Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 18e année, n° 8

1960, année du grand tournant en Afrique noire

Quatrième Internationale, 18e année, n° 8 · janvier 1960 · p. 7-9 · 1 257 mots

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Au début de 1958, il n'y avait qu'un seul pays d'Afrique noire effectivement indépendant : le Ghana (le Libéria étant en fait un protectorat américain, et l'Ethiopie un protectorat britannique). Au début de 1959, la Guinée a rejoint le Ghana. Au cours de l'année 1960, ce sera l'avalanche. Le Nigéria, la Somalie, la Fédération du Mali (Soudan et Sénégal), le Congo « belge », accèderont, sous une forme ou une autre, à l'indépendance ; le Tanganyka obtiendra l'autonomie interne. Au Kenya, au Nyassaland, en Rhodésie du nord, la pression des masses africaines pour une application du suffrage universel, qui pays, deviendra irrésistible.

Aussi, l'hebdomadaire britannique « The Economist » n'a-t-il pas craint d'affirmer que, dès 1960, la grande majorité des Africains se gouverneront eux-mêmes (180 millions contre 70 millions actuellement).

Depuis plusieurs années, nous avions décelé la pénétration de la révolution coloniale en Afrique. L'insurrection des Mau-Mau au Kenya en avait été le signe précurseur la révolution dans les pays arabes en a été le moteur principal. C'est du Maghreb, de 'Algérie révoltée que les germes de la révolution ont pénétré en Afrique noire française, d'où ils se sont répandus dans les colonies belges et britanniques d'Afrique centrale, sous la fermentation parallèle des influences venues d'Asie.

Ainsi, le mouvement vers l'indépendance politique des pays coloniaux prend-il d'ores et déjà une forme universelle. Il y a à peine dix ans, on pouvait considérer l'Afrique comme la dernière base de repli du colonialisme. Cette base de repli est aujourd'hui investie de tous côtés, et commence à s'écrouler. Déjà, les nations afroasiatiques et latino-américaines représentent la majorité absolue des membres des Nations Unies. L'époque dans laquelle la majorité des puissances souveraines étaient des puissances de race blanche sera, à son tour, bientôt révolue.

La première conséquence de cette évolution gigantesque, c'est de saper les derniers bastions du colonialisme et du racisme en Afrique, à savoir les colonies portugaises, la Fédération d'Afrique centrale, le Kenya et l'Afrique du sud. La Fédération d'Afrique centrale ne résistera sans doute pas aux coups de boutoir intérieurs et extérieurs qui provoqueront son éclatement. Seule la Rhodésie du sud pourrait devenir un « Etat à prédominance blanche », c'est-à-dire une seconde Afrique du sud. Quant à la « Communauté franco-africaine », elle se disloquera de plus en plus sous l'effet des exemples de la Guinée et du Mali.

L'indépendance du Congo « belge » et notamment de la province du Bas-Congo, éveillera des échos très puissants en Angola, dont une partie de la population appartient à la même nationalité des Bakongos. 1960 sera donc une année de crise pour l'Empire africain de Salazar ; ses jours sont comptés. Avec lui, c'est la dictature fasciste portugaise elle-même qui risque de s'effondrer, stimulant de même la reprise de l'action des masses contre la dictature franquiste.

Les progrès de la révolution coloniale en Afrique contribuent ainsi à l'affaiblissement des deux dernières dictatures fascistes en Europe. Ils contribuent aussi puissamment au développement de la lutte des Noirs aux Etats-Unis contre la discrimination raciale et sociale dont ils sont l'objet, sapant ainsi lentement un des piliers de la stabilité politique de l'impérialisme américain et favorisant une reprise de la combativité des syndicats, confrontés avec une offensive de front du grand capital.

Quant à l'infâme régime de « l'apartheid » en Afrique du sud, les progrès de la révolution africaine rendent son maintien de plus en plus précaire. L'Afrique du sud se transforme lentement en une immense poudrière. Le mythe de la supériorité raciale blanche, de la prétendue incapacité des Noirs à organiser des Etats modernes civilisés, est chaque jour contredit par la réalité du reste de l'Afrique. La confiance des masses sud-africaines dans leurs propres forces augmentera d'année en année. Elles répondront de plus en plus courageusement aux provocations sanglantes et à la répression des maitres « afrikaander ». En voulant se maintenir par la voie de la terreur, ceux-ci ne peuvent préparer qu'une formidable explosion et une guerre civile d'autant plus violente que l'humiliation, l'oppression, l'exploitation et la violence imposées aux Noirs ne cessent d'augmenter.

