Documents de la IVe Internationale

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La revue › 18e année, n° 11

Trente questions et trente réponses au sujet de la nouvelle « Histoire du Parti Communiste de l'Union Soviétique » (II)

E. Germain · Quatrième Internationale, 18e année, n° 11 · octobre-novembre 1960 · p. 52-59 · 3 992 mots

In English: Thirty Questions and Answers about the History of the Communist Party of the Soviet Union (second of two instalments) (Fourth International No. 11, Autumn 1960).

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La première partie de cette étude a paru dans le numéro précédent de « Quatrième Internationale ». La dernière question qui y était traitée se rapportait aux avertissements de Lénine concernant les risques d'une déformation bureaucratique de plus en plus grave, au cas où le contrôle par en bas n'était pas renforcé dans toutes les sphères de l'économie et de la société soviétiques.

Douzième question : Lénine a-t-il émis cet avis concernant le danger d'une déformation bureaucratique de l'Etat soviétique seulement de manière occasionnelle ?

Réponse : Non. Les avertissements de Lénine à ce sujet constituent un véritable leitmotiv des dernières années de son activité politique. Ils se font de plus en plus pressants au fur et à mesure qu'il abandonne la direction quotidienne du parti et de l'Etat. On a l'impression que, mû par un pressentiment tragique, Lénine fait l'impossible pour mobiliser les cadres du Parti contre ce danger - en vain, hélas ! comme l'histoire allait le démontrer. Seule l'Opposition de Gauche, et plus tard, l'Opposition Unifiée, suivirent ses conseils.

Ainsi, au cours des discussions contre « l'Opposition Ouvrière » (Chliapnikov, Sapronov, Kollontai, etc.) au IX• Congrès du P.C. de l'U.R.S.S., et au lendemain du IX° Congrès, Lénine revient constamment sur le problème du bureaucratisme, et admet que l'Opposition ultra-gauche a en partie raison. Parlant devant la conférence du Parti de la province de Moscou, il affirme :

« La tâche du pouvoir des soviets consiste à détruire complètement l'ancien appareil et à donner le pouvoir aux soviets. Mais dans notre programme, nous

(*) Voir le début de cette étude dans Quatrième Internationale, n° 10, juillet 1960.

admettons déjà que le bureaucratisme est réapparu, que les fondements économiques d'une société réellement socialiste n'existent pas encore... Il est compréhensible que le bureaucratisme né dans les institutions soviétiques devait exercer une influence dissolvante également sur les organisations du parti, car les sommets du parti sont les sommets de l'appareil soviétique » (pp. 616-7, tome XXX des Œuvres Complètes, éd. allemande de 1930).

Plus loin dans le même discours, Lénine souligne que, dans les affirmations de l'Opposition ouvrière, il y a « beaucoup de choses saines, nécessaires et inévitables » (ib. p. 617). Il ajoute que la lutte contre la bureaucratie à l'aide de l'Inspection Ouvrière et Paysanne (dirigée par Staline) est très difficile, car elle est elle-même une institution bureaucratisée, elle n'existe qu'en tant que « vœu pieux ».

En 192l, lors de la discussion syndicale au X* Congrès du P.C. de I'U.R.S.S., Lénine corrige Trotsky lorsque celui-ci parle de l'U.R.S.S. comme un « Etat ouvrier » : il précise que la République des Soviets est un « Etat ouvrier bureaucratiquement déformé ».

Dans son rapport au Xle Congrès du Parti, le 27 mars 1922, Lénine déclare : « Si nous considérons Moscou — 4.700 communistes responsables — et si nous considérons cette machine bureaucratique, cette montagne, qui donc mène et qui est mené ? Je doute fort qu'on puisse dire que les communistes mènent cette montagne. A vrai dire, ce ne sont pas eux qui mènent. C'est eux qui sont menés » (p. 962, « Œuvres Choisies », tome II).

Dans le même rapport, Lénine affirma d'ailleurs que l'appareil d'Etat est «franchement mauvais ».

Le 23 janvier 1923, il revient sur le même sujet dans une proposition faite âu XII® Congrès du Parti :

«Je ne nie pas que la question de notre appareil d'Etat et de son perfectionnement ne soit très difficile : elle est loin d'être résolue, et c'est en même temps une question éminemment pressante.

