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La revue › 17e année, n° 7

Nature et fonction du P.C. italien

Livio Maitan · Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 49-62 · 8 096 mots

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Le texte qui suit est extrait du livre que le camarade Livio Maïtan, membre du. Secrétariat International de la IVe Internationale, vient de publier sous le titre. Théorie et politique communiste de l'après-guerre (I).

!! s'agit d'une étude systématique et richement documentée du cours suivi par le Parti Communiste italien depuis la « libération », dans le contex te de la réalité sociale et politique italienne. Dans une série de chapitres, le camarade Maitan expose et analyse minutieusement, avec toutes les références nécessaires aux textes, aux activités du P. C. italien, et aux données objectives, successivement les conceptions staliniennes de « l'unité antifasciste » et de la « démocratie progressive » qui ont prévalu durant la dernière guerre et immédiatement après celle-ci : la « voie démocratique » et la voie révolutionnaire au socialisme, avec toutes les références nécessaires aux textes relatifs aussi bien du P. C. italien que du P. C. de 'URSS, et des classiques du marxisme, ainsi qu'à la lumière des expériences vécues en Yougoslavie, en Chine, dans l'Angleterre labouriste, dans les Etats ouvriers, dans la révolution coloniale et dans le contexte de la réalité sociale et économique italienne : le problème des classes moyennes et la politique d'alliances: les conceptions qui ont prévalu dans le P. C. italien concernant la question agraire et du Mezzogiorno ; la nature et la fonction du P. C. italien.

Quelques autres chapitres sont consacrés à des problèmes plus généraux, comme celui sur lautomation et sur les perspectives du mouvement ouvrier de l'Europe occidentale.

Le sujet du livre, tout en ayant un caractère particulier relatif à la théorie et à la politique du P. C. italien dans la période de l'après-guerre, offre, par sa nature même, l'occasion d'un examen approfondi des questions fondamentales de la politique marxiste révolutionnaire et du mouvement ouvrier à notre époque.

On ne saurait que recommander chaudement l'étude de ce livre pour le plus large public prolétarien possible.

On souhaiterait d'autre part que des études analogues relatives à l'évolution du mouvement ouvrier dans d'autres pays importants soient bientôt élaborées par des cadres de notre mouvement international.

(I) « Teoria e politica comunista del dopo guerra ». Editions Schwarz,

Milan.

P. C. ITALIEN Sur le plan des études particulières ou des études limitées à des secteurs déterminés, ces quinze dernières années ont apporté des contributions appréciables de la part de certains intellectuels communistes, et — à côté des représentants des vieilles générations — s'est imposée une valable cohorte de jeunes qui, sur la base des conditions déterminées par le développement du mouvement ouvrier, a réussi à faire en sorte que le marxisme puisse s'affirmer comme une tendance scientifico-naturelle avec laquelle sont obligés de compter même les traditionnalistes les plus obtus. De ce point de vue, seules une nostalgie sénile pour le passé ou une irrationnelle aigreur sectaire pourraient empêcher de constater les progrès substantiels réalisés par rapport à la situation de l'Italie pré-fasciste.

Cependant, si le progrès sur ce plan est une chose, la contribution créatrice au développement et à l'approfondissement des généralisations théoriques marxistes en est une autre. De ce second point de vue, la tendance communiste dominante a révélé son insuffisance propre, car non seulement elle n'a pas réussi à engendrer une seule œuvre destinée à durer, mais encore elle n'a pas réussi répondre de façon organique en termes scientifiques aux problèmes qui, au fur et à mesure, se posaient devant elle. La caractéristique typique des théorisations qui se sont succédé a consisté - ainsi que nous l'avons dit — en une sorte d'inversion de ce que devrait être un procédé méthodologique correct. Toutefois, il serait absurde de vouloir s'arrêter à l'hypothèse d'une erreur de méthode et d'une insuffisance d'ordre théorique.

A la base de tout, nous trouvons la nature du groupe dirigeant et de l'appareil du P. C. Italien, et l'orientation fondamentalement opportuniste de sa politique. Il s'agit, bien entendu, d'un processus dans lequel sont intervenus et interviennent de multiples facteurs et qui, ces dernières années en particulier, est devenu plus compliqué. Essayons d'en dégager les lignes essentielles.

Le schéma de la stratégie générale de l'action du P. C. Italien est essentiellement déterminé - au début de la période que nous examinons — par des facteur étrangers à la dialectique interne de la société italienne considérée en soi.

A cause de cela, il ne s'est pas tellement agi, pour les dirigeants et les théoriciens du P. C. Italien, de partir d'une analyse de la structure réelle et des tendances réelles de la société italienne afin d'en tirer les généralisations et les implications stratégiques et tactiques nécessaires, mais surtout de rechercher tous les éléments susceptibles de fournir une confirmation à une politique déjà tracée dans ses lignes générales. Cette déformation essentielle de la méthode peut être suivie comme un fil rouge dans toutes les théorisations du P. C. Italien, dont la fonction a essentiellement été — répétons-le — de justifier a posteriori la politique qui était pratiquement appliquée.

Ainsi, par exemple, Togliatti arriva-t-il à Naples en 1944 parfaitement décidé déjà à mettre en chantier la politique de collaboration étendue jusqu'à la droite de Badoglio, et l'on peut difficilement contester qu'à la base de son attitude se trouvaient surtout des raisons d'ordre international. Les arguments de nature interne à l'aide desquels fut, par la suite, justifiée cette politique, furent invoqués a posteriori et prirent surtout l'allure non d'une recherche scientifique objective, mais surtout d'une justification dont le but était surtout de vaincre les résistances de certains secteurs du parti. C'est de ce point de vue qu'il faut comprendre, par exemple, les élucubrations sur la nature de la révolution à l'ordre du jour. difficilement compréhensibles sur le plan théorique, mais parfaitement explicables en tant qu'arguments de soutien à la politique des C.L.N. et du tripartisme.

De même, les formulations erronées sur les problèmes agraires n'étaient pas dues, essentiellement, à une méthode incorrecte entraînant des conclusions incorrectes, mais surtout au fait que l'on estimait opportun de prendre certaines positions que l'on tentait par la suite de justifier à l'aide d'argumentations théoriques des plus discutables.

