Au 20º Congrès du Parti Communiste de l'Union soviétique, Anastase Mikoyan affirma, en passant, que le « Précis d'Histoire du Parti Communiste (bolchévik) de I'U.R.S.S. », publié en 1938 par une « commission du Comité Central » de ce parti, n'était ni suffisant, ni vraiment marxiste. D'autres orateurs, citant des exemples précis, lui emboitèrent le pas. L'historienne Pankratova attirma audacieusement que le « Précis » contenait des falsifications historiques, et réclama qu'une nouvelle version, scientifique, de l'histoire du Parti soit publiée. Dans son rapport secret, Khrouchtchev ridiculisa la manière dont Staline avait fait rédiger son propre éloge dans cette histoire.
Après trois années d'efforts, voici que la nouvelle version de l'histoire du Parti Communiste soviétique vient de voir le jour. Elle est l'œuvre d'un collectif, à savoir : Ponomarev, Volkov, Voline, Zaintsez, Kuckine, Mints, Slepov, Sobolev, Timofeieski, Khovtov et Chiateghine. Il s'agit pour la plupart d'auteurs peu connus. à part Ponomarev, qui est un des chefs de la section « agit prop » du Comité Central du P.C. soviétique. Une première traduction de ce long ouvrage vient de paraître en Italie (Editori Riuniti) : elle ne compte pas moins de 812 pages. C'est cette traduction que nous soumettrons ici à un examen critique.
La nouvelle « Histoire » diffère de l'ancien « Précis » stalinien par trois aspects principaux, dont deux sont formels et un substantiel. Elle allonge l'analyse de certains phénomènes objectifs ainsi que celle des principaux ouvrages de Lénine, et retrace en plus grand détail la préhistoire du mouvement russe. Elle poursuit l'histoire de l'U.R.S.S., arrêtée dans le « Précis » à l'année 1938, jusqu'au 2le Congrès, c'est-à-dire jusqu'au début de l'année 1959. Elle moditie - et bouleverse en partie — le jugement porté par la version stalinienne sur la nature de certains problèmes politiques et économiques qui se sont posés à l'Etat soviétique et au Parti Communiste entre 1918 et 1938, supprimant les falsifications staliniennes les plus monstrueuses. Le plus gros « tournant » concerne les procès de Moscou, auxquels le « Précis » de 1938 avait consacré tout un sous-chapitre. Dans la nouvelle version, on ne réhabilite pas les vieux bolchéviks. dirigeants du Parti, membres du Comité Central léniniste, créateurs de l'Etat soviétique, qui ont été faussement et ignominieusement accusés des pires crimes au cours de ces procès. On n'affirme pas non plus que ces procès étaient d'infâmes mises en scène. On passe simplement sous silence tout cet épisode significatif de ce que l'opinion « officielle » aujourd'hui en U.R.S.S. appelle « le culte de la personnalité ». Les procès de Moscou deviennent ainsi un « non-fait » (an un-fact), pour parler comme George Orwell.
Ce phénomène rétlète un tragique paradoxe : parti pour effacer une talsification historique, le collectif d'auteurs précités a, en définitive, remplacé celleci par une nouvelle falsification. Cette dernière est, certes, moins monstrueuse que l'ancienne. Elle n'en reste pas moins une falsification. Elle est typique de l'ouvrage dans son ensemble où les interprétations abusives, les mensonges par omissions, sinon les falsifications pures et simples, se comptent encore par centaines — même si un pas timide en direction de la vérité a été fait.
Mais en faisant ce pas timide, tout en maintenant de nombreux faux ou en en fabricant de nouveaux, les auteurs se sont empétrés dans d'inextricables contradictions.
La version stalinienne de l'histoire du Parti bolchévik était, elle, cohérente. L'histoire était franchement manichéenne. D'un côté, il y avait les « bons », essentiellement Staline et ses: « compagnons fidèles » (avec, au second plan, Lénine). De l'autre côté, il y avait les « mauvais », traîtres espions, vendus aux puissances capitalistes et qui voulaient rétablir le capitalisme dès 1918: c'étaient tous ceux qui s'étaient opposés à Staline, à un quelconque moment de son ascension vers le pouvoir.
Pour faire entrer l'histoire dans ce schéma simpliste, il fallait, bien sür, travailler dans les faits comme dans une matière piastique. Les dates, les personnes, les événements, furent impitoyablement transformés -- sans parler des idées. Cette « histoire » se rapporte à l'histoire réelle comme le cauchemar à réalité vécue. Ses acteurs empruntent au réel le pâle visage des vivants et les formes extérieures des choses : là s'arrêtent les liens patents entre la vérité et la mythologie. Il n'empêche qu'on ne peut contester à ce « Précis » la vertu de la cohésion interne - à quelques contradictions grossières près (|).
La nouvelle « Histoire » a conservé la plupart de ces vices. Mais elle a en même temps perdu cette vertu unique. Le manichéisme a disparu : clétait pourtant le fil conducteur de cette interprétation démoniste de l'histoire, propre à Staline et au stalinisme. On ne la remplacé par aucun autre til conducteur. La nouvelle version apparaît ainsi comme un ramassis de contradictions.
Le héros de l'histoire de l'U.R.S.S., ce n'est plus Staline, c'est le « Comité
Central léniniste ». Mais les auteurs se gardent bien de nommer les membres le ce Comité Central, que ce soit en 1917 , en 1920, en 1923, ou même en 1927t pour cause: la plupart de ceux-ci sont morts assassinés par la terreur stali-
Les divers oppositionnels ne sont plus des espions, des agents payés de l'impérialisme. Ils deviennent des « opportunistes », des « révisionnistes », des « adversaires implacables du léninisme ». De ce fait, ils apparaissent comme des représentants de courants idéologiques. Mais les auteurs se gardent bien de Pers seriquesles étaient use la stes de es rale lumine des res de citer leurs ouvrages, leurs plate-formes, la lumière des révélations du rapport secret de Khrouchtchev au 20" Congrès, éclaterait aux yeux de tous les citoyens soviétiques !
Les pires excès de l'ère stalinienne ne sont plus passés sous silence, fant ca rotas de la blague conomie en ce qui concerne la « violation de la légalité soviétique », qu en ce qui concer-
(1) Le « Précis » affirme d'une part que les « trotskystes, zinoviétistes, boukharinistes ». d'un courant idéologique se transforment en un & ramassis contre-révolutionnaire à partir de 1932: il affirme, d'autre part, qu'ils étaient des espions étrangers dês... 1918 !
patent de la politique agricole). Mais ces événements, qui ont bouleversé le sort de millions d'êtres humains, qui ont coûté au peuple soviétique des sacrifices inhumains parfaitement évitables, qui ont entraîné la disparition de tout ce fameux « Comité Central léniniste » qu'on prétend être le véritable créateur de l'Etat soviétique - ces événements sont expliqués par la seule référence au « culte de la personnalité », et même, en partie, excusés !
Etranges « marxistes » qui interprètent un des drames les plus poignants de l'histoire de notre époque, sans référence aucune à la lutte de classe, aux luttes entre groupes sociaux, aux problèmes économiques et sociaux — mais exclusivement par un appel à la psychopathologie...
Aussi ne faut-il pas être prophète pour prédire que si l'ancien « Précis » ne fut considéré comme la « Bible » des partis communistes que pendant 15 ans (1938-1953), il ne faudra certainement pas tant d'années pour que la nouvelle « Histoire » reioigne ce « Précis » sur le tas d'ouvrages de circonstances oubliés et meprises, sinon plus directement sous le pilon. Dautres « Histoires » parai tront, qui suivront le même chemin de l'oubli, jusqu à ce qu'une Histoire paraisse sans talsirications ni taux, quel que soit le jugement politique de ses auteurs concernant les divers événements rapportés.
