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La revue › 17e année, n° 7

Causes et perspectives de la nouvelle « détente »

Quatrième Internationale, 17e année, n° 7 · septembre-octobre 1959 · p. 23-28 · 2 429 mots

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Pour la première fois depuis la Révolution d'Octobre, un Président soviétique, officiellement invité pour une visite « amicale », se rend aux Etats-Unis, citadelle de l'impérialisme. C'est là, incontestablement. un succès significatif de la diplomatie soviétiaue. et de Khrouchtchev personnellement.

Ce fait acquiert, du reste, tout son relief si on tient compte qu'il survient à la suite de l'échec de la Conférence de Genève sur l'Allemagne et qu'à plusieurs reprises les dirigeants américains, ces derniers temps encore, avaient exclu une telle éventualité, n'envisageant une réunion « au sommet » que sur la base de progrès tangibles, substantiels, obtenus au préalable à Genève. C'était, par contre, Khrouchtchev qui cherchait obstinément le dialogue à deux, le préférant de beaucoup à une conférence « au sommet » à quatre.

Du point de vue diplomatique, le voyage de Khrouchtchev aux Etats-Unis à fin de discuter en tête-à-tête avec Eisenhower consacre aux yeux des masses mondiales le statut de l'URSS en tant que l'un des deux « super-grands » du monde actuel, son principal adversaire étant amené à lui reconnaître avec éclat ce statut.

Quelles sont les raisons qui expliquent cet important événement survenu dans les rapports URSS-Etats-Unis ? La principale de ces raisons réside dans l'évolution du rapport de forces, y compris sur le plan militaire, dans un sens défavorable aux Etats-Unis, à la suite de la supériorité présente acquise par l'URSS dans le domaine des fusées intercontinentales, des sous-marins, de la defense antiaerienne et antimissile. L'alunissage historique de Lunik Il est, à ce propos, sıgnificatif du degré atteint par la puissance et la précision de l'artillerie interplanétaire soviétique.

Si cette supériorité militaire était déjà écrasante et sans riposte possible, elle amènerait, naturellement, non pas la discussion à deux en vue d'un compromis, mais la capitulation pure et simple de Washington, dans une affaire, par exemple, comme celle de Berlin. Mais, en réalité, cette supériorité n'est que relative et, vu la nature des armes nucléaires, sujette à une riposte toujours possible de la part des Etats-Unis, avec des effets dévastateurs incalculables.

C'est pour cette raison que l'ultimatum initial du Kremlin sur Berlin a vite évolué vers des formes beaucoup plus souples de négocations et de compromis éventuels sur le statut de la ville, une fois que la volonté de résistance de l'impérialisme s'est avérée être aussi ferme que lors de la crise de Formose en 1958.

Sür de sa supériorité relative à l'étape actuelle sur le plan du rapport de forces, y compris des forces militaires, le Kremlin a décidé de tenter de légitimer la division actuelle de l'Allemagne et d'altérer le statu quo de Berlin en faveur de l'Allemagne de l'Est.

Les puissances impérialistes, de leur côté, tout en se voyant obligées d'entrer dans la voie d'une certaine reconnaissance de l'Allemagne de l'Est, ont obstinément résisté à la tentation de considérer le statut actuel de Berlin-Ouest, de quelque manière que ce soit, comme simplement provisoire. Car une telle reconnaissance de leur part signifierait concéder une révision du statu quo en Europe, en faveur du Kremlin, et ceci sur la question cruciale d'une ville comme Berlin, au risque de provoquer des répercussions incalculables pour l'avenir de l'Allemagne tout entière.

Ainsi à Genève, lors d'une épreuve de force majeure entre le Kremlin et l'impérialisme — épreuve de force qui, du reste, n'est nullement terminée — le rapport de forces favorable au Kremlin a obtenu certains résultats, mais sans que l'impérialisme consente encore à altérer le statu quo existant en Europe.

