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La revue › 17e année, n° 7

Où va la Révolution cubaine ?

Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 28-32 · 2 093 mots

In English: Editorial Notes: Where Is the Cuban Revolution Going? (Fourth International No. 7, Autumn 1959).

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La révolution cubaine, qui a abattu il y a huit mois déjà la dictature sanglante de Batista, connaît un développement ininterrompu. Ayant conquis le pouvoir par la lutte armée soutenue essentiellement par les masses paysannes de l'ile, elle ne cesse de franchir tumultueusement les étapes : destruction de l'appareil policier et militaire de Batista: réforme agraire : querre révolutionnaire contre les dictatures environnantes et les complots réactionnaires organisés du sol même des Etats-Unis.

Dans ce processus, les. épurations et les reclassements au sein de l'état-major de la révolution se succèdent, accentuant le caractère bonapartiste par excellence du pouvoir politique qu'incarnent Fidel Castro et la poignée de ses lieutenants intimes. Cette équipe, d'origine sociale plutôt petite bourgeoise et même intellectuelle, que ne soutient aucun parti, aucun mouvement politique organisé, est une combinaison unique des traits particuliers aux révolutionnaires de 1848 et aux Zapata mexicains de 1911, dans le contexte des réalités sociales et internationales de 1959.

Le décor romanesque indéniable de la révolution cubaine ne peut être compris qu'en tenant compte à la fois des origines sociales petites bourgeoises de la direction actuelle de la révolution, des forces sociales principales qui la dominent à l'étape présente — paysannerie, petite bourgeoisie citadine — et du flamboyement révolutionnaire spécifique aux traditions latino-américaines, et cubaines en particulier.

Mais les aspects pittoresques de la révolution cubaine ne doivent pas cacher le fait qu'elle se déroule dans un contexte national et international déterminé, fort éloigné de la possibilité d'une répétition pure et simple de 1848 ou de 1911. La révolution « démocratique bourgeoise » cubaine, si imprégnée soit-elle de couleur locale, ne cesse d'obéir aux lois de la révolution permanente à notre époque.

Son développement dynamique jusqu'à ce jour l'a déjà pleinement démontré. En novembre 1958, Fidel Castro, accompagné de quelque 80 partisans, débarquait sur les côtes orientales de l'ile et gagnait immédiatement le maquis. Son mérite immense consiste à avoir su gagner la sympathie des masses paysannes pauvres de cette partie de l'ile et, grâce à la promesse d'une réforme agraire ardue — et déjà des réalisations pratiques dans ce sens — à les mobiliser activement en sa faveur.

Il a ainsi pu lever une véritable armée de partisans, harassant constamment les forces répressives de la dictature de Batista jusqu'à les décomposer et les battre complètement dans un assaut final décisif.

Dans cette phase, l'expérience Castro est déjà hautement instructive, démontrant la possibilité de lever toute une armée paysanne qui, en étroite en liaison avec la population, puisse se maintenir, se développer et lutter efficacement contre les forces militaires supérieures d'une dictature.

Castro a combiné durant cette phase le levier du programme politique, d'une réforme agraire ardue, avec l'organisation et la conduite d'une guérilla qui a su amplement utiliser toutes les ressources du sol et de l'appui populaire en sa faveur. En même temps, il travaillait les centres urbains politiquement et militairement, par la propagande dans les milieux ouvriers, l'incitation aux grèves et l'action terroriste, au fur et à mesure qu'il bénéficiait de l'appui, de l'aide et de la protection de la population.

Le fait d'avoir ainsi abattu en relativement peu de temps, la dictature sanglante de Batista fortement organisée et bénéficiant du plein appui de Washington et de Londres, constituait déjà une preuve éclatante de la force de la révolution et présageait des développements dynamiques de grande ampleur.

Immédiatement après la victoire sur Batista, la révolution cubaine s'est attelée à la tâche de la destruction violente de l'appareil d'Etat de la dictature et de la reconstruction d'un nouvel appareil. L'épuration de la police, de l'armée, de l'administration, a pris de fortes dimensions et a abouti à des licenciements massifs et à des exécutions de centaines de personnes. Cependant les formes de l'appareil étatique sont, malgré l'épuration du personnel, restées les mêmes, c'est-à-dire bourgeoises.

La nouvelle étape de la révolution fut franchie par la promulgation de la loi de la Réforme agraire en mai dernier. De toutes les mesures sociales de la révolution, celle-ci était la plus importante et la plus impatiemment attendue. L'ile possède de grandes étendues de terres, mais qui soit sont improductives, soit appartiennent à des latifundistas étrangers ou indigènes.