Cette évolution est d'autant plus inéluctable que, petit à petit, le voile du silence commence à se lever en U.R.S.S. sur les premières phases de l'histoire de la République des Soviets. Les procès-verbaux des Comités Centraux de 1917 ont été republiés: ceux de 1918 sont en cours de parution. L'ouvrage célèbre de John Reed (« Dix jours qui ébranlèrent le monde »), les mémoires d'Antonov Ovséenko, des récits de témoins oculaires de la Révolution d'Octobre, ont fini par être réimprimés. Le testament de Lénine, les lettres et notes scandaleusement supprimées dans les premières éditions de ses « Cuvres Complètes » Staline (2), ont vu le jour. Dans ces conditions, il suffit que les jeunes historiens, es jeunes économistes et plus simplement les jeunes communistes, en U.R.S.S. et ailleurs, comparent ces originaux à la version courante de « L'Histoire », pour attraper immédiatement ses auteurs en flagrant délit de déformation. Ils ne manqueront pas de le faire, du moment que la police a perdu le pouvoir de les en empêcher, ou de punir de déportation ce crime de lèse bureaucratie.
La reconstitution de la vérité historique est, en U.R.S.S., un corollaire nécessaire et inévitable de l'abolition du régime bureaucratique. Nécessaire, parce que la renaissance de la pensée marxiste ne peut se faire dans le vide et doit partir du meilleur acquis du passé (ce qui ne signifie point qu'elle s'identifie avec celui-ci). Inévitable, parce que, dans sa lutte pour une véritable démocratie soviétique, la jeune génération communiste commencera par condamner les violations de cette démocratie commises à l'égard de toutes les tendances communistes soviétiques, à l'époque stalinienne.
Aussi le caractère hybride de « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » — à mi-chemin entre les falsifications staliniennes et la vérité historique — n'estil, somme toute, que le reflet de la réalité soviétique d'aujourd'hui, où la pression des masses et des conditions objectives a obligé la bureaucratie à abolir les aspects les plus monstrueux de la dictature stalinienne, mais où subsistent en même temps les caractéristiques fondamentales de la dégénérescence bureaucratique.
aspects les plus typiques de l'idéologie stalinienne fut de mettre en question le caractère et l'utilité d'une science objective - du moins en ce qui concerne les sciences sociales. L'histoire doit être un instrument de la lutte de classe, affirmait-on. Et si pour conserver l'Etat soviétique, pour assurer l'avenir du genre humain. pour défendre les intérêts de millions de prolétaires, il faut falsifier quelques faits historigues « mineurs », seuls des « objectivistes petits-
(2) Dans l'introduction du tome XXXVI des « Œuvres Complètes » de Lénine, Il est
* Par décision du Comité Central du Parti communiste de l'Union soviétique, l'Institut du marxisme-léninisme publie cinq tomes (36 à 40) en complément à la quatrième édition des Œuvres de Lénine. Le tome 36 comprend des œuvres qui figuraient dans la troisiême édition, mais qui n'ont pas été incluses dans la quatrième, ainsi que des textes de Lénine publiés postérieurement [!] à la quatrième édition de ses œuvres [complètes]... »
bourgeois » pourraient se rebiffer. Aujourd'hui encore, cette théorie n'est pas entièrement abandonnée dans les milieux des cadres staliniens.
Men réalité, les marxistes attirment précisément que la tu te dites of ment précis mort, les maine de histoi a vérité historique est une arme de la lutte de classe formations sociales progressives. Ce sont des formations historiques conservatrices ou réactionnaires, ayant des privilèges à défendre et des vices à cacher, qui doivent voiler la vérité ou la détormer.
Certes, dans la lutte de classe, le prolétariat ou son parti ne peuvent pas s'engager à dire en toutes circonstances la vérité à l'ennemi. Aucun commandant ne révèlera l'état exact de ses forces ou de ses projets à l'adversaire, la veille d'une bataille; aucun dirigeant syndicaliste sérieux ne révèlera au début d'une grève au patronat ses intentions, sa stratégie ou l'état de sa caisse de résistance. Mais il ne s'agit là ni de science, ni d'histoire. Déformer l'histoire à l'intention de sa propre classe ou de son propre parti, c'est galvauder un outil théorique indispensable aux combats et aux victoires, présents et futurs. Mentir à sa propre classe, c'est en abaisser le niveau de conscience. Lénine s'est exprimé avec toute la clarté voulue à ce propos, quand il a affirmé, dans « La Maladie Infantile », qu'il faut savoir appliquer toute tactique « de manière à élever, et non à abaisser, le niveau de conscience général du prolétariat, son esprit révolutionnaire, sa capacité de lutter et de vaincre ».
Or, lorsqu'on falsifie l'histoire, qu'on ment à l'intention de sa propre classe, qu'on la met en état de découvrir tôt ou tard ces mensonges, on ne peut que semer la démoralisation, le scepticisme et le cynisme à légard du Parti et du marxisme en général. Si la méthode marxiste, d'un instrument d'analyse critique de la réalité objective, est transformée en un instrument d'apologie servile de telle ou telle « tactique » subjective d'un « chef génial », victime du « culte de sa propre personnalité »: si au lieu d'analyser le réel on le travestit de manière grossière, on se rend incapable d élaborer une stratégie et une tactique correctes, qui doivent partir du réel. On sape de même la confiance des travailleurs dans leurs propres forces et dans celles de leur parti (3).
Ne fût-ce que pour cette raison, la rectification — que nous entreprenons dans les pages qui suivent - de quelques-unes des falsifications historiques les plus éclatantes contenues dans la nouvelle « Histoire du P.C. de l'Union soviétique » est hautement utile et nécessaire. Certains diront que tout cela est déjà « vieux jeu » et « dépassé ». Mais celui qui ignore l'histoire de son propre mouvement et de sa propre classe n'est pas armé pour redresser des erreurs anciennes ou nouvelles. Il sera incapable de résoudre les tâches que lui poseront les batailles à venir.
La rectification des faux et des mensonges par omission contenus dans la nouvelle « Histoire » ne sert pas seulement une cause qui nous tient particulièrement à cœur : la réhabilitation pleine et entière de Léon Trotsky, de l'Opposition de Gauche soviétique, de tous les vieux bolchéviks. Elle apporte aussi des enseignements politiques extrêmement importants aux révolutionnaires des pays arriérés, aux militants de la révolution coloniale, qui se trouvent posés devant des problèmes stratégiques et tactiques comparables à ceux qui confrontaient les bolchéviks avant et après 1917. L'étude de la veritable histoire du P.C. de l'Union soviétique les aiderait énormément à résoudre ces problèmes. De même que le « Précis » de 1938, la nouvelle « Histoire du P.C. de l'Union soviétique » est un obstacle à surmonter sur la voie d'une telle étude.
