Voilà quatre ans et demi que la Tunisie al accédé à l'indépendance nationale voilà six ans et demi (depuis la proclamation de l'autonomie interne : juillet 1954) que la bourgeoisie est au pouvoir. Et,
La Tunisie a une population pour les trois-quarts paysanne (1) ; une telle proportion nous suggère l'importance fondamentale du problème agraire dans ce pays, dont la solution conditionne celle de tous les autres problèmes et, au premier chef, celui de l'industrialisation. Or, qu'a fait la bourgeoisie tunisienne dans ce domaine?
Précisons tout de suite qu'aucune loi n'a été édictée (même formellement) jusqua présent, se rapportant à une quelconque réforme agraire.
Certes, on a fait beaucoup de tapage autour d'une prétendue « récupération des terres mal acquises », qui a surtout consis. té dans la mise sous séquestre d'une partie (le plus souvent minime) de biens de quelques collaborateurs notoires — une quinzaine environ, pour la plupart anciens ministres ou hauts fonctionnaires de l'Administration française du temps du Protectorat - qui ont fait l'objet de grands procès publics, et qui sont, a heure actuelle, presque tous amnisties.
De même, on a racheté les terres des colons désireux de vendre et de quitter le pays, ou de ceux, s'étant montrés les plus « ultras » à l'époque de la domination coloniale, que lon a expulses (4). française, la Société agricole co-immobi- On a également rachete a une société lière franco-africaine. 30.000 hectares sur les 48.000 qu'elle possédait à l'Enfida ; or, de l'aveu même des economistes trançais (3), cette opération a surtout été fructueuse pour la Société, car :
- elle a gardé les 18.000 hectares de bonne qualité,
(1) Chiffre officiel 1960 : 74 %.
(2) On ne dispose malheureusement d'aucun chiffre officiel à ce sujet ; les autorités gouvernementales étant très jalouses de ce secret pour deux raisons : a) ceci leur permet d'une part de tenir les masses populaires dans l'ignorance de l'importance des terres encore entre les mains des colons et des sociétés étrangères ; b) d'autre part, de pouvoir disposer librement de ces terres.
se les repartissant a des prix « raisonnables » entre gens d'une même classe.
(3) Cf. : Eudes et Conjonctures, N° février 1959 : M. PELLIER et e Actualités
Tunisiennes ».
après ce laps de temps substantiel, e la est en droit de dresser un bilan situation économique, sociale et politique et d'en tirer des conclusions valables.
— elle a vendu les 30.000 hectares de qualité vraiment très médiocre, qui permettent, au grand maximum, de nixer les 17.000 personnes qui y vivaient à titre précaire.
De même fait-on grand bruit autour de la mise en valeur de la Vallée de la Medjerda pour laquelle on a créé un Office spécial et que le Gouvernement présente comme son œuvre maitresse dans le domaine agraire ; or, cette affaire « se dégonfle » d'elle-même, quand on sait que la construction du barrage permettra d'irriguer en tout et pour tout 16.000 hectares (en comptant ceux déjà exploités).
Enfin, à peine est-il besoin de parler des biens « habous » (4) qui ont fait l'objet seulement d'une réforme juridique qui. par conséquent, n'a eu pour seul resultat positif que de remettre dans le circuit du marché les terres et propriétés immobiliè res jusque là inaliénables puisque :
— les Habous d'Etat ont seulement vu leur gestion réorganisée,
- les Habous privés ont bénéficié de la
Premise dans le circuit, sans autre avantage.
Sur ces terres récupérées, quelques-unes ont été distribuées :
- en premier lieu à des « résistants »
(dont certains, incontestables, mais beaucoup d'autres le sont moins),
• pour en faire des hommes sûrs du
Régime,
- en second lieu, à des familles paysannes pauvres.
Mais, là encore, on n'a pas de chiffre officiel quant à l'importance des terres distribuées (5), mais il n'est pas difficile
(4) Biens inaliénables, les habous publics couvrant 700.000 hectares (sur un total de biens habous de 1.500.000 hectares).
(5) Un bulletin spécial, consacré à « La situation de la Tunisie a la fin 1959 ». édite par le Service des Statistiques (Direction au Plan) n'en souffle mot, bien que cette opération de distribution des terres ait été faite il y a bien longtemps et que la superficie a distribuer etait connue, ce qui prouve, en était encore besoin, que la quantité distribuée était minime.
LE PROBLEME AGRAIRE
LE PROBLEME AGRAIRE de se faire une idée exacte de l'étendue de ces terres d'une part, et de se rendre compte, d'autre part, que le problème de la réforme agraire demeure entier, si l'on sait que :
1) Il existe en Tunisie 4.700.000 hectares cultivés ; .
