Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 18e année, n° 11

Problèmes et perspectives de notre époque dans le miroir de la polémique sino-soviétique

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 18e année, n° 11 · octobre-novembre 1960 · p. 16-25 · 8 297 mots

In English: Problems and Prospects of Our Time in the Mirror of the Sino-Soviet Polemics (Fourth International No. 11, Autumn 1960).

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Loin d'avoir été surmonté après la réunion des représentants de différents Partis communistes à Bucarest le conflit entre le P.C. de I'U.R.S.S. et le P.C. chinois se développe et s'amplifie. Les formes qu'il a prises jusqu'à présent ne sont pas les mêmes que celles qui ont caractérisé, il y a dix ans, le conflit entre Moscou et Belgrade, et il apparait toujours improbable qu'on arrive à une rupture tout à fait ouverte et violente. Néanmoins, une logique objective de la polémique s'est déjà imposée : comme dans |'« affaire yougoslave », dans I'« affaire chinoise », culierrtant de certaines questions parti partant certaines questions parti on est arrivé assez vite à toute une série de problèmes fondamentaux concernant de très près non seulement la tactique, mais aussi les perspectives et la stratégie du mouvement communiste.

On se rappelle que les premiers symtômes des divergences s'étaient dessinés au cours de l'été 1958, dans une conjonc-

1) La guerre et la coexistence pacifique.

Après avoir adopté au 20* Congrès les thèses sur la « non inévitabilité » de la guerre, les Soviétiques ont mis de plus en plus l'accent sur la coexistence pacifique et surtout, dans la période caractérisée par I'« optimisme » de Camp David, Khrouchtchev est allé assez loin dans une sorte de théorisation du compromis possible et souhaitable avec l'impérialisme américain ou, du moins, avec l'une de ses tendances. • Dans un discours sur la situation internationale prononcé au Soviet Suprême le 31 octobre 1959, il a souligné, en effet. que * l'Union Soviétique et tous les pays socialistes ont ouvert à l'humanité le chemin d'un développement social sans guerre, sur la base d'une collaboration pacifique », que « le conflit entre les deux systèmes doit et peut être résolu par des ture internationale particulièrement critique. Mais c'est à partir du voyage de Khrouchtchev aux Etats-Unis que la polémique s'est développée de plus en plus netment jusqu'à ce qu'on en soit arrivé aux articles des Chinois à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de Lénine et au véritable heurt au Conseil de la F.S.M. à Pekin, ou les syndicalistes chinois ont pratiquement rejeté le rapport à orientation khrouchtchévienne. La troisième phase de la polémique — été 1960 — a été caractérisée par une contre-attaque très vive de la part des Soviétiques qui, si elle paraît avoir influencé plusieurs Partis communistes, n'a pas poussé les Chinois à renoncer à leur bataille; ils se sont bornés à mieux nuancer parfois certaines attitudes.

Il n'est pas inutile de résumer ici les thèmes qui ont été et qui sont l'objet des divergences en question. moyens pacifiques », que « la coexistence est une chose reelle... une necessite objective découlant de la situation mondiale actuelle, de la phase de développement actuelle de la société humaine ». D'autre part, Khrouchtchev a expliqué, lors de la même occasion, que les impérialistes peuvent réellement « faire certaines concessions », qu'il y a des tendances « pacifiques » même parmi les capitalistes américains, et que « plusieurs personnalités bien connues et en premier lieu le président Eisenhower.. veulent trouver les voies pour renforcer la paix » (1). Ces

(1) Dans le discours de janvier 1960, Khrouchtchev a expliqué plus précisément quelle est. aux Etats-Unis la tendance ultrabelliciste et quelle est la tendance « pacifiste ». Pour les deux discours cités nous nous basons sur le texte italien, diffusé par le Bureau de presse de l'Ambassade soviétique à Rome.

LES THEMES ESSENTIELS DU DEBAT

LES THEMES ESSENTIELS DU DEBAT thèses « optimistes » ont été confirmées par le même Khrouchtchev dans un autre rapport au Soviet Suprême trois mois plus tard.

Les communistes chinois ne repoussent das les theses du 20° Congrès sur la guerre et sur la coexistence pacifique, mais ils mettent l'accent d'une laçon à fait différente. Ils insistent sur l'idée que la guerre est inhérente au capitalisme, que l'impérialisme n'a pas changé et ne peut changer de nature et qu'aussi longtemps que le capitalisme existe, la guerre reste possible.

Les Chinois nient plus particulièrement qu'il y a des tendances « pacifiques » dans l'impérialisme : même après Camp David l'impérialisme américain n'avait pas changé de politique, il misait et mise toujours sur la guerre (« La glace de la guerre froide n'a jamais été rompue » a-t-on dit à Pékin (2). Il est absurde de se laisser duper par les bavardages d'Eisenhower qui, loin de chercher la « coexistence », est le représentant le plus qualifié l'impérialisme qui se prépare pour de nouveaux conflits militaires.

D'autre part, les Chinois ont constamment souligné la nécessité de ne jamais oublier que les marxistes ne peuvent pas s'opposer à toute sorte de guerre, qu'ils doivent distinguer les guerres justes des guerres injustes.

2) Les conséquences d'une guerre éventuelle et le désarmement.

Khrouchtchev n'a pas partagé explicitement le point de vue exprimé autrefois par certains dirigeants soviétiques ou par des dirigeants de certains partis communistes qu'une troisième guerre mondiale pourrait impliquer une destruction totale (3); il a affirmé plusieurs fois que la guerre impliquerait la fin du capitalisme. Mais, malgré cela, il a insisté et il insiste constamment sur l'ampleur ef frovable des destructions qui seraient provoquées par un conflit nucléaire et sur ses « conséquences fatales » (4). Il a été d'ailleurs de ceux qui n'excluent pas l'hypothèse que les Efats-Unis puissent opérer une remontée sur le terrain des armes les plus puissantes et « atteindre tốt

(2) Hsinhua News Agency, 27 mai 1960. Pour les textes chinois résumés dans l'article, voir la même source et plus particulierement les numéros parus les jours suivants : 1, 21, 22, 23 avril: 27 mai; 7, 8, 16 juin.

(3) Le délégué polonais au Conseil de la F S.M. a expliqué que la guerre pourrait détruire la terre dans quelques minutes (Hsinhua News Agency, 9 juin). Togliatti, pour sa part, s'est interrogé dans les termes suivants Supposons concrètement que, patrie, il tombe vingt ou trente sur notre engins nucléaires capables de provoquer une destruction totale et le désert; quel socialisme pourrait-on construire encore dans de telles conditions ? » (l'Unità, 24 juillet).

