La révolution latino-américaine traverse actuellement une nouvelle phase de montée caractérisée. Non pas qu'elle ait connu un reflux général au cours des dernières années. Elle s'est élargie et généralisée en vérité pendant toute une période. Mais l'ampleur de la lutte aussi bien que la conscience des masses laborieuses sont marquées, depuis plusieurs mois, par un nouveau bond en avant qui justifie l'emploi du terme « nouvelle phase ».
Ne parlons ni du mouvement des partisans qui paralyse plusieurs provinces de Colombie, ni des grèves extraordinairement nombreuses et tenaces d'Argentine, ment nombreuses et ni des séquelles remarquables de la revolution vénézuélienne, ni de la lutte victorieuse pour la nationalisation d'une ligne de chemin de fer au Brésil, ni même de la Bolivie où, après six ans de révolution.
mouvement des masses conserve une sor de la révolution cubaine qui, brülant puissance etonnante. Cest sans doute l'esles étapes,. assénant à l'impérialisme et à la bourgeoisie cubaine les coups les pius durs et réussissant des mobilisations de masses inconnues jusqu'ici dans cette partie de l'hémisphère occidental, symbolise de la manière la plus adéquate cette phase nouvelle.
Au moment où nous écrivons cet arucle, la radio nous apprend que plus d'un demiles conns de Vile se sont ra sembles a la million de paysans pauvres, venus de tous Havane pour célébrer le cinquième anni-
Or, les Partis Communistes qui se lancent dans la révolution coloniale non seulement auréolés de leurs attaches avec Moscou, mais encore de leurs attaches avec la Révolution chinoise victorieuse, s'efforcent depuis des années, avec une énergie et une obstination dignes d'une versaire du mouvement du 26 juillet et réclamer en même temps que le gouvernement se tienne fermement à son programme de réforme agraire. L'énergie révolutionnaire des masses cubaines a jeté des étincelles dans toutes les directions en l Mer des Caraïbes Et, n'en doutons point, certaines de ces étincelles mettront le feu à des pays riverains du continent.
Dans cette nouvelle phase ascendante de la révolution latino-américaine — qui coincide avec un mouvement ascendant de la révolution en Afrique noire, avec l'exacerbation de la guerre révolutionnaire du peuple algérien contre l'impérialisme français, avec la maturation des conditions pour la conquête du pouvoir à Ceylan qui ouvrirait une phase nouvelle du processus révolutionnaire dans le Sud-Est asiatique — les révolutionnaires ont plus que Jamais le devoir d'examiner de façon froide et objective les faiblesses et les contradictions des diverses formations politiques qui s'efforcent de conquérir la confiance et l'appui des masses laborieuses. Car, malgré le souffle puissant du mouvement des masses, celui-ci ne conquerra pas la victoire finale aussi longtemps qu'il ne sera pas dirigé par un parti révolutionnaire poursuivant de façon conséquente la conquete du pouvoir, le renversement de la domination capitaliste (impérialiste autant que « nationale ») la création d'un Etat dun type nouveau, la dictature du prolé. tariat s appuyant sur la masse des pavsans pauvres. meilleure cause, d'enfermer le mouvement revolutionnaire des masses des pays coloniaux et semi-coloniaux dans les limites du capitalisme « national « et de la « démocrație bourgeoise ». La puissance élémentaire de la poussée des masses n'a pas pu empêcher que cette orientation
UN BILAN DESASTREUX
UN BILAN DESASTREUX néfaste des Partis communistes accumule les erreurs terribles qui s'appellent Iran,
Guatemala, Egypte et bientôt Irak, les expériences tragiques qui s'appellent appui a Frondizi, appui à Bandernayake, appui à Sukarno, sans oublier l'appui à peine camouflé accordé à Nehru, le dirigeant le olus intelligent et le plus dangereux de la bourgeoisie coloniale.
Certes, cette politique exprime une orientation fondamentale de la bureaucratie soviétique : constituer un bloc mondial avec la bourgeoisie coloniale, atın de
« neutraliser » de cette manière l'impérialisme. La bureaucratie soviétique, de même que la bourgeoisie coloniale, préfère une mobilisation limitée des masses - tout juste suffisante pour menacer Washington, mais non pour mettre en danger l'ordre établi — à l'approfondissement du processus révolutionnaire. Mais les dirigeants des divers partis communistes ne peuvent pas se référer aux intérêts du Kremlin pour justifier leur politique contraire aux intérêts des masses de leur pays. Ils doivent se référer aux prétendues « nécessités tactiques » de la révolution dans ces pays. Et comme ils se trouvent souvent devant des générations jeunes ou nouvel lement éveillées à la politique, ils se permettent impudemment d'invoquer le nom de Lénine ou l'expérience de la révolution chinoise pour dédouaner leur marchandise - alors que ces références ne contiennent pour eux que des condamnations définitives.
C'est ainsi que, dans les numéros 9 et 10 de la Nouvelle Revue Internationale (l'organe international des P.C.), Rodney Arismendi consacre une étude prétentieuse au « rôle de la bourgeoisie nationale dans la lutte anti-impérialiste ». Sous un fatras de phrases tout en nuances et en contradictions, où la forme épouse fidèlement le contenu centriste, où lon ne juxtapose que des « d'une part, d'autre part », et d'où, en définitive, toute ligne claire, toute perspective révolutionnaire et tout programme d'action font rigoureusement défaut, Arismendi s'efforce de répondre aux 'critiques qui accusent les Partis communistes de suivre de manière systématique une ligne opportuniste envers la révolution coloniale.