Est-il besoin de démontrer comment la déformation méthodologique s'est concrétisée sur des thèmes aussi importants que ceux de la nature de l'URSS ou de l'affaire yougoslave? Les exigences politiques du stalinisme international, personnifiée dans la période 1947-56 par le Kominform, poussaient le P. C. Italien à faire l'apologie du « monde socialiste qui était en train de passer au communisme » et à condamner, en termes violents, les (communistes yougoslaves. Ces analyses, apparemment « objectives » et « scientifiques » et les variations théoriques ne venaient qu'ensuite et leur but était d'exercer une pression complémentaire et de satisfaire certains palais plus exigeants. La période qui a suivi le 20° Congrès a sérieusement limité les tendances à l'apologie et il s'est agi là d'un élément incontestablement positif. Mais il est symptomatique que, même à ce moment, on n'a pas constaté une modification substantielle ; il n'en faut pour preuve que les prises de position de Togliatti, qui tendent, en premier lieu, à affronter des exigences d'ordre politique immédiat et seulement en second lieu à résoudre des questions capitales, bien vite délaissées dès qu'un retour à une situation normale — même relativement - est opéré.

Il est vrai que les généralisations du 8º Congrès du P. C. Italien ont été accompagnées d'une tentative d'argumentation bien plus organique que lors des précédentes tentatives. Mais - en dernière analyse - on a, cependant, toujours essayé de justifier une ligne tracée à l'avance, enrichissant avec des arguments plus copieux et plus subtils les déclarations de Khrouchtchev, trop nues et trop apolitiques.

Tout ceci n'implique nullement que l'inversion de méthode se soit vérifiée toujours et sur tous les plans. Lorsqu'étaient posés des problèmes contingents ou qui n'étaient pas de nature à mettre en doute l'orientation générale, on a souvent procédé à une analyse effective avant de tirer certaines conclusions, en s'efforçant de saisir certains aspects nouveaux déterminés. Les dirigeants du P. C. Italien n'auraient d'ailleurs pas pu faire autrement, dans la mesure où ils se trouvaient à la tête d'un parti profondément inscrit dans la réalité italienne dont ils ne pouvaient - par leurs exigences propres ne pas tenir compte.

Mais ce qu'ils ne faisaient pas, c'était de poser les problèmes théoriques dans les termes les plus rigoureux et conséquents. S'ils avaient procédé de cette manière, ils auraient couru le risque d'arriver à des conclusions opposées à la ligne du parti. De la même façon, une exposition et une analyse organique et fidèle des idées des classiques du marxisme auraient eu pour conséquence de les placer devant une douloureuse alternative : ou confirmer la validité de l'orientation du parti en révisant toute une série de notions marxistes-léninistes, ou rester solidement sur le terrain de Marx et de Lénine en remettant en question certaines attitudes fondamentales du parti. Un exemple suffira.

On peut approuver la conception de Khrouchtchev et Togliatti sur la façon d'arriver au socialisme en invoquant toute une série d'arguments qui conduisent à conclure que les thèses de « l'Etat et la Révolution » doivent être considérées aujourd'hui comme dépassées, On peut, au contraire, affirmer la validité actuelle de « L'Etat et la Révolution » et rejeter les conceptions de Khrouchtchev et Togliatti. Mais il est manifestement impossible de se déclarer à la fois fidèle aux critères classiques de Lénine et d'accord avec les déclarations du programme du 8º Congrès. Ceci n'est possible que sur le plan de la propagande verbale, en ne parlant que vaguement de « L'Etat et la Révolution » et de son contenu réel et en se limitant à exprimer une vague fidélité au marxisme-léninisme.

ORIENTATIONS ORIGINALES ? En particulier au cours des polémiques de 1956, les théoriciens du P. C. Italien ont tenu à affirmer l'originalité de leurs orientations en soulignant à plusieurs reprises que le P. C. Italien avait agi pendant tout l'après-guerre en fonction de la ligne que le 20º Congrès avait théorisée.

Cette mise au point est incontestablement juste, comme est juste le rappel - origines acore plus lointaines, est-dire st la corriode des front rappe i des origines encore plus lointaines, ( laires.

Ce qui est moins justifié, c'est la prétention à l'originalité. Si l'on veut commencer, en effet, par la politique des Fronts Populaires, il n'est pas possible de dire que ce tournant ait été déterminé par le P. C. Italien et par ses dirigeants responsables. Ce tournant a été pris, en fait, par l'ensemble de l'Internationale Communiste du temps de Dimitrov et a trouvé son origine dans la modification des perspectives des dirigeants de l'Union Soviétique qui tendaient — à l'intérieur — à consolider les résultats acquis et — en politique extérieure — à réaliser une alliance avec les puissances appelées démocratiques. Il ne faut pas oublier, en outre, qu'au cours des années qui ont immédiatement précédé le Front Populaire, le P. C. Italien, malgré ses succès sur le « sectarisme » et malgré les tendances personnelles de certains dirigeants, n'avait pas échappé non plus aux erreurs sectaires de la « troisième période », dont une bien timide autocritique vient d'être amorcée récemment.

Mais c'est en songeant à l'attitude de Togliatti au printemps 1944 que l'on parle le plus souvent d'originalité. Togliatti mettait de côté la revendication antimonarchique et ouvrait la voie à la collaboration gouvernementale entre toutes les formations antifascistes. Nous avons déjà parlé de ce tournant qui, évidemment, doit être jugé du point de vue de la stratégie générale envisagée. Si l'on acceptait la perspective d'un développement non révolutionnaire et d'une collaboration anti-fasciste, la position de logliatti était nécessairement la plus concrète, car il était absurde de retarder la réalisation de cette perspective à cause d'une question qui n'était somme toute que secondaire. C'est seulement en partant d'une autre perspective qu'il était possible de critiquer cette position, mais dans ce cas ce n'était plus l'attitude spécifique qu'il fallait discuter, mais la ligne générale.

Mais, à part les initiatives particulières, cette orientation fondamentale étaitelle vraiment « originale » ?