(4) Khrouchtchev est revenu sur ce theme dans son intervention au Congrès de Bucarest, tandis aue le Kommunist a écrit plus

-boomment au une guerre impliquerait la destruction de pays entiers et aule « les masses ne peuvent pas payer n'importe quel prix » pour faciliter le passage au socialisme (L'Unita, ter septembre 10)• lisme (L'Unita, ler septembre 1960).

ou tard le niveau de l'U.R.S.S. » (discours au Soviet Suprême, janvier 1960).

L'optique des Chinois est sensiblement différente. Selon eux - comme il est arrivé après les conflits de 19141918 et de 1939-1945 — la guerre impliquerait une nouvelle avance décisive de la révolution, « une destruction rapide des monstres impérialistes » Les peuples devraient faire le lourds sacritices. mais ceux-ci seraient compensés par le fait que « sur les ruines de l'impérialisme mort, les peuples victorieux créeraient avec une rapidité extrême une civilisation mille fois plus élevée que celle du capitalisme et un avenir merveilleux pour eux ». Sur un plan, pour ainsi dire, plus confidentiel, les Chinois n'hésitent pas à affirmer que, dans la pire des hypothèses, ils pourraient perdre dans une guerre la moitié de leur population et rester quand même trois cents millions pour bâtir la société communiste. Ce sont des arguments de cette nature qui ont provoqué la réplique de Khrouchtchev à Bucarest : « Je ne saurais dire faisons la guerre, une moitié mourra, l'autre moitié survivra. Si je parlais ainsi, on pourrait me mettre la camisole ! »

En ce qui concerne le désarmement, Khrouchtchev en est un partisan convaincu : il pense qu'il pourrait être effectivement réalisé. Le fait que cela n'ait jamais été possible dans le passé ne constitue pas un argument décisif en la matière (discours de Gromyko au Soviet Suprême. janvier 1960). Les Chinois qui considèrent comme une escroquerie la thèse selon laquelle les ressources, rendues disponibles à la suite d'un désarmement éventuel, pourraient être utilisées par tout le monde en faveur des peuples sous-développés - déclarent être d'accord avec les pronositions soviétiques et ils ont eux-mêmes avancé des propositions. Mais ils expliquent leur attitude en disant : * Les propositions soviétiques sont un test pour les pays impérialistes. En les repoussant, ces pays démasqueront ultérieurement le caractère frauduleux de leur paix » (Hsinhua News Agency, 7 juin 1960).

3) L'attitude envers la révolution coloniale.

Khrouchtchev et le P.C. de l'U.R.S.S. ont toujours proclamé leur soutien de la lutte des peuples coloniaux. Mais en pratique ils ont souvent sacrifié ce soutien aux nécessités de leur politique de détente.

Critiquant de telles attitudes, les Chinois expliquent que la ligne khrouchtchévienne constitue un obstacle à la lutte des masses coloniales, que les luttes armées des peuples coloniaux contre l'imperialis me sont nécessaires et qu'il faut les saluer comme des guerres justes. La divergence s'est concrétisée d'une façon tout à fait visible à propos de l'Algérie. Khrouchtchev saluait le discours de de Gaulle du 16 septembre 1959, les Chinois le critiquaient vivement; I'U.R.S.S. n'a pas reconnu le Gouvernement algérien, la fait.

Les Chinois, d'autre part, sont de plus en plus crinques envers certains diri-

INTERNATIONALE geants des bourgeoisies coloniales (Nehru et Sukarno, notamment). Les Soviétiques accusent les Chinois ne de pas comprendre le rôle progressif de la bourgeoisie nationale dans les pays coloniaux et la nécessité d'une étape démocratique-bourgeoise nationale dans laquelle ne se posent pas des problèmes de nature socialiste (voir par exemple l'article de Joukov, Pravda, 26 août)-

4) La voie pacifique et parlementaire au socialisme.

Les thèmes du 20 Congrès du P.C. de I'U.R.S.S., sur la voie parlementaire et pacifique au socialisme, sont l'objet d'une polémique ouverte et assez serrée de la Dart des Chinois aui n'oublient bac même si le parti de la classe ouvrière dispose d'une majorité parlementaire ou devient dans le parlement le parti le plus fort. Aussi longtemps que la machine étatique existe, la bourgeoisie est tout à fait en condition à tout moment, selon ses propres intérêts, soit de dissoudre le parlement si nécessaire, soit d'utiliser différents trucs ouverts ou cachés pour transformer un parti ouvrier qui serait le parti le plus fort dans le parlement en une minorité, ou pour obtenir comme résultat qu'il ait moins de sièges même s'il a reçu plus de voix qu'auparavant. C'est pourquoi il est difficile d'imaginer que dans une dictature bourgeoise il puisse y avoir des changements à la suite de votes part des Chinois qui n'oublient pas de souligner la nécessité de détruire l'appareil étatique bourgeois et de le remplacer par la dictature du prolétariat. Qu'il nous au parlement et il d'imaginer qu'il prolétariat de faire des mesures antes est également difficile oit possible pour le adopter au parlement à assurer le nassage soit permis pour une fois de recourir à des mesures aptes assurer le passage à soit permis pour une fois une citation un peu longue

«Nous devons participer lementaires - a écrit de recourir à aux luttes par-

* Le Drapeau pacifique au socialisme par le fait d'avoir obtenu un certain nombre de voix. Plusieurs expériences dans les pays capitalistes pendant une longue période l'ont

Rouge » - mais sans aucune illusion dans le système parlementaire bourgeois. Pourquoi ? Parce qu'aussi longtemps que la machine étatique des seigneurs de guerre bourgeois et des bureaucrates reste inchangée, le parlement sera toujours un ornement de la dictature bourgeoise, entièrement prouvé et les expériences faites dans différents pays d'Europe rt d'Asie après la deuxième guerre mondiale en fournissent de nouvelles preuves.»

La critique des « voies nouvelles » du 20° Congrès et des différents Partis communistes ne saurait être plus nette.

LES COMMUNES ET LA REVOLUTION « ININTERROMPUE»

La polémique sur tous les thèmes cidessus est depuis plusieurs mois assez ouvertes et généralement connue. Mais les importante, eux qui ne manquent pas une seule occasion de saluer les progrès et succès des partis frères ? Il est certain que les Soviétiques ont formulé en privé leurs critiques et on a pu en trouver certains reflets dans des textes officiels. Ils ont, par exemple, souligné à plusieurs reprises qu'on ne peut pas passer directement du capitalisme au communisme, qu'il est nécessaire de passer au travers de toute une étape d'édification socialiste de toute une etape d editication socialiste. Ce thème a été avancé par Khrouchtchev lui-même dans son rapport au 21 Congrès (5).