2) Sur ce chiffre olobal, 900.000 hectares (6) - et des meilleurs - appartiennent a des colons français dont peu nomnent a des colons francais dont peu nombreux sont ceux qui ont vendu leurs terres, et à des sociétés coloniales qui n'ont pas été touchées, qu'on sache :
- Sfax-Gafsa : 30.000 hectares
- Omnium Immobilier Tunisien - 28.000 hectares
- Fermes Françaises : 27.000 hectares
- Société d'Enfida : 18.000 hectares
(défalcation faite des 30.000 hectares vendus) ;
700.000 hectares appartiennent à 7 à 8.000
4) Que la restantes est propriétaires transforment capitalistes)
plus grande partie des terres entre les mains des grands terriens tunisiens (qui
Use de plus en plus en fermiers qui n'ont jamais fait l'objet d'une limitation de la propriété, et pour cause ;
5) Enfin, une partie des terres distribuées aux paysans leur a été reprise car mal cultivées, et ceci en raison :
— d'une part, de quelle était le comme ouvrier tout, en 1959 de moins francs, somme essentiellement essentiellement
(6)
Chiffre donné vices
Tunisiens des l'obligation dans lapayysan de se louer agricole, une partie milliards d'anciens dérisoire pour un pays agricole (7) agricole (7). par « Bulletin des SerStatistiques » (édité alors par la Résidence Générale : J. Lepidy. < L'Economie tunisienne depuis la fin de la guerre jusqu'a 1955 . Chiffre bien audessous de la réalité.
Il n'existe malheureusement pas de chiffre officiel donné par le Gouvernement actuel.
(7) La seule Caisse Mutuelle de Crédit Agricole (coopérative de colons français) a consenti aux seuls derniers, en 1954, 8 milliards 200 millions d'anciens francs !
Disons tout d'abord qu'elles sont encore et en totalité entre les mains de sociétés coloniales et qu'elles sont orientées essence qui leur enlève toute chance de développement, voire de stabilisation, dans le regime actuel.
Ainsi, pour les phosphates qui constituent la plus grande richesse du sous-sol tunisien (60 % de la valeur totale des exportations minières), pour une production annuelle de 2.300.000 tonnes, moins de 60.000 tonnes (!) sont consommées en Tunisie pour un pays essentiellement agricole (!). « Si notre pays se mettait à pratiquer des cultures intensives, à haut rendement (sic), il est hors de doute qu'il serait en mesure de consommer sous forme de superphosphates tout le phosphate qui est actuellement extrait du sous-sol » (8).
Or il n'existe actuellement en Tunisie que trois usines de transformation de phosphates :
- La Société d'Hyperphosphates, qui travaille aux deux tiers de sa capacité,
- La SAPCE (de superphosphates) qui fonctionne à la moitié de sa capacité,
- La SIAPE (de superphosphates) qui, exploitants tunisiens.
propriétaires gros plus d'un million et terres les meilleures,
Colons francais et colons françals et tunisiens totalisent demi d'hectares des au nord de la dorsale tunisienne et dans le Tell maritime. Ces terres rapportent 28 milliards d'anciens francs sur une production agricole totale de 60 milliards.
En face de cela, 500.000 familles pay- En face de polo 500000 Coll sannes vivent sur 2,5 millions d'hectares.
3), Une bonne partie de ces terres récupérées sont vendues ou louées à « des gens qui en ont les moyens » à des prix modères (exemple, du vignoble qu'on loue à raison de 10.000 francs l'hectare - anciens francs - alors que le rendement moyen à l'hectare est de 200.000 francs 1);
L'industrialisation, dans un pays sousdéveloppé, est, comme on le sait, une condition fondamentale pour le développement économique de ce pays et la résorption d'une fraction imposante de sa population active inemployée ou sous-employée.
Où en est ce problème en Tunisie? On peut d'ores et déjà affirmer — avant d'entrer dans les détails - que c'est un échec total et qu'il ne pouvait en être autrement étant donné que le problème primordial qui le conditionne directement, à savoir la réforme agraire, n'a guère reçu de solution (comme nous venons de le voir).
Pourquoi l'industrialisation est-elle conditionnée par le problème agraire? Tout simplement parce qu'un pays sous-développé qui s'industrialise ne peut prétendre à la conquête du marché extérieur (car ne pouvant supporter la concurrence de vieux pays industriels) et doit donc s'adresser, pour l'écoulement de ses produits, essentiellement au marché intérieur, c'est-àdire, en l'occurrence, la masse paysanne, puisqu'elle constitue les trois quarts de la population active.
Laissons parler les faits et les chiffres.
1o Les Industries extenetives 1° Les industries extractives.