La politique que Togliatti proposait pour l'Italie était proposée en France par Thorez : certain problèmes pouvaient être différents, mais l'orientation générale était identique. Il en était de même d'ailleurs pour tous les partis communistes d'Europe Occidentale, et l'exception temporaire de la Grèce — due à des facteurs exceptionnels — a toujours été durement condamnée à tous les niveaux du mouvement international communiste d'inspiration stalinienne.

Cette attitude générale était dictée en réalité par les perspectives établies par la direction soviétique en fonction de la politique de Yalta et de Potsdam. Deux zones d'influence se créaient en Europe : dans l'une, l'URSS dominait — et les pays de cette partie de l'Europe étaient destinés à subir sa force d'attraction à plus ou moins longue échéance : dans l'autre les puissances capitalistes conservaient leur hégémonie, et — ici - on allait vers une reconstruction capitaliste bourgeoise. Le rôle des partis communistes dans la zone d'influence occidentale était essentiellement d'obtenir les orientations les plus « progressistes » compatibles avec la survivance du régime capitaliste et d'éviter que les classes dirigeantes ne réussissent à imposer une politique étrangère agressive envers l'URSS.

Il n'est plus possible de contester sérieusement que des accords en ce sens aient été pris, surtout après la publication de documents significatifs et de valeur indiscutable et après les informations fournies par les communistes yougoslaves, et même s'il est probable que - pour certains aspects - ces accords aient été plus implicites qu'explicites.

De toute façon, les développements ultérieurs ont confirmé qu'aussi bien la direction soviétique que les directions impérialistes acceptaient cette perspective et, en effet, alors que la première influait sur les partis communistes pour qu'ils écartent la perspective de la prise du pouvoir, les secondes se résignaient à la perte des pays d'Europe Orientale dans une période où, cependant, les Etats-Unis disposaient encore d'une suprématie technico-militaire.

L'attitude de Togliatti - qui s'accompagnait, du reste, de la reconnaissance de la part de l'URSS du gouvernement Badoglio — doit être placée dans ce cadre plus général. Sans se rapporter à des sources plus lointaines, les éléments qui ressortent de la polémique russo-yougoslave, ou des dénonciations du 20º Congrès ou de Octobre polonais et hongrois, suffisent pour comprendre facilement que ce ne sont ni Togliatti ni Thorez qui ont déterminé essentiellement cette orientation.

D'autre part, si Togliatti a pu affirmer non sans raison que les théorisations du 20º Congrès correspondaient à la ligne déjà pratiquement adoptée par le . C. Italien, il n'en reste pas moins que, même sur ce plan, on a attendu l'initiative soviétique avant de se placer sur le terrain des généralisations nécessaires.

LE STALINISME ET LES CARACTERES PARTICULIERS DU P. C. ITALIEN

Tout ceci ne signifie pas que le P. C. Italien, même du paint de vue de l'élaboration théorique et politique, ne puisse se flatter d'avoir des éléments particuliers qui le distinguent des autres partis communistes et spécialement du P. C. Français.

Ces éléments concernent non seulement les analyses de la réalité italienne et les orientations politiques qui en dérivent, mais aussi des questions concernant la société capitaliste dans son ensemble et les tendances de son développement. D'autre part, pendant la période cruciale du 20° Congrès, on sait que le P. C. Italien a pris des positions particulières meme sur les problèmes des Etats ouvriers et de la dégénérescence bureaucratique de T'URSS, au point d'être suspecté, par les plus « orthodoxes », de révisionnisme et de provoquer une prise de position du C.C. du P. C. de l'URSS.

A lépoque du 8° Congrès, pour donner un exemple, la différence existant entre le P. C. F. et le P. C. Italien s'est cristallisée autour de la question des mots d'ordre de nature transitoire, provoquant une polémique - brève, mais significative — entre Togliatti et Garaudy. Autre sujet de mésentente - qui s'est manifesté surtout dans les milieux syndicaux à l'intérieur de la F.S.M. — : la question de la paupérisation du prolétariat que Thorez et les théoriciens du P.C.F. ont mis en avant dans la déformation stalinienne bien connue et qui a été posée. dans le P. C. Italien et les syndicats, en termes plus corrects et plus proches de la réalité.

Et c'est justement dans le sens d'une plus grande fidélité à la réalité que les dirigeants du P. C. Italien ont constamment essayé d'agir — dans les limites imposées par la nature du parti et par ses liens internationaux. Cet élément, si souvent mis en avant et, dans bien des cas, plus apparent que réel, représente effectivement une tendance caractéristique des orientations du P. C. Ita- lien. C'est l'une des raisons qui ont favorisé l'acceptation des conceptions de Togliatti par de nombreux militants qui, du fait même qu'ils vivaient dans le mouvement des masses, étaient poussés vers une interprétation « concrète » de l'action du parti et dédaignaient les proclamations à longue échéance. Mais souvent, derrière l'exaltation du « réalisme », se cachait et se cache la déformation du petit bourgeois auquel ne déplaisent pas un « gradualisme » réformiste et une vague position démocratique radicalisante.

En particulier, à partir du 20° Congrès, le stalinisme a été critiqué comme tendance dogmatique, dont la plus grande insuffisance — sur le plan théorique — aurait consisté en une fidélité « immobiliste » aux textes sacrés. Mais il s'agit d'une description unilatérale. Le stalinisme peut être accusé plutôt d'empirisme que de dogmatisme idéologique : sa façon de procéder et de théoriser était essentiellement déterminée par la succession des expériences presque toujours imprévues, sur la base desquelles on rectifiait au fur et à mesure les positions sans une claire orientation générale. Staline et ses fidèles ne se sont pas du tout gênés pour faire violence aux textes sacrés et pour introduire toute une série de notions nouvelles, absolument étrangères aux critères fondamentaux du marxisme-léninisme et déterminées par les intérêts contingents ou permanents de la bureaucratie, et pas du tout par une prétendue adaptation à la réalité du point de vue de l'intérêt prolétarien. La théorisation stalinienne a été en réalité révisionniste dans le sens classique du mot dans la mesure où elle a déformé, en les modifiant substantiellement, de nombreuses conceptions marxistes-léninistes depuis celle de l'organisation du parti à celle de la phase de transition au socialisme, depuis celle de la paupérisation à celle de la structure d'un Etat prolé tarien, depuis celle de l'internationalisme à celle de « l'esprit de parti », de l'art et de la culture.

