Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 7

La leçon de Kerala

Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 38-39 · 722 mots

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« La voie pacifique vers le socialisme », les illusions réformistes répandues à ce sujet au 20º Congrès du P. C. de l'URSS et surtout au dernier Congrès du P. C. de l'Inde ont reçu à Kerala la réponse qu'on pouvait prévoir. Profitant d'une agitation de l'Eglise contre un projet modéré de réforme de l'enseignement, le gouvernement central de Nehru a éliminé le gouvernement « communiste » de l'Etat de Kerala et établi le pouvoir présidentiel, en attendant de nouvelles élections. Ainsi s'achève un des chapitres les plus lamentables dans l'histoire du stalinisme indien, pourtant riche en péripéties opportunistes.

Aux dernières élections parlementaires, le P. C. était devenu — en nombre de sièges — le parti d'opposition n° 1 en Inde. Il avait en même temps conquis la majorité absolue dans un des Etats, à la fois des plus pauvres du point de vue économique et des plus avancés du point de vue culturel : l'Etat de Kerala. Les staliniens célébrèrent cet événement comme une grande victoire. L'occasion de comparer la gestion du Parti du Congrès avec celle du P. C. était d'ores et déjà donnée, affirmaient-ils. Ils juraient en même temps qu'ils s'en tiendraient stricteaux termes de la Constitution. Et comme de vieux réformistes sociaux-démocrates ils espéraient qu'après Kerala, les autres Etats de l'Inde éliraient l'un après l'autre un gouvernement « communiste ».

Les choses ne se sont pas passées ainsi. La dialectique de la lutte de classe s'est avérée plus forte que la logique réformiste. Les masses pauvres avaient élu un gouvernement communiste parce qu'elles désiraient un changement radical de leur misère. Mais lorsque ce gouvernement, par « respect pour la Constitution » et par crétinisme parlementaire, conserva pratiquement la structure sociale de l'Etat, ne toucha ni aux plantations ni aux entreprises privées, fit tirer par sa police sur des grévistes pour « rétablir l'ordre », et désorganisa le mouvement syndical, il y eut une large désaffection populaire à son égard. C'était le moment que guettaient la bourgeoisie et le gouvernement Nehru pour lui porter le coup de grâce. L'occasion fut vite trouvée. Il est significatif que, devant « la violence de la rue », le P. C. ne songea guère à organiser de puissantes contre-manifestations populaires; il se contenta d'interventions policières et d'arrestations de manifestants. Nehru se chargea dès lors de rétablir l'ordre à sa manière.

Même d'un point de vue purement électoraliste, cette politique réformiste s'avère non payante. Si, par des réformes hardies, le P. C. avait réussi à s'assurer une large base populaire, Nehru aurait dû hésiter avant d'intervenir ; il n'aurait pas supprimé le gouvernement « communiste » pour le voir réélu un an plus tard triomphalement. Mais la gestion du P. C. à Kerala fut si désastreuse que ce risque n'existe guère. Personne ne croit que le P. C. reconquerra la majorité absolue aux prochaines élections.

Certes, ce n'est pas seulement la politique réformiste des staliniens indiens qui a fait faillite. La légende du « doux » et « juste » Nehru, gardien de la démocrafie abstraite, a. elle aussi, reçu un démenti cinglant. Au moment de la crise, Nehru s'est révélé être ce qu'il a toujours été : un habile et cynique serviteur de la classe bourgeoise. Mais au lieu de tirer au moins cette conclusion de l'affaire de Kerala, les staliniens indiens l'accusent... d'avoir sapé la confiance dans la Constitution ! Ils sont vraiment incorrigibles.

Du point de vue de la classe ouvrière, le remplacement du gouvernement « communiste » par un régime présidentiel à Kerala ne peut en aucune manière être considéré comme un « moindre mal ». Des partis ouvriers ne peuvent pas s'associer à une campagne bourgeoise pour le renversement d'un gouvernement d'un autre parti ouvrier, si coupable qu'eût été sa politique. Mais, en même temps, ils doivent se servir de l'exemple de Kerala pour porter la critique révolutionnaire, léniniste, dans les rangs du P. C. qui connaîtra incontestablement une grave crise intérieure après l'effondrement du gouvernement de Kerala. L'ensemble des prémisses réformistes de la politique du P. C. indien doivent être soumises à une critique révolutionnaire. S'ils entreprennent ce travail dans un esprit de classe, qui n'efface jamais la différence fondamentale entre la critique bourgeoise ou petite-bourgeoise et la critique marxiste révolutionnaire, les trotskystes indiens pourront réaliser de grands progrès dans les mois à venir.

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