(3) Au 20e Congrès du P.C. de l'Union soviétique, Pankratova déclara :
Gc En présentant la réalité historique de manière non conforme à la vérité, vérité, on peut entraver les efforts de nos cadres et de nos amis à l'étranger de valoriser correctement les expériences valables de la lutte du Parti Communiste de l'Union soviétique. Malheureusement, nous ne menons pas une lutte résolue contre la déviation de la manière dont Lénine jugeait les événements historiques, contre tous les éléments anti-historiques simplification, contre l'attitude subjectiviste envers l'histoire, contre la modernisation !!] de lhistoire conception de l'histoire adaptée [!] à chaque situation donnée et purement conjoncturelle [!]. >
I. - DEROULEMENT ET ENSEIGNEMENT DE LA REVOLUTION
D'OCTOBRE Ire Question : Tout au long de cette « Histoire du Parti Communiste de l'Union soviétique », on présente le « Comité Central léniniste » comme le véritable inspirateur, organisateur et garant de la victoire de la grande Révolution d'Octobre. Mais on cache soigneusement au lecteur la composition de ce même Comité Central léniniste. Quels en furent les membres, avant, pendant et après la victoire d'Octobre, et quel a été leur sort ultérieur ?
Réponse : En août 1917, 21 bolchéviks ont été élus membres du Comité Central. De ces 21, 7 sont morts d'une mort naturelle : Sverdlov, Lénine, Noguine, revolution : Uritzki et Chaumian. Onze sont tombés victimes de la terreur stali- Dzeriinsky. Artem, Kollontai et Staline. Deux ont été assassines nienne : un assassiné par un agent du Guépéou à l'étranger (rotsky), et dix dans les geôles staliniennes (Zinoviev, Kamenev, Rykov, Boukharine, Milioutine, Krestinsky, Sokolnikov, Bubnov, Smilga, Berzine) ; le vingt-et-unième, Murarov, a disparu sans laisser de traces: il a vraisemblablement aussi été liquidé en 1938.
Entre 1918 et 1921, trente et un bolchéviks ont été membres du Comité Central. De ces trente et un, huit sont morts de mort naturelle (Lénine, Djerjinsky, Sverdlov, Artem, Noguine, Stoutchka, Staline, Kalinine. Un a été assassiné par la contre-révolution (Uritzki). Un a été poussé au suicide par Staline (Tomsky). Dixhuit ont été assassinés sous la terreur stalinienne : Zinoviev, Kamenev, Evdokimov, Smirnov, Trotsky, Radek, Serebriakov, Sokolnikov, Rykov, Rakovsky, Bielogorodov, Smilga, Krestinsky, Roudzoutak, Boubnov, Milioutine et Préobrajensky. Une a été victime de la terreur stalinienne mais a survécu (Stassova). Un a disparu sans laisser de traces : Mouranov. Un est encore en vie et siège au Comité Central (Andréev).
En octobre 1917, un Bureau Politique du Comité Central fut élu pour la première tois. était composé de sept membres: Lénine, Trotsky. Zinoviev, Kamenev, Sokolnikov, Bubnov et Staline. Deux de ces sept membres (Lénine et Staline sont morts de mort naturelle: les cina autres ont été tués par la terreur stalinienne. Jusqu'en 1923, ont fait partie du Bureau Politique : Lénine, Trotsky, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Staline, Préobrajensky, Serebriakov, Tomsky et Rykov. De ces dix personnes, huit ont été victimes de la terreur stalinienne.
La conclusion est claire : la grande majorité des membres du « Comité Central léniniste » ont été tués sous le règne de Staline. Dans l'ancienne version de l'histoire du Parti (le « Précis » de 1938), on expliquait que ces révolutionnaires étaient au fond des contre-révolutionnaires, des agents de l'impérialisme, des espions, voire des fascistes et des « hitlériens ». Inévitablement, les nérites de Lénine s'en trouvaient réduits : que penser, en effet, d'un dirigeant révolutionnaire qui s'entoure d'une majorité de contre-révolutionnaires comme collaborateurs les plus fidèles ?
Aujourd hui, Lénine a été « réhabilité » ; son Comité Central est porté aux nues. Comment ne pas conclure que l'extermination de la majorité des membres de ce Comité Central ne pouvait être ni un « accident regrettable ». ni un simple caprice de psychopathe (« le culte de la personnalité »), mais qu'elle constitue la preuve la plus tangible d'une colossale transtormation politique qui a eu lieu en U.R.S.S. entre l'époque de Lénine et le triomphe de Staline ? Comment ne pas conclure qu'il y a eu contre-révolution, et plus exactement contrerévolution politique, ainsi que nous le préciserons plus loin ?
" question : Parle-t-on dans « L'Histoire du Parti Communiste de l'Unio oviétique » du rôle que les membres de ce « Comité Central léniniste » on joué dans l'histoire du mouvement ouvrier russe avant 1917 ?
Réponse : On en parle ...exclusivement pour en dire du mal ! Lorsqu'on cite les « éminents collaborateurs de Lénine », les « organisateurs du parti ».
etc., etc., on ne les mentionne guère. Leur nom n'est cité que l'orsqu'il s'agit d'émettre des critiques méchantes. il y a là quelque chose de totalement illogique. La place nous manque ici pour examiner toutes ces critiques. Mais, même si elles étaient exactes, il y aurait encore mensonge par omission. Comment supposer en effet que Lénine aurait proposé tout au long de la révolution et des premières années du pouvoir soviétique un Comité Central dont les membres n'auraient à leur crédit que... des erreurs ?
Quelquefois ces mensonges par omission atteignent le grotesque. Ainsi on « oublie » de mentionner (p. 193, tome I) que Kamenev fut envoyé en Russie par le Comité Central en 1914 pour diriger la fraction de la Douma et la « Pravda ». On « oublie » de mentionner que Zinoviev fut élu président de l'Internationale Communiste au Congrès de fondation, et qu'il occupa ce poste jusqu'en 1926. On « oublie » même de mentionner la composition de la déléProtoky, Zinorique à co Congrès, et pour cause : elle était composés de Lénine, gation bolchevique à ce Congrès, et pour cause : elle était composée de Lénine
Staline. Boukharine et Tchitcherine. On « oublie » de signaler que les soviétiques membres de l'Exécutif de l'I.C. étaient Lénine, Trotsky, Zinoviev, Boukharine et Radek. On « oublie » d'indiquer que c'est Trotsky qui parla au nom de la fraction bolchévique au Préparlement, afin d'annoncer que cette fraction allait quitter l'assemblée (pp. 253-4, tome I). On « oublie » de mentionner que Trotsky fut le premier président bolchévik du Soviet de Pétrograd et qu'en cette qualité il présida aussi le Comité Militaire Révolutionnaire de ce Soviet. chargé de préparer l'insurrection. On « oublie » de donner la composition du premier gouvernement révolutionnaire (le conseil des commissaires du peuple présidé par Lénine, élu au 2° Congrès panrusse des Soviets) (p. 260, tome i). On eut pourtant la trouver dans le livre de John Keed vendu actuellement er J.R S.S. : Lénine Milioutine, Chliapnikov, Antonov-Ovseenko, Krylenko, Dybenko, Noguine, Lounatcharsky, Stepanov, Trotsky, Lomov, Theodorovitch. Avilov, Staline...
3ª question : Quelles étaient les tâches à résoudre par la Révolution russe de 1917 ?
Réponse : La Révolution russe a renversé le pouvoir de la bourgeoisie et des propriétaires fonciers, établi la dictature du prolétariat et ouvert la voie à l'expropriation des capitalistes et à la nationalisation des moyens de production. En même temps, elle a résolu les principales tâches de la révolution démo-
: réforme agraire radicale, question nationale, unification du pays, etc.
Cependant, « L'Histoire du Parti Communiste de l'Union soviétique » sème son etre du Cri Contruin de Tut du toi dieu de l'ouvrage ne veulent toujours pas admettre l'évidence, à savoir que Lénine (et, après lui, majorité du parti. bolchévik) modifia la stratégie bolchévique en avril 1917, et qu'il adopta pour l'essentiel la théorie de la révolution permanente.