Mais s'il était révisionniste dans son contenu, le stalinisme a été dogmatique et sectaire dans sa forme. Et comme la forme n'est pas un élément abstrait, sa cristallisation a influé sur ce même contenu. En général, les idées staliniennes étaient énoncées apodictiquement avec un rappel rituel aux textes sacrés, desquels, ce n'est pas nouveau, il est toujours possible d'extraire une phrase séparée de son contexte qui convient à un cas précis. Les citations ont toujours été l'arme principale, sinon exclusive, des staliniens les plus orthodoxes, pour lesquels elles étaient considérées comme un argument péremptoire. Cette fonction était attribuée surtout aux citations de l'omniscient Staline, citations qui - en particulier en ce qui concerne les problèmes de l'actualité la plus brûlante — étaient beaucoup plus « maniables » que celles des classiques marxistes. Une bonne partie du dogmatisme stalinien a, naturellement, consisté dans le culte sans critique du chef, dont l'intervention avait toujours le caractère d'une sentence sans appel.

Ainsi, si d'une part le stalinisme apparaît comme un révisionnisme pragmatique, d'autre part il s'est rendu responsable d'avoir réduit le marxisme-léninisme à une sorte de catéchisme, banalisant les concepts les plus profonds, dégradant la science au niveau de la propagande. C'est seulement en considérant ces deux aspects ensemble, dans leur interdépendance réciproque, que l'on évitera les interprétations unilatérales et que l'on arrivera à une compréhension organique du phénomène.

Les petits partis communistes de la majorité des pays d'Europe occidentale étaient destinés à accentuer l'aspect dogmatique et sectaire. Isolés du mouvement réel des masses, sur lesquelles ils n'exerçaient qu'une influence extrêmement limitée, ils se repliaient sur eux-mêmes, trouvant dans la fidélité à des schémas théoriques - considérés comme des principes valables - l'élément le plus important pour leur cohésion et leur conservation. Leurs programmes nationaux n'étaient absolument pas dépourvus de révisionnisme, mais, puisqu'ils se limitaient à des élaborations vélléitaires, l'élément sectaire dogmatique dominait.

Le P. C. F. — parti de masse avec un contrôle largement majoritaire sur la classe ouvrière et les syndicats les plus importants - devait figurer, pendant de longues années, comme le modèle « idéal » d'un parti stalinien dans un pays capitaliste. Effectivement, le P. C. F. a su unir le révisionnisme et l'opportunisme de ses positions dans l'action quotidienne au sectarisme dogmatique le plus rigide pour certaines élaborations doctrinales, dogmatisme qui le conduisait à engager une bataille acharnée sur la paupérisation absolue des masses juste au moment où les conditions objectives justifiaient le moins cette théorie, et présenter comme l'un des derniers bastions du stalinisme au moment où la tendance à la « destalinisation » se généralisait. Si la formule : révisionniste dans la substance, dogmatique dans la forme, est parfaitement indiquée pour le stalinisme, elle est plus que jamais valable pour le P. C. F. qui a fourni, à ce propos, des exemples typiques.

Une définition de ce genre n'est, par contre, pas aussi indiquée pour le P. C. Italien de cet après-guerre. Nous nous sommes efforcés de mettre en reliet le fait qu'il a pris des positions largement révisionnistes. Par ailleurs, il est incontestable qu'il a aussi utilisé des procédés du type dogmatique, y compris le culte du chef, aussi bien sur le plan interne que sur le plan international. Mais, d'une façon générale, la forme dogmatique de type stalinien classique ne constitue pas une caractéristique essentielle des élaborations des dirigeants du P. C. Italien.

Nous avons donc ici un élément particulier au P. C. Italien, jugé sur la base de ses contributions théoriques les plus qualifiées : un effort pour « adapter à la réalité » même la forme, rejetant le dogmatisme et le sectarisme. Si l'on veut, il y a un rapport plus étroit entre le contenu révisionniste et la forme grâce à laquelle ce contenu est exprimé. Et, à ce propos, on pourrait développer une analyse intéressante du simple point de vue du langage.

C'est élément n'est pas formel. Il implique, au contraire, une vision plus compréhensive et plus réaliste, un effort plus grand - bien que limité pour les raisons fondamentales indiquées plus haut — pour une interprétation concrète de la réalité et pour un enrichissement du patrimoine du passé.

TROIS FACTEURS DETERMINANTS

Le P. C. Italien a représenté en cet après-guerre la forme politico-organisationnelle à travers laquelle s'est exprimé en majeure partie le mouvement des masses. Ceci est le point de départ de toute analyse sur sa nature et ses tendances : cet état de fait n'a pas pu ne pas avoir d'influence sur ses dirigeants, malgré la régression bureaucratique subie au cours des 20 années précédentes.

L'auteur partage l'opinion selon laquelle pendant la période la plus typique de l'hégémonie stalinienne sur le mouvement communiste, la politique des divers partis communistes, réduits d'ailleurs — sauf rares exceptions — à l'état d'organisations limitées de propagandistes, était étroitement subordonnée aux exigences tactiques et stratégiques de la direction bureaucratique soviétique. Qu'un rapport de ce genre — malgré les conditions nouvelles - ait continué à exister même après la guerre, c'est ce qui résulte de façon incontestable au travers des polémiques qui ont suivi la rupture entre la Yougoslavie et le Kominform, des discussions en Pologne et en Hongrie, de certains documents du P. C. Chinois et de ce que les successeurs mêmes de Staline ont dû admettre au 20° Congrès.

