Documents de la IVe Internationale

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La revue › 17e année, n° 7

Une vengeance barbare systématique

Michaël Foot · Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 21-22 · 801 mots

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(Tribune, du 17 Juillet 1959)

« Seul un acteur peut être un spectateur véritable » a écrit Léon Trotsky. Il opposait alors les romans de Jules Romains à ceux d'Emile Zola. Romains lui-même a reconnu qu'il gardait ses distances vis-à-vis des scènes qu'il décrivait, et Trotsky démontre que cette distance est non seulement optique, mais encore morale. Lola, l'engagé, fut « plus profond, plus chaud, plus humain » et, par conséquent, le plus grand écrivain des deux.

Trotsky, naturellement, est lui-même l'exemple le plus frappant de sa propre thèse. Il est probablement de toute l'histoire, le plus grand homme d'action a avoir été en même temps un très grand génie littéraire.

Chacun de ses écrits porte sa marque ; il possède un sens du rythme et du drame qui manque dans les œuvres des écrivains politiques, même des plus observateurs, qui n'ont été que des spectateurs.

Ceci s'applique au dernier « inédit » de Trotsky, le fragment de journal qu'il écrivit pendant son exil en France et en Norvège en 1935, bien qu'il considérât le journal comme un genre littéraire imparfait et déplaisant.

Par rapport à ses meilleurs écrits, le Journal de Trotsky en Exil est léger et décousu. Mais il conserve cependant une place considérable dans la littérature socialiste.

Tout d'abord, son principal intérêt consiste dans les nombreux coups d'œil pénétrants qu'il jette sur les évènements de l'actualité. Par exemple :

Trotsky et sa femme vont à Lourdes : « Quelle grossièreté, quelle insolence, quelle malpropreté ! Une boutique à miracles, une officine pour le trafic de la Grâce. La Grotte elle-même donne une impression misérable. Ceci est naturellement une mise en scène psychologique des curés pour ne pas rebuter les faibles d'esprit par l'envergure de leur entreprise commerciale ; les simples sont effrayés par des vitrines trop resplendissantes. Par la-même, ils deviennent les plus crédules et les plus avantageux des clients. Mais le meilleur de tout, c'est la bénédiction papale envoyée a Lourdes -par radio. Les minables miracles des Evangiles comparés à la radio ! Et que pourrait-on trouver de plus absurde et de plus dégoûtant que l'union de la plus noble technique avec les pratiques magiques du grand Druide de Rome ? Vraiment, la pensée de l'humanité s'est enlisée dans ses propres excréments ».

Ou encore, le souvenir de cette conversation avec Kamenev sur Staline. « Croyezvous que Staline envisage comment répondre à vos arguments? C'est approximativement ce que Kamenev disait à propos de ma critique de la politique de Staline-BoukharineMolotov en Chine, en Angleterre, etc... Vous vous trompez. Il cherche comment il va vous détruire ».

Ou ses prévisions sur l'effondrement de la France : « 21 mars. C'est le printemps, le soleil est chaud, les violettes sont en fleur depuis près de dix jours, les paysans s'affairent dans leurs vignobles. La nuit dernière, nous avons entendu La Walkyrie depuis Bordeaux jusqu'à minuit. Le service militaire est porté à deux ans. Réarmement de l'Allemagne. Préparation de la prochaine « dernière » guerre. Les paysans, paisiblement, taillent leurs vignes et fertilisent leurs champs au milieu de ce chaos. Tout est en ordre.

« Socialistes et communistes écrivent des articles contre les deux ans et, pour mieux impressionner leurs lecteurs, sortent leurs plus gros titres. Au plus profond de leur cœur, les « leaders » espèrent que, d'une manière ou d'une autre, les choses s'arrangeront d'elles-mêmes. Là aussi, tout est en ordre.

« Et cependant, cet ordre s'est lui-même miné sans espoir. Il s'écroulera dans la pourriture... ».

Ou bien encore, ses commentaires sur Marx et Engels : « Quand vous en avez assez de la prose des Blum, Cachin et Thorez, quand vous avez ingurgité votre plein de microbes de la mesquinerie et de l'insolence, de l'obséquiosité et de l'ignorance, il n'y a pas mieux pour nettoyer vos poumons que de lire la correspondance de Marx et d'Engels entre eux et avec les autres. Dans leurs allusions en forme d'épigramme et leurs caractérisations souvent paradoxales mais toujours bien pensées et au point, quelle somme d'enseignements, quelle fraîcheur d'esprit, et quel air vivifiant . Ils ont toujours vécu sur les sommets. »

De telles citations pourraient être multipliées à l'infini. Mais il est aussi un leitmotiv qui transparait à travers ce journal et en fait un document poignant.

Dans son_auto-biographie, Trotsky a écrit l'un des plus vivants récits d'enfance jamais écrit. Ici, dans son journal, il a peint un incomparable portrait de sa femme, Natalia.

La chasse-poursuite des enfants de Trotsky et de ses amis par Staline est certaine. ment l'une des plus terrifiantes histoires de vengeance barbare systématique que l'histoire ait jamais connue. Tout le poids de cette horreur tomba sur le cœur de l'indomptable et digne Natalia.

Une citation trahirait cet immortel hommage d'un homme à sa compagne. Lisez-le vous-mêmes.

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