En 1960, la majorité des nations africaines auront accédé à une forme ou une suite de statur acadepte dance sollicule fau la place de cal de pays colon lax. autre de statut d'indépendance politique. Il ne faut cependant pas s'y tromper: leur Une véritable libération de toutes les chaînes économiques de l'impérialisme ne se produira guère.

Comme auparavant, le trust Unilever est tout puissant au Ghana ; le trust Péchiney n'a rien perdu de sa force en Guinée ; la Société Générale continuera, dans une très large mesure, de dicter sa loi dans un Congo indépendant ; trois grandes compagnies britanniques domineront largement le Tanganyika, le Kenya, le Nyassaland, la Rhodésie du nord, le jour où ceux-ci accèderont à l'autonomie interne ou à l'indépendance,

C'est qu'en général, l'avènement de l'indépendance politique prend la forme d'un compromis entre l'impérialisme et la bourgeoisie nationale (ou la couche des fonc tionnaires et des intellectuels africains au sein desquels se constitue une nouvelle bourgeoisie, notamment en mettant en coupe réglée les finances de l'Etat, comme c'est le cas depuis dix ans en Indonésie). La bourgeoisie nationale obtient des ressources supérieures, et la possibilité de marchander pour arracher une part majeure des profits des sociétés coloniales. Celles-ci conservent pourtant une bonne partie de ces profits. Leur exploitation des travailleurs africains est même mieux assurée que pendant la période de troubles qui précède généralement l'octroi de l'indépendance politique.

En général, aux nouveaux Etats indépendants, les ressources et surtout les conditions sociales nécessaires pour engager sur un large front la lutte contre la pauvreté, l'ignorance et la maladie font défaut. L'indépendance signifie, dans la plupart des cas, une accélération de la croissance économique, contrairement à ce qu'affirment les avocats du colonialisme. Mais elle ne signifie pas encore le début d'une véritable reconstruction de ce continent qui, depuis quatre siècles, a été véritablement le continent martyr de l'exploitation capitaliste.

Pareille reconstruction sur une grande échelle implique d'abord que soit surmontée la balkanisation de l'Afrique, résultat de son partage en zones coloniales par les puissances capitalistes, et qui ne correspond à aucune réalité ethnique. Ce sont les Etats-Unis Socialistes d'Afrique qui constitueront le véritable cadre d'une industrialisation du continent noir.

Cette reconstruction exige ensuite une véritable planification de l'emploi des ressources existantes et du développement économique comme tel. Si la classe ouvrière internationale était capable d'assurer une large aide financière et technique aux jeunes Etats africains, sans conditions politiques quelles qu'elles soient, ce développement pourrait être très rapide. L'Afrique pourrait sauter d'un seul coup de l'âge du fer à l'âge de l'électronique, de l'automation et de l'énergie nucléaire. Mais même au cas où cette aide resterait insuffisante, l'économie planifiée, l'investissement dans le pays même de tous les revenus des sociétés coloniales, grâce à leur nationalisation, et le développement coopératif de l'agriculture, constituent des atouts indispensables pour l'Afrique indépendante de demain,

Pour passer de l'indépendance purement politique à l'indépendance réelle par rapport à l'impérialisme, le développement d'un mouvement ouvrier autonome s'avèrera Indispensable. Le mouvement syndical africain connaît, depuis quelques années, un essor tumultueux. Trois confédérations internationales se font actuellement concurrence pour regrouper ce jeune syndicalisme africain. Qu'il apparaisse dans le cadre du mouvement syndical ou qu'il commence à se différencier à l'extrême-gauche du mouvement national, le mouvement ouvrier politique, s'appuyant sur l'antique tradition collectiviste des masses africaines, pourra jouer un rôle de plus en plus important dans la vie politique des jeunes Etats africains et poser sa candidature à la direction de la nation africaine en gestation.

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