Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 7

L'organisateur de la victoire

Karl Radek · Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 16-19 · 2 730 mots

In English: Reminiscences, Tributes, and Evaluations: Karl Radek (Fourth International No. 7, Autumn 1959).

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par Karl RADEK

(Article de la « Pravda », reproduit dans « l'Humanité » en 1923)

L'histoire a préparé notre parti pour des tâches diverses. Quelles que soient les insuffisances de notre appareil d'Etat ou de notre activité économique, tout le passé l'a préparé psychologiquement au travail de création d'un nouvel ordre économique et appareil d'Etat. L'histoire nous a même préparés pour la diplomatie. Il est à peine nécessaire de rappeler que les problèmes de politique mondiale ont toujours préoccupé les marxistes. Mais finalement ce furent les négociations avec les mencheviks qui perfectionnèrent notre technique en matière de diplomatie ; c'est pendant ces luttes passées que le camarade Tchitcherine a appris à rédiger des notes diplomatiques. Nous commençons seulement à apprendre les miracles de l'économie. Notre appareil d'Etat craque et gémit. Dans un secteur cependant nos efforts ont été couronnés de succès, celui de l'Armée Rouge. Son créateur, son âme, c'est le camarade L.D. Trotsky.

Le vieux général Moltke, créateur de l'armée allemande, a souvent souligné le danger suivant lequel la plume des diplomates pouvait miner le travail du sabre du soldat. Bien que l'on trouve parmi eux des écrivains classiques, les militaires par le monde entier ont toujours opposé la plume à l'épée. L'histoire de la révolution prolétarienne montre comment la plume peut être reforgée en épée, Trotsky est un des meilleurs écrivains du socialisme mondial, mais cet avantage littéraire ne l'a pas empêché de devenir le chef et l'organisateur de la première armée prolétarienne. La plume du meilleurs publiciste de la révolution fut reforgée en épée.

La littérature du socialisme scientifique ne fut que de faible secours au rade Trotsky pour résoudre les problèmes posés au parti par la menace impérialiste. Exception faite de quelques œuvres peu connues d'Engels, de quelques chapitres de son Anti-Dühring consacrés à la stratégie et de quelques chapitres de l'excellent ouvrage de Mehring sur Lessing consacrés à l'activité militaire de Frederic le Grand, on ne trouve, dans toute la littérature socialiste d'avant guerre que quatre ouvrages traitant de problèmes militaires : la brochure d'Auguste Bebel sur la milice, le livre de Gaston Moch sur la milice, les deux volumes d'histoire de guerre de Schulz, Jaurès consacré à la propagande de l'idée de la milice en France. A l'exception des ouvrages de Schulz et de Jaurès présentant une valeur certaine, tout ce que la littérature socialiste a publié sur les sujets militaires depuis la mort d'Engels n'a été que mauvais travail de dilettantes. Même les ouvrages précités de Schulz et de Jaurès ne pouvaient fournir de réponses aux problèmes qui se posèrent à la Révolution russe. Le livre de Schulz traite du développement des formes de stratégie et d'organisation militaire remontant à plusieurs essai d'application des méthodes marxistes à la recherche historique et il se termine avec la période napoléonienne. Le livre de Jaurès, très brillant et étincelant, s'il révèle à quel point les problèmes militaires lui étaient familiers, souffre d'une erreur fondamentale : ce représentant inspiré du réformisme était désireux de faire de l'armée capitaliste un instrument de la défense nationale en la dépouillant de sa fonction de défense des intérêts de classe de la bourgeoisie. C'est pourquoi il ne sut saisir la tendance au développement du militarisme, et l'idée de démocratie qu'il poussa jusqu'à l'absurde en ce qui concerne le problème de la guerre, il la transposa également dans la question de l'armée.

Je ne sais jusqu'a quel point le camarade Trotsky s'intéressa aux questions militaires avant la guerre. Je ne pense pas que ce soit dans les livres qu'il puisa cette connaissance intime touchant ces problèmes ; c'est lorsqu'il fut correspondant de presse pendant la guerre des Balkans, répétition générale de la Grande Guerre, qu'il reçut l'impulsion qui le fit se pencher sur ces questions. C'est probablement pendant son séjour en France, d'où il envoya ses brillantes chroniques de guerre au « Mysli » de Kiev, qu'il approfondit sa science de la technique militaire de l'organisation l'armée. On peut voir d'après ces chroniques à quel point il saisit l'esprit de l'armée. Le marxiste Trotsky ne vit pas seulement la discipline extérieure de l'armée, canons, la technique, il vit les êtres humains qui servaient les instruments de guerre, il vit le combat sur le champ de bataille.

