Les problèmes de la politique socialiste dans les campagnes d'Ed. KARDELJ *›
Même dans les pays économiquement les plus développés, la paysannerie constitue encore une partie numériquement importante de la société. La paysannerie ne peut - l'expérience séculaire et même mulénaire la démontré - créer un parti dirigeant et mener la société à de nouvelles formes supérieures. Mais la paysannerie n'en est pas moins un facteur extremement lourd du développement social. Le capitalisme ascendant, en Europe occidentale, a su utiliser la force révolutionnaire de la paysannerie contre le féodalisme déclinant. Les révolutions proletariennes victorieuses de Russie, de Chine et de Yougoslavie, ont triomphé grâce à l'alliance effective du prolétariat et de la paysannerie. Mais le problème ne s'arrête pas à la conquête du pouvoir par le prolétariat. Celle-ci ouvre un nouveau chapitre : celui de la transformation socialiste des campagnes.
C'est un problème d'une rare complexité. Rosa Luxembourg, dans sa brochure sur «La Révolution russe » s'exprimait même ainsi à son sujet :
«...un des plus difficiles problèmes, et nous pouvons même dire avec certitude le probleme le plus ditticile, de la transtormation socialiste. Nous aurons, une fois arrivés au pouvoir, même en Occident et dans les conditions les plus favorables, plus d'une dent à nous casser sur cette dure noix avant d'être sortis des plus grosses seulement entre les mille difficultés complexes de cette besogne gigantesque ».
Ces lignes furent écrites dans la première année de la Révolution d'Octobre, alors que les bolcheviks avaient seulement pris la tete de la révolution democratique bourgeoise dans les campagnes. Depuis lors, expérience abondante en la matière. le mouvement ouvrier dispose d'une
La plus connue est celle, absolument effrayante, de la direction de Staline Luimême : après plusieurs années d'un cours droitier, basé en fait sur le paysan riche, le koulak, qu'on voulait intégrer dans le socialisme, Il y eut le tournant de la collectivisation forcée à 100 / en queiques années. On sait quels furent les résultats de cette méthode : un retard des campagnes soviétiques, de l'agriculture soviétique, qui n'était pas encore comblé 30 ans
Sans parler d'un certain gonisme toujours présent des campagnes envers l'Etat soviétique.
Dans les « démocraties populaires », les tentatives de suivre l'exemple de Staline ont échoué en peu de temps. Une partie des opposants , dans les P.C., Gomulka, Nagy, cherchaient à empêcher un cours aussi fatal.
L'autre exemple, l'expérience actuellement en cours des « Communes populaires » chinoises, mérite d'être suivi avec beaucoup d'attention. Avec une attention particulièrement grande pour l'intérêt qu'elle présente pour les pays dits sousdéveloppés, où la paysannerie se trouve dans un état particulièrement arriéré, no tamment en Afrique.
Mais il est une autre expérience qui, du moins en ce qui concerne les développements dans les campagnes, est assez peu connue, et qui présente un intérêt pour les pays où celles-ci ont déjà un certain développement économique, et même pour les pays où la paysannerie connaît, toutes proportions gardées, son plus grand developpement. C'est lexpérience yougoslave, dont on connaît bien plus les progrès en matière de gestion et de contrôle ouvriers dans les entreprises, que les résultats en matière agricole. La Yougoslavie est un pays ou on trouvait des formes assez différentes dans les campagnes, allant de la Macédoine et du Montenegro, qui étaient les régions les plus arriérées des Balkans, à la Slovénie, aux campagnes très voisines de celles bien développées de l'Autriche ou du nord de l'Italie.
Or, sans idéaliser l'expérience yougoslave, sans prétendre qu'elle ne comporte ni erreurs ni échecs (ses dirigeants ne le Paut deord instaser quelle antraine il prétendent d'ailleurs pas, au contraire), il résultats au point de vue de la production agricole, et que — contrairement à ce qu'affirment Khrouchtchev et les siens - il n'y a pas eu de renforcement des éléments capitalistes, mais une progression des formes allant dans un sens socialiste. (1) La Nef de Paris, éditeurs.