LE PROBLEME DE L'INDUSTRIALISATION de l'année, pour assurer sa subsistance jusqu'à la prochaine récolte ; - d'autre part, de l'absence de crédits (puisque seuls en bénéficient les paysans aisés qui peuvent présenter comme garantie, un titre de propriete) ou de leur insuffisance quand on sait que divers organismes de crédits agricoles (S.T.P., Caisse Foncière, Caisse Mutuelle de Crédit Agricole, R NA ont concenti an tont at nour B.N.A.) ont consenti, en tout et pour
: 4.182.000 dinars, soit ce jusqu'à la prochaine récolte ; - d'autre part, de l'absence de crédits
(puisque seuls en bénéficient les paysans aisés qui peuvent présenter comme garantie, un titre de propriete)
ou de leur insuffisance quand on sait que divers organismes de crédits agricoles (S.T.P., Caisse Foncière,
Caisse Mutuelle de Crédit Agricole,
R NA ont concenti an tont at nour B.N.A.) ont consenti, en tout et pour LE PROBLEME DE L'INDUSTRIALISATION bien qu'ayant atteint le stade de fabrication commerciale en 1953, n'a pas encore trouve son rythme normal ! rendems t, elles nes eraient a peinen ces trois usines tournaient à plein consommer le cinquième de la production fois de plus que l'absence de marché inannuelle tunisienne ; ce qui montre une térieur pour les pays sous-développés empêche tout effort sérieux d'industrialisation. Mais quel est l'avenir du marché d'exportation ? « Il se limite à ces zones (...) - qui consomment d'ailleurs fort peu -et aux besoins des pays producteurs pendant la période où leur propre industrie ne couvre plus leurs besoins, mais où ces besoins ne justifient pas encore l'installation d'une usine ou d'une unité de production supplémentaire. Ce marché d'exportation est donc très étroit et la concurrence y est très difficile » (8). Pour ce qui est du fer, le minerai est entièrement exporté, ce qui rend sa proconjoncture extérieure, et il n'est guère duction étroitément dépendante de la étonnant que certaines mines aient fermé ces dernières années. Enfin, pour le minerai de plomb et de zinc, le problème est identique :
* Elle (la production) est sévèrement affectée par la baisse des cours mondiaux. La situation du minerai de plomb s'est nettement aggravée en 1959. Quatre petites et moyennes exploitations ont été fermées ; une dizaine ont réduit leur activité... A la fin de 1959, six mines seulement étaient exploitees (8). - Quant à la transformation du mine3Ri, il n'existe que deux fonderies (une , celle de Bizerte a fermé en 1955) qui doubleraient, sans difficultés techniques, leur cadence actuelle de production » (8). 2º Les industries alimentaires. Les résultats obtenus ne sont guère plus brillants. Les minoteries actuelles en écrasant 275.000 tonnes (pour une production de 740.000 tonnes !) ne fonctionnent qu'à 70 % de leur capacité.
LE SECTEUR Ce secteur, par contre, s'est développé considérablement, secteur d'intermédiaires, secteur improductif qui s'est hypertrophié, qui vit en parasite sur la population productive, qui prélève une portion importante sur le revenu national, et dont la part du lion revient, non pas au petit commerçant, mais aux milieux de gros
LE PROBLEME
Ce problème aigu et angoissant pour tout pays sous-développé ne peut être résolu d'une façon viable et durable. tant que les questions de la réforme agraire et de l'industrialisation, tun plan, n'ont pas été entamées d'une dans le cadre façon sérieuse. Or c'est malheureusement le cas pour la Tunisie, comme nous venons de le voir.
La population active est évaluée (en
Les pâtes alimentaires à la moitié de leurs possibilités. L'industrie de la conserve « était (!) caractérisée par la discontinuité de sa production (due aux fluctuations des récoltes) qui rendait très difficile toute velléité de conquérir des marchés extérieurs ou même intérieurs » (8). Les conserves de poissons travaillent à 50 % de leur capacité de production. Donc pour ces industries, il n'y a pas de possibilité de développement en dehors de la création d'un marché intérieur, c'est-à-dire en dehors d'une véritable réforme agraire — que n'a pas faite jusqu'à présent la bourgeoisie et qu'elle est incapable de faire, car on ne peut être à la fois juge et partie, être propriétaire et s'exproprier soi-même, qui ferait du paysan, un bon producteur et un véritable consommateur. 3° Les industries diverses. La encore, ce ne sont guère que des embryons d'industries qui n'ont pu se développer (toujours pour les mêmes raisons): Peaux-cuirs : « La Tunisie a toujours été un exportateur de peaux brutes et un importateur de cuir. Cette situation n'a guère changé malgré - Un décret du 4 août 1958 instituant des prohibitions et restrictions à l'exportation des peaux...