Les formes souples employées dans les pourparlers s'expliquent par le fait qu'au delà de ces formes s'ouvrait clairement pour les uns et les autres « labime » de la guerre atomique. L'impérialisme n'a pas cédé à la tentative du Kremlin d'altérer le statu quo de l'Allemagne, mais ce dernier n'a pas non plus abandonné sa pression pour obtenir un tel résultat, ne fût-ce que sous la forme de la reconnaissance du statut de Berlin comme étant provisoire.

Entre temps, le Kremlin a obtenu l'invitation à Khrouchtchev de se rendre aux Etats-Unis. Quel compromis entre les deux super-grands pourrait alors s'esquisser ?

Dans le meilleur des cas pour le Kremlin, Khrouchtchev pourrait obtenir que les Etats-Unis s'engagent, sous une forme ou une autre, à reconnaître les « deux » Allemagnes et le statut « provisoire » de Berlin; à concéder la reprise du commerce avec l'URSS, sur la base de crédits accordés à cette dernière; à passer un accord sur les essais nucléaires et éventuellement sur la réduction des armements.

En échange, le Kremlin offrirait pratiquement relativement peu de chose, en dehors de son accord sur les essais nucléaires et le dés- armement. Garantir à Washington la « paix sociale » dans les pays capitalistes et dépendants par l'entremise de la politique ultra-opportuniste des Partis Communistes, ce ne serait pas là une nouveauté, une concession nouvelle, car, pratiquement, c'est chose faite depuis déjà bien longtemps. Par contre, un accord entre Wahington et Moscou sur des mesures visant à sauvegarder le monopole des armes atomiques et à empêcher que d'autres puissances ne les possèdent et ne les développent bientôt présente des avantages évidents aussi bien pour l'un que l'autre des super-grands. D'autant plus que le stock d'armes nucléaires et les expériences nécessaires à leur mise au point, aussi bien dans le cas de l'URSS que des Etats-Unis, suffisent amplement à ravager la planète.

Une réduction du plafond des armements pourrait également présenter un terrain de compromis éventuel entre les deux super-grands, afin que des ressources financières devenues ainsi disponibles soient consacrées au budget des dépenses civiles et à l'aide aux « pays sousdéveloppés ».

La course frénétique aux armements modernes, de plus en plus fantastiquement coûteux, est devenue, financièrement parlant, ruineuse, y compris pour la capacité d'un pays comme les Etats-Unis. En s'accélérant, elle rend incompatible la poursuite parallèle d'une politique sociale et d'une politique visant à influencer les pays dits non engagés.

Or, l'évolution fondamentale dans tous les pays développés se fait dans la direction de l'augmentation des dépenses publiques nécessaires au fonctionnement social et matériel de la société moderne: scolarité, recherche scientifique, santé, sécurité sociale, transports, travaux publics, aménagement des villes, etc. Les exigences sur ce plan deviennent partout urgentes, y compris aux Etats-Unis et en URSS, et ne sauraient être, à la longue, ignorées par aucun pouvoir politique.

Aux Etats-Unis, l'accroissement de la dette publique, les difficultés de l'Etat à se procurer du crédit bon marché, l'inflation, et la faiblesse de plus en plus visible de la monnaie, sont en réalité, en définitive, des manifestations du gaspillage improductif d'une partie croissante du revenu national.

En URSS également, les dépenses militaires freinent considérablement l'essor de la consommation de toutes sortes de produits que les masses soviétiques exigent actuellement de manière de plus en plus

Les problèmes des pays sous-développés deviennent, d'autre part, angoissants. Le décalage entre pays développés et pays sous-développés s'aggrave, aussi bien du fait que les premiers s'enrichissent plus rapidement que les seconds, que du fait que, dans ces derniers, la population augmente plus rapidement que la production, la production agricole en particulier.

L'explosion révolutionnaire de cette vaste zone est, dans ces condi tions, inévitable et relativement proche. L'impérialisme prend actuellement conscience de ce danger et semble décidé à faire un effort pour pressante.

permettre aux bourgeoisies nationales de survivre, sans qu'elles soient acculées à s'allier au Kremlin.