Le livre d'Ed. Kardelj est un exposé, une étude des problèmes qui se sont posés aux dirigeants yougoslaves, des mesures qu'ils ont prises, de l'orientation qu'ils le résumer ici — tout marxiste doit le lire suivent. Nous ne nous proposons pas de très attentivement - mais seulement de faire quelques remarques d'ordre général, suggérées par la lecture de ce livre. Tout dabord, l'expérience yougoslave est différente de celle des autres Etats ouvriers, en matiere de developpement économique général, par le fait qu'elle a est pas dominee par des tendances aularchiques : elle comporte une liaisor assez étendue avec le marché mondial capitaliste. Certes, c'est la politique soviétique - d'abord de blocus du temps de Staline, puis déchanges restreints - qui a poussé les Yougoslaves sur cette vole. La conception quasi-autarchique de Staline, suivie par tant de dirigeants formés à récole stalinienne, était et est profondément réactionnaire. C'est la conception du « socialisme dans un seul pays ». Le fait de rapports commerciaux étendus entre les Etats ouvriers et les Etats capitalistes peut comporter un certain nombre de dangers et favoriser éventuellement des forces pro-capitalistes dans les Etats ouvriers; mais il peut aussi beaucoup plus, contribuer à un renforcement économique avec une bonne politique économique, profitable au développement des forces et des formes socialistes. D'une façon générale, on peut dire que les Yougoslaves ont mande capitaliste des son ses ce le fité aux forces et formes socialistes dans leur pays.
A légard de la paysannerie, les Yougoslaves, après avoir, à juste titre, tourné le dos au « modèle russe », ont cherché une solution non dans une attaque sur tout le front de la paysannerie, mais dans une solution qui assure deux choses :
Run renforcement intéressé de la production par les paysans qui continuent à travailler individuellement. Mentionnons aussi, pour mémoire, les dispositions legales qui empêchent la reconstitution a. la campagne de grandes propriétés ; b) la création volontaire de diverses formes coopératives et même socialistes qui soient un exemple pour la grande masse des paysans et qui, en même temps, mettent à la disposition de l'Etat ouvrier une masse de produits contribuant aussi à modifier le rapport des forces entre les paysans individuels et lui.
Il nous faut dire que c'était dans le même sens qu'était intervenue Opposition de gauche en U.R.s.s., a parur de 1923. Il suffit de reprendre notamment le programme mis en avant dans la Plateunt dans la Pate.
forme de l'Opposition de 1927 (voir « Les
Bolcheviks contre Staline », pages 100 a
106). Les bolcheviks-léninistes avaient défendu un programme; les Yougoslaves ont aujourd'hui une expérience qui permet d'enrichir considérablement ce qui n'était que formulation programmatique.
Cette expérience constitue aussi, indépendamment de ce que les Yougoslaves eux-mêmes peuvent penser, une réponse à ceux qui, aujourd'hui encore, osent dire que l'Opposition n'avait pas de politique
A LI 47 et qu'il n'y avait pas d'autre politique possible en U.R.S.S. que celle qui fut suivie la raire la At de toutes les disposes par Staline. Nous sommes tout disposés spécifiques la situation de I'U.R.S.S. dans les années 1920 ; et a admettre que, malgré toutes ses difficultés présentes, la situation de la Yougoslavie est moins périlleuse que ne l'était celle de l'Union soviétique à la fin de la guerre civile. Mais, la différence essentielle, il laut la voir dans la nature de la direction, dans la nature de la couche sociale dirigeante du pouvoir politique.