- un décret du 18 août 1959, prohibant l'importation des cuirs et peaux de bovins » (8) Dans le domaine du textile, les importations ont constitué environ 15 % du total des importations tunisiennes. Dans l'industrie du bois, c'est surtout le secteur artisanal qui est développé, et, bien entendu, la Tunisie continue à importer du bois et des meubles (pour un milliard sept cents millions d'anciens francs 1) , (8) Direction au Plan, Service des Statistiques : supplément trimestriel tion économique à la fin de 1959 ». : * La situaCOMMERCIAL commerçants, aux spéculateurs, liés aux autorités officielles et aux cercles gouvernementaux, et qui détiennent le monopole de fait du commerce extérieur qui Lossales met d'amines dase scand elses sont si connues et si récentes qu'il est inutile de le rappeler. DE L'EMPLOI janvier 1960) à 2.130.000 individus dont 1.060.000 hommes.
Or, en 1953 (donc pour une population moindre) les individus inscrits au chômage seraient au nombre de 350.000. (9).
Si l'on sait d'autre part qu'il faut créer chaque année, 29.000 emplois nouveaux (chiffres officiels en dessous de la réalité d'ailleurs), compte non tenu du sousemploi et du chômage actuel et de l'arri-
INTERNATIONALE vée des femmes en nombre sans cesse croissant sur le marché du travail, on remarque facilement l'acuité et le drame d'un tel problème que la bourgeoisie tunisienne et son gouvernement actuel n'ont pu résoudre jusqu'à présent ni ne pourront résoudre à l'avenir. qu Vis pressent fat cents ont fait et ce Voyons en effet ce qu'ils ont fait et ce
On a ouvert des e chantiers de chômage » qui occuperaient actuellement (en février 1960) 120.000 individus dont le salaire journalier est de 200 francs plus 2 kg de semoule (dont le salaire annuel total égale à peine celui de 15.000 ouvriers tunisiens travaillant dans l'industrie, dont la situation est pourtant, comme chacun sait, loin d'être enviable). Ils sont employés à des travaux d'urbanisme, de rétection des routes, de reboisement...
Une question se pose : ces chantiers ont-ils résolu le problème de l'emploi ou ont-ils une chance de le résoudre en se développant ? On peut répondre catégoriquement par la négative car :
1° Sur les 350.000 chômeurs avoués, 120.000 seulement sont sur les chantiers.
2º Les investissements placés dans les chantiers sont improductits puisque consacrés à des travaux improductifs et ne peuvent par consequent, ni assurer des emplois stables, ni à plus forte raison, en créer de nouveaux.
3ª D'autre part, ces investissements à fonds perdus ne pourront être assurés pendant longtemps sans entraîner des difficultés budgétaires (10).
4º Si ces investissements en salaires se voulaient productifs, ils devraient se doubler d'investissements beaucoup plus importants en moyens de production ; mais alors nous retombons dans le problème fondamental du développement du pays, c'est-à-dire de l'industrialisation, de la réforme agraire... dont nous avons vu les limites étroites dans l'actuel régime bourgeois.
5° Enfin, malgré tous les efforts déployés par les cercles dingeants, pour en masquer le veritable caractere, il apparait néanmoins clairement que ces « investissements. » ne sont autres que des allocations (bien faibles d'ailleurs) de chômage puisque, sitôt la période des récoltes venue, on a vu les ouvriers en masse, déserter les chantiers, pour se tourner vers un travail réellement rémunérateur.
Telle est dans ce domaine la « réalisation majeure » de la bourgeoisie, « réalisation » au nom de laquelle elle prétend avoir résolu le problème du chômage,
(9) Revue d'Economie politique : marsavril 1954, R. BARRE : < Economie Tunisienne ». Chiffre donné par les Services français du temps du Protectorat. Le Gouvernement tunisien n'infirme ni ne confirme officiellement ce chiffre, qui est bien audessous de la réalité.
(10) Dans ce sens, on peut donner sous toutes réserves la rumeur publique qui circule sur une suspension prochaine de ces chantiers, faute de crédits.
mais qui, vue de près, nous semble bien mineure et dérisoire et laisse bien malheureusement le problème tout entier.
Put-être a-t-elle à ce sujet d'autres solutions à proposer ? Le salut est peutêtre dans l'industrie ? Cédons plutôt la parole aux organismes officiels (8) : « Les personnes occupées dans les mines n'atteignent au total que le nombre de 15.000. D'autre part, il s'agit d'un secteur qui est très sensible à la conjoncture internationale et qui, par conséquent, n'est pas susceptible de jouer un rôle considérable dans l'avenir économique du pays (sic)... Quoiqu'on fasse peut-on espérer accroître Temploi de plus de 25 % d'ici dix ans (!) c'est-à-dire de plus de 4.000 personnes. Force est donc de reconnaitre que le salut n'est pas là. »
La même appréciation est valable pour les autres industries (auxquelles le gouvernement ne fait pas non plus confiance pour la solution du problème) qui sont autant embryonnaires et autant soumises aux fluctuations du marché extérieur que Tindustrie des mines ; donc pas de solution du côté de l'industrie pour la résorption du sous-emploi.