Du reste, exception faite pour les thèmes habituels de propagande, principe du parti-guide et de l'Etat-guide était plus ou moins explicitement affir- mé par les dirigeants et les cadres du P. C. Italien, pour lesquels il était presque naturel que l'hégémonie dans le mouvement communiste revienne aux dirigeants russes, considérés, de façon mythique, comme les dépositaires par excellence des conceptions tactiques et stratégiques révolutionnaires. Le changement essentiel par rapport à l'avant-guerre a été que les dirigeants soviétiques n'étaient plus en mesure d'imposer toujours leur ligne et d'éliminer — même physiquement - les opposants éventuels. Au contraire, en certaines circonstances décisives, ils devaient - face à l'irrésistible pression des masses - assister impuissants à des prises de position, de certains partis communistes, absolument contraires à leurs intentions. Il est maintenant connu de tous ceux qui ont bien voulu se documenter sur la phase initiale de la révolution yougoslave ou de la révolution chinoise, que Staline et ses collaborateurs s'opposèrent avec ténacité - et non sans aveir.recours au chantage - aux développements révolutionnaires de la lutte des partisans communistes yougoslaves, lutte qu'ils auraient voulu maintenir dans les limites d'un mouvement de collaboration de classes pour la libération nationale. De la même façon, ils déconseillèrent aux communistes chinois d'entreprendre la guerre révolutionnaire contre Tchang-Kai-Chek. Dans les rapports entre les directions des partis communistes et le centre stalinien, un nouveau facteur était intervenu, facteur inopérant auparavant, étant donné l'influence limitée de ces partis et qui est la force vive des masses, qui ne pouvait être modelée et remodelée à loisir. •

C'est donc seulement en prenant en considération une série de facteurs qui ne sont pas toujours convergents, qu'il est possible de comprendre la genèse et la nature des élaborations théoriques et politiques, et, en dernière analyse, la réalité du P. C. Italien.

Il est vrai qu'en élaborant sa politique et ses généralisations, le P. C. Italien a tenu compte, dans la période dont nous parlons, et surtout jusqu'au 20° Congrès, des exigences de la direction bureaucratique soviétique. Mais, en même temps, sont entrées en jeu d'autres composantes : le mouvement des masses dans le pays et les, intérêts spécifiques de la nouvelle bureaucratie qui a remplacé, dans les organisations politiques et syndicales prolétariennes, la bureaucratie réformiste qui est sortie de scène. Selon les circonstances, les trois facteurs agissaient avec plus ou moins de poids : une fois le P. C. Italien subissait les exigences des bureaucrates du P. C. Russe (en s'associant, par exemple, à la campagne anti-yougoslave ou au dénigrement de la révolte des ouvriers hongrois) : une autre fois, c'était la pression de la base qui se faisait sentir avec autorité (en imposant, par exemple, une vive discussion à la suite du 20° Congrès), une autre fois encore, la direction était aiguillonnée par les exigences spécifiques de la bureaucratie « indigène » (en s'opposant à un débordement du mouve ment des masses - 14 juillet 1948 — ou en manceuvrant de façon peu plaisante pour les dirigeants du Kremlin).

La direction qui, d'une part, est l'expression de la nouvelle bureaucratie dans le mouvement prolétarien, est exposée, d'autre part, à la pression de forces sociales exigeantes. En dernière analyse, ce sont ces forces qui déterminent sa politique et son idéologie et ce sera la dialectique de leur évolution qui décidera de son sort.

Il n'est pas utile de réfuter la thèse réactionnaire selon laquelle les directions det ou te dire hypote, il agit de une non no des partis prolétariens - à tous les niveaux - ne seraient que des instruments aveugles du Kremlin, destinés à imposer à la société italienne des exigences qui lui sont étrangères. Dans la meilleure des hypothèses, il s'agit là d'une déformation propagandiste d'un aspect de la réalité. On ne peut accepter non plus l'analyse, conduite cependant sur un plan beaucoup plus sérieux, selon laquelle « l'objectif fondamental de la ligne politique du parti » serait « le maintien du pouvoir » du groupe dirigeant (dans le sens large de ces mots). « le maintien des conditions qui le garantissent ». Sous le couvert d'une terminologie inspirée par ce que l'on appelle la sociologie moderne, se cache ici une interprétation banale qui tend à mettre en première ligne les intérêts et les ambitions personnelles (ou de « secteur »), oubliant que ce qui est déterminant, en dernière analyse, c'est le contexte dans lequel ces intérêts et ces ambitions peuvent opérer.

C'est, au contraire, dans la catégorie du simplisme ingénu, fidéiste — qui reste, cependant, à la base de l'attitude de nombreux militants —, qu'il faut placer la conviction selon laquelle la politique et l'idéologie des dirigeants du P. C. Italien sont déterminées uniquement par les exigences du mouvement des masses, auxquelles il taudrait, dans le tond, attribuer la responsabilité de tous les éléments négatifs que le parti doit enregistrer. L'autre face de cette interprétation consiste, évidemment, en l'auto-apologie des dirigeants bureaucratiques eux-mêmes.

Au-delà de toutes les interprétations unilatérales, répétons-le, c'est seulement les liens qui unissent les trois facteurs définis qui permettent une juste compréhension de la nature du P. C. Italien, de sa politique et de ses élaborations doctrinales.

Le P. C. Italien — revenons à notre point de départ — est la forme politicoorganisationnelle à travers laquelle s'est exprimé en Italie en cet après-guerre le mouvement des masses ouvrières et paysannes. En d'autres termes, sur lui et par son intermédiaire exercent leur pression les forces sociales décisives qui luttent pour une transformation radicale de la structure actuelle de la société. Dans la mesure où elle conserve et entend conserver l'influence de masse dont elle dispose la direction doit traduire — même si elle la déforme — la réalité du mouvement de classe dans lequel elle est inscrite. Ceci était vrai pour les directions réformistes du passé: ceci est encore vrai pour les pays dans lesquels ces dernières conservent une base de masse dominante : ceci est incontestablement vrai pour la direction actuelle du P. C. Italien.,

Voici, donc, le facteur social essentiel qui explique la réalité du parti communiste et qui explique pourquoi des dizaines de milliers de cadres prolétariens lui restent fidèles, même s'ils ont perdu pas mal d'illusions sur la _« clairvoyance ≥ et « intaillibilité » des chets. Si dans une usine les ouvriers continuent — malgré tout - à se considérer communistes, ce n'est, certes, pas parce qu'ils croient aveuglément aux arguments de Togliatti ou aux explications de Khrouchtchev. mais bien parce que la lutte de classe dans l'usine se traduit, à leurs yeux, en ces termes (peut-être simplistes, mais qui correspondent, en substance, à la réalité): d'un côté, le patron quil fait ses propres intérêts et exige l'obéissance la plus absolue; d'un autre côté, les cadres communistes, qui sont en butte aux pires vexations et qui représentent objectivement le prolétariat en tant qu'élément antagoniste. Le problème de savoir si la politique détendue par ces cadres est juste ou non, se pose seulement au second plan : en premier lieu on enreaistre le déploiement élémentaire des forces et l'on prend position. C'est seulement cette tendance à identifier le parti communiste avec le mouvement de la classe qui permet d'expliquer la fidélité persistante et le persistant esprit de sacrifice de tant de cadres et de militants, pourtant durement éprouvés par des expériences négatives.

Si ce facteur était le seul à influer sur la direction du P. C. Italien et à déterminer sa politique et son idéologie, il serait le parti révolutionnaire de la classe, capable de la guider vers la conquête du pouvoir et l'édification du socialisme. Il est même probable qu'il serait déjà arrivé au bout de cette tâche. Mais il est exposé, par l'intermédiaire de sa direction, à l'influence d'une force sociale de nature particulière, qui a agi — au sein du mouvement communiste — de façon conservatrice et réactionnaire.

Il n'est pas question de reprendre, à ce stade, la discussion sur la nature de la société soviétique en général. Ce qui nous intéresse ici, ce sont la nature et le rôle de la bureaucratie vus sous l'angle de leur incidence sur les directions des partis communistes. Bien qu'étant née et ne pouvant survivre que grâce aux bases créées par la Révolution de 1917 et s'opposant - dans son intérêt propre — à une restauration du capitalisme, la bureaucratie doit maintenir à tout prix son hégémonie sur le prolétariat si elle veut survivre en tant que telle et défendre ses privilèges économiques, politiques et sociaux. Se rendant compte que venir à bout de cette tâche « défensive » serait très difficile — sinon impossible — si un mouvement révolutionnaire pur s'amorçait dans toute une série de pays - mouvement qui remettrait inévitablement en question l'équilibre sur lequel elle est basée — la bureaucratie a tendance à être favorable au statu quo. Elle éprouve de la méfiance, même de hostilité, envers les mouvements révolutionnaires (n'oublions pas son attitude au début des révolutions yougoslave et chinoise) et préfère — si la bourgeoisie doit être abattue — qu'elle le soit à froid et dans des conditions qui lui permettent de réaliser — avec le minimum de risques — une assimilation structurelle.

Par sa nature, par ses intérêts, par sa politique, par ses méthodes, par son idéologie même, la bureaucratie représente donc une force sociale distincte du prolétariat, même si son action peut parfois être convergente avec celle du prolétariat dans la mesure où elle doit aussi s'opposer à l'impérialisme et à ses tentatives d'agression ou de restauration. Par l'intermédiaire des directions bureaucratiques du P. C. Italien — et plus particulièrement par l'intermédiaire de certains hommes qui, à cause de circonstances variées, sont liés à elle plus directement - cette force influe sur les organisations communistes, déformant leur politique et leur idéologie dans un sens bureaucratique et objectivement conservateur.

Reste le troisième facteur, qui n'est autre que les exigences de la nouvelle bureaucratie. Ici nous assistons à la répétition - avec quelques différences, que nous verrons plus loin — du phénomène de bureaucratisation qui s'est vérifié dans les partis rétormistes de la 2ª Internationale, en particulier dans les plus ouissants. Les exigences même d'une organisation moderne, déterminent la tormation de différentes couches de fonctionnaires, à des niveaux divers, dont les revenus (difficilement remplaçables en certains pays) consistent dans le salaire reçu des organisations politiques ou syndicales prolétariennes. A part les inten tions subjectives, il est normal que cette vaste cohorte de fonctionnaires joue objectivement un rôle conservateur : l'organisation, le parti, le syndicat sont inévitablement conçus comme valables en tant que tels - indépendemment du fait qu'ils réalisent ou non les buts pour lesquels ils ont été créés — et, par conséquent, ce qui compte avant tout, c'est leur maintien.

Le phénomène et se complique et devient plus grave lorsque l'on passe des couches inférieures aux couches supérieures. On se trouve alors en face de fonctionnaires au grade plus élevé, dont le niveau de vie est souvent supérieur dirigeants nationaux - auxquels leur fonction assure une vie et une activité « privilégiée » - à ceux qui assument des fonctions électives ou non électives en tant que représentants de partis ou de syndicats, à tous ceux, en somme, qui constituent l'élite politique du mouvement prolétarien. Compte teni des dimensions du phénomène, on comprend facilement que le maintien de ces positions et l'aspiration à les consolider éventuellement ou à les amplifier, constitue un élément capable d'influer sérieusement — sur tous les plans — sur l'orienta- tion du parti. Tout mouvement de masse qui, par son impétuosité même, risque de reposer la lutte en termes dramatiques et, par conséquent, de mettre en danger les positions existantes (étant donné qu'aucun mouvement révolutionnaire, partiel ou général, ne peut garantir, au départ, sa victoire), tout mouvement de ce genre rencontre une résistance de la part des fonctionnaires et de la bureaucratie, résistance inévitable et quelquefois inconsciente. De la même façon, ces forces s'efforcent — à l'occasion - d'atténuer les répercussions défavorables de certaines attitudes de la bureaucratie de l'URSS. En ce qui concerne ce dernier aspect, les exigences spécifiques de la politique du P. C. Italien ou du mouvement des masses (que la direction bureaucratique ne peut ignorer sans grave danger) peuvent aussi jouer un rôle (légitime).

Contrairement à ce que certains semblent croire, ce dernier facteur n'est pas et ne pourra jamais être le plus important. La nouvelle bureaucratie n'est pas une torce sociale autonome, et aussi torts que soient ses intérêts particuliers et sa cohésion, elle reste toujours conditionnée par les forces sociales et politiques qui agissent sur elle ; et nous avons déjà vu ce que sont ces forces.

ANCIEN ET NOUVEAU REFORMISME Si le P. C. Italien a abandonné les orientations révolutionnaires léninistes et défend désormais — au sujet des formes de prise du pouvoir par le prolétariat — une nouvelle bureaucratie analogue à la bureaucratie réformiste : si ces deux éléments sont réels, peut-on en conclure que le P. C. Italien est devenu un parti rétormiste ?

La social-démocratie classique — aussi bien celle de l'avant-guerre que celle qui continue, à dominer dans certains pays capitalistes avancés — est née en correspondance au phénomène des aristocraties ouvrières, et la base même de l'existence et des privilèges de la bureaucratie syndicale et politique réformiste était constituée par les miettes qui tombaient de la table du banquet de la bourgeoisie capitaliste. Si, théoriquement, le révisionnisme social-démocrate a constitué une interprétation fausse, complètement déformée, des critères des notions fondamentales du marxisme, il est — du point de vue social — l'expression de l'influence de la classe antagoniste sur le mouvement prolétarien.

Il n'est absolument pas possible de dire que le réformisme du P. C. Italien plonge ses racines dans l'aristocratie ouvrière. En admettant qu'il se soit vérifié, portions limitées, qui ne peuvent exercer une influence déterminante sur une force le phénomène des aristocraties ouvrières a pris, en cet après-guerre, des telle que le P. C. Italien et, de toute façon, il a été largement postérieur à l'adoption par le P. C. Italien d'une orientation réformiste. En outre, les ouvriers « privilégiés » ont eu tendance à se séparer du parti et de la C.G.I.L. plutôt qu'à influer en un sens déterminé sur leur politique.

D'un autre côté, si le P. C. Italien a pratiqué une politique qui a favorisé objectivement la bourgeoisie, il ne serait pas exact de dire que la nouvelle bureaucratie a subi — dans une mesure déterminante — la pression de la classe antagoniste. La régression du P. C. Italien et son abandon des conceptions léninistes ont été - en dernière analyse - provoqués par l'action exercée sur le mouvement international communiste par la bureaucratie soviétique à l'époque du Komintern stalinien. C'est dans l'intérêt de la bureaucratie — et non de la bourgeoisie — que ce changement de route a été effectué. D'autre part, toutes les directions des partis communistes ont tiré leur force surtout de l'appui, sou- vent direct, de la bureaucratie, et les faveurs de Staline et de ses collaborateurs ont été — tout au moins jusqu'à l'affaire yougoslave — la condition indispensable pour qu'un dirigeant continue à être tel. Le révisionnisme néo-bureaucratique est, donc - socialement -, l'expression de l'influence sur le mouvement ouvrier, non de la bourgeoisie et de l'impérialisme, mais de cette force composite et conservatrice, mais cependant anticapitaliste, qu'est la caste bureaucratique en URSS.

En d'autres termes : alors que dans le cas du réformisme classique, la dégénérescence dépassait les limites de classe, dans le cas du nouveau réformisme elle reste un fait interne du camp anti-impérialiste, même si elle a eu et peut toujours avoir comme conséquence objective de favoriser le jeu de la bourgeoisie. Ce sont les racines sociales du nouveau réformisme qui sont différentes de celles de l'ancien.

Il est facile de comprendre ce que cette différence implique, même sur le plan des généralisations politico-théoriques qui nous intéressent ici directement. Les théoriciens du P. C. Italien, qui doivent toujours se recommander (même si c'est d'une mánière déformée) de l'expérience révolutionnaire d'Octobre et qui doivent aussi prendre la défense d'autres expériences moins directes et plus complexes, mais qui se distinguent toujours par le renversement du capitalisme par des moyens qui pourraient être difficilement définis comme pacifiques et démocratiques, les théoriciens du P. C. Italien, donc (sans tenir compte de leurs intentions), se trouvent dans l'impossibilité de faire coïncider exactement leurs positions avec les positions réformistes classiques. Et c'est là l'une des causes du phénomène de duplicité qui — et pas par hasard — sert de cible à la droite révisionniste conséquente, laquelle tend, d'une part, à rompre les liens avec la bureaucratie soviétique et, d'autre part, comprend moins la nécessité d'un certain transformisme de gauche destiné à conserver le contrôle sur certaines couches prolétariennes du parti.

Seule une analyse qui tienne compte de tous ces facteurs permet une évaluation complète de la réalité du parti communiste. Elle permet de comprendre les motifs de classe qui inspirent les militants et les cadres de la base et déterminent leur attitude. Elle permet de comprendre l'action conservatrice et déformante d'un puissant appareil bureaucratique, auquel une phalange de petitsbourgeois — qui sont restés liés par leur mentalité à leur milieu de provenance - a ajouté son apport nocif. Elle permet de préciser les rapports réels entre le P. C. Italien et la caste bureaucratique de l'URSS, de comprendre le conflit latent entre la base et les dirigeants et les motifs pour lesquels il se repose périodiquement.

Elle permet, enfin, de déceler les raisons d'une différenciation politique profonde qui, dans des circonstances cruciales, apparaît clairement; qui tend à disparaître dans des périodes normales, mais qui constitue, de toute façon, la dialectique interne essentielle du parti qui doit, en dernière analyse, décider de son sort. Si ce que l'on appelle la « droite », qui se présente comme le partisan le plus cohérent de la voie italienne vers le socialisme, est l'expression des secteurs petits bourgeois, en particulier des intellectuels, l'existence d'une « gauche » - bien au approximative et potentielle - est due essentiellement au fait que le parti influe sur la majorité des ouvriers conscients, qui peuvent être tenus à distance par la « duplicité » des bureaucrates, mais qui ressentent nécessairement un malaise devant les résultats de la politique suivie. Même si les « gauche » ne sont pas sans manifester, parfois, un certain maximalisme simpliste, leur présence constitue un phénomène essentiellement positif, destiné à avoir une influence sur l'avenir de l'ensemble du mouvement ouvrier.