Mais pour que l'aide à ces pays puisse avoir un effet, elle doit être très importante. Washington et le Kremlin, dans le cas où ils s'engageraient dans la « compétition pacifique » de l'aide aux pays sous-développés, auraient besoin de ressources énormes, qu'il faudrait nécessairement économiser sur les armements.

Donc, sur le plan des essais nucléaires et d'une certaine réduction des armements, il y a actuellement, en toute logique, base pour un compromis éventuel entre Washington et le Kremlin. Cependant, même en admettant que de telles intentions existent ou surgissent chez les deux super-grands, il faudrait encore se demander dans quelle mesure elles pourraient se matérialiser. Le Kremlin est-il en mesure d'empêcher que la Chine ne possède bientôt l'arme atomique, Washington d'en priver la nouvelle puissance en formation qu'est déjà l'Europe du Marché commun ?

D'autre part, qu'adviendra-t-il de l'économie américaine dans le cas d'une réduction importante du budget militaire ?

En réalité, un directoire du monde actuel par les deux supergrands sur un plan quelconque, militaire, économique, ou social, est inopérant, aussi bien du fait de l'existence de la Chine que de la Révolution coloniale et des contradictions interimpérialistes de nouveau avivées.

Parmi les plus importants problèmes que pose l'époque actuelle à l'impérialisme, se trouve « l'endiguement » de la révolution chinoise.

La bureaucratie soviétique elle-même ne pourrait prendre des décisions majeures sans s'interroger sur les réactions éventuelles de Pekin, sans, par consequent, consulter et associer la Chine aux deci sions. On sen aperçoit, meme en ce moment precis, ou de simples remous aux frontières de l'Inde et au Laos font craindre à l'Occident le déferlement d'une nouvelle tempête sur l'Asie. saurait se contenti aitement sa si ta ation gaillance sse a ce ne Toute « détente » internationale, si relative qu'elle puisse être, ne populaire et sa participation aux négociations sur un pied d'égalité complète.

La révolution coloniale, c'est-à-dire la marche irréversible des pays sous-développés vers leur affranchissement de l'impérialisme, la révolution agraire et l'industrialisation, est une autre donnée dynamique de l'époque qui échappe en réalité au contrôle d'un directoire éventuel des deux super-grands. L'exemple des révolutions algérienne et cubaine, luttant pratiquement seules et avec un succès jusqu'ici éclatant contre des forces impérialistes de très loin supérieures, est, à ce propos, caracteristique. Et voici que les temmes bantou, en Afrique du Sud, entrent à leur tour dans la lutte libératrice, la portant du coup au niveau le plus militant jamais atteint en Afrique Noire.

On pourrait également se demander si les Etats-Unis consentiraient à desserrer, sinon à enterrer, l'alliance atlantique, en échange d'avantages dérisoires. Le voyage européen d'Eisenhower avait pour but de tranquilliser les principaux alliés atlantiques sur les véritables intentions des Etats-Unis. Le front de ces alliances est actuellement lézardé. Dans la mesure où l'Allemagne occidentale a opéré une spectaculaire remontée économique, étant devenue la deuxième puissance mondiale exportatrice de produits manutacturés, elle ranıme l'antagonisme qui l'opposait jadis aux autres puissances impérialistes.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur les chiffres de l'évolution du commerce mondial pour comprendre avec quelle inquiétude, par exemple, un pays comme l'Angleterre peut assister à l'ascension de la puissance allemande. L'Angleterre, comme, dans une certaine mesure, la France également, est actuellement résolument hostile à la réunitica tion de l'Allemagne. Mais la France s'est, d'autre part, associée à l'Allemagne de l'Ouest dans le cadre du Marché commun, qui émerge comme une nouvelle puissance économique, et bientôt politique, se plaçant, sur les rangs des puissances capitalistes, immédiatement après les Etats-Unis.

