Documents de la IVe Internationale

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La revue › 18e année, n° 11

Les livres

Quatrième Internationale, 18e année, n° 11 · octobre-novembre 1960 · p. 60-61 · 1 493 mots

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Aden Arabie de Paul NIZAN (1)

Ce livre fut publié pour la première fois en 1932; il reparaît aujourd'hui, avec une introduction de Jean-Paul Sartre, qui trace la vie de l'auteur avec qui il fut très lié et souligne l'actualité de ce livre.

Nizan, jeune intellectuel, connut la crise du monde de l'après première guerre mondiale. Un séjour à Aden, loin d'être une fuite, lui fit comprendre sous une forme dépouillée ce qu'était le capitalisme. li rejoignit le Parti communiste, y fut un journaliste repute, jusqu'au moment du pacte germano-sovietique en aout 1939. rompu alors avec le parti, tout en affir mant rester un communiste, et fut tue dans ics combats de 1940. En raison de sa rupture de 1939, il fut accusé par les sta liniens d'avoir été un mouchard. Et le silence avait été fait sur son œuvre littéraire.

Jean-Paul Sartre trace un portrait de l'homme, de ses inquiétudes et de ses aspirations. Malgre tout, quelque chose nous manque, qui n'est d'ailleurs pas spécifi que à Nizan. Que des gens sans esprit critique et d'âme bureaucratique aient ces années qui précédèrent la dans deuxième guerre mondiale, pu accepter le stalinisme sans se poser de questions, cela n'est pas trep surprenant; mais que des hommes sensibles comme un Nizan aient été insensibles au sort des vieux bolcheviks, détruits par le Guépéou, car ils ne pouvaient pas croire aux accusations calomnieuses des procès de Moscou, cela n'est pas compréhensible (2).

Mais c'est l'actualité du livre que Sartre souligne à juste titre. L'actualité, c'est son style, sa critique impitoyable de la société capitaliste, sa destruction torcenée des « valeurs » de cette société. C'est presque un pamphlet, et certainement on n'écrit plus comme cela, dans une

(1) François Maspero, éditeur, Paris.

(2) La question se pose autrement pour les générations venues à la vie politique pendant et après la deuxième guerre mondiale, au lendemain de la victoire de YU.R.S.S. dans la guerre : ce résultat disdimulait pour eux un passé qu'ils ne pouvaient connaitre que par oui-dire.

IVRES Arabie de Paul NIZAN (1) France où le mouvement ouvrier a pour leaders un Thorez et un Guy Mollet, deux champions, chacun à sa manière, de « patrie » des bonnes valeurs bourgeoises de l'époque de Fallières.

Sartre, dans la présentation de ce livre de Nizan se livre à une critique impi toyable de notre apres-guerre, et de ses dirigeants :

« Un jeune homme est venu me voir : il aimait ses parents, mais, dit-il avec sévérité : « Ce sont des réactionnaires ! » J'ai vieilli et les mots avec moi : dans ma tête ils ont mon âge; je m'égarai, je crus avoir affaire au rejeton d'une famille aisée, un peu bigote, libérale peutêtre et votant pour Pinay. Il me détrompa : « Mon père est communiste depuis le congrès de Tours. » Un autre, fils de socialiste, condamnait à la fois / la S.F I.O. et le P.C. : « Les uns trahissent les autres s'encroûtent. »

Chacun, expliq stil après attabes un était parti pour ses dans les lettres, qui dans le commerce. Et le résultat : le 13 mai.

C'est à la nouvelle jeunesse que Sartre dédie le livre de Nizan, pour qu'elle y puise une lecon de révolte et de haine contre le monde établi. Combien parmi ces jeunes liront le livre de Nizan ? Un tout petit nombre, mais il y a sans aucur doute de profondes affinités entre la pensée de Nizan et celle des jeunes de 1960 La jeunesse d'aujourd'hui, à travers le monde entier, s'est montrée en cette année 1960 disposée à liquider cet aprèsqui gouvernent encore, contre un monde guerre où tant de vieillards ont gouverné gouvernent encore, contre connait les plus grands bouleversements. La jeunesse a commencé à écrire de grandes pages au Japon, en Corée, en

Turquie, en Afrique du sud. Et mainte nant la jeunesse de France se dresse contre la guerre d'Algérie, avec une audace qui fait peur aux pseudo socialistes et communistes. Faisons en sorte que ces jeunes évitent l'impasse politique qu'à connue Nizan, en l'aidant à construire elle-même une direction marxiste révolutionnaire.

F.