Peut-être la solution est-elle dans l'agriculture ? Ecoutons plutôt (8) : « On a évalué qu'en Tunisie, le nombre des journées-ouvriers par hectare de superficie emblavée et par an, est de 24 alors qu'il faut 150 ouvriers par hectare et par an, pour les agrumes par exemple. La Tunisie qui a un fort excédent de main-d'œuvre ne devrait-elle pas se tourner vers des cultures plus intensives (!) quitte à acheter les céréales aux grands producteurs (Canada, Etats-Unis). De toutes façons, il s'agit là d'un domaine où les changements offrent des possibilités d'emplois autrement plus importantes que celles offertes par toute industrie de transformation de tel ou tel produit minier.
Comble de la « confusion » et de la mauvaise foi ! Comme si le problème était dans un changement du genre des cultures (ne plus cultiver de céréales en Tunisie, est-ce concevable ?) ; comme si le problème était d'aggraver davantage ia surpopulation relative des campagnes (1,09 hectare par habitant en comptant les terres des colons et des gros propriétaires tunisiens), en « remplaçant » la céréaculture qui demande 24 journées-ouvriers à l'hectare par an, par les arbres fruitiers qui en demandent 150 ! Comme si le problème n'était pas plutôt de donner des terres à ceux qui n'en ont pas !
Mais passons sur cette surpopulation paysanne; admettons ces « changements » comme possibles et poursuivons : « ...Dans une politique de plein emploi, on peut dire que, chaque fois que cela est possible, il vaut mieux planter des arbres fruitiers que des oliviers, puisqu'il faut en moyenne un jour de travail par arbre et par an pour les premiers, alors qu'il ne faut que 0,25 pour les oliviers » (8).
Nous voilà donc débarrassés des deux principales cultures traditionnelles de la
Tunisie : les céréales et l'olivier ; et les voici remplacées par des arbres fruitiers ! Soit, mais continuons : « La viticulture exige beaucoup de main-d'œuvre : 100 jours par hectare et par an. Bien qu'elle n'occupe que 1,3 % des terres labourables, elle représente en moyenne 10 à 15 % de la production agricole tunisienne. C'est donc une culture de bon rapport » (8). Mais, un peu plus loin : « Néanmoins, d'ici quelques années, il serait peu prudent de songer à développer la production » (8). Donc, rien à espérer de ce côté-là. Mais allons jusqu'au bout et arrivons-en à nos fameux arbres fruitiers dont on veut couvrir tout le pays pour résorber cette maind'œuvre si embarrassante qui « ne veut pas » entrer dans le circuit de la production : « ..Les agrumes sont d'un très bon
Dans ce domaine également, les résultats sont peu probants, ce qui n'est guère etonnant, car tant qu'on n'a pas libéré les forces productives, on ne peut se permettre d'investir des sommes considérables dans une branche non productive à court et moyen terme.
Et pourtant, le gouvernement tunisien a tenté - sous la pression des masses, d'une part, et à des fins de propagande, d'autre part — de « résoudre » ce problème, et les résultats furent catastrophiques
Ce fut d'abord « l'expérience » de l'arabisation intégrale de l'enseignement: expérience (on se sert du matériel humain comme on se sert de cobayes .) qui dura trois ans et qui s'est « avérée » un échec complet : une génération de sacrifiés, qu'à cela ne tienne !
Puis, « grace» aux experts américains - panacée universelle — appelés pour résoudre ce problème dont on n'a pu venir à bout tout seul, on trouva la solution dans la fameuse Réforme de l'Enseignement, dont le secret est bien simple : diminuer de moitié l'horaire normal des cours, multiplier d'autant le nombre d'enfants scolarisés ! C'est comme pour l'œuf de Christophe Colomb : il fallait y penser.
Inutile de préciser que le corps enseignant unanime est plus que jamais opposé à ce système, car il constate de plus en plus le niveau effroyablement bas (et pour cause !) de ces nouvelles promotions, qu'il considère comme également sacrifiées Il suffit d'ajouter à l'appui que, depuis
On connaît la position très équivoque de Bourguiba de l'évacuation des troupes Françaises, sur le problème de Bizerte on sait qu'il proposa d'abord la cession de cette base à l'O.T.A.N. ; puis, qu'il voulut la monnayer contre une soi-disant « solution » du problème algérien ; qu'enréclama à corps et à cris aux impérialissous la pression des masses, tes français, et alla jusqu'à leur lancer un ultimatum le 8 mai 1960 ! Il fit même semblant, pour appuyer cet ultimatum, de «mrbiliser » les masses qui le prirent au rapport et nécessitent beaucoup de maind'œuvre... Cependant, là encore, l'extension des plantations doit se faire avec prudence et des études préalables de marchés sont nécessaires ».