Notre appareil d'Etat, excepté le Commissariat du peuple aux Affaires étrangères, constitue dans une très grande mesure une survivance du passé, qui a subi le minimum de modifications sérieuses. Il n'est que légèrement embelli à la surface : pour le reste, il est le vrai type de notre ancien appareil d'Etat ». (ib p. 1026)-

Dans son dernier article, « Mieux vaut moins, mais mieux », écrit le 2 mars 1923, la même idée revient comme une véritable obsession :

« Les choses vont si mal avec notre appareil d'Etat pour ne pas dire qu'elles sont détestables, qu'il nous faut d'abord réfléchir sérieusement comment combattre ses défauts qui, ne l'oublions pas, remontent au passé...»

« Notre nouvelle Inspection ouvrière et paysanne, nous l'espérons, laissera loin derrière elle cette qualité que les Français dénomment pruderie, et que nous pourrions appeler affectation ridicule ou ridicule ostentation, et qui fait supérieurement le jeu de toute notre bureaucratie, tant de nos institutions soviétiques que du Parti, car, soit dit entre parenthèses, la bureaucratie existe chez nous non seulement dans les institutions soviétiques mais aussi dans celles du Parti » (souligné par nous — ib. pp. 1031, 1038).

Dans le tome XXXVI des « Œuvres Complètes » où viennent d'être réunis des écrits non publiés dans la précédente édition dite « complète » des Œuvres de Lénine, on trouve des dizaines d'exemples de cette obsession :

« Tout a sombré chez nous dans l'infect marais bureaucratique des « administrations ». Pour lutter tous les jours contre cela, il faut beaucoup d'intelligence, d'autorité et de force. Les administrations ? De la saloperie ! Les décrets ? De la saloperie 1 » (21/2/1922). (Lettre à Tsiouroupa, Tome XXXVI, p. 578).

«La Banque d'Etat actuellement n'est qu'un jeu de transcription bureaucratique du papier. La voilà, la vérité, si c'est la vérité que vous voulez connaître, et non les boniments tout sucre et tout miel des bureaucrates communistes... » (28/2/1922). Au président de la Banque d'Etat — Tome XXXVI, p. 579).

« Ne pas craindre de révéler les erreurs et l'incompétence ; donner une large popularité et faire de la publicité de toutes nos forces à tout travailleur sur place qui se distingue un tant soit peu, le donner en exemple. Plus on fera un tel fravail, plus nous plongerons dans la pratique vivante, en détournant notre attention et celle de nos lecteurs de cette atmosphère empuantie des bureaucrates et des intellectuels de Moscou (et, en général, des bureaucrates soviétiques); et plus nous verrons d'améliorations... » (12/4/1922). (Lettre à Ossinski. Tome XXXVI, p. 590).

« Je vois les choses ainsi : quelques dizaines d'ouvriers qui entreraient au Comité Central pourraient mieux que quiconque entreprendre de vérifier, d'améliorer et de remanier notre appareil... Les ouvriers qui feront partie du Comité Central ne doivent pas, à mon sens, être recrutés surtout parmi ceux qui ont fait un long stage de travail au sein des Soviets (parmi les ouvriers que je désigne dans ce passage de ma lettre, je classe partout aussi les paysans) parce que chez ces ouvriers se sont déjà créés certaines traditions et certains préjugés qu'il faudrait précisément combattre.

Parmi les ouvriers membres du Comité Central doivent principalement figurer les ouvriers situés au-dessous de cette couche qui, depuis cinq ans, are joint les rangs des fonctionnaires des Soviets, et appartenant plutôt au nombre des simples ouvriers et des simples paysans...» (26/12/1922). (Lettre au Congrès (troisième codicile du « Testament », Tome XXXVI, pp. 609-610).

En relisant tous ces passages (et nous pourrions en citer encore des dizaines d'autres), on ne peut s'empêcher de conclure : à la veille de sa mort, Lénine était obsédé par la pensée de la déformation et de la dégénérescence bureaucratique possible de l'appareil d'Etat et de l'appareil du Parti !

Treizième question : La direction du Parti a-t-elle suivi ces conseils de Lénine et répondu à ses avertissements?

Réponse : Non. Elle a caché au Parti (sauf aux délégués au XIII® Congrès) le texte de son testament, et a même publiquement nié qu'il existe. Elle a — sur proposition de Trotsky — voté en 1923 une résolution mettant la lutte contre la bureaucratie à l'ordre du jour et affirmant qu'on pouvait élargir la démocratie ouvrière. Mais lorsque Trotsky publia en 1923 « Cours Nouveau », dans lequel il reprit - quelquefois même textuellement - l'appel de Lénine pour un « renouvellement de l'appareil », elle réagit violemment, s'identifiant avec la bureaucratie.

Au lieu de se joindre à cette lutte de Trotsky contre la bureaucratie au nom du Testament de Lénine, elle se joignit à la bureaucratie « contre le trotskysme » foulant ainsi les derniers vestiges de la démocratie ouvrière, aboutissant à la dictature bonapartiste de la bureaucratie, qu'on s'efforce aujourd'hui de présenter sous l'euphémisme de « culte de la personnalité ».

Ce choix de la direction du Parti fut décisif. Car si la puissance de la bureaucratie dans la Russie de 1923 découlait sans aucun doute des conditions objectives (la révolution isolée dans un pays arriéré : le poids du passé et de l'entou- rage capitalistes: le manque de culture et de qualification technique des masses laborieuses: le nombre réduit et le poids spécifique insuffisant du prolétariat dans la population etc.) et était dans ce sens inévitable, l'attitude du facteur subjectif — de la direction et des cadres du Parti — à son égard netait pas inévitable.

Le Parti pouvait réagir contre cet état de choses, en élargissant les bases démocratiques du pouvoir, en faisant participer un nombre croissant d'ouvriers du rang à l'exercice du pouvoir, en approfondissant la liberté de discussion et de critique dans le Parti et dans les Soviets, en menant une politique économique qui accélère l'industrialisation et augmente le poids des ouvriers dans le pays.

C'est dans ce sens que l'appela Lénine de toutes les forces qui lui restèrent. C'est dans ce sens que l'appelèrent par la suite Trotsky et l'Opposition de Gauche. C'est parce qu'elle n'a pas compris ou a compris trop tard le danger de dégénéréscence bureaucratique, que la direction du P.C. de I'U.R.S.S. s'est transformée d'un obstacle à cette dégénérescence en son véhicule principal. La plupart des dirigeants du Parti ont d'ailleurs payé de leur vie cette erreur tragique.

Quatorzième question : « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » rétablit-elle la vérité historique su sujet du Testament de Lénine ?

Réponse : Dans le « Précis » de 1938, le Testament de Lénine est totalement passé sous silence. Dans la nouvelle « Histoire », on le cite à la page 397 tome | mais de manière singulièrement tronquée et falsifiée.

Ainsi, « l'Histoire » passe sous silence tous les éloges énoncés par Lénine à l'égard des bolchéviks qu'il désigne nommément dans son testament (Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Piatakov) et n'en retient que les critiques. Elle tait l'opinion de Lénine selon laquelle Trotsky est le membre du Comité Central « le plus doué ». Elle tait l'opinion de Lénine selon laquelle Boukharine et Piatakov étaient « les compétences les plus marquantes parmi les plus jeunes ». Elle tait l'opinion de Lénine selon laquelle Boukharine est « un théoricien des plus marquants et de très haute valeur, (qui) jouit à bon droit de l'affection du Parti tout entier ».

A ces omissions s'ajoutent deux falsifications avérées. Selon « l'Histoire », Lénine mettait le Parti en garde contre le « non bolchévisme » de Trotsky ; en réalité, Lénine écrit qu'il ne fallait plus rappeler le passé non bolchévik de Trotsky, pas plus que les erreurs commises par Zinoviev et Kamenev à la veille de la Révolution d'octobre. Selon « l'Histoire », Lénine mit le Parti en garde contre « les retours très dangereux de Trotsky au menchevisme récidiviste ». Il n'y a pas une ligne dans tout le Testament qui fasse allusion à pareil « retour » !

Ces omissions et ces falsifications sont d'autant plus grotesques, que le Testament a été publié en U.R.S.S., et que chaque lecteur peut se rendre compte, en comparant les deux textes, combien les bureaucrates-rédacteurs continuent à « tromper le peuple », comme de vulgaires « politiciens bourgeois », pour reprendre la formule de Lénine.

Quinzième question : Pourquoi fut constituée l'Opposition de Gauche du P.C. d'Union Soviétique ?

Réponse : « l'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » affirme que l'Opposition de Gauche date d'octobre 1923 :

« Profitant du fait que le chef du parti. Lénine, était gravement malade et n'était pas en mesure de se battre, Trotsky reprit la lutte contre le Comité Central léniniste et contre le parti. Il crut que les difficultés créées dans le pays pourraient favoriser son projet : prendre la direction du parti et adopter une ligne qui, en dernière analyse, aurait conduit à la restauration du capitalisme.

« Au début d'octobre 1923, Trotsky envoya une lettre au Comité Central dans laquelle en substance il calomnia l'activité de cet organe... Peu de temps après la lettre de Trotsky, le Comité Central reçut « la déclaration des 46 », signée par les trotskystes, les detsistes et des éléments qui appartenaient déjà auparavant aux groupes des « communistes de gauche » et de « l'opposition ouvrière ». La déciaration fut signée également de quelques membres du C.C. Les « 46 » affirmèrent de manière calomniatrice que l'appareil avait pris la place du parti et essayèrent de dresser les communistes contre l'appareil dirigeant » (p. 392 du tome I).

Si la dénonciation de la place prise par l'appareil dans le parti et l'Etat est du « menchévisme » et signifie œuvrer... « en dernière analyse » à la restauration du capitalisme, alors le plus coupable d'une telle déviation est Lénine luimême qui, dans le 3º codicile de son testament, réclame également « le renouvellement de l'appareil ». Nous avons vu avec quelle violence Lénine attaqua la « pourriture bureaucratique ». La plate-forme oppositionnelle des « 46 » répéta les formules de Lénine avec moins de vigueur, mais réclama surtout des mesures concrètes pour permettre la relance de la démocratie ouvrière, dans le Parti et dans les Soviets. La justification de ces demandes, nous la trouvons dans les attaques ci-dessus mentionnées de Lénine.

« L'Histoire » poursuit avec un amalgame grossier, affirmant que l'Opposition « exprima au fond (!) les revendications des menchéviks, des s-r et de la nouvelle bourgeoisie, qui désiraient apparaître ouvertement sur la scène politique en conformité (?) avec la N.E.P. » (p. 393 du tome I).

Cette calomnie « oublie » un petit détail : c'est que la même Opposition de Gauche, qui prétendûment « exprima au fond » les intérêts des Nepmen et des éléments bourgeois, voulut qu'on prenne des mesures économiques contre eux, alors que la majorité du C.C. voulut les protéger. Quant à l'affirmation que Trotsky voulut « en dernière analyse » rétablir le capitalisme, il est curieux que les contemporains ne s'en soient pas aperçus, puisqu'ils l'ont laissé pendant des années à des fonctions dirigeantes de l'Etat et du Parti. Il s'agit là de calomnies sans fondement aucun, misérables vestiges des calomnies staliniennes qu'on a dû supprimer par suite de la condamnation du « culte de la personnalité ».

L'aspect tragico-comique de toute cette thèse falsificatrice, c'est que la majorité des membres de ce fameux Comité Central d'octobre 1923 qui prétendûment incarne les vertus léninistes... fut par la suite « liquidée » par Staline comme contre-révolutionnaire. Les auteurs de « l'Histoire » se trouvent dès lors devant la tâche impossible de devoir condamner à la fois cette majorité et l'Opposition : ils passent plutôt sous silence la composition de ce Comité Central, qui les gênerait trop...

Seizième question : Quelle fut la politique économique proposée par l'Opposition de Gauche dès octobre 1923 ?

Réponse : Il suffit de poser cette question pour se rendre compte combien la calomnie selon laquelle l'Opposition exprima « au fond », « objectivement en dernière analyse » la « pression » de « l'ennemi de classe », des koulaks, des Nepmans, de la « nouvelle bourgeoisie », est intenable et facile à démasquer. L'Opposition de Gauche réclama dès sa constitution une politique d'industrialisation accélérée, de lutte accrue contre les koulaks, de lutte de classe plus prononcée à la fois à la ville (en renforçant les positions économiques et politiques des ouvriers) et à la campagne (en sappuyant sur les paysans pauvres et en tavorisant le développement de coopératives de production).

E. H. Carr, pourtant en gros hostile envers Trotsky et approuvant les « faits établis », décrit les propositions de l'Opposition de la manière suivante : un plan économique d'ensemble + plus de crédits pour l'industrie lourde (« A History of Soviet Russia » tome 4 : The Interregnun, pp. 91-92). Il suffirait de prendre une publication communiste quelconque de l'époque pour s'en rendre compte.

Ainsi, dans la Pravda des ler, 3 et 4 janvier 1924 apparait le texte d un long débat entre Rykov, parlant pour la majorité du Comité Central, et les porte-pa role de l'Opposition (Ossinski, Préobragensky, Piatakov et I.N. Smirnov). Le projet de résolution de Opposition attribue la crise économique dont souttre à ce moment l'U.R.S.S. « au manque d'un plan unifiant le travail de tous les secteurs de l'économie de l'Etat ».

Et ce projet de résolution insiste sur le fait que c'est le développement de l'industrie qui est la clé de l'essor économique, et rejette l'idée de la suprématie du marché en faveur de l'idée du plan économique. Il faut seulement ajouter que Mikoyan, porte-parole de la fraction stalinienne, attaqua l'idée « trotskyste » d'un plan de développement unique de l'industrie comme « le sommet de l'utopie » (Carr, ib. p. 128).

On pourrait continuer à citer. Mais à quoi bon ? Il suffirait de reproduire n'importe quelle revue ou journal communiste russe des années: 1923-27, pour s'apercevoir qu'en effet l'Opposition fit systématiquement campagne en faveur d'un plan d'industrialisation accélérée et d'une lutte plus accentuée contre les koulaks. Il est vrai que, pour cette raison, la bureaucratie au pouvoir maintient tous ces textes sous le boisseau. Pour des raisons analogues Staline évita seigneusement que le public ait accès aux documents de 1917-18 qui permettent de montrer 'le rôle réel de Trotsky, des vieux bolchéviks et ... son rôle propre à lui avant, pendant et après la Révolution d'octobre. Or, ces textes sont aujourd'hui en voie de publication. Il ne faudra plus longtemps pour que la jeunesse sovié fiuqe apprenne la vérité au sujet de la lutte de l'Opposition, dans les documents de l'époque, et malgré les mensonges de « l'Histoire du P.C. de l'Union soviétique ».

Dix-septième question : Est-il exact que l'Opposition « lança des mots d'ordre aventuristes » d'augmentation des impôts agricoles et des prix des produits de consommation dans ses propositions d'industrialisation du pays ?

Réponse : Nous voyons ici comment l'accumulation des faux aboutit à des contradictions éclatantes ! A la page 393 du tome !, «l'Histoire » affirme que les Oppositionnels ne faisaient qu'appuyer les Nepmien; mais, à la page 390, Trotsky est accusé d'avoir prôné « le développement de l'industrie par l'exploitation des paysans ». « Exploiter » le koulak est un moyen étrange de « l'appuyer»... La même accusation revient plus nettement encore dans le tome Il p. 16 :

« Particulièrement dangereuses furent les propositions trotskystes d'augmenter l'impôt agraire frappant les paysans, et d'augmenter les prix de vente des produits industriels... La politique de capitulation (2) des trotskystes et des zinoviévistes aurait conduit en pratique à la restauration du capitalisme, dans le pays soviétique ».

Comment une politique qui accroît l'impôt que les paysans doivent payer serait-elle en même temps une politique de « capitulation » devant ces paysans, ou devant les'éléments bourgeois de la paysannerie (que Trotsky proposa de taxer spécialement ; nous y reviendrons), voilà un mystère que seule la logique bureaucratique peut éclaircir.

Qu'en était-il réellement ? Dès 1923, Trotsky avait dévoilé le phénomène des ciseaux : les prix des produits agricoles baissaient, sous la pression d'une reprise de la production plus accentuée dans l'agriculture que dans l'industrie, Les prix des produits industriels augmentaient sous la pression d'une demande de tisan d'une augmentation des prix des produits industriels. Au contraire, il ar ces biens supérieure à l'offre. Il n'est donc pas exact que Trotsky fut pérait que, grâce à un développement plus rapide de l'industrie, les prix industriels pourraient augmenter moins rapidement que les prix agricoles ou même baisser par rapport à eux. C'était le moyen le plus sûr de maintenir l'alliance entre les ouvriers et les paysans.

Mais la paysannerie n'était pas une classe unie. Dès 1923, Trotsky et l'Opposition de Gauche attirèrent l'attention du Parti sur le fait que le blé vendu à la ville l'était en proportion croissante par les seuls koulaks : ceux-ci commençaient à concentrer entre leurs mains tous les surplus agricoles. Profitant de la liberté du commerce, les Nepmen, commerçants et trafiquants privés des villes concentraient également une bonne partie du fonds d'accumulation entre leurs mains. Préobragensky évaluait cette accumulation privée pendant les années 1923-25 à quelque 500 millions de roubles-or. L'Opposition proposa qu'une bon ne partie de ces deux surplus, qui se trouvaient entre les mains des couches exploiteuses de la société, soient épongés par une politique fiscale et une politique des prix appropriées. Les fonds ainsi obtenus devaient être employés pour accé lérer l'industrialisation et améliorer notamment la situation des paysans pauvres. Cette politique ne fut pas adoptée. Pendant cinq ans, la direction du Parti nia les dangers dénoncés par Trotsky et l'Opposition. Boukharine et Staline af firmèrent qu'il n'y avait pas de contradiction entre l'accumulation privée et les intérêts du développement économique de l'Etat. Ils affirmèrent que l'Opposition « exagérait » les dangers des koulaks. Ils accusèrent les propositions de l'Opposition de risquer de précipiter une rupture de « l'alliance » entre les ouvriers et les paysans.

Mais les événéments allaient donner raison de manière dramatique à Trotsky et à l'Opposition. Ainsi que le constate « l'Histoire du P.C. soviétique » ellemême (tome II. p. 33), pendant l'hiver 1927-29 « les koulaks, qui possédaient de grandes réserves de céréales, se refusèrent à vendre (ce blé) à l'Etat :aux prix fixés par le pouvoir soviétique », ainsi que l'Opposition l'avait prédit pendant des années (4). A la page 54, cet argument est répété avec plus de force encore. La réaction de la fraction stalinienne ne fut pas moins violente : elle « confisqua le grain » des koulaks ! (p. 33).

En d'autre termes : après avoir accusé Trotsky d'avoir voulu « détruire l'alliance entre les ouvriers et les paysans » en taxant davantage les koulaks, elle

(4) Boukharine, parlant à la 7º session de l'Exécutif élargi de l'Internationale Commude la majorité du C.C. contre l'Opposition « accueilli par de vifs applaudissements. Les délégués chantent l'Internationale »), déclara

*Quel était le plus fort. Elment de notre Opposition contre le Comité Central ? contradictions croissent outre mesure et le Comité Central n'est pas en état de le comprendre. Elle disait : les kouleks, qui ont accaparé presque tout l'excédent de céréales, organisent contre nous « la grève des céréales »... Or. les résultats disent le contraire ». (* Correspondance Internationale », 14 janvier 1957, 7e année, n° 6, p. 92).

Un an plus tard, • les résultats » confirmèrent complètement ce pronostic de l'Opposition. et « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique > décrit, en page 54 du tome Il, le meme phénomène avee les mêmes termes : grève des livraisons de blé par les koulales...

fut obligée d'exproprier ceux-ci purement et simplement, ce qui provoqua une terrible crise sociale et une chute de la production agricole qui fut une catastrophe, dont on continue à ressentir les effets même aujourd'hui.

Si l'avis de l'Opposition avait été suivi, on aurait saisi des parties croissantes des surplus des koulaks dès 1923. L'industrialisation aurait été accélérée dès la même année. L'effort concentré entre les années 1928-1934 aurait pu être étendu sur la période 1923-1934. Les sacrifices imposés de ce fait au peuple soviétique auraient été infiniment moins lourds, les pertes et gaspillages beaucoup plus réduits, et les résultats beaucoup plus impressionnants que ceux obtenus par l'industrialisation tardive mais fiévreuse décidée par Staline.

Tout cela, la jeunesse soviétique le constatera par elle-même, en étudiant et en comparant les documents de l'époque. Toutes les falsifications de « l'Histoire du P.C. soviétique » ne cacheront plus longtemps cette vérité éclatante.

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