Une remarque préalable s'impose. Aris-
Un demi-siècle d'expérience permet de résumer en quelques points simples et précis les devoirs d'un parti révolutionnaire dans la révolution coloniale :
1. - S'efforcer avant tout de constituer une force politique indépendante du prolétariat et combattre intluence ideologique bourgeoise (autant celle de l'impérialisme que celle de la bourgeoisie nationale) au sein du mouvement ouvrier.
2. - Appuyer de façon critique tout acte, tout pas en avant, tout mouvement réel qui se dirige contre la domination impé. rialiste, indépendamment de la direction
NALE 41 mondi reconnait naturellement que « des erreurs de surestimation [?] de la bourgeoisie nationale » ont été commises par divers P.C. Ce genre d' « autocritique » imprécise représente toujours le meilleur moyen de désarmer la véritable critique révolutionnaire. Mais Arismondi se garde bien de se référer à un seul exemple concret des erreurs commises sans cesse à ce propos par les P.C. des pays coloniaux et semi-coloniaux.
Il ne parle pas de l'appui inconditionnel donné à Nasser, de l'effacement systématique des communistes devant Nasser... jusqu'au jour où Nasser interna les communistes dans les prisons et les camps de concentration (1). Il ne parle pas de lappui inconditionnel donne a Bandernayake par le P.C. ceylanais, qui alla jusqu'à organiser des groupes de jaunes pour aider le gouvernement de la « bourgeoisie nationale » dans une tentative de briser la grève des travailleurs du port de Colombo. Il ne parle pas de l'appui donné à Frondizi, lequel se retourria quelques mois plus tard contre le mouvement ouvrier et décréta des lois d'exception contre le Parti Communiste. Il ne parle pas de l'appui inconditionnel donné à Sukarnc dans son effort de constituer un régime bonapartiste en Indonésie, régime qui placera son talon de fer sur le mouvement ouvrier à la première occasion venue.
Toutes ces expériences vivantes, payées par le sang de centaines de prolétaires de par le monde, n'apportent aucun élé ment d'investigation à Arismondi. Pour trancher la question de la a bourgeoisie nationale », il doit se lancer dans de périlleuses exercices de balançoire abstraite ; mais il se garde soigneusement de faire appel à l'expérience historique - à commencer par l'expérience si riche et si typique des différences entre la pratique du P.C. chinois en 1925-27 et sa pratique de 1946-49 qui rendit possible la victoire de la 3* révolution chinoise.
Suivons donc Arismondi sur le terrain de la « théorie ». Mais nous ne pouvions pas ne pas lui rafraîchir d'abord la mémoire. Trop de communistes sont morts en vain et mourront en vain, si les Arismondi peuvent impunément continuer à couvrir de formules « théoriques » une capitulation honteuse devant la bourgeoisie momentanée de ce mouvement, y compris il est entrepris par la bourgeoisie nato nale nationalisation du petrole mexicair et iranien, de l'étain bolivien, des terres de l'United Fruit et des compagnies sucrières à Cuba).
3. - Représenter, au sein de ce mouvement, la force la plus énergique et la plus
(1) Cette politique opportuniste envers Nasser fut d'ailleurs précédée d'une politique sectaire de refus d'appui critique, lorsque les staliniens l'appelèrent fasciste (terme qu'ils appliquérent aussi à Peron, du P.P.A. de 1945, etc.).
LA REVOLUTION COLONIALE ET LA QUESTION NATIONALE
LA REVOLUTION COLONIALE ET LA QUESTION NATIONALE radicale, celle qui lutte avec le plus de dévouement et d'abnégation pour la vietoire anti-impérialiste.
4. — Avertir les masses laborieuses - à la ville comme à la campagne - que la victoire finale contre l'impérialisme et la véritable renaissance de la nation ne pourront être obtenues aussi longtemps que le mouvement est dirigé par des forces bourgeoises ou petites-bourgeoises, vacillantes et incapables de mobiliser l'ensemble des masses pour la révolution.
5. - Lutter dans ce sens pour l'hégémonie prolétarienne dans la révolution, ce qui signifie la conquête par le parti révo lutionnaire ouvrier de la direction des ouvriers et des paysans pauvres, à la tête desquels il renverse l'ordre bourgeois et crée l'ordre nouveau, socialiste soviétique.
Ces règles ne sont pas seulement celles de Trotsky, du trotskysme et de la Iv Internationale. Elles sont aussi celles de Lénine et du parti bolchevik dès avant la révolution de 1905. Les divergences entre Trotsky et Lénine ne portaient pas sur ces vérités élémentaires ; elles portaient sur l'existence d'une phase intermédiaire entre la victoire de la révolution démocra tico-bourgeoise, anti-impérialiste, et la victoire de la révolution socialiste. L'histoire a tranché ce différend : elle a démontré en Russie, en Yougoslavie, en Chine, au Vietnam, que les tâches démocraticobourgeoises de la révolution ne peuvent être accomplies que par la conquête du pouvoir par le P.C., que par l'établissement de la dictature du prolétariat.
Mais les divergences entre Lénine et Trotsky n'ont jamais porté sur le rôle Le on boes peois a mition a notre cp reco
Le caractère national de la révolution coloniale est déterminé soit par l'absence d'indépendance nationale (dans les pays coloniaux stricto sensu), soit par des formes de domination économique impérialiste qui apparaissent à l'écrasante majorité de la nation comme les obstacles principaux à l'essor national (dans les pays semi-coloniaux comme ceux d'Amé. rique latine). Celle-ci ne peut pas conquérir un marché intérieur suffisant pour un essor industriel, aussi longtemps que l'économie conserve sa structure semi-coloniale. De ce fait, il existe une contradiction réelle entre l'impérialisme et la bourgeoisie nationale des pays coloniaux et semi-coloniaux. Cette contradiction implique des conflits muitiples - politiques, économiques, tinanciers, culturels et meme militaires (Suez !). Personne ne l'a jamais contesté. Elle implique même que la bourgeoisie nationale peut être obligée d'effectuer des mobilisations partielles des masses contre l'impérialisme - comme le démontre de la manière la plus frappante le cas de Peron en Argentine, qu'Arismondi caractérise avec une légèreté incroyable comme « fasciste » (Nouvelle Revue Internationale, n° 10, p. 62). Mais, pas plus en Amérique latine qu'en Russie tsariste, elle n'implique que la bourgeoisie nationale - en présence d'un prolétariat nombreux, organisé en syndicats depuis plusieurs dénaireuisse cennies, nosant sa candidature au pouvoir - puisse devenir une force révolutionnaire.