En U.R.S.S., le pouvoir avait glissé du prolétariat aux mains de la bureaucratie ; celle-ci s'opposa au programme prolétarien présenté par l'Opposition. En Yougoslavie, il ne manque pas de déformations bureaucratiques — aucun Etat ouvrier n'en sera indemne aussi longtemps que la grande masse de la population n'aura pas atteint un niveau de culture assez élevé - mais on se trouve en face d'une direction ouvrière, avec de multiples faiblesses, et non en face d'une direction représentative d'une couche sociale différente, opposée au prolétariat. En U.R.S.S., le prolétariat fut vaincu par la bureaucratie, c'est pourquoi il y eut la funeste politique de Staline, et non en vertu d'on ne sait quelle fatalité historique à laquelle l'Etat ouvrier aurait été condamné.
La collectivisation dans les campagnes (du type de l'U.R.S.S. ou de la Yougo slavie) ne pouvait progresser qu'avec la progression de l'industrie fournissant notamment loutillage agricole, condition préalable à tout développement coopératif dans les campagnes. L industrie, meme en progres, ne pouvait pas fournir de quot satisfaire tous les paysans ; il fallait choisir qui aider, où aider, créer des mo dèles vivants pour les paysans, sur qui pèse un tel passé qu'on ne peut espérer modifier leur mentalité avec des mots, même avec ceux de l'idéal socialiste. Il fallait en même temps permettre aux paysans travailleurs d'améliorer leur sort dans lEtat ouvrier, au moins autant qu'ils pouvaient l'espérer dans la société capitaliste.
Ce n'etait pas simple, mais ce n'était pas impossible, ainsi que le montre lexpérience yougoslave. Les méthodes de contrainte pouvaient être réduites a un minimum, les méthodes de persuasion, au contraire, plus largement employees, et, par suite, se montrer d'autant plus efficaces. Autre ment dit, la dictature du proletariat, définition sociologique du contenu de Etat ouvrier, signifiait une extension conside rable de la democratie pour les masses travailleuses des villes et des campagnes, et d'abord sur le plan des rapports de production les plus immédiats pour ces masses. On le voit n slavie, où il apparaît que les restrictions e par les dirigeants ont leur explication dans ettement en Yougoassez distinctement t les limites fixées de moins en moins les rapports intérieurs que dans la situation internationale de la Yougoslavie.
L'expérience yougoslave a aussi une grande importance pour les militants révolutionnaires des pays capitalistes les plus développés. Il y a pas mal d'années que le vieil épouvantail des « partageux » a dû être abandonné par les capitalistes et leurs défenseurs dans les campagnes. Mais ils ont pu utiliser, avec une apparence de raison, l'épouvantail du « kolkhoz » à la manière stalinienne des années 1930. Il est très intéressant de remarquer avec quelle prudence les membres du Parti communiste, spécialistes du travail dans la paysanner la différence parlent des réalisations soviétiques, les autres propagandistes de ces partis
En fait, le programme pratique du P.C.F. par exemple, pour les paysans, c'est un programme de politiciens radicaux de la 3' et de la 4* Républiques, un programme conservateur dans son essence, avec quelques retormes déterminées par les progrès de la technique.
Ce programme est si peu adéquat que l'on peut noter l'existence dans les campagnes, au moins pour certains régions, de tendances à des regroupements coopé-
Histoire et con qu'Axelos vient de traduire en français, * Histoire et Conscience de classe », pour la collection « Arguments », est considéré comme l'ouvrage le plus important, sinon le plus significatif de Georg Lukacs. Georg Lukacs n'est pas un inconnu histoire de la littérature allemande, son les spécialistes français. Sa brève étude sur l'existentialisme étaient appréciées d'un certain public. Les idées de Lukacs ont, d'autre part, inspiré plusieurs mann (Recherches dialectiques, le Dieu chercheurs, en particulier Lucien : Goldcaché), Piaget, des psychanalystes ainsi qu'Henri Lefèvre partiellement.
« Histoire et Conscience de classe », cependant n'était connu que de quelques initiés qui pouvaient aborder en allemand, ce difficile ouvrage.