Lors de la révolution russe de 1905, trois positions étaient en présence dans le parti ouvrier social-démocrate russe :
-la position des menchéviks qui, partant de la constatation du fait que la Russie n'avait pas encore traversé une révolution bourgeoise victorieuse, affirmaient que la révolution avait essentiellement pour but le renversement du tsarisme et l'élimination des restes semi-féodaux de l'économie et de la société russe. Le orolétariat devait appuyer de manière critique la bourgeoisie libérale, afin de 'obliger à réaliser cette révolution de la manière la plus radicale, tout en combattant en même temps pour ses propres revendications immédiates (droit de grève, suffrage universel, journée de huit heures, etc.):
- la position des bolchéviks qui partaient de la constatation que la bourgeoisie, à l'époque contemporaine, en présence d'un prolétariat industriel hautement concentré et conscient, organisé dans les partis marxistes, était incapable de réaliser les tâches classiques de la révolution démocratique bourgeoise, par peur de l'action révolutionnaire des masses. En même temps, Lénine constatait que, vu le nombre réduit de prolétaires dans la société et la faiblesse de l'infrastructure capitaliste du pavs. le parti du prolétariat ne pouvait pas espérer con- quérir seul le pouvoir. En poussant la révolution jusqu'au bout, celle-ci aboutirait à une « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie », au sein de laquelle le parti ouvrier pouvait participer à un gouvernement de coalition ensemble avec un parti paysan. Cette révolution victorieuse ne serait qu'une révolution démocratique bourgeoise radicale, et ne prendrait pas immédiatement la forme d'une révolution socialiste:
— la position de Trotsky. Comme les menchéviks et Lénine, Trotsky comprenait que la question-clé était la question agraire. Mais, alors que les menchéviks croyaient que la bourgeoisie libérale pouvait réaliser une réforme agraire radicale, et que Lénine croyait que cette réforme pouvait être l'œuvre d'un gouvernement de coalition entre un parti ouvrier et un parti paysan, Trotsky affirmart que seule la dictature du prolétariat était capable de donner de manière radicale la terre aux paysans. Il précisait, en effet, que l'histoire avait démontré que la paysannerie était incapable de constituer de grands partis nationaux réellement " paysans », et quelle suivait toujours soit la direction d'un parti bourgeois, soit la direction d'un parti ouvrier.
_ histoire de la Révolution d Octobre a donné raison à Trotsky, puisque ce 1est est qu'au moment où le pouvoir fut conquis par le prolétariat, où le gouver nement bolchévik fut constitué, que le décret sur la distribution des terres aux paysans fut voté. Parti la conference davi ni ma
Lénine a modifié l'orientation du , a moditié le programme du parti qui réclamai seulement la constitution d'une république démocratique, et a fait inscrire comme but la constitution immédiate de la dictature du prolétariat, d'un Etat soviétique.
Tout cela est très clair aujourd'hui. Mais « L'Histoire du Parti Communiste de l'Union soviétique » s'efforce de noyer le poisson de diverses manières. Elle s'efforce de nier qu'il y a eu changement de stratégie du Parti bolchévik en avril 1917.
Pour cela, elle définit le but des Thèses d'avril élaborées par Lénine et des décisions de la conférence d'avril 1917 du Parti bolchévik, comme la « lutte our le passage de la révolution démocratique-bourgeoise à la révolution socia. iste » lo. 225, tome I). Nous reviendrons plus loin sur ce que cette formule a d'erroné. Mais nous pouvons déjà constater qu'elle est en opposition avec le but stratégique » des bolchéviks en 1905, tel que « L'Histoire » elle-même le définit, puisqu'elle affirme correctement (p. 92, tome |) que la « dictature démocratique des ouvriers et paysans », envisagée par Lénine en 1905, n était pas une dictature socialiste. mais seulement une dictature « démocratique ». auteurs de « L'Histoire » veulent-ils peut-être contester que la Révolution d'Octobre a établi une dictature prolétarienne, socialiste, en Russie ?
Contre cette tentative désespérée de nier le changement d'orientation stratégique de Lénine en 1917 — tentative qui rend obscur l'ensemble du problème de la stratégie du parti révolutionnaire dans un pays arriéré, notamment dans les pays coloniaux - s'inscrivent pourtant en faux d'innombrables témoignages de l'époque. Citons-en deux, que les auteurs de « L'Histoire » pourront cilement récuser. diffi-
En 1924, Molotov publia un article intitulé « Lénine et le Parti à l'époque de la Révolution de février », dont nous extrayons le passage que voici
« Mais il faut le dire ouvertement : le Parti n'avait pas cette clarté de vue et cet esprit de décision qui étaient exigés par le moment révolutionnaire. Il ne les Konaie mangui general Paraton a route la pratique on pai en
Get toute la pratique fondement solide, car la pensée n'était pas encore du parti révoluavancée jusqu'à la conclusion audacieuse de la nécessité d'une lutte immédiate pour le socialisme, et pour la révolution socialiste. »
La pensée de Trotsky avait tiré cette « conclusion audacieuse » dès 1905. énine y était arrivé dès le début de la Révolution de tévrier 1917. Voilà la jérité historique
Le tome XX des « Œuvres Complètes » de Lénine parut en 1928. L'édition fut assurée par l'Institut Lénine, sous le contrôle du Comité Central. Le premier volume de ce tome traite notamment de la contérence davril 197 du parti bolchévik. Voici ce qu'affirme une note en page 557-8 (édition allemande) au sujet de cette conférence :
« A cette conférence, il y eut un petit groupe, composé essentiellement la révolution correspond à peu près à la position des bolcheviks de l'année 1905 (formule « dictature du prolétariat et de la paysannerie »... Kamenev, qui avait , de cole de e groupe, tu charge Par li, de pai avo un contre-rapport. » C'est à cette position « moscovite » que Lénine se rétère en lui opposant la thèse de la conquête du pouvoir par les soviets pp. 334-6). Il est vrai qu'il considère que ce pouvoir ne sera « pas encore » socialiste, tout en étant déjà le camarade Lénine. Personne ne contestera aujourd hui le caractère socialiste de la Révolution d'Octobre. Ne pas vouloir comprendre ce problème, c'est se fermer toute possibilité d'aider les partis communistes des pays coloniaux a élaborer une stratégie exacte. C'est perdre de vue non seulement l'enseignement de la Révolution d'Octobre, mais encore les enseignements de la Révolution yougoslave et de la Révolution chinoise — sans parler, hélas, des dizaines d'enseignements négatifs, partout où les partis communistes se sont cramponnés aux thèses dépassées de 1905, et ont refusé de s'orienter vers la dictature du prolétariat, s'appuyant sur la paysannerie pauvre.
4° question : Quels sont les enseignements généraux de la Révolution d'Octobre en cette matière ?