Voilà le point précis où s'opère la différence entre le léninisme — même le léninisme « ancienne manière » d'avant 1917 — et la pratique des P.C. d'aujourd'hui.
« Le joug de l'impérialisme, de l'impérialisme yankee tout particulièrement, et la nécessité de résoudre les tâches démocratiques de la révolution, la question agraire en premier lieu, changent la bourgeoisie nationale en l'un des facteurs de la révolution et rendent possible sa participation au front démocratique de libération nationale. Il semble [!] que cette these fondamentale ne puisse être mise en doute.
La révolution chinoise constitue à cet égard un modèle classique [!], de même que la tactique de Lénine avant 1905 apparaît comme la base de la doctrine marxiste de la participation [!] et de l'hégémonie du prolétariat dans la révolution démocratique bourgeoise. Nous possédons donc par là une boussole süre. »
(Nouvelle Revue Internationale, n° 9, Pp. 76-77).
L'impudence de l'auteur ne connaît pas de bornes. La « boussole sure » de Lénine ; la formule sur « l'hégémonie du prolétariat dans la révolution » (nous y reviendrons); la discrète allusion à la révolution chinoise (laquelle : celle de 1925-27 ou celle de 1946-49 2), toute cette artillerie doit couvrir la thèse selon laquelle « la bourgeoisie nationale est l'un des facteurs de la révolution ». Or, Lénine s'est inscrit en faux contre cette thèse qui n'a été défendue avant et pendant la révolution de 1905 que par les seuls mencheviks de droite !
Ouvrons donc l'ouvrage-clé de Lénine sur ce problème, « Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique ». Nous y trouvons entre autres le passage que voici :
« Nous, marxistes, nous savons tous par la théorie et observons chaque jour et à toute heure, par l'exemple de nos libéraux, de nos zemtsy et des gens de l'Osvobodjenie, que la bourgeoisie s'affirme pour la révolution d'une façon inconséquente, cupide et poltronne (de même que Frondizi s'est « affirmé » anti-impérialiste. - E.G.). La masse de la bourgeoisie se rangera inévitablement aux côtés de la reaction, de autocratie, contre la révolution, contre le peuple, dès que seront satisfaits ses intérêts mesquins et égoïstes, dès qu'elle « se sera détournée » du démocratisme conséquent (et elle s'en détourne dès aujourd'hui)». (Œuvres Choisies, tume I, p. 494, Moscou, 1946, Editions en langues étrangères).
Arismondi ne s'arrête pas en si bon chemin. Quelques lignes plus loin, il ne craint pas d'affirmer qu'en « sous-esti- mant » le rôle de la bourgeoisie nationale, on
« estompe en pratique le facteur national dans la révolution : la bourgeoisie nationale est considérée comme un simple instrument [?] de domination impés rialiste, l'isolement [!] du prolétariat apparaissant comme le nec plus ultra. Cette conclusion erronée tire son origine du fait que, très fréquemment [il, la bourgeoisie nationale trahit et persécute le prolétariat. On oublie à ce propos que l'antagonisme entre elle et l'impérialisme est un facteur constant, malgré l'esprit de conciliation propre à la bourgeoisie nationale en tant que classe ».
(Nouvelle Revue Internationale, п° 9, р. 17).
Voilà le genre de marchandise qu'on ose couvrir du nom de Lenine : •En affirmant que la bourgeoisie natio nale ne peut devenir un facteur révolutionnaire à notre époque, on ne « nie » nullement les antagonismes entre cette bourgeoisie et l'impérialisme ; on ne réluit pas plus cette bourgeoisie a la fonc sion « d'instrument » de l'impérialisme que Lénine ne transforme la bcurgeoisie russe en « instrument du tsarisme » lorsqu'il souligne qu'elle se rangera dans sa "copulate cas de masse aux côtés de la réaction, en cas de révolution vraiment large, populaire.
Ce que notre menchevik latino-americain ne comprend pas plus que le menchevik russe, c'est que l'antagonisme bourgeoisie-prolétariat devient prépondérant au cours d'une révolution, lorsque des milliers et des milliers de pauvres, de miséreux, de victimes éhontées de l'exploitation acquièrent brusquement conscience de leur force et se croient capables de tout bouleverser. La bourgeoisie, natio nale et impérialiste, coloniale et semi-coloniale, est et reste un parti de l'ordre. La propriété privée passe avant toute autre considération. Lorsque cette propriété privée est menacée, la bourgeoisie passe dans le camp contre-révolutionnaire ; et toute révolution, à notre époque, menace implicitement la propriété privée - quoi que fassent de tristes « communistes » comme Arismondi pour assurer la bourgeoisie nationale qu'on n'en touchera pas une parcelle.
C'est précisément pour cette raison que l'antagonisme bourgeoisie nationale-impérialisme s'exprimera par des discours, des livres, des conférences, des manifestations de masse (rappelez-vous Peron !), des rencontres entre chefs de parti et d'Etat, même des voyages à Moscou..., mais pas par une mobilisation révolutionnaire des masses. Et il faut vraiment avoir oublié I'A.B.C. du léninisme pour affirmer impudemment le contraire.