Ces latifundistas contrôlent environ 46 % de la terre cultivable, tandis que 70 % de la population paysanne n'en contrôlent que 12 %. Parmi les latifundistas, les monopoles sucriers aux mains des Etats-Unis contrôlent 75 % des terres les plus fertiles de l'ile, et 2/3 des plantations sucrières!

La loi agraire promulguée par Castro, dans ses dispositions écrites, est fort radicale. Elle stipule qu'aucune personne physique ou juridique ne pourra avoir plus de 30 caballerias de terre (I), sauf les planteurs de canne à sucre et les éleveurs de bétail, qui auront le droit de conserver, et seulement dans certains tas, 100 caballerias. Les compagnies anonymes devront transformer leurs actions en titres nominatifs, et les étrangers ne pourront posséder des terres sans autorisation préalable de l'Institut de la Réforme Agraire.

Le bail est désormais interdit, et tous les contrats existants sont abrogés automatiquement par l'adjudication de la propriété aux paysans qui cultivent effectivement la terre au moment de l'arrêt de la Réforme agraire : 5 caballerias au maximum aux familles moyennes; 2 caballerias dans certains cas de terres irriguées.

La loi, enfin, encourage fortement les coopératives, qui bénéficieront de facilités importantes en matière d'impôts et de crédits.

C'est la tentative de faire passer cette loi dans les actes qui a provoqué, à partir de juillet de cette année — et comme il fallait s'y attendre — les vagues successives de la contre-révolution indigène et étrangère là Cuba. Latifundistas étrangers et indigènes, ainsi que propriétaires capitalistes indigènes de la terre, qui la cultivaient à bail, se sont coalisés pour stopper par tous les moyens l'exécution de la loi de la Réforme agraire. L'obstruction et les complots réactionnaires se sont manifestés dans les rangs même du gouvernement et de l'entourage le plus proche de Castro.

Il y a eu ainsi la désertion aux Etats-Unis du major Diaz Lanz qui commandait l'aviation militaire cubaine, et il y a eu surtout le conflit direct avec le Président de la République, Urrutia, destitué ensuite de manière révolutionnaire par le peuple mobilisé dans les rues et les places publiques de la capitale dans la nuit dramatique du 17 au 18 juillet 1959.

L'approfondissement de la révolution amenait la différenciation politique inévitable dans les rangs de son état-major, composé d'idéologues petits bourgeois — dont une bonne partie d'origine catholique — et de bourgeois carriéristes. Une aile plus plébéienne, soumise à la pression des masses révolutionnaires, se détachait ainsi du reste des éléments bourgeois et pro-impérialistes et cherchait, en s'appuyant nécessairement sur ces masses, à faire face aux sursauts de la réaction indigène et de l'impérialisme.

(1) Un caballeria : 13,45 hectares..

La mobilisation révolutionnaire des centaines de milliers de paysans armés de leurs machettes, qui ont fraternisé le 26 juillet avec les ouvriers de La Havane célébrant la journée nationale de la Révolution, était destinée à démontrer la force de la révolution face à ses ennemis tramant de nouveaux complots.

L'âme de ces complots est incontestablement incarnée par l'impérialisme américain. Ce dernier a investi à Cuba environ un milliard de dollars, contrôlant plus de la moitié des compagnies sucrières de file, la moitié des chemins de ter, le tiers des banques, la plupart des entreprises minières, énergétiques et autres, ainsi que les services des postes, des télécommunications, etc. Des profits fabuleux sont tirés de ces investissements : 750 millions de dollars entre 1952 et 1957 ! (2).

L'impérialisme américain craint, en outre, que l'exemple contagieux de Cuba ne se répande dans tout l'archipel des Caraïbes, en Amérique centrale, en Amérique du sud également.

Une réforme agraire radicale qui oserait exproprier — quoique avec indemnisation — les latifundista étrangers et indigènes, risque de provoquer des mouvements révolutionnaires analogues sur toute l'étendue de l'Amérique latine, dominée depuis l'époque des Conquistadores par ce régime de la terre.

En effet, à l'exception des réformes modestes entreprises au Mexique et en Bolivie, et quelques autres exceptions, partout ailleurs en Amérique latine domine encore la grande propriété terrienne. Au Venezuela, 3% des propriétaires terriens contrôlent 90 % de la terre cultivable ; au Brésil, où 5% à peine de la terre disponible est cultivée, le régime est analogue. En tenant compte du fait que 70 % de la population de l'Amérique latine vit de l'agriculture et de l'élevage, on mesure toute l'importance primordiale, hautement explosive, de la question agraire.

L'expérience de Castro, pour peu qu'elle réussisse, risque de mettre littéralement le feu aux poudres.

L'impérialisme américain et les couches indigènes compradore, aux intérêts liés, envisagent avec angoisse cette éventualité. D'où les efforts acharnés déployés jusqu'ici, de l'intérieur et de l'extérieur de l'ile, pour saboter la réforme agraire, sinon pour renverser carrément le régime révolutionnaire et assassiner même son dirigeant.

Le danger de contagion le plus immédiat menace les dictatures voisines de Trujillo (République dominicaine) et de Somoza (Nicaragua). A travers elles se trouveraient touchés les monopoles américains sur les exploitations agricoles, minières et autres de tout l'archipel des Caraibes et de l'Amérique centrale, minières et ainsi que les positions stratégiques vitales de l'impérialisme américain dans cette région.

Cependant les tentatives de renversement militaire du régime révolutionnaire, y compris à travers l'Organisation des Etats Américains, ont jusqu'ici échoué, comme ceci vient de se démontrer encore récemment lors de la Conférence de Santiago. Par contre, les menaces économiques qui pèsent sur la révolution sont plus sérieuses.

(2) Par contraste, le salaire familial moyen mensuel pour le million et demi environ d'ouvriers agricoles, est à peine de 45 pesos, tandis que 700.000 autres, soit le 1/3 de la main-d'œuvre totale de l'ile, sont sans travail.

Le déficit de la balance des paiements, qui se situait au moment de la révolution aux environs de 100 millions de dollars, risque de s'aggraver davantage cette année, investissements et revenus touristiques ayant fortement diminué. Les caisses ayant été vidées par l'ex-dictateur Batista, la production du sucre ayant diminué et son prix baissé, le gouvernement révolutionnaire éprouvera des difficultés majeures pour financer son programme de travaux publics afin de combattre, partiellement au moins, le chômage (100 millions de dollars), compenser les propriétaires terriens expropriés (3), et éviter à la fois l'inflation.

Pour faire face à ses problèmes aussi bien économiques et sociaux qu internationaux, la révolution cubaine a besoin de trancher son caractère social en se débarrassant de la cohorte des ambiguités qui l'ont accompagnée dès son berceau. Commencée nécessairement comme révolution « démocratique bourgeoise », aussi bien du point de vue de sa direction que des tâches immédiates à accomplir — indépendance par rapport à l'impérialisme, réforme agraire — elle s'est vue vite impliquée dans les contradictions propres à toute véritable révolution à notre époque : pour que ces tâches « démocratiques bourgeoises » puissent trouver une solution radicale, il faut résolument lutter contre l'impérialisme et les forces réactionnaires indigènes, y compris la bourgeoisie, en s'appuyant carrément sur la mobilisation et l'organisation révolutionnaire des masses paysannes et prolétariennes.

Ce qui amène la révolution à aller en réalité au delà du cadre bourgeois et à se développer en quelque sorte organiquement en tant que révolution prolétarienne et socialiste. Rester à mi-chemin signifierait inéluctablement le recul, l'annulation des conquêtes obtenues et, en définitive, la victoire de la réaction sous la forme d'une nouvelle dictature. C'est là la loi d'airain de toute révolution à notre époque.

Pour que la révolution cubaine se maintienne et réalise ses objectifs démocratiques bourgeois — liquidation réelle de toutes les séquelles de l'impérialisme, la terre aux paysans qui la travaillent — elle a besoin de s'asseoir sur l'organisation adéquate des masses révolutionnaires, organisées en partis, comités, syndicats, milices. D'autre. part, afin d'éviter la famine ou l'asphyxie économique, de diversifier l'économie et d'industrialiser le pays, elle a besoin de nationaliser tous les principaux moyens de production, de planifier l'économie et de recevoir l'aide financière, commerciale et technique, d'où qu'elle vienne, y compris de l'URSS et des autres Etats ouvriers.

Dans ce processus, l'organisation et l'affirmation du Parti marxiste révolutionnaire de masse s'avéreront le facteur essentiel pour l'accomplissement et la garantie de la victoire.

Les conditions, dans l'ile, en Amérique latine et dans le monde, sont favorables pour que la révolution cubaine ne régresse pas avant un certain temps. Il est urgent qu'on exploite cet intervalle pour la doter de l'armature essentielle à sa victoire finale : Un parti marxiste révolutionnaire, une organisation des masses en comités et milices.

(3) Le prix de la terre étant fixé sur la base de sa taxation, sensiblement

•inférieur à son prix du marché.

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