Réponse : L'enseignement de la Révolution d'Octobre au sujet des forces motrices principales de la révolution dans des pays nayant une révolution démocratique bourgeoise achevée, c'est que l'alliance entre oupas encore connu vriers et paysans, seule capable de parachever la réforme agraire radicale, ne être réalisée que par la dictature du prolétariat (la conquête du pouvoir par le prolétariat). Cet enseignement est confirmé par l'histoire de la Révolution peut russe, l'histoire de la Révolution chinoise et l'histoire de la Révolution yougoslave. Il n'y a, dans. | histoire des 40 dernières années, aucun exemple d'un pays qui ait réussi à accomplir les tâches classiques de la révolution bourgeoise sans passer par la conquête du pouvoir par le prolétariat.
y a par contre a innombrables exemples de révolutions qui, du fait qu'elles n'aboutirent pas à la dictature du prolétariat, se sont arrêtées après la conquête de l'indépendance politique (Inde, Indonésie, Birmanie, Egypte, Maroc, Tunisie, etc.) ou après le renversement des agents politiques de l'impérialisme (Irak, Venezuela), mais n'ont pas réussi à résoudre le problème agraire, sans parler de celui de l'industrialisation du pays. Lhistoire de la deuxième révolution chinoise (1925-27) confirme le même enseignement.
5º question : Les auteurs de « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » ontils formulé cet enseignement ?
Réponse : lis ne l'on pas fait, alors qu'il se trouve pourtant consigné dans de nombreux documents de l'Internationale, ainsi que le texte suivant de Lénine :
« Notre expérience nous a appris — et nous en trouvons la confirmation dans le développement de toutes les révolutions du monde, si l'on considère la nouvelle époque, toujours il en a été de même : toutes les tentatives faites par la petite bourgeoisie disons, les cent cinquante dernières années — que partout et en général, et par les paysans en particulier, pour prendre conscience de force, pour diriger à leur manière l'économie et la politique, ont abouti à un échec. Ou bien ils doivent se placer sous la direction du prolétariat, ou bien sous celle des capitalistes. Il n'y a pas de milieu. Ceux qui rêvent d'un moyen terme sont des rêveurs, des songe-creux. » (Discours au Congrès des ouvriers des transports, mars 192l, « Œuvres Choisies », tome II, pages 838-9.)
Or, c'est exactement la même idée qui guida Trotsky dans l'élaboration de sa théorie de la révolution permanente. Trotsky écrivait, en 1905 :
« La révolution russe empêche. .la constitution d'un quelconque régime constitutionnel-bourgeois, qui pourrait résoudre les tâches les plus primitives de la démocratie... Pour cette raison, le sort des intérêts révolutionnaires les plus élémentaires de la paysannerie — même de l'ensemble de la paysannerie en tant que couche — est lié au sort de l'ensemble de la révolution, c'est-à-dire au sort du prolétariat. Le prolétariat au pouvoir apparaitra aux paysans comme classe qui les libère. Mais peut-être la paysannerie repoussera-t-elle le prolé. tariat et occupera-t-elle sa place ? Cela est impossible. Toute l'expérience historique se révolte contre pareille hypothèse. Elle montre que la paysannerie est absolument incapable de jouer un rôle politique indépendant.
La bourgeoisie russe a légué toutes les positions révolutionnaires au prolétariat. Elle devra lui abandonner également l'hégémonie révolutionnaire sur la paysannerie. »
Au lieu d'admettre franchement cette identité de vues, ou du moins de lesquisser, les auteurs de l«'Histoire » radotent (dans le plus pur style stalinien au sujet de ce que « Trotsky voulait sauter par-dessus l'étape de la révolution démocratique bourgeoise », et qu'il « niait le rôle révolutionnaire de la paysannerie », qu'il voulait « isoler le prolétariat de la paysannerie » (p. 95, tome |) Il suffit de comparer cette « analyse » de la théorie de la révolution permanente à la définition que son auteur en donnait lui-même et que nous venons de citer, pour comprendre tout le caractère déformé, sinon falsifié de cette analyse.
6° question : Les staliniens et les khrouchtchéviens ont-ils du moins observé cet enseignement en pratique, même sils en font fi en théorie ?
Réponse : li n'en est malheureusement rien. Dans tous les cas où des partis communistes ont été confrontés avec de puissants mouvements révolutionnaires dans les colonies, bien loin de lutter pour l'hégémonie du prolétariat, ils ont idéalisé la bourgeoisie nationale, conclu des alliances durables avec elle, lui ont subordonné le mouvement de masse, et ont fini par être brutalement réprimés par cette même bourgeoisie. Cela a commencé par la tragique expérience avec Tchiang-Kai-Chek en 1925-27; cela sest poursuivi en Iran avec Mossadegh, au Guatémala avec Arbenz, en Egypte avec Nasser, en Argentine avec Frondizi, au au Maroc avec le roi Mohammed V. Cela se poursuit actuellement en Irak avec Kassem, en Inde avec Nehru, en Indonésie avec Sukarno. L'issue n'en sera pas plus brillante.
Certes, il ne s'agit pas d'exiger d'un Parti Communiste qu'il lutte pour le pouvoir dans n'importe quelles conditions de rapports de forces, ni de lui interdire d'accorder un appui critique à un mouvement national bourgeois aussi longtemps que celui dirige effectivement un mouvement de masse contre l'impérialisme. Malheureusement, tous les cas précités indiquent que, sous Staline comme sous Khrouchtchev, les communistes ont gaspillé des chances énormes de devenir à bref ou à moyen terme la force dominante dans le peuple, parce qu'ils se sont soumis servilement à la direction nationale bourgeoise et ont contribué à asseoir ses assises dans les masses.
Les seules exceptions frappantes sont celle du P.C. yougoslave et du P.C chinois qui, à l'encontre des « directives » de Staline, ont engagé et gagné la lutte pour le pouvoir. En établissant la dictature du prolétariat, ils ont résolu « en passant » les tâches de la révolution démocratique bourgeoise, sans pouvoir s'arrêter à cette étape, mais en passant rapidement aux « mesures collectivistes », ainsi que Trotsky l'avait prévu... dès 1905.
7ª question : Quelle a été la nature de la Révolution de février ? Réponse : « L'Histoire du Parti Communiste de l'Union soviétique » caractérise la Révolution de février 1917 comme une révolution démocratique bourgeoise qu'il fallait « transformer » en révolution prolétarienne (p. 220, tome I).
est vrai que quelques phrases prononcées par Lénine en avril 1917 - phrases qui ne se retrouvent plus dans aucune analyse ultérieure de la révolution russe par Lénine - donnent du poids à cette définition. En réalité, les données que nous offrent les auteurs de « L'Histoire » eux-mêmes permettent de souligner le caractère confus, ou du moins incomplet, de cette définition.
La Révolution de février 1917 n'a été qu'une « révolution démocratique bourgeoise » qui n'a pas résolu la tâche principale. Les auteurs de « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » expliquent en ettet à la page 2/4 que le gouvernement provisoire créé par la Révolution de tévrier ne pouvait pas et ne voulait pas donner la terre aux paysans. Ils précisent en même temps que la Révolution d'Octobre « qui accomplit directement des tâches socialistes, a également conduit jusqu'au bout la révolution démocratique bourgeoise » (p. 273). Or, « L'Histoire » affirme ailleurs que la tâche la plus brûlante de la révolution démocratique bourgeoise russe était « la destruction du pouvoir des propriétaires fonciers... » (p. 78), ou, mieux encore, « la liquidation de tout vestige de féodalisme » (p. 205). Manifestement ces objectifs n'ont pas été réalisés en février 1917; s'ils l'avaient été, la paysannerie n'aurait jamais donné son appui à la Révolution d'Octobre. En affirmant à la p. 212 que : « la révolution démocratique bourgeoise de tévrier a accompli le premier objectit du parti, le renversement du tsarisme, et ouvert la possibilité de liquider le capitalisme et a instaurer le socialisme », les auteurs de « L'Histoire » sautent eux-mêmes par-dessus la tache principale de « l'étape démocratique bourgeoise », à savoir la distri- Contactons resien de onaie digne mer bution des terres, et « ignorent » eux-mêmes le poids décisif de la paysannerie. de la révolution permanente...