En déclarant que la révolution perdrait son caractère « national»... si par malheur la bourgeoisie « nationale » n'y participait pas, Arismondi énonce une autre énormité qui réveillerait les morts ! Ainsi, la révolution de 1917 ne serait pas une révolution nationale... puisque la bourgeoisie se trouvait dans le camp de la contre-révolution ! La révolution chinoise n'était pas non plus une révolution nationale, en 1946 et 1947, puisque vous pouviez chercher à la loupe un « bourgeois national » dans le camp de Mao-Tse-Tung ! Les révolutions vietnamienne et algérienne ne seraient pas des « révolutions nationales », parce que la bourgeoisie y brille par son absence totale. Et c'est un • communiste » qul coseigne cela aujour d'hui aux travailleurs d'Amérique latine...
Tout le chapitre 12 des " Deux Tactiques » de Lénine esi consacré à cette question. Il est inattie : « La revolution lémocratique perdra-t-elle de son envergure si la bourgeoisie sen detourne: ». Avec sa dialectique acérée, Lénine tourne en ridicule les « mencheviks caucasiens » qui défendent celie «vile conception ». Qu'eût-il dit s'il avait pu lire la prose des « mencheviks latino-américains »?
« Le véritable essor de la révolution russe ne commencera vraiment, la revoltion n'attendra vraiment la plus grande envergure possible à l'époque de la révolution démocratique bourgeoise que lorsque la bourgeoisie s'en sera détournée et que la masse paysanne, marchant de concert avec le prolétariat, assumera un rôle révolutionnaire actif. Pour être menée jusqu'au bout, d'une façon conséquente, notre révolution démocratique doit s'appuyer sur des forces capables de paralyser l'inconséquence inevitable de la bourgeolsie (c'est-à-dire capables justement de l' « obliger à se détourner » - ce que craignent dans leur simplicité les partisans caucasiens de l'Iskra). »
(Œuvres Choisies, I, P. 496).
Voilà bien deux propositions diamétralement opposées l'une à l'autre. Arismendi gémit : la bourgeoisie nationale « trahit et persécute très fréquemment » le prolérevolutiomnaires sara plusse le dans es tariat camp de la contre-révolution, « la révo lution perd son caractère national ». Courbons donc l'échine devant les Frondizi, les Lott, les Bandernayake, les Nehru, les Nasser, les Sukarno, même s'ils nous mettent en prison ou nous brûlent vifs dans les locomotives (comme le fit Tchang-KaiChek, le prototype n° 1 de la « bourgeoisie nationale »). Lénine répond : Parce qu'il est inévitable que la bourgeoisie nationale passe dans le camp de la réaction, ne nous paralysons pas par des efforts pour la maintenir dans le camp de la révolution. Lançons-nous hardiment à la tête des masses paysannes, mobilisons-les, ensemble avec les ouvriers, pour parachever notre révolution contre l'impérialisme et contre la bourgeoisie...
Un abime sépare ces deux conceptions. C'est l'abîme entre le menchevisme et le bolchevisme. C'est l'abime entre la politique stalinienne aujourd'hui en Amérique latine et dans maint autre pays colonial ou semi-colonial, et la politique léniniste, communiste, défendue par la IV• Internationale.
L'ART « D'ISOLER
Nous passons sur la formule de Lénine concernant la révolution démocratiquebourgeoise - nous y reviendrons plus loin — pour nous arrêter au passage le plus typique et le plus révélateur de la citation d'Arismendi :En sous-estimant le rôle de la bourgeoisie nationale, « l'isolement du prolétariat . apparait comme le nec plus ultra ». Ainsi, s'il refuse de s'allier à la bourgeoisie nationale, le prolétariat « s'isole ».
Arismendi devrait nous présenter un tableau de la structure sociale d'un seul pays latino-américain ou semi-colonial -pour ne pas dire colonial ! —, dans lequel la bourgeoisie nationale est une force sociale si nombreuse qu'en refusant de s'associer à elle, le prolétariat apparaisse comme « isolé ». Naturellement, pareil problème est impossible à résoudre. Ce qui caractérise précisément les pays arriérés, coloniaux et semi-coloniaux, c'est que la bourgeoisie y est - numériquement, économiquement et socialement - relativement beaucoup plus faible que le prolétariat, qui lui ne travaille pas seulement pour des patrons « nationaux », mais encore (et souvent, surtout), pour le capital étranger.
Et cependant, Arismendi revient à charge avec laccusation d' «isolement »:
* Des groupuscules insignifiants de de trotskystes viennent, eux aussi, réclamer à cor et à cri l'isolement du prolétariat... » écrit-il à la p. 79, reprenant ainsi textuellement la formule du dirigeant stalinien chilien Luis Corvalan, qui écrit dans la Nouvelle Revue Internationale n° 8, p. 101 :
" Les trotskystes soutenaient les tendances gauchistes dans l'espoir [!] d'isoler la classe ouvrière et de lui faire subir un échec ». (2)
Mais voilà que le mystère s'éclaircit : ce qu'Arismendi craint en réalité, c'est l'isolement du prolétariat par rapport à la paysannerie :
« L'intensification des combats de classes et l'essor promoteur du mouvement de grèves - caractéristique très impor-
(2) Depuis le XX• Congrès du P.C. de 1. UR.S.S., les trotskystes ne sont plus des espions ni même des agents de l'impérialisme 20 mais seulement des « adversaires idéologiques définitivement écrasés ». Pourquoi desiraient-ils alors l'isolement et la délaite du prolétariat ? Par masochisme ? Ou bien la main droite de nos néo-staliniens ignore-t-elle encore ce qu'a écrit la main gauche ? Quant à l'insignifiance des « groupuscules trotskystes », rappelons seulement qu'en la province de Buenos Aires, ils ont obtenu aux dernières élections 25 p. 100 des voix du P.C., que lors de la visite de Nixon à Lima ils dirigèrent la grande manifestation d'étudiants contre le représentant de l'impérialisme et qu'en Bolivie, le gouvernement et la presse mènent contre eux une lutte constante, depuis des mois, les caractérisant comme une menace importante contre le régime bourgeois.
