Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 7

Deux hommes exceptionnels

Jacques Sadoul · Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 20-21 · 927 mots

In English: Reminiscences, Tributes, and Evaluations: Jacques Sadoul (Fourth International No. 7, Autumn 1959).

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Les « Notes sur la Révolution bolchevique » abondent d'appréciations élogieuses de Léon Trotsky. Quelquefois, elles sont même si élogieuses qu'on hésite à les citer — pour ne pas verser dans le « culte de la personnalité ». Elles prennent cependant tout leur relief du fait que Jacques Sadoul devint un serviteur fidèle du stalinisme et qu'il n'a même pas hésité à mettre son prestige au service de la défense des infâmes procès de Moscou - où Trotsky et le Comité central léniniste ont été accusés d'avoir été des « agents impérialistes » C'est pourquoi nous citerons quelques pages de l'ouvrage de Jacques Sadoul, qui donnera aux lecteurs une idée de la manière dont il s'exprimait en 1918. « On répondra que mon raisonnement ne tiendrait que si Lénine et Trotsky étaient sincères. Depuis 15 jours, je vis une partie de mes journées avec ces deux hommes. Je connais toutes leurs inquiétudes, tous leurs espoirs, tous leurs projets. Il y a des émotions qu'on ne teint pas et je crois pouvoir affirmer plus que jamais la profondeur des convictions des chefs bolchéviques. Plus que jamais ils m'apparaissent comme des illuminés, si ce qualificatif convient inexorablement dans la voie qu'ils s'étaient tracés à l'avance, par l'enthousiasme de leurs troupes. Ce sont des hommes remarquables par l'intelligence et par la volonté. » (p. 119).

« Connaissant Lénine et Trotsky comme je les connais aujourd'hui, j'ai honte de défendre contre des attaques tellement ignobles deux d'une probité intellectuelle, d'une valeur morale, avouée pav leurs adversaires eux-mêmes, je parle de ceux qui ont milité avec eux autrefois et qui se sont séparés d'eux pendant la guerre. Quiconque sait un peu ce qu'ils ont fait, les combats que depuis 20 ans ils ont livrés pour l'idéal socialiste, les durs sacrifices qu'ils ont acceptés, le mépris absolu qu'ils ont des biens matériels, la vie ultra-modeste qu'ils ont toujours menée et qu'ils heureux de continuer au pouvoir comme dans l'exil, doit rejeter ces calomnies... » (p. 167).

« Trotsky est à Brest, Lénine est parti en Finlande pour se reposer quelques jours. La Russie ne paraît pas souffrir jusqu'ici de cet abandon. Ces deux hommes sont vraiment toute l'âme de la Révolution. Ce sont des hommes d'action remarquables, des conducteurs de foules comme je n'en avais pas vus encore. Ils ont su acquérir et maintenir, malgré toutes les calomnies, dans les conditions les plus difficiles, un prestige étonnant. Ils ont au suprême degré les qualités et les défauts des grands meneurs religieux et politiques, volonté d'acier, ténacité incroyable, conviction enthousiaste, la foi qui soulève les montagnes et brise tous les obstacles.

D'intelligence exceptionnellement vive et souple, Trotsky est ou sait etre borne quand il le faut, quand il sent qu'il ne faut pas admettre la discussion parce que la discussion, c'est le doute, et que le doute du chef provoque la débâcle des troupes. J'imagine que les disciples de Luther, que les fidèles de Robespierre, que les grognards de Napoléon n'avaient pas en leur idole plus de confiance aveugle, plus del vénération que n'en montrent à Lénine et à Trotsky les gardes rouges, les matelots et les ouvriers qui constituent le noyau essentiel et solide des forces bolcheviques.

Trotsky me répète souvent combien il est impressionné par les preuves de désintéressement, de dévouement total que prodiguent à leur chef ces humbles amis, et combien il se sent fort de cet amour. Quand il évoque ses troupes ardentes et dévouées jusqu'a la mort, sa voix, si souvent caustique et âpre, s'adoucit. Il est ému d'une émotion tendre que n'éclaire que très rarement cet homme nerveux, froid et amer, dont le sourire satanique me glace parfois. Car l'âme de Trotsky déborde d'amertume, de mépris et, je puis bien le dire, de haine à l'égard des classes dirigeantes. Vraiment, je suis convaincu que ces deux hommes, hommes exceptionnels sinon grands hommes seul permettra à la bourgeoise courtisane qu'on appelle l'histoire, de les classer tels) sont mus dans leur action présente par les sentiments les plus élevés. » (p. 183).

« Le gouvernement des Soviets souhaitait pouvoir se consacrer tout entier travail de création pour lequel il n'avait pas trop de toutes ses ressources et toutes ses forces vives. La paix était signée à Brest. La démobilisation, prise colossale que tous les experts déclaraient impossible, s'était accomplie en quel que six semaines. Quel besoin avait-on d'une armée ?

Les contre-révolutionnaires du monde entier en ont jugé autrement. Leurs mancuvres ont obligé la Russie à créer, de toutes pièces et à la hâte, une organisation militaire nouvelle. Tâche herculéenne, après trois années de guerre, après une révo lution faite précisément contre la guerre. Mes lettres ont donné, au jour le jour l'histoire de la formation difficultueuse de cette armée. Cette histoire est celle de la volonté d'un homme. Comme Carnot a organisé les armées de la Révolution française, Trotsky est le père de l'Armée rouge. Parti du système des volontaires, il sut faire accepter rapidement le grand principe du service obligatoire pour tous les travailleurs. Les chefs manquaient. Trotsky obligea les officiers de l'armée tsariste à louer leurs services à l'armée de la Révolution sociale. Beaucoup trahirent. Trotsky l'avait prévu Mais il ne pouvait pas se passer d'abord de la collaboration de ces ci-devant. Il ne fut ni étonné ni découragé par les trahisons. Il sut faire disparaître les traîtres peu à peu, et s'attacher les officiers loyalistes. En même temps il ouvrait, dans toute la Russie, des écoles militaires où le prolétariat forme des chefs sortis de ses rangs. » (p. 427-8).

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