Trotsky est l'auteur de la première brochure donnant une analyse détaillée des causes ayant présidé à l'effondrement de l'Internationale. Face à celui-ci, Trotsky ne perdit pas confiance en l'avenir du socialisme. Il fut au contraire profondément convaincu que toutes ces qualités que la bourgeoisie s'efforçait d'inculquer au prolétariat en uniforme, dans le but d'assurer sa propre victoire, se retourneraient bientôt contre elle-même et serviraient de base non seulement à la révolution mais également aux armées révolutionnaires. Un des plus remarquables documents révélant sa compréhension de la structure de classe et de l'esprit de l'armée est le discours qu'il prononça à propos de l'offensive de juillet de Kerensky, je crois au premier Congrès des soviets et au Soviet des ouvriers et des soldats de Petrograd. Dans ce discours, Trotsky prédit l'échec de l'offensive en se basant non seulement sur des arguments de technique militaire mais sur l'analyse politique de la situation au sein de l'armée.

• Vous exigez du gouvernement - dit-il en s'adressant aux mencheviks et aux socialistes révolutionnaires — une révision des buts de guerre. Ce faisant, vous signifiez à l'armée que Jes anciens buts, au nom desquels le tzarisme et la bourgeoisie exigeaient des sacrifices inouis, ne correspondaient pas aux intérêts de la paysannerie russe et du prolétariat russe. Vous n'avez pas pu obtenir une révision des buts de guerre. Vous n'avez rien créé pour remplacer le tsar et la patrie, et cependant vous exigez de l'armée qu'elle verse son sang pour ce « rien ». Nous ne pouvons nous battre pour rien et votre aventure se terminera en déroute. »

Le secret de la grandeur de Trotsky comme organisateur de l'Armée Rouge consiste dans son attitude envers cette question.

Tous les grands écrivains militaires insistent sur l'importance éminemment décisive du facteur moral dans la guerre. La moitié du grand livre de Clausewitz est consacrée à cette question et notre victoire dans la guerre civile est entièrement due au fait que Trotsky sut appliquer cette connaissance de l'importance du facteur moral dans la guerre à notre situation réelle. Lorsque l'ancienne armée tsariste Verkhovsky, ministre de la Guerre du gouvernement Kerensky, proposa de démobiliser les plus vieilles classes, de réduire partiellement les formations réorganiser l'armée par l'introduction de nouveaux éléments jeunes. Ouand pris le pouvoir et que les tranchées se trouvaient vides, nombre d'entre nous firent la même proposition. C'était une idée purement utopique. Il était impossible de remplacer l'armée tsariste en fuite par des troupes fraiches. Ces deux vagues se seraient croisées et divisées l'une l'autre. Il fallait dissoudre complètement l'ancienne armée ; la nouvelle armee ne pouvait étre édifiée qu'à partir d'un cri d'alarme jeté par la Russie soviétique aux ouvriers et aux paysans pour la défense des conquêtes de la Révolution.

Lorsque, en avril 1918, les meilleurs officiers tsaristes demeurés dans l'armée après notre victoire se réunirent pour élaborer, en accord avec nos camarades et quelques représentants militaires des Alliés, le plan d'organisation de l'armée, Trotsky, pendant quelques jours, écouta leurs propositions en silence. J'ai un clair souvenir de cette scène. C'étaient les plans de gens qui ne comprenaient pas les bouleversements se déroulant devant leurs yeux. Chacun ne pouvait concevoir qu'une armée organisée suivant les vieux modèles. Ils ne saisissaient pas la profonde métamorphose des hommes sur laquelle une armée devait être basée. Ont-ils ri, ces experts militaires, lorsque le camarade Trotsky, en tant que Commissaire à la Guerre, organisa les premières troupes de volontaires ! Le vieux Borissov, un des meilleurs écrivains militaires russes, assura tant et plus aux communistes avec lesquels il était obligé d'être en contact, que rien de bon ne sortirait de cette entreprise, qu'une armée ne pouvait être édifiée que sur la base de la conscription générale, qu'elle ne pouvait se maintenir que par une disci pline de fer. Il ne saisissait pas que les troupes de volontaires étaient les piliers fondation les plus sürs sur lesquels devait être érigé l'édifice et que les masses de paysans et d'ouvriers ne pouvaient être ralliées pour la guerre sans avoir pris conscience au préalable du danger mortel les menaçant. Sans croire un seul instant que l'armée de volontaires puisse suffire à elle seule à sauver la Russie, Trotsky l'organisa en tant qu'élément jugé par lui indispensable pour la création d'une nouvelle armée.