L'Angleterre, dressée nécessairement de nouveau contre l'Allemagne, se dresse à plus forte raison contre le Marché commun, qui lui dispute déjà le rôle de brillant second dans le monde capitaliste. Les Etats-Unis eux-mêmes doivent maintenant compter avec l'entité économique, et bientôt politique, que devient le Marché commun.

Le monde capitaliste s'est transfiguré depuis la liquidation de la deuxième guerre mondiale, et les rapports réciproques entre les EtatsUnis, l'Angleterre, l'Europe occidentale et, dans une moindre mesure, le Japon également, se sont modifiés. La suprématie, à cette époque incontestable, des Etats-Unis sur le reste des pays capitalistes a évolué vers un polycentrisme de puissances, la part de l'Europe continentale dans la production industrielle et le commerce mondial s'étant beaucoup accrue, suivie de celle du Japon.

La politique internationale des Etats-Unis doit, donc, tenir compte de ces changements, que Washington ne contrôle plus de manière aussi stricte que par le passé.

On peut se demander également si les Etats-Unis, dans le meilleur des cas pour eux, tout autre obstacle ayant été surmonté, pourraient s'installer passivement dans la « compétition économique pacifique » avec l'URSS, cette dernière se développant actuellement à un taux double de celui des Etats-Unis.

Il suffit ainsi de poser toutes ces questions pour répondre aux illusions avivées de ceux qui interprètent déjà la rencontre KhrouchtchevEisenhower comme le prélude à la « réconciliation » des deux systèmes dans une perspective de « coexistence pacifique » prolongée et toute idyllique.

En réalité, la rencontre est le résultat d'un certain nouveau rapport de forces et présage, soit un recul net de l'impérialisme sur l'Allemagne, soit, en cas de nouvelle rupture des négociations, une phase plus aiguë que jamais de la « guerre froide ». Dans le meilleur des cas, la rencontre donnera lieu à toute une période de discussions « au sommet », à deux ou à quatre, pour camoufler l'impasse et ajourner les décisions « déchirantes » auxquelles il faudra bien recourir un jour.

En attendant, le voyage de Khrouchtchev aux Etats-Unis et l'illusion créée sur une détente durable qui s'amorce, d'un « dégel », sinon d'une fin de la « guerre froide », servent admirablement les faux apôtres de la paix à la MacMillan en Angleterre, ou à la Nixon aux Etats-Unis. Le candidat probable de l'administration républicaine pour les élections présidentielles de l'année prochaine escompte pouvoir renverser le courant en faveur des démocrates qui traverse actuellement le pays, en polarisant sur son nom le désir profond de paix des masses américaines. Raison de plus pour que les discussions sur la « détente » puissent se prolonger jusqu'à cette date.

Les marxistes révolutionnaires ont le devoir, en cette heure d'euphorie orchestrée par les porte-parole de l'impérialisme et de la burears ratis ses qui se, de mitre les malienent bandet. Ant rides d'afficher leur « sectarisme » aux yeux des charlatans de la politique, et des centristes incurables, les marxistes révolutionnaires éclairent les masses sur les véritables raisons qui motivent l'évolution actuelle et les enseignements à en tirer.

En réalité, le rapport de forces militaires à lui seul ne suffit pas à infliger une défaite décisive à l'impérialisme. Sur la base du statu quo actuel que prêche la politique ultra-opportuniste du Kremlin et des Partis Communistes, le capitalisme est encore capable d'accumuler des forces économiques et militaires importantes et de se préparer pour la guerre.

Seules des révolutions socialistes victorieuses réduiront cette puissance de l'impérialisme et faciliteront sa défaite. Toute politique d'abandon de la lutte de classe et des perspectives révolutionnaires et socialistes contribue, en réalité, à renforcer l'impérialisme.

Il faut, plus que jamais, distinguer entre la diplomatie de « paix » de l'Etat soviétique et la politique autonome des organisations ouvrières, pour mener la lutte pour la Révolution et le Socialisme, seules garanties de la paix. 20 septembre 1959.

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