Tant d'acrobaties pour en arriver là ! Et voilà tout l'édifice qui s'écroule ! Les agrumes, par lesquels il faut remplacer toute culture en Tunisie pour résoudre le problème du chômage, il faudrait, nous dit-on, en étendre la culture avec prudence (et l'on comprendrait davantage que cette « prudence », si l'on sait que ces agrumes occupent une superficie qui ne dépasse guère 6.500 hectares). domeste pasi et lavernemedans ca N'est-ce pas plutôt l'aveu que, dans ce bourgeoisie est incapable d'apporter une solution ? cette réforme, chaque parent qui a la possibilité d'inscrire ses enfants à la Mission culturelle française (qui dispense un enseignement normal) n'hésite pas un seul instant, et ceci malgré l'insuffisance de l'enseignement arabe qui y est donné.
Voyons cependant si, même sur le plan du nombre des scolarisés, cette réforme a résolu d'une façon substantielle le problème.
Le Ministère de l'Education Nationale considère comme scolarisable la population de 6 à 14 ans, qui se monte à plus de 800.000. On sait qu'on peut scolariser les enfants à l'âge de 5 ans, et qu'on peut les mettre dans des maternelles à partir de 3 ans; rais passons.
Le chiffre officiel de la population scolarisée est, pour 1960, de 375.587 ; cette statistique est basée sur les listes des inscrits ; or, il est de notoriété publique - et tous les maîtres et directeurs d'écoles le clament ouvertement - que, partout, les élèves inscrits sur une liste d'attente (et qu'on fait entrer dans les statistiques) sont autant, sınon plus nombreux que ceux qui fréquentent effectivement la classe ; c'est dire que le chiffre réel est sensiblement moindre.
Si l'on ajoute, par ailleurs, que ces éleves reçoivent 15 heures par semaine au lieu de 30 heures, qu'ils sont plus de 40 par classe, on a une idée assez globale de la « solution » apportée par la bourgeoisie à ce problème. sérieux et se mobilisèrent effectivement, mais en furent malheureusement pour leurs frais : le gouvernement « recula» et des masses de grévistes, comme ceux de l'Arsenal de Menzel-Bourguiba (exFerryville) furent licenciés par leurs patrons français, sans que les autorités tunisiennes fissent le moindre geste en leur faveur.
Comment s'explique une telle politique, en apparence contuse et contradictoire ? C'est simple : Bourguiba n'est pas aussi pressé qu'il en a l'air de récupérer Bizerte
LE PROBLEME SCOLAIRE
L'EVACUATION DES TROUPES ETRANGERES
LE PROBLEME SCOLAIRE
L'EVACUATION DES TROUPES ETRANGERES cat, pour cela, il lui faudrait reprendre la lutte contre l'impérialisme français -qui ne lâchera pas Bizerte aussi facilement tant que durera la guerre d'Algérie, puisqu'elle lui sert, entre autres, de base de repos et de départ pour ses soldats -et mobiliser les masses populaires, au risque d'être débordé par elles, risque trop grand qu'il ne tient pas à courir ; d'autre part, en tant que porte-parole d'une bourgeoisie faible et peu sûre de son pouvoir, comme toute bourgeoisie de pays sous-developpé, Bourguiba cherche à lu garantir son avenir contre une éventuelle révolution prolétarienne, en concédant à des bourgeoisies plus solides (cadre de
Là également, la politique de Bourguiba est bien connue : politique de « compropolitique de «freinage » de la révolution algérienne pour qu'elle se limite à quelques mesures démocratiques bourgeoises ; pour y arriver, il utilise tous les moyens en sa possession :
- politique de pression sur le F.L.N. et alliance avec son aile la plus « modérée » (c'est-à-dire bourgeoise) pour liquider son aile révolutionnaire ;
— restriction considérable à l'aide matérielle;
- opposition de fait à la constitution de corps de volontaires pour l'Algérie et opposition à leur transit par la TunisIe :
- propagande très active tendant à dé-
Le moins qu'on en puisse dire, c'est qu'en Tunisie règne, à l'heure actuelle, au sein des masses populaires, un mécontentement très profond, mécontentement manifeste pour quiconque se donne la peine d'interroger les masses :
1) Qu'il s'agisse de la paysannerie, dont le sort n'a guère changé, puisqu'aucune réforme agraire n'a été pratiquée, puisqu'aucune aide sérieuse ne lui a été dispensée ;
2) Qu'il s'agisse de la classe ouvrière, dont on a augmenté la journée de travail tout en abaissant le salaire, qui est sans cesse menacée par les licenciements de plus en plus nombreux en raison des mines ou des usines qui ferment, laute de marché
3) Qu'il s'agisse du sous-prolétariat ou de cette armée de chômeurs des campagnes que les «chantiers de chômage » n'ont ni occupés en totalité, ni satisfaits maintes reprises manifester ou faire grève !