Quant au « centre » - qui se flatte de se trouver à égale distance du sectarisme et du révisionnisme — il représente en réalité l'épais bloc bureaucratique, dont les tendances et les fonctions sont, en substance, conservatrices. Ce centre a trouvé en Togliatti son expression la plus partaite dans la mesure où, par sa tormation et par ses expériences, par sa tourberie et sa désinvolture, Togliatti réussit — mieux qu'aucun autre - à arbitrer les différentes composantes du parti et les différents facteurs qui en déterminent l'action. D'une part. il offre, par tout son passé, des garanties suffisantes aux bureaucrates de l'URSS ; d'autre part, il se présente à la droite intellectuelle comme un homme cultivé et d'esprit large : enfin, il joue habilement de la « duplicité » en ce qui concerne la base prolétarienne, qui a tendance à voir en ses dirigeants le symbole même ainsi qu'on l'a fait observer justement. — exerce, d'une façon qui ne manque pas d'efficacité, le rôle d'une sorte de Giolitti du mouvement communiste : fondamentalement décidé à conserver les structures et les formes qui se sont cristallisées dans les vingt années précédentes et toutefois disposé à accepter les quelques innovations qui peuvent empêcher des conflits trop aigus, et donner un certain apaisement aux partisans du renouveau.

UNE CONTRADICTION PARALYSANTE

Le parti communiste a eu, et a encore, un rôle prédominant dans le mouvement ouvrier du pays, mais cette force si importante ne réussit pas à obtenir des résultats décisifs.

Une chose est, en effet, de créer ou de maintenir sur pied des organisations politiques et syndicales : une autre chose d'infliger des coups mortels à la bourgeosie ou de saper les bases de son pouvoir. Le premier objectif a été, et est, réalisé, par exemple, par le Labour Party en Grande-Bretagne, aussi bien que par le P. C. Italien en Italie. Mais, ni dans un cas ni dans l'autre, cette force n'a été utilisée pour engager des batailles définitives avec l'adversaire.

La contradiction du P. C. Italien réside désormais dans le fait qu'il n'est plus un parti révolutionnaire et qu'il répudie explicitement la perspective d'une conquête révolutionnaire du pouvoir, alors que, par ailleurs — par ses origines et par sa nature — il ne peut et ne pourra jamais être un vrai parti réformiste. Ainsi il n'a pas exploité les situations objectivement favorables pour poser la base de développements révolutionnaires décisifs et, en même temps, il n'a pu réaliser aucun des objectifs transitoires qui constituent la base de son réalisme. Etant donné les conditions actuelles de la société capitaliste, du reste, les possibilités d'une semblable réalisation tendent vers zéro : la classe dirigeante trouve dans l'impossibilité de céder sous peine de courir le risque de voir s'effondrer tout son système.

La gravité de ce point mort dans lequel se trouve stratégiquement le mouvement communiste (ce qui n'exclue pas, évidemment, des développements partiels et contingents relativement favorables) est apparue plus crûment à la lumière de l'expérience française. Des facteurs particuliers qui n'existent pas en Italie, ont favorisé en France l'action de la bourgeoisie. Mais il reste le fait qu'un fort parti communiste, possédant sur la classe ouvrière une influence encore plus exclusive que celle du P. C. Italien, n'ayant jamais donné aucun signe appréciable de déclin (même pas du type de ceux enregistrés sur le plan syndical en Italie en 1955-56), un tel parti, au moment de l'épreuve, n'a pas su organiser une résistance effective au coup d'Etat réactionnaire.

Il n'est pas dénué de signification que les dirigeants du P. C. Italien aient dû polémiquer depuis quelque temps contre une perspective qu'il certifie vouloir repousser, mais qui gagne du terrain parmi les cadres communistes : la solution du conflit historique de notre époque dépendrait essentiellement du développement économique de l'URSS et de la Chine, qui sont destinées à sortir victorieuses de la « compétition pacifique » avec l'impérialisme. Il s'ensuivrait un effondrement des systèmes capitalistes d'Europe Occidentale et des EtatsUnis sans l'intervention d'une réelle lutte révolutionnaire du prolétariat, et les partis communistes pourraient se contenter d'actions de harcèlement et se consacrer à la défense des intérêts économiques et des droits élémentaires des travailleurs, en attendant le mûrissement des conditions citées plus haut.

Si des cadres communistes qui, pendant de longues années, ont donné la preuve de savoir lutter durement, en arrivent à concevoir les développements futurs en ces termes « attentistes », cela signifie, au fond, que le parti ne sait leur tracer aucune autre perspective concrète et qu'ils considèrent comme des formulations de propagande celles du dernier congrès. Si les dirigeants du P. C. Italien n'ont jamais tracé des perspectives semblables, leurs orientations mêmes - liées à la propagande incessante sur les succès du monde socialiste — déterminent objectivement de telles perspectives. La vérité est que bien peu sont convaincus de la possibilité d'une phase d« approche du socialisme » dans le cadre de la Constitution ou croient réalisables des objectifs transitoires : comme, d'autre part, on exclut la perspective de la conquête révolutionnaire du pouvoir, même à longue échéance, et comme les conditions objectives ne poussent pas les militants à se poser spontanément les problèmes en ces termes, il est tout à fait naturel que l'on arrive à la propagation des perspectives dont nous avons parlé ci-dessus, perspectives qui restent les seules possibles.

Mais, à part tout cela, les perspectives de développement du mouvement communiste dépendent, en dernière analyse, de l'incidence relative des trois facteurs dont nous avons parlé : selon le poids que chaque facteur aura à un moment donné, on se trouvera placé devant tel ou tel développement sur le plan politique et idéologique. Mais, à longue échéance, et précisément du conflit permanent entre ces trois facteurs, dériveront les déchirements d'un système politique et organisationnel qui, par sa nature, est désormais incapable de résoudre les problèmes fondamentaux que l'histoire et les conditions présentes de notre société posent au mouvement prolétarien. Convaincus de la valeur fondamentale de l'analyse marxiste-léniniste de la dynamique des forces politicosociales, nous continuons à penser que le facteur représenté par les intérêts révolutionnaires du prolétariat sera bien plus puissant que la nouvelle cristallisation bureaucratique et agira indépendemment des intérêts de la bureaucratie des Etats collectivistes, laquelle sera, à son tour, balayée par les forces prolétariennes en lutte pour la démocratie ouvrière et l'égalité socialiste.

Sous quelles formes et à quel rythme se vérifiera ce renouveau du mouvement communiste ? Il est difficile de le préciser maintenant et, dans le fond cela est moins important que de souligner la tendance générale.

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