par P. RICHARDS
Au moment où, au 20° anniversaire de l'assassinat de Léon Trotsky, les autorités soviétiques, par interposition des autorités tchécoslovaques ont remis à l'assassin un passeport en vue de gêner toute recherche ulterieure, il n'est pas inutile de rappeler que le coup directement porté à Trotsky venait après une série d'actions frappant Trotsky et sa compagne Natara Sedova dans la personne de leurs proches, en premier lieu de leurs enfants.
Dans sa lutte contre les bolcheviks résistant à la dégénerescence bureaucratique, Staline procéda, au moment de sa terreur, à une répression frappant toutes les familles des bolchéviks qu'il arrétait.
Un cas très cruel fut celui du plus jeune fils de Trotsky et de Natalia, serge Lovitch Sedov; il n'avait jamais eu la moindre activité politique avait mene une vie indépendante de ses parents de très bonne heure, el était un technicien de valeur employé dans l'industrie soviétique.
Serge avait disparu, avec beaucoup d'autres, au cours de la terreur stalinienne. Et puis les camps ont été vidés, un tout petit nombre de vieux bolchévils en ont échappé après un long martyre, et la mémoire de ceux qui ont été engloutis revit. Notre ami P. Richards — qui a passé plus de vingt années dans cet autre monde - nous avait rapporté le souvenir d'une rencontre fugitive avec Serge, au hasard d'une instruction et de déplacements dans les prisons et les camps. Ce récit émouvant, il nous l'a remis pour ce vingtième anniversaire de l'assassinat de Léon Trotsky. En février de l'année 1937, je sortis guéri de l'hôpital et fus amené dans une cellule de la. prison de Butyrki. De là j'était transporté, en général à des heures tardives du soir, à la Lubianka, en voiture cellulaire fermée. Il était coutumier que les prisonniers ainsi amenés restent pendant longtemps — souvent quelques heures — dans de petites cages (appelées Sobatchniks) jusqu'à ce que leur tour d'audition arrive, bien souvent à des heures avancées de la nuit. Comme il dû être évitées, puisqu'ils étaient en instruction — qu'auraient des prisonniers impliqués dans les mêmes affaires de se rencontrer. Ainsi se produisaient dans ces endroits des rencontres intéressantes.
Lors d'une de ces auditions de nuit — c'était le 2l février ou un des jours suivants — immédiatement après mon introduction dans une cellule, la porte de celle-ci fut ouverte et un prisonnier trapu, blond, aux yeux bleus, en veste et pantalon de flanelle (qui était le costume habituel des prisonniers des camps) fut introduit. La porte fut verrouillée et nous restâmes ensemble.
La conversation démarra — comme toujours dans le cas où deux hommes étrangers l'un à l'autre se rencontrent dans cette situation — par les questions d'usage des prisonniers : D'où viens-tu ? Pourquoi ? Comment 7 I apparut que le nouveau venu avait été lui aussi transporté d'un ITL (camp de travail). Cela avait été aussi le cas pour mois plusieurs mois auparavant, cependant que lui venait directement d'un camp situé au cercle polaire, à Vorkuta. Je voulus immédiatement savoir s'il n'avait pas rencontré certaines de mes connaissances de la période 1935-1936 (j'avais été à cette période en Sibérie et à ce moment tous les condamnés pour « activité trotskyste ou zinoviéviste » avaient été regroupés, verant de tous les camps du pays, à Kolyma ou Vorkuta). Il apparut, en effet. que le nouveau venu connaissait les noms de quelques personnes avec lesquelles je m'étais trouvé.
Puis nous en vinmes aux derniers événements de Vorkuta, fin 1936 début 1937, et le prisonnier avec qui je parlais se présenta comme Serge Lvovitch Sedov, condamné en 1936 à 5 ans de camp de travail et entin amené du camp au Centre pour une nouvelle instruction. Nous restâmes ensemble plusieurs heures; pendant ce temps Sedov me raconta divers épisodes sa vie, surtout les dernières années avant son arrestation et la période qui s'était écoulée depuis celle-ci.
Il avait, selon ses dires, volontairement refusé de suivre ses parents et son frère lorsque ceux-ci avaient été expulsés en 1929. En effet, il était toujours resté complètement apolitique et, durant son enfance, il s'était beaucoup intéressé au cirque, puis à ses études. Effectivement, il avait, au début de l'année 1930, obtenu son diplôme d'ingénieur et avait été affecté à une grosse entreprise de Krasnoyarsk. Pendant l'année qui avait suivi l'expulsion de ses parents, il était resté en relations épistolaires régulières avec eux sans avoir été importuné par personne à ce sujet. Ce n'est qu'au début de 1936 qu'on lui avait proposé, à l'instigation du N.K.V.D., d'interrompre, jusqu à nouvel ordre, la correspondance; ensuite, on lui suggéra de dénoncer ses parents publiquement, c'est-à-dire au moyen d'une lettre à la presse, et de déclarer qu'il se désolidarisait d'eux.