4) Qu'il s'agisse de la petite bourgeoisie, essentiellement sa couche inférieure (c'est-à-dire les artisans, les petits commerçants, les petits paysans, les employés de bureau, les petits fonctionnaires...) qui leurs revenus, traitements et salaires, les assistent angoissés à la baisse rapide de leurs revenus, traitements et salaires, se voient de plus en plus jetés dans rangs du prolétariat.
5) Il est même un mécontentement de certaines couches de la bourgeoisie des
I'O.T.A.N. par exemple) la base de Bizerte à partir. de laquelle ces dernières pourraient aider la bourgeoisie tunisienne à vaincre ses « difficultés internes ».
Cette optique nous explique d'ailleurs toute la politique extérieure du gouvernement, politique pro-occidentale *(malgré l'établissement récent de relations diplomatiques avec des Etats ouvriers) et profrançaise (en dépit du problème de Bizerte et de la guerre d'Algérie), la bourgeoisie tunisienne estimant que seule une alliance avec des bourgeoisies plus fortes lui permettra de se maintenir plus longtemps au pouvoir.
velopper un chauvinisme chez les masses tunisiennes à l'égard de la Révolution algérienne, en exploitant certains « excès » des combattants de l'Armée de Libération Nationale.
Pourquoi cette politique? Toute prolongation de la guerre d'Algérie comporte deux risques majeurs dont la bourgeoisie tunisienne est parfaitement consciente, à savoir:
1) La radicalisation de la Révolution algérienne, qui risque de déboucher sur un régime populaire, lequel sera un facteur décisif d'instabilité des régimes bourgeois en Afrique du Nord.
2) L'extension de la guerre d'Algérie à la Tunisie et au Maroc, qui aboutira au même résultat précédent. villes et de couches inférieures de la paysannerie, qui tourne au tragique, puisque ces couches en viennent à regretter le colonialisme, l'armée française, la colonie européenne, qui constituaient pour elles une source de revenus qui n'a guère été remplacée :
6) Il n'est pas jusqu'à l'armée ou la police qui ne soient mécontentes :
— la police car très mal payée : la bourgeoisie, vu sa faiblesse économique, ne pouvant entretenir correcte-
- T'armée : car la masse des soldats ment son appareil de répression crie misère alors que les officiers ont tous les privilèges. D'autre part, l'armée n'a pas de statut : on sait quand on y entre, on ne sait pas quand on en sort ; et les exemples de soldats ayant passé 3 à 4 ans làdedans et payés un « pot de vin » pour en sortir ne sont pas rares ;
7) Bref, seule la grande bourgeoisie, formée de la bourgeoisie foncière, de la bourgeoisie industrielle et de la bourgeoisie marchande, et une couche peu importante de la petite bourgeoisie (la couche supérieure) sont pour le régime et le soutiennent, car elles sont les seules classes sociales qui en profitent.
Devant tant de mécontentement, devant l'opposition de tant de couches et classes sociales, au regime, comment, demanderat-on, la bourgeoisie se maintient-elle au pouvoir, alors que, normalement, elle au-
LE PROBLEME ALGERIEN
LES MASSES ET LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT
LE PROBLEME ALGERIEN
LES MASSES ET LA POLITIQUE DU GOUVERNEMENT
QUATRIEME rait dû être renversée dans les plus brefs délais ? La réponse est double :
- grace, d'une part, à la dictature forcenée qu'elle exerce sur les masses,
- d'autre part et surtout, en raison de l'absence de cadres révolutionnaires.
En effet, pour se maintenir au pouvoir, pour contenir le mécontentement réel et profond des masses, pour le réprimer, pour empêcher les forces populaires de se regrouper et de se concentrer, le gouverobligé d'exercer une dictature caractérisée nement bonapartiste de Bourguiba est par l'intermédiaire d'un appareil bureaucratique militaire et policier extrêmement hypertrophié: aucune opposition n'est tolérée ; il n'est pas question de liberté de presse, d'opinion, d'association ou de syndical n'est un droit démocratique ou réunion n'est garanti ; les élections déroulent selon scénario pré-établi : liste unique, obligation de vote pour cette liste (l'abstention entraînant les plus graves « ennuis ») ; une lettre de cachet vous envoie, pour le motif le plus banal, en prison, pour un temps indéterminé ; enfin, pour un oui ou pour un non, vous risquez la « Haute Cour » et la peine capitale. Bref, tout moyen susceptible d'empêcher le développement d'une quelconque velléité d'opposition.
Cependant, une dictature, aussi brutale, aussi n'a jamais pu et ne pourra jamais empêsanguinaire, aussi solide soit-elle, cher, d'une façon indéfinie, l'apparition d'une opposition, ni son développement, ni son aboutissement. Aussi, bien plus grave et plus sérieuse que la dictature, est l'absence de cadres révolutionnaires en Tunisie. En effet, si les masses tunisiennes en sont (et risquent de le demeurer encore longtemps) au stade du mécontentement, diffus, dispersé, qui n'est pas canalisé, qui ne trouve pas sa concrétisation, masses en sont à manifester leur mécontentement, en opposant seulement une force d'inertie à l'appareil du pouvoir au lieu de passer au stade de la résistance active, c'est qu'elles n'ont pas trouvé les cadres révolutionnaires capables de leur clarifier la situation, de leur ouvrir des perspectives, de les organiser et de les faire agir !
Mais le Néo-Destour ? demandera-t-on.
Le Néo-Destour est, à l'heure actuelle, comme chacun sait, le parti de la bureaucratie bourgeoise au pouvoir, un parti qui n'a plus aucune assise populaire, un parti qui est « vomi » par les masses.
autrefois, arrivait à lui assurer un certain Même son président, Bourguiba, qui, crédit grâce à son prestige personnel, n'arrive plus guère aujourd'hui à empêcher la désaffection des masses, car il a lui-même perdu, dans une très large mesure, la confiance de ces masses : finis l'élan spontané et l'enthousiasme d'autrefois ! Actuellement, ses partisans sont obligés « d'organiser » la « claque » sur son passage; on réquisitionne voitures et cars pour emmener de force les gens assister à ses meetings, on n'écoute plus ses discours. Et les exclamations désabusées et amères telles que : « Bourguiba est dépassé », « Bourguiba a fait son temps »,
• Bourguiba n'a rien apporté », sont maintenant . monnale courante, alors que la dissociation entre Bourguiba et « son entourage », autrefois quasi la règle, rejetant sur ce dernier (l'entourage) la responsabilité de tous les maux, devient de plus en plus rare, car les masses commencent à comprendre, sur la base de leur propre expérience, que Bourguiba et son « entourage » ne font qu'un; commencent à identifier Bourguiba à sa classe.
Et l'Union Générale des Travailleurs Tunisiens ?
Cette organisation syndicale, autrefois si puissante car jouissant de la confiance des travailleurs, ne joue pratiquement plus de rôle syndical ni politique depuis la scission de 1956 (réunitée formellement par la suite sous l'égide et avec la bénéduction des autorités gouvernementales), dont sont responsables et la bourgeoisie tunisienne et la direction réformiste et traitre de ce syndicat, cette direction dont on a récompensé le dévouement par des ministères et des hautes fonctions.
Aussi les masses ont-elles délaissé de plus en plus le syndicat qui a montré son inefficacité et qui défend le patron contre l'ouvrier !
Non content de cette désaffection sponemplie te moyen chen toutes de tanée des masses, on cherche à la rendre totale et définitive, et, à cette fin, on que le prélèvement d'office sur le traitement ou le salaire, d'un pourcentage (1 %) qu'on reverse au syndicat, au titre de la cotisation, et ceci, qu'on ait ou non adhéré. sont guère destinées à retenir les masses De telles pratiques bureaucratiques ne au sein du syndicat.
Et le Parti Communiste Tunisien ?
C'est un pétit parti de bureaucrates, qui n'a pas de base prolétarienne, qui n'a aucune influence sur les masses, en raison de sa politique traditionnelle réformiste, politique stalinienne qui se traduit actuel lement par le soutien «critique » à la bourgeoisie tunisienne et, en l'occurrence, à son chef de gouvernement, Bourguiba, pour qu'il réalise les tâches de la révolution démocratique bourgeoise...: réforme agraire, industrialisation, démocratisation, indépendance économique et politique !...
Une telle politique de collaboration de classes n'est pas faite pour entraîner les masses populaires qui ont, à juste titre, perdu toute confiance dans la bourgeoisie parce qu'elle n'a pas réussi précisément à réaliser ces tâches démocratiques.
Devant « l'échec » de la bourgeoisie, à résoudre les tâches de la révolution démocratique bourgeoise, échec qui est à l'origine d'un mécontentement populaire ample et profond, qui n'a pu se concrétiser pour aboutir à un changement radical de regime, en raison de l'absence de cadres révolutionnaires, politiques et syndicaux s'impose : la nécessité une conclusion d'une avant-garde révolutionnaire consciente pour guider et entraîner les forces populaires à la prise du pouvoir pour la réalisation de leurs aspirations fondamentales.
Septembre 1960.