» LE PROLETARIAT tante de la situation actuelle en Amérique latine - permettent à ceux qui se cantonnent à une analyse superficielle des événements d'ériger en théorie leur désir de sauter les étapes nécessaires du développement. L'indication de Marx sur le tait que, sans le chour des paysans, le solo de la résolution prolétarienne risque de se transformer en chant du cygne est parfaitement applicable — et d'autant plus facilement — au domaine plus large du mouvement de libération nationale. » (N.R.I., n°9, p. 79).
Ainsi, nous avons bien compris: en « sous-estimant » le rôle de la bourgeoisie nationale - c'est-à-dire en refusant de conclure avec elle des alliances de front unique — le prolétariat s'isole de la paysannerie ! ! !
Or Lénine écrit au contraire : « Qui comprend véritablement le rôle de la paysannerie dans la révolution russe victorieuse, ne dira jamais que l'envergure de la révolution diminuera quand la bourgeoisie s'en sera détournée ». Mieux : il écrit que l'issue de la révolution dépendra dé qui dirigera les paysans, le prolétariat ou la bourgeoisie ? Car l'allusion faite par Arismendi dans une phrase vide de sens à l'hégémonie du prolétariat dans la révolution qu'il a mêlée à ses notions ultra-opportunistes et menchéviques, cette allusion signifie précisément : arracher à la bourgeoisie, aux partis bourgeois, aux avocats, aux médecins, aux commerçants cossus et aux industriels la direction politique de la pavsannerie, qui paralyse celle-ci et l'empêche de manifester pleinement sa colère anti-impérialiste, son désir de changement radical !
C'est vous, M. Arismendi, qui isolez le prolétariat en l'obligeant de conclure des alliances avec des partis de la bourgeoisie nationale, partis qui paralysent la paysannerie et l'empêchent ainsi de se joindre au prolétariat. tique menchevique de bloc a ec la bour- En s'opposant à une poligeoisie nationale, le léninisme, le trotskysme, loin d'isoler le prolétariat, créent les conditions pour l'alliance révolutionnaire entre le prolétariat et la paysannerie, alliance qui a comme condition l'émancipation de la paysannerie de la « direction » bourgeoisie.
C'est ici d'ailleurs qu'on trouve la faiblesse - la seule - des formules que Lénine employa en 1905. Pas une trace de menchévisme chez lui, d'illusions ou de conciliationisme envers la bourgeoisie, de peur opportuniste d' « effrayer la bourgeoisie nationale ». Mais ce qui subsiste chez lui, c'est l'illusion que la paysannerie puisse jouer un rôle indépendant dans la révolution. C'est pourquoi il parle d'une * phase démocratique-bourgeoise » de la révolution distincte de la phase prolétarienne. La première serait caractérisée par l'alliance entre un parti ouvrier et un parti paysan (« la dictature démocratique du prolétariat et de la navsannerie ") • la seconde serait caractérisée par la dictature du prolétariat.
Mais Lénine se distingue des Arismendi d'aujourd'hui entre autre par le fait quil est capable d'une véritable autocritique, et non de son simulacre qui a pour but de couvrir ses propres erreurs. L'expérience de 1917 a enseigné à Lénine qu'un parti paysan indépendant n'existera jamais. La paysannerıe, comme Trotsky l'avait démontré dès 1905, est capable d'actions héroiques multiples, mais canable de constituer une force politiqas elle n'est capable de constituer une force consciente, indépendante du prolétariat et de la bourgeoisie. Donc, l'alliance entre le parti révolutionnaire et un parti paysan (qui s'appelle parti paysan et est soit un parti bourgeois, soit un parti ouvrier opportuniste), donc, la victoire de la révo lution démocratique reclame la conquete du pouvoir par le parti prolétarien, c'està-dire la dictature du prolétariat, avec laquelle elle coïncide.
Peu de camarades savent que Lénine a formulé clairement cette auto-critique sur l'incapacité d'une action politique indépendante de la paysannerie. C'est pourquoi il est utile de leur signaler un passage où le créateur de l'Etat soviétique est fort explicite à ce sujet :
« La deuxième force, c'est celle qui se situe entre le capital prolétariat. C'est la petite bourgeoisie, les petits pa trons ; ce sont les éléments qui, en Russie, forment l'écrasante majorité population, savoir la paysannerie... Ils ne participent pas à la lutte aiguë qui se livre quotidiennement entre le capital et le travail... Les facteurs économiques et politiques de la vie, loin de les rapprocher, les désunissent, les repoussent loin de l'autre, en font de petits patrons isolés qui se comptent par millions. Tels sont les faits que vous connaissez tous fort bien...
• Notre expérience nous a appris — et nous en trouvons la confirmation dans le développement de toutes les révolutions du monde, si l'on considère la nouvelle époque, disons, les cent cinquante dernières années — que partout et toujours il en a été de même : toutes les tentatives faites par la petite bourgeoisie en général, et par les paysans en particulier, pour prendre conscience de leur force, pour diriger à leur manière l'économie et la politique, ont abouti à un échec. Ou bien ils doivent se placer sous la direction du prolétariat, ou bien sous celle des capita listes. Il n'y a pas de milieu. Ceux qui rêvent d'un moyen terme sont des réveurs, des songe-creux. »
(Discours au Congrès des ouvriers des transports, mars 1921, Œuvres choisies, tome II, pages 838-839) (3).
