1947 — gouvernements auxquels participèrent pourtant des ministres socialistes et communistes aux côtés d'autres ministres de différentes tendances politiques que leurs traditions auraient dû pourtant rendre particulièrement sensibles aux problèmes posés par la laïcité de l'Etat, aucun de ces gouvernements n'osa faire un seul pas vers l'abolition de la réglementation fasciste en cette matière. On peut, au contraire, citer l'épisode scandaleux concernant l'éminent historien du christianisme - Ernesto Buonaiuti — qui fut éloigné de sa chaire à Rome par suite du Concordat (c'était un ancien prêtre); par la suite, il fut l'un des onze professeurs universitaires qui refusèrent de prêter serment de fidélité au régime. Après 1944, il ne fut pas réintégré — dans son livre, Jemolo fait allusion à des pressions fort nettes du Nonce - et vécut misérablement les dernières années de sa vie. L'épisode Buonaiuti est intéressant dans la mesure où il montre avec quelle incertitude et quelle timidité la nouvelle démocratie italienne s'engageait dans sa voie. Incertitude qui, en d'autres domaines encore plus importants que le domaine religieux, conduisit à des épisodes incroyables et à des compromis catastrophiques. D'une part, c'était l'équivoque de la politique du Vatican, dont beaucoup pensaient qu'elle serait, à l'avenir, démocratique (dans son message de Noël en 1944, le Pape avait - après douze ans de silence — condamné le nazisme et exalté les valeurs démocratiques), d'autre part, c'était la présence dans le gouvernement du parti démo-chrétien, qui jouissait de l'appui de l'Eglise et que personne n'entendait avoir comme ennemi. La grande peur de l'influence de masse et de l'autorité de l'Eglise paralysèrent les libéraux et les « actionnistes » de formation anti-cléricale et franc-maçonnique. D'un autre côté, les tendances droitieres, même si elles étaient anticléricales, se dépéchèrent en ces années de tout oublier, car elles voyaient avee évidence que seule l'alliance avec l'Eglise et les catholiques pouvait éviter la révolution. Pour leur part, socialistes et communistes craignaient les réactions provoquées par des mesures anti-cléricales et reculaient devant la peur de se trouver isolés, d'autant plus que les théories de Togliatti concernant l'Unité nationale dominaient alors dans le P.C italien, théories qui excluaient toute hostilité envers les catholiques. C'est ainsi que l'on arriva aux élections de 1946, sans que rien ne soit fait. Ces élections permirent pour la première fois à la D.C. de s'affirmer comme le « bloe de l'ordre », groupant des hommes d'origines et de tendances les plus diverses, unis seulement par leur volonté d'éviter des « sauts dans l'inconnu », comme l'on disait à l'époque. La D.C. se transformait ainsi en quelque chose très différent de ce qu'avaient prévu bon nombre de ses fondateurs. En assumant la représentation du gros des forces de conservation sociale, elle renonçait à sa cohésion antifasciste (en prenant la défense des hommes et des institutions du régime), à sa pureté chrétienne (elle a ceptait le soutien de tous ces réactionnaires qui ne voyaient dans la religion que l'instrument pour leur domination, pour tenir tranquilles les masses) ; enfin, elle renonçait aussi à son orientation réformiste initiale qui l'avait poussée vers l'alliance avec les partis ouvriers. Cette transformation du caractère et de la fonction de la D.C. avait commencé graduellement à se vérifier déjà au lendemain de la libération et elle s'acheva le 2 juin : si l'on compare les résultats du referendum avec ceux du vote pour la Constituante, on remarque que la majorité des électeurs de la D.C. a voté pour la monarchie. Dans toutes les phases de cette évolution, elle fut aidée et poussée par les pressions de la hiérarchie ec lésiastique, qui désirait justement un parti politique de ce type.

Une erreur sur cette page ?