Mais le génie organisateur de Trotsky et sa hardiesse de pensée s'exprimèrent encore plus clairement dans sa courageuse détermination d'utiliser les spécialistes mili. taires pour impulser la création de l'armée. Tout bon marxiste est parfaitement consnous avons encore besoin de l'aide de la vieille organisation capitaliste. Lénine défendit cette proposition avec la soviétique. Dans les cercles éclairés du parti, cette idée n'est pas contestée. Mais l'idée que nous puissions créer un instrument de défense de la République, une armée, avec l'aide d'officiers tsaristes, rencontra une résistance obstinée. Qui pouvait penser à réarmer les officiers blancs que l'on venait à peine de désarmer ? C'est la question que posaient de nombreux camarades. Je me souviens d'une discussion sur cette question parmi les rédacteurs du « Communiste », l'organe desdits « communistes de gauche », question de l'utilisation des officiers d'état-major faillit aboutir à une scission. rédacteurs du « Communiste » figuraient parmi les meilleurs des théoriciens et militants du parti. Il suffit de mentionner les noms de Boukharine, Ossonski, Lomov, W. Yakovlev. La méfiance fut encore plus grande parmi les larges couches de nos camarades militaires, recrutés pour nos organisations pendant la guerre. Cette méfiance ne put être vaincue, leur accord à l'utilisation de la science de ces anciens officiers obtenu, que grâce à la foi ardente de Trotsky dans notre force sociale, à sa conviction que nous pouvions obtenir des experts militaires le bénéfice de leur science sans qu'il leur soit permis de nous imposer leur politique, à sa conviction que la vigilance révolutionnaire des ouvriers avancés leur permettrait de faire échec à toute tentative contrerévolutionnaire des officiers d'état-major.

Pour remporter la victoire, il fallait que l'armée ait à sa tête un homme à volonté de fer, que cet homme, non seulement ait la pleine confiance du parti, mais encore la possibilité de subjuguer de par sa volonté de fer l'ennemi obligé de nous servir. camarade Trotsky n'a pas seulement réussi à subordonner à son énergie même les officiers d'état-major les plus élevés. Il obtint davantage: il réussit à gagner la confiance des meilleurs éléments parmi les experts militaires et, d'ennemis de la Russie soviétique, à les convertir en ses partisans les plus convaincus. Je fus le témoin d'une telle victoire de Trotsky au moment des négociations de Brest-Litovsk. Les officiers qui nous avaient accompagnés à Brest-Litovsk gardaient à notre égard une attitude plus que réservée. Ils remplirent leur rôle d'experts avec la plus grande condescendance, convaincus qu'ils assistaient à une comédie tendant simplement à couvrir une transaction depuis longtemps préparée entre les Bolcheviks et le gouver nement allemand. Mais la façon dont Trotsky dirigea la lutte contre l'impérialisme allemand au nom des principes de la Révolution russe, força chacun des assistants dans l'assemblée à ressentir la victoire morale et spirituelle de cet éminent représentant du prolétariat russe. La méfiance des experts militaires à notre égard s'évanouit à mesure que se développait le grand drame de Brest-Litovsk.

Comme je me souviens clairement de cette nuit où l'amiral Altvater, un des principaux officiers de l'ancien régime, mort depuis, qui apporta son aide à la Russie soviétique non par peur mais par conscience, entra dans ma chambre et dit : « Je suis venu ici parce que vous m'y avez contraint. Je ne vous croyais pas, mais maintenant je vous aiderai et accomplirai ma tâche comme jamais je ne l'ai fait jusqu'ici, profondément convaincu de servir ma patrie ». Avoir pu entraîner la conviction que le gouvernement soviétique luttait réellement pour le bonheur du peuple russe, même chez ceux qui venaient à nous du camp opposé, contraints, c'est là une des plus grandes victoires de Trotsky. Il va sans dire que cette victoire sur le front intérieur, cette victoire morale sur l'ennemi, n'a pas été due seulement à l'énergie de fer de Trotsky qui lui gagna le respect universel, elle n'a pas été due seulement à cette force morale profonde, cette autorité acquise par l'écrivain socialiste, le tribun populaire, placé à la tête de l'armée par la volonté de la révolution ; cette victoire a exigé l'abnégation de dizaines 222222 de milliers de nos camarades dans l'armée, une discipline de fer dans nos propres rangs, un effort soutenu pour atteindre nos objectifs : elle a aussi exigé le miracle de faire reprendre les armes, dans des conditions encore plus difficiles, pour la du pays, à ces masses humaines qui, hier encore, fuyaient le champ de bataille.