Voilà ce qui subsiste de la théorie des pour Pesemonie cans revoluon 4 de « étapes » mocratique », c'est précisément une lutte
(3) Ce passage reprend presque mot à mot, dans la phrase soulignée par nous, l'expression analogue de Trotsky dans son livre sur la Révolution de 1905, et dans les différents textes où il élabora la théorie de la révolution permanente.
entre le prolétariat et la bourgeoisie. C'est précisément pour révolutionner la paysannerie, pour ne pas s'isoler d'elle, que le prolétariat doit se méfier de toute alliance avec la bourgeoisie nationale, qu'il, doit lutter pour ses propres solutions révolu tionnaires. L'exemple de Cuba a montré qu'une réforme agraire même relativement modérée — mais réalisée au moment de la révolution, par des moyens révolutionnaires, avec une mobilisation croissante de la paysannerie — pousse la « bourgeoisie nationale » des Urrutia et Cie dans le camp de la contre-révolution.
Tout partı revolutionnaire qul veut ne pas s'isoler de la paysannerie doit pousser de toutes ses forces dans cette direction. Tout parti ouvrier qui, dans le but de ne pas « sauter les étapes nécessaires du développement », s'abstiendrait en pratique de la mobilisation révolutionnaire des masses ouvrieres et paysannes, pour ne pas effrayer les Kassem, Nasser, Sukarno,
Lott, Bandernayake et Cie, s'isolerait fatalement des masses paysannes, et préparerait ainsı sa propre repression par la bourgeoisie nationale qui le « trahirait » une fois de plus...
Le problème de la présence de tel ou tel individu, groupuscule ou petit parti petit-bourgeois, moyen-bourgeois ou même bourgeois dans le camp de la révolution n'est naturellement pas le facteur décisif. Il est significatif quant à la confusion des idées staliniennes sur la révolution coloniale qu'Arismendi parle indistinctement be rgeoisie senionale dans le ne ve de la ment de libération nationale » ; de « l'exploitation des contradictions entre bourgeoisie nationale et impérialisme » ; du « front de libération nationale » avec la ment de « l'alliance avec la bourgeoisie bourgeoisie anti-impérialste ; et finalenationale ».
Ces notions utilisées indistinctement couvrent des réalités absolument différentes. Personne ne chasserait un bourgeois indigène d'un front unique anti-impérialiste dirigé par des partis ouvriers, pour la seule raison qu'il est bourgeois (ce qui n'empêche qu'il faut l'observer avec grande méfiance. Comme Lénine l'a dit, il est inévitable ourgeoisie passe dans le camo contreque la grande masse de la révolutionnaire. Comment être sur d'avance que nous sommes en présence de l'exception ?). Mais aucun léniniste n'acceptera pas plus de prendre en considération la subordination politique du prolétariat à la bourgeoisie nationale — le vote pour Frondizi ; le refus de défendre l'indépendance des syndicats contre Nasser, aussi longtemps que celui-ci n'avait Das TomDr ve MURSS. le refus d'appuver ung grève contre le gouvernement Bandernayake, etc. — que la limitation de la mobilisation des masses sous prétexte de ne pas effrayer la bourgeoisie nationale. Or, c'est de cet opportunisme que les partis staliniens dans la plupart des pays coloniaux et sont couramment coupables semi-coloniaux.
Arismendi invoque l'exemple de la Chine. Nous supposons qu'il préfère ne pas mentionner la politique du P.C. chinois de 1925-21 qui, sous pretexte de ne pas « sauter par dessus les etapes », de conserver avec la « bourgeoisie nationale » un « bloc de quatre classes » précipita la défaite sanglante de la 2ª révolution chinoise. Il est vrai qu'après 1946, lorsque débuta la 3* révolution chinoise, la direction du P.O. chinois continua à prôner la théorie des « deux etapes », realisa d'abord, selon ses paroles, une « révolution démocratique », puis passa à la dictature du prolétariat. Il est nécessaire de rappeler ici un vieux proverbe, tout en le transformant : lais ce que je tais, et ne fais pas ce que je dis ! Mao Tse-Toung avait beau parler de « révolution démocratique », il ne fait pas l'ombre d'un doute que République populaire Chine, proclamée en 1949 à la Porte de la Paix Céleste à Pekin, était dès le début un Etat ouvrier, une dictature du prolétariat. Pour s'en rendre compte, il suffit de rappeler oue cet Etat était né d'une guerre civile féroce, dans laquelle l'ensemble de la bourgeoisie s'est trouvée dans le camp de Tchang-Kaï-Check - sauf quelques transfuges, rénégats à leur classe, qui servaient a amuser la galérie. Il suffit de rappeler la nature extrêmement violente de la haine de classe que la bourgeoisie mondiale, avant tout la bourgeoisie américaine, voua a la Kepublique Populaire de Chine, non pas a partir de la natio nalisation de la dernière entreprise de textile - qui n'est d'ailleurs pas encore textile intervenue — mais à partir de la fondation de la République populaire, et surtout à partir de l'éclatement de la guerre de Corée.