Il est fort probable que les Soviétiques ont formulé des objections à certaines théorisations des Chinois - surtout de la deuxième moitié de 1958 - selon lesquelles les Communes seraient déjà une anticipation de la société communiste (6) et plus récemment qu'elles sont la meilleure forme de transition entre le socialisme et le communisme (7). Un économiste célèbre Stroumiline, a polémiqué, paraît-il, d'une façon assez curieuse; il a

(5) Khrouchtchev a nié au 21- Congrès les divergences disant : e divergences.

ses propres entre Soviétiques et Chinois.

en

Vous ne pourrez pas voir des comme personne ne peut voir oreilles ». Evidemment les divergences existaient. malgré le fait qu'a ce moment on ne pouvait pas les voir, tout juste comme les oreilles existent, même si personne ne peut voir les siennes.

(6) Hsinhua News Agency, 19 août 1960-

(7) « La meilleure forme de transition entre la propriété collective et la propriété de tout le peuple, la meilleure forme de transition du capitalisme au socialisme > (Li-FuChun):

divergences se sont posées aussi sur d'autres terrains, idéologiques, même si les sont pas également clairs et ves et les critiques ne sont vent qu'implicites.

Cela concerne, en premier ton même des Communes.

et se posent politiques et indices n'en si les réserle plus soulieu, la ques-

Les Communes sont considérées par les Chinois, à juste titre d'ailleurs, comme un tournant capital dans leur orientation en politique économique et sociale, surtout à la campagne. Malgré les rectifications qu'ils ont apportées à plusieurs reprises et les oscillations évidentes à propos de l'extension aux villes, ils ne cessent de présenter les Communes comme une expérience originale de la Révolution chinoise, comme la forme spécifique de passage de la Révolution à une phase supérieure. La Commune aurait comme résultat de donner un coup de grace aux survivances capitalistes et d'assurer une augmentation spectaculaire de la production, pour ne pas parler de cette évolution capitale qu'elle aurait introduite dans la vie sociale en libérant la femme du joug et de la routine familiale.

Or, le moins que l'on puisse dire, c'est que les communistes soviétiques ont gardé à ce sujet un silence absolument discret, ce qui signifie assez clairement une critique implicite. Les communistes soviétiques n'auraient-ils donc pas célébré à Jeur façon, s'ils l'approuvaient entièrement, une experience s1 signincative et s1 dressé un tableau de ce que sera réellement la Commune de l'avenir, en critiquant certains aspects éventuels Commune, qui est non sans analogie avec Commune, qui est non sans analogie avec les Communes actuelles des Chinois, et en précisant en tout cas quil ne sagit pas d'un « problème d'aujourd'hui ni même de demain » (8).

Mais ce n'est pas cet aspect du problème qui préoccupe le plus les dirigeants soviétiques qui, en bons empiriques, ne se soucieraient pas outre mesure de théorisations effectivement hasardeuses Ce qui est plus important, pour eux, c'est que les Communes représentent tant bien que mal une expérience de développement à la campagne tout à fait différente de l'expérience stalinienne années trente, aussi bien que de l'expérience khrouchtchévienne actuelle.

On sait bien que, pour surmonter la situation critique que la pratique stalinienne avait créée dans les villages soviétiques, les post-staliniens ont accompli un orientation de parique agricole tariune tournant très ample, adoptant rait être définie, pour ainsi dire, comme une nouvelle forme de N.E.P. dans des conditions objectives radicalement changées. C'est surtout en misant sur le stimulant de l'intérêt individuel du paysan, que la collectivisation stalinienne avait étouffé sans être évidemment en condition de le remplacer par des stimulants historiquement supérieurs, que Khrouchtchev a esquissé le nouveau cours sur ce terrain. La réforme post-stalinienne dans certaines démocraties populaires (dans les années 1956-1958 environ) a eu une signification fondamentalement analogue, malgré les très grandes différences dans les conditions objectives aussi point de vue économique que du point de vue de la structure sociale.

Or, il est parfaitement clair que l'exérience des Communes se place sur ur lan tout à fait autre, car elle mise beaucoup plus sur les stimulants qui peuvent découler d'une collectivisation poussée que sur l'intérêt individuel du paysan. Si le cours khrouchtchevien correspondait à la tentative d'utiliser pour des buts prone ens ce vers le passe, dans la pe tsar , de tournerie soviétique - car cela était dans une certaine mesure possible sans risques majeurs étant donné la structure généraie du pays, et l'essor extraordinaire de l'industrialisation —, le cours chinois impique la tentative de surmonter dès cette conse tentate lourd tarde l'oiste que le particularisme l'égoïsme qui des paysans.

On comprend done que Khrouchtchev soit préoccupé par une expérience si originale, qui se développe sur une échelle gigantesque. Si les Communes chinoises atteignent leur but en remportant effectivement les succès escomptés par leurs promoteurs, on aura une confirmation éclatante qu'il y a une vole de construction socialiste à la campagne qui n'est pas la voie des Soviétiques, qui n'est pas celle de Khrouchtchev. L'exemple pratique pourrait faire rebondir les polémiques en Union Sovietique aussi, ou on ne manquerait pas de s'interroger sur la possibilité de suivre des voies différentes, plus proches de celles de la Chine, et qui pourraient etre sans doute parcourues plus aisément, étant donné le plus haut niveau de l'économie soviétique. Il va de soi que dans les démocraties populaires aussi toute une série de problemes pourrait être posée sous une optique différente (9).

Disons-le en passant, car ce n'est pas l'objet de cet article : c'est l'orientation générale du développement de l'économie chinoise depuis quelques années et pas seulement l'orientation plus récente à la campagne qui est marquée d'une originalité indéniable. En réalité les dirigeants chinois semblent tenir compte très attentivement des expériences les plus négatives de la ligne stalinienne des années 30 et, dans le développement de l'agriculture comme dans la proportionnalité qu'ils s'efforcent d'établir entre les différentes branches de l'industrie ou par le souci qu'ils montrent envers certaines nécessités minima des consommateurs, ils suivent un cours qul, toute proportion gardee, est plus près des conceptions de l'Opposition de gauche que de celles de Staline et de ses théoriciens.