8° question : Qui a dirigé la Révolution d'Octobre, et quand et comment a-t-elle triomphé ?
Réponse : « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » répète à ce sujet - en les atténuant - les falsifications grossières du « Précis » publié en 1938. Celui ne s'était pas gêné d'écrire qu'à la séance historique du Comité Central du 10 octobre 1917, qui décida de l'insurrection.
« Trotsky ne vota pas directement contre la résolution, mais il présenta un amendement qui devait faire échouer, réduire à néant, l'insurrection. l proposa de ne pas commencer l'insurrection avant l'ouverture du 2º Congrès des Soviets; c'eût été faire traîner en longueur l'insurrection, en annoncer d'avance la date, avertir le gouvernement provisoire. »
Entre temps, ouvrage célèbre de John Reed « Les Dix Jours qui ébranlèrent le monde » ayant été republié, cette falsification outrancière qui présente Trotsky, le principal organisateur et dirigeant de l'insurrection, comme ayant voulu en tait la taire échouer sic, a dû être abandonnée. Le livre de John Reed nest en effet pas n'importe quel ouvrage. La préface en a été rédigée par Lénine. Reproduite dans le nouveau tome 36 de ses « Œuvres Complètes », cette préface caractérise de la manière suivante le livre de John Reed
« C'est de tout cœur que ie recommande cet ouvrage aux ouvriers de tous 22523 es pays. Je souhaite que ce livre soit dittusé à des millions d'exemplaires, ei raduit dans toutes les langues, car il rapporte d'une façon véridique et extraor dinairement vivante des événements qui sont si importants pour comprendre ce qu'est la révolution prolétarienne, ce qu'est la dictature du prolétariat. »
Or, le livre de John Reed dit qu'à cette même réunion Lénine et Trotsky défendirent l'idée de l'insurrection; que dès le lendemain Lénine publia dans la Pravda un article défendant l'idée de l'insurrection immédiate; que le gouvernement apprenant ainsi « le secret », prit tout de suite des mesures... et que finalement l'insurrection eut tout de même lieu, comme Trotsky l'avait proposé, au moment de la convocation à Pétrograd du Il Congrès panrusse des Soviets (pp. 42 et suivantes, de l'édition allemande de 1927). Le livre de John Reed ne laisse vraiment pas subsister un seul mot de la falsification stalinienne.
La nouvelle version des événements offerte par les auteurs de « L'Histoire » est cependant a peine plus véridique. Pouvant être controntée par tous les ¡ecteurs soviétiques let communistes dans le monde entier avec Touvrage de John Reed, elle frise le ridicule.
On commence par reprendre le passage susmentionné en le corrigeant : « A la réunion du Comité Central, Trotsky ne vota pas contre la résolution sur l'insurrection. Mais il insista pour que l'insurrection soit renvoyée jusqu'à la convocation du 2" Congrès des Soviets, ce qui signifiait en pratique faire échouer l'insurrection, puisque les s-r et les mencheviks auraient pu retarder la convocation du Congrès et que le gouvernement aurait pu avoir la possibilité de concentrer le jour de son ouverture des forces suffisantes ! pour la détaite de l'insurrection. »
L'auteur de cette « correction » ne brille guère par la suite dans les idées. Il oublie de nous expliquer pourquoi l'insurrection, qui a en effet coïncidé avec la convocation du Il° Congrès panrusse des Soviets, n'a pas échoué « pour cette raison ». Il oublie de nous rappeler que si Trotsky avait proposé cette coïncidence, c'était précisément parce que les forces militaires dont disposait le gouvernement étaient insuffisantes pour faire échouer l'insurrection, puisqu'elles passaient, régiment après régiment, sous le commandement du Soviet de Pétrograd. Et il oublie de nous expliquer pourquoi le gouvernement, qui était au courant de « la date » de l'insurrection, n'a pas compris ce que Staline, Ponomarev et Cie, apercevaient... 20 ans plus tard.
Dans le « Précis » de 1938, il était dit : « Le l6 octobre se tint une séance élargie du Comité Central du Parti. Elle élut un Centre du Parti pour diriger l'insurrection, avec le camarade Staline à sa tête. Ce fut ce centre, noyau dirigeant (sic) du Comité Militaire Révolutionnaire près le Soviet de Pétrograd, qui guida pratiquement l'insurrection. »
Dans la nouvelle version, cette talsification a été légèrement corrigée : « L'organe chargé d'effectuer l'insurrection dans la capitale fut le Comité Militaire Révolutionnaire, créé sur proposition du C.C. du parti près du Soviet de Pétrograd. » (p. 255).
Il est exact que ce Comité a effectué tout le travail pratique de l'insurrection. Le seul mensonge par omission que commettent ici les auteurs de cette « Histoire », c'est de ne pas rappeler que le président en fut Léon Trotsky.
Une page plus loin, on affirme que le 16 octobre « En fin de séance fut élu un Centre militaire révolutionnaire pour diriger l'insurrection, composé de Boubnov, Dzerjinsky, Sverdlov, Staline et Uritzky. On decida que le Centre militaire révolutionnaire entre dans le Comité militaire révolutionnaire du Soviet » p. 256).
En dautres termes : l'organe qui devait « diriger » entra simplement dans Torgane déjà existant et n en moditia ni le travail, ni les taches, ni le personne dirigeant, puisque Trotsky en resta le président, Antonov Ovseenko et Podvoïsky les principaux lieutenants « techniques ». Et pour mettre le bouquet à leurs « corrections » maladroites, les auteurs ajoutent :
« Tout le travail d'organisation de l'insurrection fut dirigé par Lénine » p. 256)... d'organisation a dé effectué par le Comite Militaire Revolutionaire Et par on peut pourtant lire que tout le travail finalement un témoin peu suspect de sympathies... trotskystes, voici ce qu'affirma Staline lui-même :
« Tout le travail d'organisation pratique de l'insurrection fut placé la direction immédiate du président du Soviet de Pétrograd, le camarade Trotsky. On peut affirmer avec certitude, que le Parti doit le passage rapide garnison dans le camp des soviets et la méthode de travail adroit Comité Militaire Révolutionnaire avant tout et essentiellement au camarade Trotsky. » (« Pravda », 6 novembre 1918.)
la quore crio ; Qui a créé l'Armée Rouge 2 Qui a dirigé sos opórations durant
Réponse : « L'Histoire du P.C. de l'U.R.S.S. » fait ici également preuve d'un esprit mesquin de falsification. Elle ne signale pas que Léon Trotsky fut le premier Commissaire du peuple à la Défense, sans même parler du fait qu'il fut le créateur de l'Armé Rouge et le « père de la victoire », ainsi que l'atteste le décret qui lui accorda l'Ordre du Drapeau Rouge, le 7 novembre 1919.
Elle cite pêle-mêle quelques-uns des principaux dirigeants militaires et politiques de l'Armée : Frunze, Vorochilov, Boudienny et d'autres ; S. Kamenev, Karbichev, Chapochnikov, Stankievich et Nikolaïev à la p. 307, tome ; Andreev; Boubnov: Vorochilov; Gussev; Dzerjinsky; Jdanov (sic); Ziemliecka: Kalinine; Kirov; Kossior; Kuibychev; Mechlis; Mikoyan; Ordzonikidzé; Petrovsky: Postychev; Sverdov; Staline: Frounzé; Khrouchtchev (sic); Chvernik; Chiadenko; laroslavsky. Mais cette liste « oublie » les principaux chefs communistes de l'armée, tels les futurs maréchaux Toukhatchevski et Yegorov. Elle oublie tous les dirigeants bolchéviks placés à la tête des opérations militaires.