On pourrait dire à Arismendi : si, au lieu de répéter seulement les théories opportunistes des Chinois, vous imitiez également leurs actes ; si tout en bavardant nationale vous traitiez en pratique les Sur le rôle progressif de la bourgeoisie Frondizi, les Lott, les Nasser et Cie de la même. manière dont Mao a traité leurs équivalents chinois ; si au lieu de prêcher les dangers d'isolement du prolétariat vous organisiez en pratique les soulèvements paysans, la guerre paysanne sur le modèle de Mao ou même sur le modèle Peistoire ont erait quelque indurgen clors vers vos fautes théoriques. Par contre, Si vos actes restent conformes a vos paro les, vous continuerez non seulement à endormir le prolétariat mais encore à le trahir. Et cela, l'histoire ne vous le pardonnera jamais
Nous n'entendons pas sous-estimer du tout le rôle pernicieux de théories erro nees, même si la pratique s'en écarte. L'exemple chinois est d'ailleurs là pour le démontrer : les conceptions fausses dont le P.C. chinois a couvert sa pratique qui, en définitive fut révolutionnaire à partir de 1946 empêchent aujourd'hui les P.C. des pays coloniaux de suivre la voie de
Ou plus paradoxalement encore : ce qui s'appelle aujourd'hui, par dérision, « la voie de Mao » dans les P.C. des pays coloniaux et semi-coloniaux, ce n'est pas la constitution d'une armée révolutionnaire de partisans ; ce n'est pas la mobilisation des masses paysannes contre l'Etat et les propriétaires fonciers, nobles ou bourgeois, étrangers ou nationaux ; ce n'est pas la rupture detinitive, brutale, par la lutte armée, avec le parti gouvernant de la bourgeoisie nationale - un parti capable, ne l'oublions pas, de mener à sa manière hésitante une guerre contre l'impérialisme japonais ; ce n'est pas le refus de dissoudre son armée et son territoire propre, même au cours de cette guerre et malgré toutes les formules opportunistes sur le « bloc national ». Non, ce que l'on appelle par dérision « la voie de Mao », c'est la voie de la défaite de 194l, le relus de mobiliser a fond les masses paysannes (« pour ne pas eloigner la bourgeoisie nationale du front anti-imperialste ») : c'est la subordination à la direction politique de cette bourgeoisie ; c'est l'abandon de toute tentative de lutter pour le pouvoir sous son propre drapeau ; c'est l'affirmation que cette lutte pour le pouvoir ne peut être placée à l'ordre du jour « à létape présente ». C'est, en bref, la voie menchévique de 1905 et de 1917, que Staline emprunta avec des résultats si tragiques en Chine et en Espagne.
LES PARTICULARITES DE L'AMERIQUE LATINE
Lorsque Lénine caractérisa le rôle de la bourgeoisie libérale dans la Russie tsariste, il parlait d'un pays dont les salariés ne constituaient même pas 20 % de la population active ; il traitait d'un monde solidement dominé par la bourgeoisie, sans Etats ouvriers, sans l'expérience de révolutions prolétariennes (à l'exception de l'expérience, déjà fort éloignée, de la Commune de Paris), sans révolutions coloniales. On comprend que l'ensemble de ces circonstances étaient favorables à un comportement plus révolutionnaire de la bourgeoisie libérale, que celle-ci craignait moins que la bourgeoisie d'aujourd'hui d'être débordée par le prolétariat, que la possibilité d'établir dans un pays arriéré une « dictature du prolétariat » lui apparait une mauvaise plaisanterie.
Si, malgré toutes ces conditions favorablec, la bourgeoisie russe eut suffisamment de conscience de classe pour ne pas stimuler la révolution ; si, malgré cela, elle passa avec armes et bagages dans le camp de la réaction dès que les premiers coups de tonnerre se firent entendre, combien plus invraisemblable serait une brusque participation de la « bourgeoisie tino-america ine a vourable volus la nationale » à une véritable révolution laI'U.R.S.S. existe, alors que le capitalisme est détruit sur un tiers du monde, alors que la bourgeoisie d'Europe orientale, de
Chine, du Vietnam a vu s'effondrer son pouvoir et ses biens, alors que le capitalisme à l'échelle mondiale tremble pour avenir de son regime. Croire que, dans ces conditions, la bourgeoise nationale en Amérique puisse devenir révolutionnaire — non seulement la bourgeoisie de pays fortement arriérés, mais même celle de pays comme l'Argentine, le Brésil, le Mexique qui comptent un prolétariat proportionnellement bien plus puissant que le prolétariat russe de 1905 - cest faire fi de toute considération de lutte de classe.
Arismondi s'indigne de ce que Figueres, l'ancien président du Costa Rica, un libéral latino-américain tout-à-fait typique, ait crûment affirmé à Washington : « Dans nos rapports entre Américains, le plus imcest la question économique, c'est-à-dire celle des prix de nos marchandises ». L'étrange « marxiste » n'y trouve pas d'autre réponse que la remarque mé lodramatique : « Que les prix soient éle vés, voilà le pays et tout continent prêts à se vendre ! ». Eh oui, le conflit entre l'impérialisme et la bourgeoisie nationale, de même que le conflit entre le tsarisme et la bourgeoisie nationale, ré side précisément en ceci obtenir meilleure répartition de la plus-value, en prendre soi-même la part du lion, en laisser la partie la plus petite possible « l'étranger » ou « au tsar ». Que, par bonheur, cette revendication soit partiellement satisfaite, ne fût-ce que momentanément, la bourgeoisie nationale passe immédiatement dans le camp adverse, car à ce moment-là, il s'agit de défendre la plus value comme telle, d'empêcher que ces va-nu-pieds d'ouvriers et de paysans pauvres ne leur enlevent tout le gâteau ! Remplacer l'analyse de la lutte de classe par des serments , sur la « défense de l'industrie nationale », c'était une tâche que des communistes, un autre âge, abandonnaient volontiers à d'autres formations politiques.
