Dans les conditions de danger constant et avec la plus grande tension morale, l'Armée rouge élabora ses lois, sa discipline, ses nouveaux statuts héroïques. Pour la première fois, se dissout la panique en face de la technique plus moderne de l'ennemi. C'est là qu'on apprit à avancer contre l'artillerie ; et, involontairement, par simple instinct d'auto-préservation, naquirent les nouvelles méthodes de conduite de guerre, les méthodes de luttes spécifiques qui sont dès maintenant étudiées dans les plus hautes écoles militaires comme méthodes de la guerre civile. D'une importance suprême est le fait que, dans ces journées à Sviajsk, se trouvait précisément un homme tel que Trotsky.
Quel que fut son nom, il est clair que le Créateur de l'Armée Rouge, le futur Président du Conseil Militaire Révolutionnaire de la République se devait d'être à Sviiajsk ; se devait de vivre toute l'expérience pratique de ces semaines de bataille ; se devait de faire appel à toutes les ressources de sa volonté et de son génie de lorganisation pour la défense de Sviiajsk, pour la défense de l'organisme de l'armée écrasé sous le feu des Blancs.
En matière militaire, comme en beaucoup d'autres choses, la Révolution russe suivit son propre chemin. L'insurrection et la guerre se fondirent ensemble, l'Armée et le Parti grandirent ensemble, inséparablement intriqués, et sur les drapeaux des régiments étaient inscrites l'unité de leurs buts communs, toutes les formules les plus vives de la lutte de classe. Au moment de Sviiajsk, tout ceci était encore informe, seulement dans l'air, cherchant un mode d'expression.
D'une manière ou d'une autre, l'Armée des ouvriers et des paysans devait trouver cette expression ; elle devait prendre sa propre forme, produire ses propres formules mais comment ? Ceci, personne ne le savait clairement jusqu'ici. A ce moment-là, naturellement, aucun précepte, aucun programme n'était disponible en fonction duquel cet organisme gigantesque puisse croître et se développer.
Dans le parti et dans les masses existait alors seulement un pressentiment; une prémonition créatrice de cette organisation militaire révolutionnaire qu'on n'avait lamais vue auparavant et à laquelle chaque jour de bataille soufflait quelque nouvelle caractéristique.
Le grand mérite de Trotsky consiste en ce qu'il saisit au vol le moindre signe des masses portant déjà en lui la marque de la formule organisationnelle unique et recherchée. Il passa au crible et mit en train tous les petits moyens pratiques par lesquels Sviiajsk assiégée simplifia, accélèra ou organisa son plan de bataille. Et ceci, pas simplement dans un sens technique étroit. Non. Chaque nouvelle combinaison réussie du « spécialiste et du commissaire », de celui qui commande et de celui qui exécute l'ordre et qui en porte la responsabilité - chaque combinaison réussie, après avoir subi le test de l'expérience et avoir été clairement formulée, était immédiatement transformée en ordre, circulaire, règle. De cette manière l'expérience révolutionnaire vivante n'était pas perdue, oubliée ou déformée.
La norme obligatoire por tous n'était pas la médiocrité, mais au contraire, le maximum, les choses de génie conçues par les masses elle-mêmes dans les moments les plus ardents et les plus créateurs de la lutte. Dans les petites choses comme dans les grandes - que ce soit dans des questions complexes telles la division des tâches entre les membres du Conseil Militaire Révolutionnaire ou bien le salut rapide, vif eta secoue sons et sa bacommand ces usions calde ne cae et amical que s'échangent un commandant et un soldat, chacun d'eux étant accaparé l'expérience vivante, assimilé et renvoyé aux masses pour un usage universel. Et partout où les choses n'allaient pas, partout où il y avait des grincements ou du gâchis on devait trouver ce qui était erroné, on devait porter secours, tirer, comme le fait une sage-femme sur le nouveau né lors d'un accouchement difficile.
On peut être un adepte des plus convaincu de l'organisation, on peut donner à une armée nouvelle une structure rationnelle, impeccable, plastique et néanmoins laisser refroidir son esprit, le laisser s'évaporer et se montrer incapable de le garder vivace dans les barbelés des formules juridiques. Pour éviter ceci, il faut être un grand révolutionnaire ; il faut posséder l'intuition d'un créateur et un cerveau émetteur de grande puissance sans lequel on ne peut approcher les masses.
En dernière analyse, c'est précisément cet instinct révolutionnaire qui est le tribunal de la plus haute instance, qui purifie exactement sa nouvelle justice de tous les mauvais penchants contre-révolutionnaires profondément cachés, Il pose sa rude poigne sur la trompeuse justice formelle au nom de la plus élevée, de la justice prolétarienne qui ne permet pas à ses lois malléables de s'ossifier, de s'éloigner de la vie et de charger les épaules des soldats de l'Armée Rouge de fardeaux mesquins, assommants et supertlus.
Trotsky possédait ce sens intuitif. En lui, le révolutionnaire ne cédait jamais la place devant le soldat, le chef militaire, le commandant. Et quand, de sa voix surhumaine et terrible, il prononçait un réquisitoire contre un déserteur, celui-ci le redoutait comme le grand rebelle qui pouvait écraser et anéantir quelqu'un pour vile couardise et trahison, non pas à la cause militaire, mais à celle de la révolution prolétarienne mondiale.