L'importance capitale de cette différenciation, de l'existence d'une « voie chinoise », apparait dans toute son ampleur si on réfléchit à l'influence que l'exemple chinois pourrait exercer sur les nouveaux Pavenir entameront l'édification socialiste. surtout sous-développés, qui Bien qu'il ne s'agisse pour le moment que d'une éventualité, cela doit d'autant plus préoccuper les dirigeants soviétiques que certain pays, dans une étape de transıtion tout à fait spécifique et à peu près unique, a déjà démontré en pratique son intérêt pour les Communes (10),

Sur le plan plus proprement théorique, au cours des derniers mols et surtout dans les articles polémiques qui ont accompagné la célébration de l'anniversaire de la naissance de Lénine, les communistes chinois ont insisté davantage sur leur thèse de la révolution ininterrompue, sur leur interprétation très particulière de la formule « dictature démocratique du peuple » et sur la critique de l'orientation de la direction chinoise pendant la deuxième révolution (1925-1927) (11).

« Lénine a appliqué et développé d'une façon brillante l'idée marxiste de la révolution ininterrompue. en la considérant comme un principe d'orientation fonda-

(8) Le Monde, 30 août 1960.

(9) Il parait que dans certaines démocraties populaires des tendances enclines a suivre plutôt la voie des Communes se sont effectivement dessinées à un moment donné (Bulgarie, Allemagne Orientale).

10) Nous faisons allusion à la Guinée de Sekou Touré.

(11) Sur la révolution ininterrompue. voir Quatrième Internationale, novembre 1958 etmai 1960.

mental de la révolution prolétarienne. Lénine a expliqué que le prolétariat doit conquérir la direction de la révolution bourgeoise démocratique et transformer sans interruption la révolution bourgeoise démocratique en révolution socialiste. Lénine a précisé ultérieurement que la révolution socialiste n'est pas le but final, et qu'il faut avancer encore afin d'accomplir la transition à l'étape plus élevée du communisme... Lénine a précisé : « la première (la révolution démocratique) transcroît dans la deuxième (la révolution socialiste). La deuxième résout en passant les problèmes de la première. La deuxième consolide le travail de la première. La lutte, la lutte seule, décide dans quelle mesure la deuxième réussit à surmonter la première. » (Rapport de Lu-Ting-Yi, Hsinhua New Agency, april 23, 1960).

Il est vrai qu'un peu plus loin, avec un éclectisme désinvolte, l'auteur de ces lignes fait l'éloge de son parti qui aurait combiné la « doctrine de la révolution ininterrompue et le développement de la révolution par étape ». Mais il s'agit d'une tentative de justification a posteriori de la politique du passé, sur laquelle notre revue a déjà eu l'occasion d'exprimer son avis (12), et dont la portée est inévitablement limitée par les Chinois eux-mêmes, quand ils donnent par exemple, de la fameuse formule de la dictature démocratique du peuple, une interprétation contre laquelle Trotsky n'aurait eu aucune objecton majeure (« La dictature démocratique du peuple est dirigée par la classe ouvrière et basée sur l'alliance des ouvriers et des paysans » - éditorial du • Journal du Peuple », Hsinhua News Agency, april 22, 1960) ou quand ils critiquent le

Dans un article paru dans la « Pravda » du 12 août, le dirigeant soviétique Ponomarev a voulu préciser l'ampleur des problèmes posés dans la polémique en cours, en expliquant que des divergences sur la question de la guerre et de la coexistence impliquent en réalité des divergences sur toute une série de problèmes fondamentaux aussi bien tactiques que stratégiques. On ne saurait aucunement contester le bien-fondé de telles affirmations (14).

En effet, la polémique entre Soviétiques et Chinois, malgré les réticences au fond ridicules et les argumentations souvent byzantines, est d'un intérêt aussi brûlant buzantineg ect dhin intérat aucci brilant parce qu'elle jette sur le tapis les questions essentielles de l'orientation du mouvement communiste international à cette étape. Ces questions, on peut les ramener auy troie citantec aux trois suivantes :

1" Comment va se réaliser la transition historique du capitalisme au socialisme ou par quelles voies l'impérialisme seraI-il totalement vaincu et le socialisme vaincra-t-il à léchelle mondiale ?

2° Quel est le rôle de la révolution cocours du parti en 1925-27 dans les termes suivants:

« Pendant cette période l'opportunisme de Tchen-Dou-Siou a démontré que la politique de front unique du Parti Communiste avec le Kuomintang était un abandon des principes et des positions qui devraient être propres à un parti communiste. Il a soutenu que le Parti communiste devait être réduit en principe au niveau du Kuomintang. Le résultat fut la défaite de la révolution » ( «Le Drapeau rouge, Hsinhua News Agensy, april 21, 1960).

Laissons de côté l'infortuné Tchen-DouSiou, qui n'avait fait qu'appliquer malgré lui la ligne imposée par Staline et son Komintern (comme les Chinois le savent très bien, même s'ils ont encore intérêt à se mettre à l'abri derrière une falsification aussi mesquine) : après la critique que « Le Drapeau Roupe » formule ici plus de trente ans après, c'est exactement celle que l'Opposition de gauche a formulée à l'époque contre Staline. On ne peut pas donner tort à Max Reimann, s'il dit que cette histoire de la révolution ininterrompue lui rappelle les thèmes de la politique de Trotsky (13), ni nier que Khrouchtchev et ses compagnons ont quelque raison d'être préoccupés de ce qui se passe chez leur puissant et dynamique allié !

(12) Notamment dans l'article cité du numéro de mai 1960.

(13) D'après certaines informations de presse issues de Neues Deutschland Reimann se serait exprimé en de tels termes dans une intervention au C.C. du S.D.D. en août 1960. loniale et quelle doit être la dynamique de développement de cette révolution à létape actuelle ?

3° Par quelles voies le prolétariat des pays capitalistes pourra-t-il battre son adversaire et conquérir le pouvoir ?

La perspective de la direction soviétique khrouchtchévienne est absolument claire. Dans la nouvelle phase où nous sommes entrés à la suite de la crise de l'impérialisme et de l'essor économique de Î'U.R.S.S. et des Etats ouvriers, l'impérialisme pourrait être bloqué dans sa course à la guerre. La nature des armes nouvelles serait un autre facteur qui joue dans le l intérêt des d'éviter une tastrophiques dirigeantes même sens, étant donne que peuples est bius que jamais guerre aux conséquences caet que les vieilles classes u, du moins, une partie de celles-ci pourraient ne pas se décider a dé

(14) Malheureusement nous n'avons pu nous procurer le texte intégral de cet article, mais sur la base des informations de presse sa signification générale apparait assez clairement.