Serge Lvovitch déclara alors qu'il se refusait à l'une et l'autre de ces actions, se basant sur le fait qu'il n'avait jamais été politiquement actif ni intéressé à la politique, et que sa correspondance ne traitait que de questions d'un caractère familier et personnel. A la suite de cela, des personnes qui l'avaient soutenu auparavant, ainsi que certains collègues de travail, furent soumis à diverses représailles (avertissements, licenciements, arrestations). Serge Lvovitch lui-même fut déplacé dans un autre endroit, puis arrêté (apparemment au début de 1936). Autant que je puisse me le rappeler d'après la description que me donna Serge Lvovitch des charges qui lui furent signifiées, il s'agissait d'une prétendue action contre l'Etat ourdie par lui et ses collègues, qui aurait été confirmée par des dépositions sur des conversations entre lui et les personnes de sa connaissance. Il soulignait que le fait de sa liaison avec ses parents ne lui avait pas été incriminée, étant donné vraisemblablement qu'elle avait eu lieu avec la connaissance des instances appropriées. L'instruction avait été menée rapidement et sans que füt fait usage de violence à son égard. Serge Lvovitch affirma qu'il ne s'était reconnu coupable de rien. Il fut néanmoins condamné comme « Osoboje Sowjeschtschande » et transporté peu après à Vorkuta.
Il vécut alors là dans des conditions très dures, tomba malade et finalement — au moment où, dans la seconde moitié de 1936, commença le regroupement des « Trotskystes » — il fut enfermé avec ceux-ci. Auparavant — Serge Lvovitch souligna lui-même ce fait — il n'avait jamais eu de liaison quelconque avec eux, et n'avait connu aucun d'entre eux. Il en parla alors (ayant été avec eux pendant plusieurs mois) dans les termes de la plus profonde reconnaissance et avec la plus chaude estime, soulignant qu'il ne s'exprimait pas sur la base de son opinion en ce qui concernait leur action et leurs conceptions politiques, mais d'un simple point de vue humain. Il disait qu'il pensait cela avant tout de ceux que l'on appelait orthodoxes (c'est-à-dire ceux qui avaient participé à la campagne d'opposition de 1925-27, n'avaient jamais « capitulé » mais étaient restés fermement attachés à leur programme, malgré toutes les persécutions, et dont la plupart étaient depuis des années en détention) et qui, malgré leur propre situation désespérée s'étaient montrés extraordinairement solidaires et cordiaux.
Serge Lvovitch raconta alors que, malgré lui, il fut bientôt au milieu de ce groupe, qui se trouvait précisément à ce moment en conflit aigu avec la direction du camp. Comme une série de leurs revendications élémentaires n'avait pas été satisfaite (il s'agissait avant tout d'être séparés des prisonniers de droit commun, de la suppression de diverses tracasseries illégales, du droit à une certaine correspondance, etc...), ils entamèrent une longue grève de la faim à laquelle Serge Lvovitch participa dès le début. Il dit que bien que ne pouvant être d'accord avec le fond et l'arriere-fond politique de mette actin doi le Partiede d'accord avec le fond et l'arrière-fond politique de cette action, ni lapprouver, il ne pouvait cependant se tenir à l'écart du mouvement, étant qu'avaient eue envers lui les prisonniers qui défendaient ces revendications et leur valeur humaine.
Serge Lvovitch décrivit les diverses phases de la grève de la faim qui se poursuivit pendant des semaines (je ne me souviens plus exactement du nombre isolés et après quelque temps nourris de force; il y eu cependant, d'après Serge Lvovitch, quelques cas de mort, surtout parmi les femmes. Serge Lvovitch tint jusqu'à la fin et se trouva même, d'après ses dires, près de la mort. Les principales revendications des grévistes furent satisfaites par une commission envoyée du centre et, toujours d'après les dires de Serge Lvovitch, le régime fut quelque peu amélioré après la fin de la grève.
(Remarque : quelques mois après cette grève de la faim, c'est-à-dire à la fin 1937, la participation à celle-ci devint le prétexte à une série de représailles. Une commission de discipline venue du centre organisa l'anéantissement de toutes les personnes qui avaient pris part à cette action, ainsi que de toutes celles qui avaient été, véritablement ou de façon supposée, en sympathie avec elle).
Peu de temps après ces événements la direction du camp, dans lequel trouvait Serge Lvovitch, reçut l'ordre de le transporter rapidement au Centre pour la poursuite de l'instruction. Comme le trafic normal n'était pas ouvert, Serge Lvovitch voyagea de viliage en village pendant des semaines avec son escorte à travers le désert glacé. Serge Lvovitch rapporta avec humour comment, après les derniers événements, ce voyage qui n'avait rien d'agréable lui était un délassement. Il se reposait du régime du camp et était très bien nourri. Il raconta que, pendant ce voyage, non seulement il avait réparé l'affaiblissement de la grève de la faim, mais qu'il était devenu véritablement gros et se sentait aussi bien que pendant ses meilleures années de jeunesse.
Suivirent des réminiscences assez détaillées sur les années 20, des souvenirs sur des controverses avec les parents, des souvenirs romantiques, etc... Serge
Lvovitch montra pendant cet entretien qu'il avait une formation ample, un gout très cultivé dans le domaine de l'art et du théâtre.
Parmi beaucoup de noms de personnes qu'il avait fréquentées durant son séjour au camp et pendant la grève de la faim. Serge Lvovitch en mentionna particulièrement deux qui, d'après lui, jouaient un rôle prééminent, Enukidze et J. Kossior. De plus, il se souvenait avec amitié d'un groupe de jeunes du Caucase (principalement composé d'Arméniens et de Géorgiens) qu'il avait laissé là-bas.
Puis nous en vinmes à ce que Serge pensait du renouvellement de son instruction et de son transport à la Lubianka. Il déclara qu'il n'avait aucune illusion en ce qui concernait une révision de son affaire ou même une confirmation de son jugement précédent. | parla en détail sur les méthodes d'instruction et les méthodes d'instruction et déciara qu'un homme cultivé savait à quoi s'en tenir sur tout ce qui était employé envers les prisonniers au cours des interrogatoires. Après un siécle, peu de choses étaient changées, car il y a environ cent ans Balzac (Serge citait le roman « Splendeur et misère des courtisanes ») avait décrit sur le vif toutes les ruses et tous les tours du magistrat instructeur, tels qu'ils existaient encore. Comme, d'après son appréciation, la situation politique du régime auquel servait l'instruction semblait d'une façon durable se durcir, Serge pensait qu'il avait peu de chance d'être à nouveau condamné à une peine de prison, même plus dure, car il ne pensait pas pouvoir échapper aux exécutions massives préparées de longue date et qui s'annonçaient maintenant dans l'immédiat. Serge déclara qu'il considérait ce qui devait arriver avec un calme complet et qu'en aucun il n'était prêt, même si peu que ce soit, à se charger lui-même ou les autres. Il supposait qu'étant donné qu'on aurait pu rapidement sceller son destin à Vorkuta, le but de son transport au Centre était que l'on voulait le forcer à parler contre certaines personnes que l'on désirait compromettre sur la base de leurs rapports avec lui.
Là-dessus, Serge en vint à dire qu'il était persuadé que jamais personne ne serait en mesure de communiquer à ses proches (il pensait avant tout à sa mère) des nouvelles sur ce qui pourrait lui arriver. Il ne concevait en effet pas que personne parmi ceux qu'il pourrait contacter immédiatement ou dans les prochaines semaines de détention puisse jamais revoir la lumière du monde.
Il s'informa auprès de moi afin de savoir si, à mon avis, il pourrait trouver dans sa cellule d'instruction suffisamment de bonne lecture, car la possibilité qu'il avait eue dans ses précédentes détentions de lire des livres lui avait permis
Au cours de cette conversation, on vint chercher Serge Lvovitch dans la cellule, nous primes congé rapidement et je ne le revis plus jamais.
Au début de 1938, A. Eichenwald — philosophe, ami intime et compagnon de Boukharine, emprisonné depuis 1933, condamné à fin 1937 à 15 années de prison - racontait ce qui suit dans une cellule de la prison de Solowki :
« Au cours d'une conversation avec mon juge d'instruction Kogan — qui conduisit l'instruction contre d'anciens membres du Comité Central — je demandais la raison des représailles qui autrefois n'existaient pas et qui étaient exercées maintenant contre des parents de personnes considérées comme ennemis politiques. Kogan déclara que cela était maintenant non seulement utile mais inévitable. La conversation vint sur Serge Lvovitch Sedov, qui était cependant « apolitique ». Kogan était justement chargé de l'instruction contre lui.
Quelques semaines plus tard, la conversation revint à nouveau sur ce cas. Kogan déclara qu'il était pour ainsi clos — c'était l'automne 1937. Ensuite il ajouta : « Si son « batka » nous donne pour lui un wagon d'or, nous le laissons courir, sinon « khoknjem ».