La guerre

Nous allons entrer dans la 7 année de la guerre d'Algérie. Sept années que la Révolution algerienne mene un combat extraordinaire, contre les forces déchainées d'un imperialisme malade, mais aux moyens materiels disproportionnés par rapport à ceux du peuple algérien.

Cette lutte a donné naissance en France à une abondante littérature. Ce sont avant tout des témoignages, concernant les aspects les plus variés de ce combat tant en France qu'en Algérie. Il y en a plusieurs dizaines. L'ensemble de ces livres mériterait d'être étudié globalement. C'est de toute façon aussi un des aspects du combat, pour ou contre la Révolution algérienne, qui se mène dans ces livres.

Mais, sans avoir besoin de procéder à un long examen, on peut voir aisément une disproportion eclatante, pas seulement en quantite mais en qualité, entre ceux qui . se placent dans le camp des impérialistes, et ceux qui se mettent aux côtés du peuple algérien et de ses aspirations. Il n'y a pas un livre qui vaille tant soit peu d'être cité qui prenne fait et cause pour les activités des autorités françaises.

Et. de l'autre côté, on croit après chaque livre que le meilleur a été dit, et au bout de quelques semaines paraît nouveau livre, apportant sa part d'émo tion ou de colère ou de raisons nouvelles pour l'invincible combat de la Révo lution algérienne.

Le dernier livre paru, cest celui de Jules Roy intitulé tout simplement « La guerre d'Algérie ». Qui est Jules Roy ? Un fils de gendarme; né en Algerie, les siens sont des colons; lul-même a été oflicier d'active, un colonel. Il est devenu célèbre comme écrivain pour ses écrits sur la dernière guerre. Jules Roy ne peut à notre connaissance être classe politiquement; il doit entrer probablement dans la catégorie des gaullistes, en ce sens qu'il est pour I'« ordre » avec une dose de paternalisme.

Il est allé en Algérie, il a vu les piedsnoirs, des gens personnellement bien honnêtes envers les Européens, mais qui n'ont aucune idée de ce que sont les Algériens, de ce qu'ils ressentent, de ce qu'ils désirent. Il a vu aussi les capitaines de l'armée française, des defenseurs de « TOccident », et lui qui est attaché à ce qu'il considère les valeurs de l'Occident, il en a été révulsé. C'est le livre d'un obserresumer ici les deux cents et quelques invateur avisé, consciencieux. On ne peut ges de « La guerre d'Algérie »; nous

A L 61 d'Algérie de Jules ROY (1) vitons chacun à le lire et à le faire lire On y trouvera un tableau accuse, burine, des conséquences de la « pacification » en Algérie. L'auteur est allé à Toudja, un village comme tant d'autres, où les choses se sont passées comme dans tant d'autres :

« Quand on sait que le F.L.N. égorge de son côté — on met seize assassinats sur son compte depuis six ans → on commence à comprendre le sentiment dans lequel vivent les habitants de Toudja. Seize meurtres, et cela compte déjà, d'un côté. Mille deux cents de l'autre. On ne commente pas cela. »

Quel argument en réponse à ceux qui, prétendant jouer les Salomon, dénoncent à la fois sur le même plan les « excès » des deux camps.

Jules Roy, après avoir discuté avec un « ancien colonel comme moi », comprenait le fond des choses :

« Quel homme supporterait de voir ses propres ouvriers prendre possession d'une ferme ou d'une usine dont il a été le maitre pendant cinquante ans? La seule solution pour lui consiste à céder la place à des hommes nouveaux. Personne ne peut accepter des bouleversements dans les méthodes qui semblent faire fi du travail d'un demi-siècle. Mais l'amertume remachée n'est pas plus supportable pour ceux qui savent que l'expropriation est un acte de justice. Nous n'avions donc rien à nous dire et j'ai pris congé de mes hô tes, non sans tristesse. Et cependant, rien ne pouvait me faire changer de sentiment. Entre ceux qui avaient faim et ceux qui n'arrivaient pas à manger tout ce qu'on leur offrait, entre ceux qui bombardaient et ceux qui devenaient fous SOUS les bombardements, mon choix était fait. »

Et, qui a lu ce livre a senti aussi que ces lignes, reproduites par la plupart des commentateurs, n'est pas affirmation littéraire :

« Il n'y a plus rien de commun entre vous et moi, capitaine. Je ne serai jamais de votre côté en Algérie et si un jour, dans le collimateur de vos chars ou de vos avions, vous distinguez parmi les ratons en guenilles un grand batard de votre race aux cheveux blancs, ce sera moi N'hésitez pas. Appuyez sur les boutons de feu de vos mitrailleuses. Ce jour-là, vous aurez bien servi la cause de l'Occident. »

P. F.

(1) Julliard éditeur, Paris.

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