Le fait que ces facteurs politico-psychologiques de masse jouèrent un rôle important est indéniable, mais l'expression la plus forte, la plus concentrée et la plus frappante de cette influence se trouve dans la personnalité de Trotsky. Ici la révolution a agi à travers le cerveau, le système nerveux et le cœur de son plus grand représentant. Lorsque commença notre première épreuve armée avec les Tchécoslovaques, le parti et, avec lui, son leader Trotsky montrèrent comment le principe de la campagne politique, ainsi que l'avait enseigné Lassalle, pouvait être appliqué à la guerre, à la lutte avec des « arguments d'acier ». Nous concentrâmes alors toutes les forces matérielles et morales dans la guerre. Tout le parti en comprit la nécessité. Mais cette nécessité trouva aussi son expression suprême dans la figure d'acier de Trotsky. Après notre victoire sur Denikine, en mars 1920, Trotsky déclara à la Conférence du Parti : « Nous avons ravagé toute la Russie pour vaincre les Blancs ». Dans ces mots, nous retrouvons cette concentration sans égale de volonté, nécessaire pour remporter la victoire. Nous avions besoin d'un homme incarnant le cri de guerre, le tocsin sonnant l'alarme, la volonté de chacun et de tous, cette subordination sans restriction à la plus sanglante nécessité.

Seul un homme travaillant comme Trotsky, se ménageant aussi peu que Trotsky, sachant parler aux soldats comme seul Trotsky savait le faire, seul un tel homme pouvait être le porte-drapeau des travailleurs armés. Il rassemblait tout dans sa personne. Il médita les avis stratégiques donnés par les experts et les combina avec une estimation correcte des rapports des forces sociales en présence, il sut coordonner en un mouvement unique les impulsions provenant de quatorze fronts, des communistes informant les quartiers généraux de la situation réelle dans l'armée et comment on pouvait l'utiliser, il comprit comment combiner tout ceci en stratégique unique et un schéma unique d'organisation. Et tout au long de cette œuvre remarquable, il comprit mieux que quiconque comment appliquer la connaissance de l'importance du facteur moral dans la guerre.

Cette combinaison du stratège et de l'organisateur militaire avec l'homme politique est caractérisée au mieux par le fait que, tout au long de ce pénible travail, Trotsky sut apprécier l'importance pour la guerre de Demian Bedny Lun écrivain communistel ou de l'artiste Moor [qui dessina la plupart des caricatures politiques pour les journaux, communistes]. Notre armée était une armée de paysans, et la du prolétariat en ce qui concerne l'armée, c'est-à-dire la direction de cette armée de paysans par les ouvriers et les représentants de la classe ouvrière, fut incarnée personne de Trotsky et des camarades collaborant avec lui. Trotsky sut, avec l'aide de tout l'appareil du parti. inculquer à cette armée de paysans, épuisée par la guerre, la conviction profonde qu'elle combattait pour ses propres intérêts.

Trotsky travaillait avec tout le parti à la formation de l'Armée Rouge. Il n'aurait pas pu mener cette tâche à bien sans l'aide du parti. Mais, sans lui, la création l'Armée Rouge et ses victoires auraient exigé des sacrifices infiniment plus grands. Notre parti entrera dans l'histoire comme le premier parti prolétarien qui réussit à créer une grande armée, et cette page éclatante dans l'histoire de la Révolution russe sera pour toujours liée au nom de Leon Davidovitch Trotsky, au nom d'un homme dont les écrits et les faits appelleront non seulement l'amour mais aussi l'étude scientifique des plus jeunes générations d'ouvriers se préparant à conquérir le monde entier. (Mars 1923).

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