Le préfacier, Axelos, parle de « livre maudit » du marxisme; dans " Arguments » on peut lire qu'« Histoire et conscience de classe » est le seul livre de philosophie du marxisme. Dans les milieux intellectuels du P.C.F. le livre était évoqué avec beaucoup de considération, par ceux qui souffrirent du schématisme des Garaudy, Besse, Kanapa et de leurs maitres à penser Jdanov et Staline, dont les découvertes ont été faites, hélas, pour ridiculiser le marxisme.
Ce livre donc, par l'auréole de mystère qui l'a longtemps entouré, est un petit événement. Ne serait-ce qu'à ce titre, il mérite l'examen.
« Histoire et conscience de classe » est lement à notre connaissance, ont été puun recueil de huit essais dont deux seubliés séparément dans des revues. Ces essais ont été écrits de 1919 à 1923, au moment précisément où étaient jetées les bases historiques de l'Internationale ratifs plus étendus que ceux dont l'objet était de mieux vendre les produits. Il n'y a pas de doute qu'un audacieux programme révolutionnaire pour les campagnes trouverait un écho dans d'assez larges couches paysannes. Mais on ne peut pas demander aux Thorez et autres WaldeckRochet d'avoir une attitude objective envers l'expérience yougoslave, et surtout d'en tirer des enseignements révolutionnaires. Il leur faut «rénover» la démocratie bourgeoise, et non pas lutter pour conquete révolutionnaire du pouvoir par le prolétariat.
En un mot, la Révolution yougoslave apporte un enrichissement précieux au marxisme dans le problème de la transition des campagnes vers le socialisme. Le dernier mot est loin detre dit, mais il faut absolument connaître ce qui y a ete fait, souvent avec beaucoup de succès, pour pouvoir avancer encoré plus loin.
P. F. cience de classe de Georges LUKACS * Communiste. Cela donne à l'ouvrage une importance supplémentaire.
L'essai le plus important, le plus va- L'essai le lable aussi à nos yeúx, ouvre la série. Il s'intitule « Qu'est-ce que le marxisme orthodoxe ? ». Le probleme pose est sionnant parce qu'il s'agit de trouver l'essence du marxisme, de faire le partage entre les prévisions et pronostics de Marx et de Lénine qui ont pu ou non se vériner, et lesprit par lequel la dialectique matérialiste se différencie des autres méthodes et des autres théories.
L'essence du marxisme réside dans la conception et l'emploi de la catégorie de la totalité. « Ce n'est ,pas la prédominance des motifs économiques dans l'explication de l'histoire qui distingue de façon décisive le marxisme de la science bourgeoise, c'est le point de vue de la totalité. La catégorie de la totalité, la domination déterminante et dans tous les titue l'essence de la méthode que Marx a domaines, du tout sur les parties, consempruntée à Hegel et qu'il a transformée de manière originale pour en faire le fondement d'une science entièrement nouvelle » (P. 47). L'évolution et les transformations de la société doivent être envisagées comme un tout, un processus d'ensemble dont les différentes parties ne sont pas autonomes ou, du moins, dont l'autonomie n'est que partielle et varie en fonction de la structure de déterminisme strictement économique, de la totalité. A la notion vulgarisée faussement marxisme par Lafargue, il faut substituer nom celle de structures socio-economiques.
Il n'y a pas là de découverte ou d'in-
(1) Editions de Minuit, Paris.
terprétation vraiment originale du marxisme. Marx et Engels avaient déjà mis en garde contre les interprétations économistes de leurs œuvres. Ils ont expliqué que les rapports entre l'infrastructure et la supra-structure ne pouvaient être conçus de manière unilatérale. Cette pensée s'exprime dans le terme allemand « Wechselwirkung » qui est devenu familier à ceux qui ont un peu pratiqué les classiques du Communisme. Tout ce que l'on peut dire, c'est que Lukacs a donné à la notion une dimension decisive.