Arismondi parle beaucoup de « l'élargissement du front unique », de l'alliance avec la paysannerie etc. Mais il se pose rarement la question : qui donc sera frap pé par une réforme agraire radicale ? Qui possède la terre des fermiers ? Seulement de grands propriétaires fonciers ? Quels sont les pays dans lesquels une bonne partie de la bourgeoisie « nationale » est, elle aussi, propriétaire des terres ? N'este pas notamment le cas de Cuba ce au xplique pourquoi cette bourgeoise passe dans le camp de la contre-révolution dès qu'on touché à la propriété foncière ? Les particularités de la révolution latinoaméricaine mériteraient des analyses précises de ce genre, et non pas la promesse de se trouver demain dans un même camp avec Figueres, à condition qu'il veuille bien rétablir les relations avec T'U.R.S.S
La tradition du mouvement communiste latino-américaine, tout en étant beaucoup plus riche que ne le présentent les Arismendi et Cie, est certes plus limitée que la tradition du mouvement communiste dans d'autres secteurs. Avant 1929, les pa tis communistes qui avaient réussi à devenir des partis révolutionnaires de masse n'étaient pas très nombreux en Amérique latine. Mais si Arismendi évite soigneusement de se réterer a cette tradition,. ce n'est guère pour cette raison-là. Cest simplement parce qu'elle s'inserit à chaque page en faux contre ses conceptions opportunistes et menchéviques.
Peu de documents furent consacrés à l'Amérique latine l'Internationale Communiste à l'époque où Lénine était encore en vie et participait à l'activité de celle-ci. Mais un de ces documents, sans doute le plus important, mérite d'être rappelé à l'attention des communistes d'Amérique latine. Il date de septembre 1920 et a été rédigé par le Comité Exécutif de I'I.C. dont Lénine faisait partie. Il s'agit d'un appel à tous les travailleurs d'Amérique du nord et du sud intitulé « La Révolution américaine ». Malgré le caractère forcément abstrait et général de cerlains passages, qui refletent le manque d'expérience du mouvement révolutionnaire dans cette partie du monde, analyse et ses conclusions restent aujourd'ui plus valables que jamais, notamment parce qu'il prône la lutte commune des travailleurs d'Amérique du nord et du sud pour le renversement de l'impérialisme américain et du capitalisme dans l'hémisphère occidental. On n'y trouve pas trace des bavardages sur le bloc avec la bourgeoisie nationale. Voici le passage de cet appel concernant les tâches des communistes d'Amérique latine — à une époque où le prolétariat était infiniment plus faible que maintenant :
« La tâche consiste avant tout dans l'organisation d'un Parti communiste nettement distinct, décidé et conscient, dans chaque pays d'Amérique latine. Il n'est pas indispensable que ce parti soit puissant dès sa formation ; il est cependant nécessaire qu'il possède un clair, qu'il fasse de l'agitation résolue programme pour les principes et la tactique révolutionnaires, qu'il combatte résolûment les séducteurs et les faux dirigeants des masses. Un tel parti doit être composé des représentants les meilleurs et les plus honnêtes des masses ; il doit développer le programme du véritable mouvement de masse, doit s'intégrer complètement dans la lutte révolutionnaire des masses et la conduire avec patience et acharnement sur des voies de plus en plus larges, vers des buts de plus en plus importants.
Seul un P.C. peut donner au mouvement dans l'Amérique latine la clarté et l'honnêteté ; c'est seulement de cette manière qu'il peut être unifié avec le mouvement révolutionnaire aux Etats-Unis et avec I'I.C. ; c'est seulement par cette voie qu'il peut occuper la place qui lui revient dans la révolution mondiale.
Le problème agraire est de la plus grande importance. L'agriculture est encore prédominante en Amérique latine (même en Argentine, le pays le plus développé du point de vue capitaliste en Amérique pase en amerique latine, il y a moins de 400.000 ouvriers industriels sur une population de plus de huit millions d'habitants). Les paysans sont exploités de la manière la plus cruelle ; ils vivent dans une oppression et dans une pauvreté extrêmes ; ils constituent la chair-à-canon pour des aventures militaires. L'expérience mexicaine en offre l'exemple typique et tragique. Les paysans asservis se révoltent et font une révolution. Les fruits de leur victoire leur sont enlevés par des exploiteurs capitalistes, des aventuriers politiques et des braillards « socialistes ». Les paysans opprimés et trahis doivent être éveillés à l'action et à l'organisation révolutionnaires. On doit leur inculquer qu'ils ne peuvent se libérer seuls, en tant que paysans, qu'ils doivent s'unir avec le prolétariat révolutionnaire pour la lutte commune contre le capitalisme.
Le P.C. doit se rapprocher des paysans. Il ne doit pas le faire avec des formules et des théories abstraites, mais avec un programme pratique apte à éveiller les paysans à la lutte contre le propriétaire foncier et le capitaliste. L'union entre les paysans pauvres et le prolétariat est absolument indispensable ; seule la revolution prolétarienne peut libérer les paysans, en renversant le pouvoir du Capital ; seule la révolution agraire la révolution prolétarienne ne soit écrasée par la contre-révolution. »
Tel était le langage de l'Internationale Communiste à l'époque de Lénine. Certes, il était fort général et abstrait. Mais il y a dans ces quelques paragraphes plus de sagesse révolutionnaire que dans les trente pages de prose contradictoire d'Arismendi. La ligne de l'I.C. léniniste était claire, même lorsque les prolétaires latino-américains ne se comptaient que par centaites de milliers. Et c'est cette ligne, accrue et développée grâce à une expérience riche de 40 années de luttes révolutionnaires, que les organisations latino-américaines de la IV Internationale appliquent aujourd'hui, alors que des millions de prolétaires existent, s'organisent et combattent en Amérique latine.
ler août 1959.