« L'Histoire » ne nous apprend qu'en passant qu'il y eut « à un moment » un Conseil de Guerre Révolutionnaire. Elle « oublie » que toutes les opérations militaires furent dirigées par ce Conseil de Guerre Révolutionnaire de la République des Soviets. A sa constitution, en 1918, ce Conseil fut composé de Trotsky (président), Sklianski (vice-président) et de Vatzétis, l. N. Smirnov, Rosengoltz, Raskolnikov, Mouralov et Yureniev. Sur ces huit membres, cing furent par la suite « liquidés » par Staline. En 1919, I. N. Smirnov, Rosengoltz et Raskolnikov furent remplacés par Smilga et Gussev. Pour diriger les opérations en Ukraine, le Comité Central détacha notamment Piatakov, Smilga et Lachévitch, qui allaient tous trois tomber victimes de la terreur stalinienne.
Le rôle déterminant joué par Trotsky comme créateur de Armée Rouge peut être attesté par trois témoins que les milieux ofticiels de l'U.R.S.S. d'aujourd'hui pourront difficilement récuser : Jacques Sadoul, Gorki et Lénine luimême.
Prenant la parole au Premier Congrès de l'I.C., Jacques Sadoul a déclaré : « Nous devons beaucoup de gratitude aux dirigeants de cette Armée (Rouge). nais en premier lieu au camarade Trotsky, dont l'énergie indomptable, unie l une haute intelligence et à un véritable génie, a pu rendre une nouvelle force vitale à l'armée russe, qui se trouvait en décomposition totale. » (Compte rendu intégral en allemand, p. 63.)
Dans la première édition des Œuvres Complètes de Lénine en russe (vol. XVI, p. 73), Lénine célèbre Trofsky parce qu'il a pu créer l'Armée « avec les briques laissées par l'édifice détruit de l'ancien régime ».
Dans son ouvrage, « Lénine et le Paysan russe », Gorki rapporte une entrevue avec Lénine qui lui dit au sujet de Trotsky :
« Montrez-moi un autre homme capable d'organiser une armée presque modèle en une seule année, et de gagner le respect des experts militaires. Nous avons un homme de ce genre » (pp.95-6).
Best vrai que ces deux passages ont été éliminés (ou adoucis) dans les édi fions ultérieures des Œuvres Complètes (sic) de Lénine et de l'ouvrage de Gorki Mais il ne faudra plus longtemps pour que la vérité historique retrouve ses droits à ce propos également.
Ajoutons que. la nouvelle « Histoire » ajoute même une mesquinerie supplémentaire aux falsifications de l'ancien « Précis ». Celui-ci, parlant des avatars de l'intervention étrangère contre la République des Soviets, note :
< C'est ainsi, par exemple, que les marins trançais, guidés par André Marty s'étaient révoltés à Odessa. ›
Dans la nouvelle « Histoire », la révolte est restée (p. 316, tome I); le nom d'André Marty a disparu...
Quant aux innombrables falsifications concernant les opérations de Armée Rouge, il est impossible de les rectifier ici ; il faudrait trop de place. Le lecteur intéressé se référera utilement au chapitre les concernant de « Ma Vie », de Trotsky, et surtout du « Prophète Armé », d'Isaac Deutscher, qui a rassemblé une bibliographie impressionnante pour dénouer les légendes staliniennes.
II. — ORIGINES ET LUTTES DE L'OPPOSITION DE GAUCHE
DANS LE PARTI BOLCHEVIK 10° question : Trotsky a-t-il été partisan de la « militarisation du travail » en Russie ?
Réponse : Afin de dénaturer le sens de la lutte systématique menée par /Opposition de Gauche contre la menace de dégénérescence bureaucratique du Parti bolchévik et de l'Etat soviétique, « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique », suivant les traces du « Précis », présente les choses comme si de la formation de l'Opposition, Trotsky se serait « prononcé contre le développement de la démocratie syndicale, préférant les méthodes militaires et administratives qu'il appliqua d'ailleurs lui-même dans le syndicat des ouvriers des transports ferroviaires et fluviaux, lorsqu il présida le comité central de cette organisation » (p. 354, tome I). Deux pages plus loin, « L'Histoire » accuse même Trotsky d'avoir préconisé emploi des méthodes de coercition à la place des méthodes de persuasion dans les syndicats (p. 356).
Il s'agit d'une déformation grossière de la vérité historique. Tout d'abord, la formule de « militarisation de l'économie » et d'emploi d'« armées de travail », n'est pas une formule inventée par Trotsky en 1920, c'est une formule employée par tout le Parti, ainsi que l'atteste la résolution du go Congrès du Parti bolchévik, citée à la page 335 par l« Histoire » ellemême ! Il s'agissait d'éviter que la démobilisation de l'armée à la fin de la
Run moment où les forces productives étaient tombées au niveau prolétarienne, ne la condamne au chômage, ne la disperse à la campagne. Il fallait l'employer au contraire à des tâches de reconstruction économique, en lui faisant exécuter de grands travaux d'urgence pour le relèvement du pays. Comme la discipline militaire était ellemême, à cette époque, une discipline communiste, c est-à-dire très éloignée des mœurs actuelles de l'armée soviétique: comme il y avait liberté de discussion au sein de cette armée et que les méthodes de persuasion y turent largement emoloyées, même la tormule des « armées du travail » adoptée par tout le Parti ne fut pas exactement synonyme de « substitution de la coercition à la persuasion. »
Le véritable objet du débat de 192l sur la question syndicale était ailleurs. Il s'agissait de déterminer la place des syndicats et de la classe ouvrière au sein de l'industrie socialisée. Trois thèses furent en présence. La thèse anarchosyndicaliste qui voulait tout de suite remettre l'administration de l'industrie aux syndicats et supprimer toute administration centralisée; la thèse de Lénine et des dirigeants syndicaux qui voulaient conserver l'indépendance des syndicats à l'égard de l'Etat, les syndicats étant considérés en tant qu'instrument de détense des intérêts de consommateurs des travailleurs, tout en ne modifiant pas le système de gestion de l'industrie; la thèse de Trotsky et de Boukharine qui voulait assurer une participation décisive des syndicats et des travailleurs à la gestion de l'industrie nationalisée.
Si nous examinons aujourd'hui ce débat à la lumière de l'expérience postérieure, nous remarquons tout de suite que les thèses de Lénine et celles de Trotsky étaient toutes les deux partiellement correctes et partiellement fausses. Lénine avait certainement raison quand il insistait sur la nécessité de conserver indépendance des syndicats à l'égard d'un Etat ouvrier « bureaucratiquement déformé » (la formule est de Lénine). Mais Trotsky n'avait pas moins raison lorsqu'il précisait que la lutte contre la bureaucratie était utopique aussi longtemps que celle-ci n'était pas frappée au centre réel de ses pouvoirs : l'administration de la grande industrie.
La vérité, c'est que la lutte contre la déformation bureaucratique de l'Etat l'époque de transition entre le capitalisme et le socialisme, exige à la fois l'indépendance des syndicats (comme instrument de défense des intérêts des travailleurs en tant que consommateurs). et une participation de plus en plus active des travailleurs à l'administration de lindustrie (pour défendre leurs intérêts en tant que producteurs). L instrument le plus adéquat pour assurer cette participation n'est cependant pas le syndicat mais le conseil ouvrier conseil d'usine).