LA PERSPECTIVE DE FOND KHROUCHTCHEVIENNE

ET LA CRITIQUE CHINOISE

LA PERSPECTIVE DE FOND KHROUCHTCHEVIENNE

ET LA CRITIQUE CHINOISE clencher une guerre susceptible de se transformer en un suicide (15). Le conflit historique entre le capitalisme et le socialisme doit, donc, et peut être résolu dans la coexistence, avant tout sur la base d'une compétition économique entre l'U.R. S.S. et les Etats-Unis.

Il serait simpliste de dire que Khrouchtchev et ses partisans ignorent tout à fait l'apport de la lutte des peuples coloniaux du prolétariat des pays capitalistes. Mais l'axe de leur politique réside dans la coexistence « compétitive » : le développement économique de l'U.R.S.S. est le facteur essentiel, qui va décider de tout, en dernière analyse, tandis qu'aux autres facteurs, ils assignent, somme toute, le rôle de créer, si possible, des conditions plus favorables pour la victoire de l'U.R. S.S. dans la course économique (15 bis).

Avec cette perspective il est compréhensible que Khrouchtchev et les siens misent sur toute possibilité de collaboration, ne fût-ce qu'avec des secteurs du capitalisme et qu'ils s'orientent vers une collaboration prolongée avec les bourgeoisies coloniales ou semi-coloniales, en réactionnaire que celles-ci dépit du rôle peuvent jouer contre le mouvement de leurs masses dans leurs pays respectifs. Le tableau est complété par la perspective de la voie « pacifique », voire « parlementaire », au socialisme que les masses des pays capitalistes devraient accepter comme une conséquence de la coexistence khrouchtchevienne. D'ailleurs, si par cette voie on ne réussit pas à conquérir effectivement le pouvoir et si les partis communistes ne peuvent tout au plus que limiter l'action de leurs adversaires, cela ne serait pas tellement important, car lissue du jeu sera décidée sur un autre plan.

Les communistes chinois ne croient visiblement pas à de telles perspectives au moins quand elles sont poussées jusqu'à de telles conséquences logiques. Ils n'excluent pas la coexistence entre des régimes sociaux différents, mais ils n'acceptent visiblement pas l'idée que la défaite finale de l'impérialisme pourrait être assurée sans guerre, sans des chocs très violents à l'échelle mondiale. Pour eux, la guerre n'est pas inévitable, mais elle paraît encore l'alternative la plus probable :

le toute facon le seul moven de l'éviter, c'est, sinon de détruire complètement le capitalisme, du moins de le paralyser de plus en plus par les luttes révolutionnaires des masses. Dans ce but, le renforcement de la lutte du F.L.N. est pour eux plus important que les tentatives d'accord avec la France gaulliste, et la lutte du peuple japonais est plus importante que le voyage de Khrouchtchev aux Etats-Unis.

Bien sûr, ils ne s'expriment pas en toute clarté : mais, au fond, tout en tenant compte de la force militaire notamment de T'U.R.S.S., ils insistent plus sur l'apport de la montée révolutionnaire des masses que sur l'évolution purement militaire tout en soulignant constamment l'importance de l'essor économique des Etats ouvriers, ils ne misent pas sur une victoire finale découlant surtout de ce facteur (16). Ce qui signifie, en d'autres termes, que leur optique et celle des dirigeants soviétiques sont très différentes, sinon carrément opposées.

Cela se traduit logiquement dans une attitude différente envers la révolution coloniale et à propos des voies au socialisme dans les pays capitalistes. Si on attribue une importance primordiale aux mouvements de masses, on ne peut en aucune mesure les sacrifier aux necessités de la coexistence et on est porté inévitablement entrer en conflit surtout avec les bourgeoisies nationales de certains pays, qui jouent a cette étape le rôle le plus néfaste en devenant de plus en plus le véhicule de l'influence impérialiste - ne fût-ce qu'avec un nouveau style -dans le mouvement colonial. D'autre part, on n'a aucun intérêt à prendre part au bavardage sur la voie « pacifique et parlementaire » - qui est une perspective illusoire qui ne peut que démobiliser les

; et on est par contre poussé à rappeler certaines vérités premières de la conception marxiste-léniniste de l'Etat que les expériences, même les plus récentes, ont régulièrement confirmées.

Nous avons insisté sur ce qui est le véritable fond de toute la polémique entre les communistes chinois et les communistes soviétiques, sur ce qui est sa logique essentielle, même en faisant abstraction, en partie, de la volonté et de la conscience des uns et des autres. Les arguments avancés sont, en dernière analyse, moins importants, surtout si on considère la forme souvent indirecte et voilée imposée par l'éducation bureaucratique et par l'intérêt à éviter une activisation politique des militants du rang.

Toutefois, il n'y a pas de doute que la façon d'argumenter des Chinois est très discutable. Leurs documents ont souvent une forme scolastique et schématique e les citations des textes remplacent quemment les analyses et les démonstratantôt les Yougoslaves, tantôt Khrouchtchev lui-même, est assortie de déformations, voire de falsifications, grossières. Envers les Yougoslaves plus spécialement, ils adoptent une terminologie qui rappelle de très près le style classique stalinien (avec les épithètes traditionnelles de « traitres », "agents de l'impérialisme », etc...) et ne renoncent même pas à des campagnes virulentes l'occasion d'accidents tout à fait insigni-

(15) Voir le discours de Khrouchtchev au

Congrès de Bucarest, et un rapport de Togliatti, partisan fervent des thèses khrouchtchéviennes, au C.C. du P.C. italien de juillet 1960 (l'Unità, 24 juillet).

(15 bis) Cela est assez clair, par exemple, dans l'article du Kommunist, n° 10, 1960.

(16) Par exemple, un article de Drapeau

Rouge sur Cuba insiste beaucoup plus sur la possibilité de défendre l'ile contre une attaque impérialiste par une mobilisation des masses que sur l'aide extérieure éventuelle

(Hsinhua News Agency, ler novembre 1960).

INTERNATIONALE fiants et fort probablement montés de toute pièce (17). Nous avons, enfin, déjà souligné dans notre revue qu'ils n'ont pas négligé de ressusciter la lamentable idée de Staline sur la possibilité à notre époque d'une guerre mondiale interimpérialiste (18).

Ce sont tous ces côtés de la polémique chinoise qui ont amené certains à présenter la position chinoise comme étant stalinienne ou néo-stalinienne. Laissons ici de côté tout ce qu'il peut y avoir de stalinien - plus généralement de bureaucratique — dans l'expérience chinoise à cette étape. Si nous considérons la discussion en cours, nous ne pourrions parler de « stalinisme » qu'en nous limitant à certains aspects formels et superficiels et en les exagerant arbitrairement. Sur le fond, l'orientation chinoise est très join du stalinisme, tout comme d'ailleurs il serait très difficile de trouver des analogies sérieuses avec le stalinisme en ce qui concerne la ligne économique et la politique générale à la campagne, pour ne pas parler de tous les thèmes idéologiques sur lesquels nous avons déjà attiré l'attention de nos lecteurs.

Mais, si une telle analogie est entière. ment fausse les limites des arguments chinois subsistent, comme subsiste la perplexité à propos de leur attitude en ce qui concerne les conséquences éventuelles d'une guerre nucléaire. A notre avis, is sous-estiment ce problème d'une façon trop désinvolte (il suffirait de lire ce matière pour s'en convaincre), s'exposant qu'écrivent les savants compétents en la ainsi à la critique de leurs adversaires. D'ailleurs, parmi les militants mêmes des Partis communistes, c'est exactement celte attitude qui provoque le plus souvent des objections et des réserves que les bureaucrates khrouchtchéviens s'empressent d'exploiter.

D'autre part, Mao et ses collaborateurs D'autre part, Mao et ses forces qui restent à l'impérialisme, quand paraissent forces minimiser sérieusement les ils présentent ce dernier comme étant « un tigre de papier ». C'est précisément parce que l'impérialisme garde, malgré tout, des forces et des ressources imposantes, que le danger d'une nouvelle guerre ne cesse d'être concret (18 bis).

Les communistes soviétiques et leurs partisans argumentent d'une façon plus souple et plus nuancée, apparemment plus soude et de nuances. dialectique : Khrouchtchev, personnellement, y ajoute son bon sens de paysan qui n'est pas sans attrait chez les gens plus ails et moins expérimentes. Outre gument des destructions qu'une onerre m Bument des destructions qu'une guerre nucléaire provoquerait, ils paraissent poser les questions correctement, quand ils disuit qu'il faut tenir compte des situations nouvelles et qu'il est absurde et enfantin de se limiter à répéter ce que Lénine avait dit il y a cinquante ans, ou Marx il y a cent ans, ou quand ils dénencent des attitudes sectaires éventuelles, niant le rôle sectaires ce mouvements coloniaux à direction bourgeoise ou petite bourgeoise.

Mais, en premier lieu, il ne s'agit pas de proclamer des critères méthodologiques somme toute évidents, il s'agit de les ques somme toute évidents de agit de les pourquoi et dans quelle mesure certaines conceptions de Lénine devraient être effectivement corrigées. Sur ce terrain, les Sovietiques restent très discrets et très sommaires : de même qu'au XX Congrès, ils avaient, en quelques phrases hâtives, formulé une conception soi-disant nouvelle de la conquête du pouvoir, ainsi, sans aucune analyse organique réellement scientifique, de même ils révisent les conceptions sur la guerre et dessinent la perspective du passage au socialisme à l'échelle mondiale dans le cadre d'une coexistence pacifique.

«Il n'y a que les fous qui peuvent souhaiter une catastrophe telle que la guerre - que Lénine qualifiait de barbare et de monstrueuse - pour faire triompher le socialisme dans le monde», a écrit le Kommunist (19). Cela parait exact, mais c'est, au fond, très vulgaire. Une chose est de constater qu'après les deux guerres mondiales, la révolution a marqué des progres historiques et d'émettre l'hypothese que des progres encore plus décisits seraient possibles au cours d'une troisieme guerre ou apres elle, autre chose est de souhaiter la guerre. La question n'est pas de savoir si la guerre est souhaitable ou non, mais de savoir si les tendances objectives de la réalité mondiale actuelle poussent ou non vers la guerre. La questiol n'est pas de savoir s'il serait bien passer au socialisme dans le monde sur la base d'une compétition surtout économique, mais de savoir si cela est concrètement possible. Certes, la guerre est barbare et monstrueuse, absurde si Ton veut ; mais c'est la logique interne du capitalisme qui engendre toutes sortes de monstruosites et de barbaries, dont la guerre n'en est qu'une

Prenons un autre exemple. Ce qu'écrit Joukov dans une partie de son article (Pravda, 28 août) sur le rôle progressif que peuvent jouer dans la lutte anti-impérialiste dans les colonies même des directions bourgeoises ou petites bourgeoises est grosso modo correct. Mais les problèmes qui se posent à l'étape actuelle sont autrement concrets. Dans quelle mesure certaines bourgeoisies nationales

(17) Dans la première décade de septembre. dans Hsinhua tien à la polémique prétendue attaque ves ».

(18) Voir, entre

News Agency, leur soudes Albanais contre une de • bandits yougoslaautre. Hsinhua News

Agency, ler avril 1960, p. 7.

(18 bis) Polémiquant évidemment avec les Chinois. les Soviétiques ont écrit que « l'impérialisme est encore, malheureusement. un fauve puissant (v. article de Kommunist déja cité). Dans un article plus récent (octobre 1960) le Drapeau Rouge a nuancé l'expression « Tigre de papier », en précisant qu'elle a une valeur stratégique, mais n'exelut pas sur le plan tactique une force réelle temporaire de l'impérialisme.

(19) Cité par Le Monde, 1819 sept. 1960.

sont-elles encore progressives, dans quelle mesure le mouvement dans certains pays peut-il electivement progresser sans attaquer directement les nouvelles couches dominantes bourgeoises ou petites bourgeoises ? C'est le problème qui se pose dans des pays aussi importants que l'Inde ou l'Indonésie et, en pratique, l'attitude des Chinois envers Nehru et Sukarno est différente de l'attitude soviétique. Joukov ne donne aucune réponse théorique ou pratique claire, mais il conserve en fait Ja perspective d'un compromis avec les Faires entendre ates leur lake dans le de Les communistes bat qui se développe. C'est encore une fois Edouard Kardelj qui a été chargé d'exprimer le plus organiquement leurs conceptions.

Disons-le tout de suite : les Yougoslaves ent confirmé que, sur des questions comme la guerre et les perspectives du mouvement ouvrier international, ils ont une orientation dangereusement opportuniste. Si le Kardelj qui théorise sur les contradictions à l'intérieur d'une société de transition ou sur les organismes d'une démocratie prolétarienne ou sur la question agraire en Yougoslavie, est capable d'exprimer des idées très valables, le Kardelj qui discute sur « le socialisme et la guerre » s'égare dans une pénible confusion en nous donnant en substance une variante empirée des thèses de Khrouchtchev (20).

Kardelj insiste sur l'idée que la guerre n'est pas tout simplement urie consé juence naturelle de l'impérialisme, mais qu'elle implique une question de rapports de ler-

: en cela, il rejoint le point de vue soviétique. Toutefois, il va assez ioin dans la polémique, en avançant toute sorte d'arguments souvent absolument étonnants (21).

Il nous suffit d'indiquer, par exemple, soulions, dont punc me cantine et deuxième menée par deux l'autre composée par des pays capitalistes et un Etat ouvrier, il tire la coaclusion que, dans cette guerre, la coexistence a bourgeoisies coloniales, même les plus conservatrices, et il accepte que le mouvement ouvrier des pays coloniaux soit relégué pour toute une période dans un rôle essentiellement subordonné.

Si l'on examine la polémique sino-soviétique sous une telle optique, réduisant les côtés formels à de justes proportions, il est clair que les Chinois donnent des réponses qui correspondent beaucoup plus aux nécessités objectives du processus révolutionnaire et aux besoins et aux aspirations des masses. pouvait manquer, comme elle ne manque pas dans la polémique des khrouchtchéviens (23) : Trotsky est opposé à Lénine et ses perspectives sont encore une fois est remeise dans le but de ne fair tine tor déformées. Ainsi, lémique arbitraire contre des adversaires qui sont victimes d'une falsification nouvelle : car ni Trotsky ni les Chinois n'ont jamais été partisans du « bonapartisme socialiste », de la « théorie » que la revolution pourrait être exportée à l'aide des armées rouges.

Aux problèmes fondamentaux du processus de la révolution à l'étape actuelle, Kardelj donne une réponse analogue à celle de Khrouchtchev, dont il accentue même l'orientation opportuniste. Il pense que le passage au socialisme se fera dans la coexistence et qu'en dehors de ladite coexistence, il n'y a pas de salut. Il accuse les Chinois de sectarisme dans la question des pays coloniaux, et il est bien connu qu'il ne partage pas leurs idées sur la question des voies « nouvelles » au socialisme. A l'occasion, il reprend en passant les thèmes yougoslaves sur le capitalisme d'Etat qui accomplit une tâche progressive dans le développement économique des pays arriérés, en oubliant toujours que la question des prémisses objectives du socialisme qui se posent au sein du capitalisme lui-même est tout à fait différente tant de la question de la direction politique (de classe) d'un processus quelconque que de la question de savoir comment le

(20) Les Soviétiques sont quelque peu embarrassés par ce fait et ils ont essayé de se différencier, soit en critiquant certaines affirmations outrancières de Kardelj soit en recourant à de véritables sophismes (voir la réponse à Kardeli publiée dans la Pravda, 2 septembre 1960).

(21) Nous nous basons surtout sur l'ample résumé publié par l'Avanti, organe des Socialistes italiens, qui, étant très près des Yougoslaves sur ces questions, sont censés en reproduire les arguments assez fidèlement.

(22) Il le fait d'ailleurs avec des arguments passablement vulgaires.

(23) V. par ex, le discours de Khrouchtchev du 31 octobre 1959, le rapport de Togliatti déjà mentionné et l'article du Kommunist, n° 10. 1960.

surmonté une preuve ficile; qu'il attribue à qu'un pays socialiste une guerre injuste ; mêmes Marx et En paix et contre la g qu'ils pensaient que particulièrement difMarx et Engels l'idée pourrait déclencher qu'il affirme que les gels étaient pour la uerre. surtout parce la guerre entrave le développement des processus progressifs à l'intérieur des différents pays. Bien plus que les Soviétiques, il polémique d'ailleurs contre les Chinois, comme s'ils pensaient que la révolution doit triompher grâce aux baïonnettes des Etats ouvriers, et il nous présente même l'épouvantail d'un « bonapartisme socialiste » qui mènerait les Etats ouvriers à prendre l'initiative d'une guerre d'invasion. Il va de soi qu'il lui est très facile d'abattre ces fantoches qu'il a lui-même évoqués (22). Naturellement, la référence à Trotsky ne

L'INTERVENTION DE KARDELJ

L'INTERVENTION DE KARDELJ

INTERNATIONALE proletariat pourra remplacer au pouvoir la vieille classe dominante.

Mais pour Kardelj, ce qui paraît être le plus important, c'est de savoir si la révo lution et le socialisme doivent être bätis par les facteurs qui jouent à l'intérieur de chaque pays ou par la pression violente de l'extérieur. La réponse est évidemment claire : sans le rôle des facteurs à l'inteneur de chaque pays, il ne peut pas y avoir de socialisme véritable, mais, dans le contexte de la situation mondiale telle qu'elle existe dans la seconde moitié du

Il nous reste à préciser les facteurs spécifiques qui influencent les uns et les tations respectivoussant vers leurs orienautres, en les

Les dirigeants soviétiques ne peuvent plus, dans les nouvelles conditions objectives, ș'en tenir à une conception rigidement inspirée du maintien du statu quo, comme c'était le cas dans l'ère stalinienne. Mais ils veulent tout de même éviter au maximum tous les déséquilibres et les chocs, en limitant en même temps l'intervention révolutionnaire dynamique des masses. Leur instinct de conservation de couche sociale privilégiée leur fait toujours comprendre que plus les processus révolutionnaires s'amplifient dans le monde, moins ils ont de chance de garder le pouvoir et d'éluder le règlement de compte avec les, masses soviétiques qui aspirent à supprimer tous les privilèges dans l'Etat ouvrier et à bâtir une démo cratie prolétarienne véritable.

La perspective de la coexistence pacifique, de la compétition économique, correspond assez bien à ces nécessités de la bureaucratie, qui espère, par cette voie, éviter de nouvelles vagues de plus en plus puissantes de la révolution et garder le maximum de controle possible sur le développement de la situation mondiale, grâce aussi à l'essor de l'économie soviétique. Khrouchtchev est d'autant plus engagé dans cette ligne qu'il aime se présenter au peuple russe, rudement éprouvé par une guerre encore recente, comme celui qui saura assurer la détente et empê cher qu'on ne se précipite vers un nouveau conflit. Il n'y a pas de doute que son sort politique est lié aussi bien aux résultats de son réformisme à l'intérieur que de sa ligne de politique extérieure axée entièrement sur la coexistence pacifique.

Leur situation spécifique détermine dans le même sens les dirigeants yougoslaves. Ils ne peuvent pas compter sur une solidarité réelle de la part des autres Etats ouvriers et, depuis dix ans, ils tâchent de tenir en exploitant une situation d'équilibre, ne fut-elle que précaire, qui s'est créée en Europe, et en cherchant à tirer profit aussi bien des uns que des autres. pensent que, dans une guerre, leur situation deviendrait intenable et qu'ils risqueraient d'être balayés rapidement par la tourmente. C'est pourquoi ils sont des

XX* siècle, il est plus que jamais absurde d'ignorer que les facteurs intérieurs sont puissamment conditionnés par la réalité du processus mondial, étant donné que la lutte entre le capitalisme et le socialisme ne se développe pas seulement à l'intérieur de chaque pays, mais aussi sur l'arène mondiale. Celui qui voudrait oublier cet élément de fait se poserait automatiquement en dehors de la réalité et, dans la meilleure des hypothèses, il remplacerait une analyse scientifique de la situation et des tendances réelles par un wishfull thinking illusoire et stérile. partisans si fervents de la coexistence qu'ils ont tenté de théoriser même avant Khrouchtchev. Le fait que, pendant des années, ils ont été l'objet des attaques virulentes et des menaces de la part de Staline qui, si la situation internationale l'avait permis, aurait choisi la voie de la violence directe pour se débarrasser d'eux, explique - sans toutefois justifier comment ils peuvent exprimer leur pseudo-théorie sur les guerres injustes possibles même de la part de pays socialistes.

Pour interpréter l'attitude des Chinois, on a avancé l'hypothèse qu'ils sont enclins à provoquer un conflit militaire en le considerant comme une issue favorable, en particuler pour ceux qui, partant d'un niveau plus arriere, auraient, entre autres, moins a risquer. Nous ne sommes pas du tout d'accord avec une telle interprétation, ils ne sont pas introes is a pints der de, car en réalité, de tous les de tous les points de vue, libérément un tel cours. Même en faisant abstraction du fait qu'au fond, un bouleversement mondial constituerait, pour la survivance de la bureaucratle chinoise, un danger non moindre qu'il ne le serait pour la bureaucratie soviétique, les Chinois, plus que tout autre, peuvent, à juste itre, considerer que le temps travallle our eux. Dans un showdown à l'étan actuelle, Ils se trouveraient, du point de vue économique et militaire, dans une condition d'intériorité tres nette : nul coute que les proportions seront sensiblement changées, sinon renversées, dans dix ou quinze ans.

Leur orientation actuelle est plutôt la suivante : ils pensent que la crisé de l'impérialisme devenant de nlus en plus grave et que le vent de l'Est prévalant sur le vent de l'Ouest, il faut exploiter cette situation favorable, ce que la politique de Khrouchtchev, selon eux, ne ferait pas.

Il est sûr que leur exclusion de la diplomatie au sommet et leur mise à l'écart de I'O.N.U. ont joué un certain rôle : ils ne peuvent pas accepter d'être représentés par personne interposée, ils aspirent en réalité à jouer un rôle de plus en plus important — et d'ailleurs proportionné à la force réelle de la Chine - aussi bien dans la politique mondiale que dans la direction du front anti-impérialiste. Plus particulièrement, ils s'efforcent de jouer rôle croissant non seulement en Asie, mais aussi en Afrique et en Amérique la-

POURQUOI LE FONT-ILS ?

POURQUOI LE FONT-ILS ?

tine : et si la bureaucratie soviétique peut, a un moment donne, esquisser un compromis, ne fut-il que précaire, avec Washington, par exemple sur l'Afrique ou sur l'Amérique du sur la crine existe a soum pots pibi et

•pas et leur, ligne, par consequent, ne peut etre que d'opposition très nette aussi bien aur vieux colonialismes qu'aux nouveaux colonisateurs américains. D'ailleurs, pour toute une série de conditions objectives évidentes ou de circonstances particulieres, ils sont en condition d'établir des liaisons avec les mouvements coloniaux beaucoup mieux que les Soviétiques, et ils se sont trouvés en conflit avec certaines bourgeoisies coloniales, dont en pratique ils ont été poussés à démasquer la nature et les buts réels. Ils pourront enregistrer d'autant plus de succès sur ce terrain qu'ils semblent, malgré tout, avoir bien appris la leçon de certaines expériences du passe (24). En dernière analyse, donc, les positions actuelles des Chinois sont un reflet d'une realite protonde, à savoir la realité de la révolution asiatique et de la révolution coloniale en général ; une révo lution qui ne peut accepter une attitude qui ne soit pas celle d'une lutte à fond, qui ne peut pas se satisfaire de bavardages sur « la coexistence » ou sur la détente « irréversible ». Pour leur part, les Chinois sont aussi sous lattaque et la menace constante de limpérialisme qui, entre autre, contrôle encore une partie de leur territoire. Tant bien que mal, ils voient dans l'élargissement progressif des mouvements révolutionnaires dans le monde la voie concrète pour éloigner la menace et pour améliorer leurs conditions, y compris sur le plan économique.

Dans le débat qui se développe aussi bien dans les Partis communistes que dans le mouvement ouvrier en général et même dans des mouvements populaires coloniaux (25), et qui est destiné à exer-

ALE 25 cer une influence très importante spécialement parmi les cadres et les militants communistes dont il facilitera la maturaaffirmé que les Chinois ont adopté les potion politique, on a de plusieurs côtés sitions des trotskystes. Nous n'avons pas besoin de rappeler ici quelle est notre critique de base à la direction chinoise qui, malgré tout, reste bureaucratique et conçoit bureaucratiquement les problèmes de la transition au socialisme, en commençant par celui de la structure de l'Etat ouvrier. Nous avons déjà exprimé ailleurs nos réserves sur leurs théorisations successives. Toutefois, il est, somme toute. clair qu'à l'étape actuelle, certaines des conceptions qui ont caractérisé traditionnellement notre mouvement, pénètrent sur une large échelle, dans le mouvement com. muniste par l'intermédiaire des Chinois, bien que d'une façon assez approximatixe et déformée.

La dialectique du processus historique dans sa dynamique est telle que même certaines directions bureaucratiques sont obligées de se poser les problèmes du développement de la révolution de plus en plus ouvertement et de s'approcher ainsi des conceptions du marxisme révolutionnaire.

22 septembre 1960.

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(24) L'accord de la Chine avec la Guinée prévoit que les spécialistes chinois en Guinée ne peuvent pas avoir un niveau de vie plus élevé que les nationaux guinéens qui accomplissent la même tâche. Evidemment les Chinois n'ont pas oublié la polémique yougoslave contre les Soviétiques à ce sujet et en pratiqe c'est le point de vue yougoslave qu'ils acceptent.

(25) Il parait que le soutien le plus direct à certaines positions chinoises serait assuré par Sekou Touré.

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