Lukacs, pour préciser sa pensée, ajoute que pendant la période capitaliste, comparée à l'époque féodale par exemple, les phénomenes économiques ont joué un role beaucoup plus important et autonome. Il s'agit de se livrer chaque fois, dans chaque cas, à une analyse concrète des structures en presence et de donner a la methode dialectique tout son poids révolutionnaire, car la totalité n'est pas une totalité statique, mais une totalité en perpétuel changement. La totalité ne peut être appréciée comme totalité précisément parce qu'elle est totalité en changement.
On peut difficilement ne pas souscrire à la mise au point de Lukacs, rendue nécessaire par tous les mefaits des vulgarisateurs du marxisme, sociaux-démocrates ou staliniens, et certains autres tels Boukharine,. dont le livre « Le Matérialisme historique » est par trop mécaniste. Lénine dans son testament, qui n'est plus désormais contesté par personne, n'a-t-il pas écrit que Boukharine ne comprenait Das la dialectique ?
Si l'on veut, le premier essai de Lukacs constitue, dans lensemble, à nos veux, une mise au point utile. Mais les divergences apparaissent lorsque Luckas. se saisissant de la catégorie de totalité, aborde les problèmes concrets et particuliers.
D'abord la totalité lukacsienne n'est au fond pas, dirons-nous, une totalité complète. Lukacs n'aborde que les problèmes de la dialectique de l'évolution et des transformations sociales. La portée de la dialectique matérialiste s'arrête aux phénomènes sociaux, la dialectique de la nature n'a pas de signification pour lui. Lukacs, Livre d'Engels qui porte le même nom, en 1923, sans doute, le la socialdémocratie allemande en ayant différé indéfiniment la publication. Le livre ne fut connu qu'en 1925 au moins largement. Il avait du cependant étudier I'« Antidühring » La physique et la biologie ont heureusement fait bien des progrès depuis, mais indépendamment de touaffirmations conjoncturelles, l'orientation fixée par •Engels reste dans l'ensemble acceptable. Les théories scientifiques élaborées depuis le début du siecle ne portent-elles pas un coup aux conceptions immobilistes ?
L'incompétence de Lukacs dans le domaine des sciences de la nature n'est pas une excuse.
Par contre, dans le domaine des sciences humaines, l'ouvrage contient une mine d'aperçus originaux et intéressants. La réfutation philosophique du révisionnisme bernsteinien, le fondement de la valeur scientifique de la conscience de classe pro-
ALE 49 rétarinne qui est une référence à la totalité de la société en devenir, sont des passages a mettre incontestablement à Tactil de Luckas. On peut également trouver ici et là des directions de recherches. contestables comme ceux qui ont trait as D'autres passages sont beaucoup matérialisme historique dont Lukacs parait surtout restreindre la portée à l'apparition sur la scène de l'histoire du prolétariat, fossoyeur du capitalisme.
Mais, en somme, toutes les critiques que nous venons de formuler, pour importantes qu'elles soient, doivent être considérées, malgré tout, comme secondaires. Il y a plus grave.
Sil y a dogmatisme mécaniste et stalinien, il existe également un dogmatisme luckasien.
C'est aux derniers essais que nous faiSOnS allusion. Lukacs, après avoir examiné les problèmes de la réification de la conscience du prolétariat comme ultime conséquence du fétichisme de la marchandise, aborde la question du Parti. Lukacs met en application la perspective qu'il s'est fixée dans l'essai sur le « marxisme orthodoxe ». Le Parti qui est l'instrument, la médiatité, écrit-il comme certains existentialistes, qui doit mettre fin à la réification, à toute réification, est l'expression la plus élevée, théorique et pratique. de la totalité sociale en devenir. On pourrait dire que Lukacs, pris à son propre piege, réifie les rapports Totalité-Parti, a tel point qu'on ne sait plus exactement en quoi consiste la Totalité. 1I se condamnait aussi à ne pouvoir aborder correctement le problème de la dégénérescence du Parti. A ce propos, il faut se souvenir que Lukacs, malgré ses doutes, ses réticences, se soumit toujours, au moins jusqu'à la répression de la Révolution hongroise. En 1945, il citait même le génie de Staline. Il serait intéressant d'étudier plus avant quelles furent les racines épistemologiques des capitulations de Lukacs.
Tout ce que l'on peut dire dans le cadre de cet article, c'est que la dialectique de, Lukacs ne fait pas suffisamment référence à ce que l'on ne peut pas ne pas appeler par un autre nom que celui d'exérience. Doit-on voir dans cette intirmité es stigmates de l'idéalisme, comme le lui ont reproché, non seulement les staliniens mais Zinoviev et Boukharine ? En réalité, ces condamnations pataugent dans une caricature de la théorie consciencereflet, caricature d'ailleurs contre laquelle Lukacs n'a protesté que trop mollement
La aualification d'idéalisme. de la part des simplificateurs qui ont, hélas sévi, dans le mouvement ouvrier, n'est guère convaincante.
Cependant, les insuffisances et les tares d'« Histoire et Conscience de classe », et des ouvrages postérieurs ont une racine profonde. A l'opposé des vulgarisateurs du marxisme qui, contrairément à Marx, n'ont pas compris ce que le matérialisme dialectique devait à Hegel, Lugacs sacrifie beaucoup trop au déductivisme hégélien. Au fond, Lukas, construit à partir de la catégorie matérialiste et dialectique de la totalité.
R. MERLIN.
FISHBELLY
(THE LONG DREAM)
de Richard WRIGHT (1)
Le dernier livre du célèbre auteur noir d'Amérique, qui vient de paraître en français, est un tableau de la condition des Noirs aux Etats-Unis. Sur le plan littéfaire, c'est un grand ouvrage auquel personne ne peut etre insensible, un roman qu a sa place aupres des plus grandes ceuvres de la litterature americaine.
Mais, tout en etant emballe a la lecture de ce livre, on a, à la fin, le sentiment que ce livre est dépassé et on se trouve encore sur sa faim. L'explication en est fort simple. Le monde, actuellement, va vite, très vite, le «problème noir» aux Etats-Unis est en évolution rapide. Le sujet de « Fishbelly », c'est l'enfance, l'adolescence et les premières années d'homme mûr d'un Noir. Mais c'est le récit de l'existence d'une génération plus âgée. Fishbelly est le fils d'un Noir appartenant à une couche sociale qui, il y a une trentaine d'années, s'était un peu hissée dans la société, par le commerce, dans lequel il faut entendre non seulement les commerces de bon aloi, mais aussi ceux qui rapportent davantage, moyennant certaines rétributions aux autorités (blanches, bien entendu) : prostitution, drogue, etc...
Fishbelly, après avoir pris conscience de sa condition comme Noir dans la société américaine à travers des épisodes bien caractéristiques, essaye de suivre son père et de trouver une solution d'ordre individuel, dans ses rapports avec les pouvoirs publics. Ayant échoué et désespérant de pouvoir y parvenır, l quitte à la sauvette les Etats-Unis pour lEurope.
L'auteur annonce un autre livre : lexperence europeenne, qui, probablement, ne manquera pas, comme le premier, de contenir de nombreux éléments autobiographiques.
Mais, ce que Fishbelly décrit, c'est une génération aujourd'hui remplacée et dépassée par de nouvelles générations de Noirs, par la présente jeunesse noire qui, au lieu de chercher des solutions individuelles, est à l'avant-garde d'une lutte sociale qui, par la logique de histoire, doit ouvrir la voie à la lutte pour le socialisme aux Etats-Unis. Il serait vraiment splendide que Wright emploie son grand talent littéraire à peindre cette phase de la lutte des Noirs.
(1) Julliard, éditeur, Paris.