1 1° question : Quelle fut la thèse défendue par Lénine au sujet de l'administration de l'industrie soviétique ?
Réponse : Voulant justitier les mesures prises postérieurement par Staline, en 1930, qui réuniront tous les pouvoirs dans l'entreprise entre les seules mains du directeur, « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » résume (p. 29l, tome I). de la manière suivante, la position de Lénine en la matière :
« Les intérêts du socialisme — enseigna Lénine - exigent l'obéissance inconditionnelle des masses à l'unique volonté du dirigeant du processus du travail. Pour cette raison, la direction de l'économie devait être centralisée et à la tête des entreprises devraient se trouver des directeurs nommés par le pouvoir soviétique. La direction centralisée de la part de l'Etat et l'unité de direction devaient se combiner avec la participation active et consciente des masses à la vie économique et avec un contrôle de la base sous de nombreuses formes. »
Il est utile de soulianer en passant que ce dernier concernant les « formes multiples de contrôle par en bas » ne se trouve quère dans « Prédis » de 1938. Et pour cause ! Sous le régime de Staline, il n'y avait olus aucune trace d'un tel « contrôle » à partir des années 1932-33. L'administration de l'économie et la direction des usines, étaient complètement bureaucratisées. Et si les réformes de Khrouchtchev ont introduit un semblant de contrôle par en bas, il n'y a guère d'exemples d'une véritable participation des travailleurs le qu gestion des entreprises soviétiques d'aujourd hui. Mais c'est là un sujet sur à la gestion des entreprises soviétiques d'aujourd hui. Mais c'est là un sujet
Lo description de la, conception de Lénine ner la nouvelle « Histire > esta nous reviendrons elie conforme à la vérité ? Elle pèche grandement par omission. Voici ce que Lénine écrit à ce sujet dans « Les tâches immédiates du pouvoir des Soviets »
« Plus résolument nous devons nous affirmer aujourd'hui pour un pouvoir fort et impitoyable, pour la dictature personelle dans tels processus de travail, à tel moment de l'exercice de fonctions purement exécutives, — et plus variés dovent etre les tormes et movens de controle par en bas, atın de paralysel route ombre de possibilité de déformation du pouvoir des Soviets, afin d'extirpel encore et toujours livraie bureaucratique » (« Cuvres Choisies », II, pp. 403-4),
Première différence entre Lénine et la nouvelle « Histoire » : Lénine n'af. firme pas que le principe de la « direction unique » est un principe absolu mais qu'il .n'est valable qu'« aujourd'hui », c'est-à-dire qu'il découle des conditions particulières dans lesquelles se trouvaient l'Etat soviétique et la classe ouvrière russe au lendemain de la victoire d'Octobre. Transformer une nécessité momentanée et pénible en un principe général, c'est déjà commettre une erreur de taille.
Deuxième différence entre Lénine et la nouvelle « Histoire » : Lénine reconnait franchement que le principe momentané de la « direction unique » implique un danger de détormation bureaucratique. « L'Histoire du P.C. de l'Union soviétique » se tait à ce sujet. Or, dans la même brochure, Lénine se prononce durement au sujet de ceux qui taisent ce genre de dangers devant les masses
« Cacher aux masses le fait qu'attirer les spécialistes bourgeois en leur offrant des traitements fort élevés, c'est s'écarter des principes de la Commune de Paris, signifierait tomber au niveau des politiciens bourgeois et tromper les masses. Expliquer franchement comment et pourquoi nous avons fait ce pas en arrière, examiner ensuite publiquement par quels moyens l'on peut se rattraper — c'est éduquer les masses et apprendre avec elles, par lexpérience, à construire le socialisme » (p. 378, tome Il des Cuvres Choisies).
C'est donc au niveau de « politiciens bourgeois » qui « trompent le peuple » que sont tombés les auteurs de « L'Histoire » qui ont ainsi tronqué la pensée de Lénine.
Troisième différence entre Lénine et ces auteurs : Lénine affirme implicitement que si l'on n'accroît pas et si l'on n'amplifie pas les formes de contrôle par en bas, la déformation bureaucratique sera inévitable, ou du moins extrémement probable. Il l'affirme d'ailleurs explicitement au sujet des hauts traitements momentanément accordés aux « spécialistes » :
« On ne saurait contester l'influence démoralisante que les hauts traitements exercent sur le pouvoir soviétique... aussi bien que sur la masse ouvrière. Mais tous les éléments honnêtes et réfléchis parmi les ouvriers et les paysans pauvres seront d'accord avec nous pour reconnaitre que nous ne sommes pas en mesure de nous débarrasser d'emblée du funeste héritage légué par le capitalisme; que nous ne pouvons affranchir la République soviétique du « tribut » de 50 à 1.00 millions de roubles tribut que nous payons pour notre propre retard dans l'organisation du recensement et du contrôle exercés d'en bas par le peuple entier); qu'en nous organisant, en renforçant la discipline parmi nous... Si les ouvriers d'avant-garde et les paysans pauvres conscients réussissent, en lespace l'une année (sic), avec l'aide des institutions soviétiques, à s'organiser, à se discipliner, à tendre leurs forces, à créer une puissante discipline du travail, alors au bout d'un an, nous nous débarrasserons de ce tribut... » (pp. 379-280, « Œuvres Choisies », tome II).
Et Lénine précise même : « Il existe une tendance petite bourgeoise qui cherche à transformer les membres des Soviets en « parlementaires » ou, d'un autre côté, en bureaucrates. Il faut combattre cette tendance en faisant participer pratiquement tous les membres des Soviets à la gestion du pays. En maints endroits les sections des Soviets se transforment en organismes qui fusionnent peu à peu avec les Commissariats. Notre but est de faire participer pratiquement tous les exception au gouvernement du pays; et toutes les mesures prises dans ce sens - plus elles seront variées, mieux cela vaudra —, doivent être soigneusement enregistrées, étudiées, mises à l'épreuve d'une expérience plus vaste, légalisée. Notre but est de faire remplir gratuitement les fonctions d'Etat par tous les travailleurs, une tois qu'ils ont terminé leurs huit heures de « tâche » dans la production. La transition à cet ordre de choses est particulièrement dif. ficile, mais là seulement est la garantie de la consolidation définitive du socialisme » (ibidem pp. 401).
Or, pendant toute la période 1930-1955, non seulement les méthodes de contrôle « par en bas » ou « d'exécution gratuite des fonctions d'Etat par tous les travailleurs » ne furent pas « multipliées », mais elles furent complètement abolies. Les traitements élevés ne furent pas réduits, ils furent même étendus aux membres et dirigeants du parti (la fameuse « démoralisation » prévue par Lénine !). Les fonctions d'Etat ne furent pas remplies gratuitement par tous les travailleurs, ni lorsque ceux-ci travaillèrent huit heures par jour, ni lorsqu'ils travaillèrent sept heures ou même six, comme c'est le cas déjà aujourd'hui dans certaines industries soviétiques. Par conséquent, le socialisme ne s'est pas « définitivement consolidé ». « l'ivraie bureaucratique » n'a pas été « extirpée », mais elle s'est monstrueusement développée, la déformation bureaucratique s'est de plus en plus affirmée jusqu'à devenir une dégénérescence. Voilà les conclusions inéluctables du même passage de Lénine « citée » (de manière tronquée) par « L'Histoire »..: