Vingt ans de la IVe Internationale, 1938-1958 (Histoire de ses idées et de ses luttes)
par Michel PABLO (*)
V. De la fin de la deuxième guerre mondiale au 2e Congrès Mondial (avril 1948)
Quand on examine a posteriori l'histoire de la IVe Internationale depuis la deuxième guerre mondiale, on se rend vite compte de la nécessité de distinguer une première période qui va de la fin de la guerre au 2° Congrès Mondial (Avril 1948), caractérisée par la pensée générale suivante : la nouvelle situation internationale est dominée par la puissance que la conjoncture de la guerre a contérée aux Etats-Unis et à l'URSS et par leurs rapports réciproques. Dans l'épreuve de force engagée entre ces deux puissances, risquant de culminer dans la troisième guerre mondiale, l'impérialisme américain, plus puissant que jamais, part tavori. Seule l'intervention de la révolution prolétarienne sous la direction d'une nouvelle avant-garde marxiste révolutionnaire pourrait empêcher l'URSS de succomber dans cette épreuve.
L'estimation du rapport de forces global en faveur de l'impérialisme — de l'impérialisme américain en particulier — était basée, à cette époque, sur une série de données réelles, telles qu'elles émergeaient du conflit mondial : expansion mondiale de l'impérialisme américain, énormément développé et enrichi pendant la guerre; affaiblissement économique de l'URSS; politique ultra-opportuniste de la bureaucratie soviétique et des Partis Communistes gâchant carrément et même mettant en danger mortel les positions et possibilités révolutionnaires dans les pays occupés par l'armée soviétique, les pays capitalistes d'Europe et les colonies.
Mais le poids spécifique de chacune de ces données, ainsi que le dynamisme de l'évolution de chacune d'elles, et surtout de leur interaction, n'étaient pas encore proprement évalués. Ce qui handicapait une évaluation juste de la dynamique de la situation issue de la deuxième guerre mondiale était surtout ceci : les déceptions engendrées par l'échec qui s'esquissait de la révolution européenne et le comportement de la bureaucratie soviétique dans les pays occupés par l'armée soviétique.
Dans la mesure où il devenait évident que les chances de la révolution européenne, réelles dans toute une série de pays comme l'Italie, la France, la Grèce, risquaient d'être encore une fois gaspillées par le comportement ultra-opportu(*) Voir Quatrième Internationale, numéros de 1958.
niste des Partis Communistes ; dans la mesure également où la dualité du pouvoir dans les pays occupés se prolongeait, notre mouvement avait tendance à sousestimer les capacités de récupération de l'URSS et de résistance victorieuse à la seur unique à cette époque de la bombe atomique. pression de l'impérialisme américain, alors en plein essor économique el posses-
Nous basions nos perspectives révolutionnaires avant tout sur l'aggravation des contradictions du capitalisme, sur les progrès de la révolution coloniale, et sur le rôle de l'avant-garde marxiste révolutionnaire remplaçant les directions traditionnelles opportunistes.
En avril 1946 se tenait la première Conférence internationale d'après-guerre de la IV° Internationale, réunissant les représentants des sections anglaise, française, allemande, belge, hollandaise, suisse, irlandaise, espagnole, canadienne, palestinienne, et de certains autres pays de l'hémisphère occidental et des colonies.
L'orientation politique de notre mouvement international à cette époque se reflète assez clairement dans les principaux documents politiques élaborés par cette Conférence : la résolution sur « la nouvelle paix impérialiste et la construction des partis de la IVo Internationale », et le Manifeste portant le titre « Des révolutions socialistes victorieuses peuvent seules empêcher la troisième guerre mondiale ».
Les documents de la Conférence misent sur les difficultés économiques et sociales du capitalisme à l'échelle internationale. Ils constatent le développement et la concentration de l'appareil productif d'une série de pays parmi lesquels, en premier lieu, les Etats-Unis et le Canada, et l'industrialisation de pays neufs, processus accompagnés, d'autre part, de l'épuisement, de la décomposition et de la destruction de l'économie d'autres pays. Ils soulignent la « diminution énorme du poids spécifique de l'Europe dans l'économie mondiale, accentuant à l'extrême sa dépendance économique des autres continents, et en particulier de l'Amérique ».
Sur le plan spécifiquement économique, l'évolution et les perspectives de la Conférence d'avril 1946 s'établissaient ainsi : « Tandis que la guerre favorisait le développement et la concentration de l'appareil productif de certains pays, et tout d'abord des Etats-Unis, et portait la capacité de production de l'économie mondiale dans son ensemble à des niveaux supérieurs à ceux de 1939, elie provoquait simultanément l'appauvrissement général, illustré par l'énormité des dettes publiques dans tous les pays (y compris les Etats-Unis), l'inflation, la crise de la production agricole, et, par conséquence, la chute de la capacité d'absorption du marché mondial. La guerre non seulement n'a pas résolu la crise des débouchés ; au contraire, elle l'a énormément aggravée ».
Sur la base de cette évaluation, la Conférence d'avril esquissait la perspective économique générale suivante : « La reprise de l'activité économique des pays capitalistes atteints par la guerre, en particulier des pays de l'Europe continentale, sera caractérisée par des rythmes particulièrement lents qui la maintiendront pour longtemps à des niveaux voisins de la stagnation et du marasme. Etant la seule à pouvoir satisfaire les besoins immédiats du marché mondial, l'économie américaine connaîtra tout d'abord un essor relatif qui encouragera le plein fonctionnement de son appareil productif. Cependant, les capacités restreintes du marché intérieur et mondial s'opposeront dans un bref délai à cet accroissement de la production. Les Etats-Unis s'achemineront vers une nouvelle crise économique, plus profonde et plus ample que celle de 1929-1933, dont les répercussions ébranleront l'ensemble de l'économie mondiale ».
Partant d'une analyse générale de la situation économique, sociale et internationale, les documents de la Conférence d'avril établissaient la perspective d'une
« longue période de lourdes difficultés économiques, de convulsions, de crises partielles et générales ». De ce point de vue, les documents insistaient sur la nécessité de ne pas « conclure sur le dynamisme véritable de la montée révolutionnaire en se limitant à l'échelle européenne, et en notant simplement l'absence temporaire de la révolution allemande, si importante que puisse être cette absence.
« Il s'agit actuellement d'une crise mondiale jamais atteinte dans le passé, d'une montée révolutionnaire mondiale qui, tout en mûrissant inégalement dans les différents pays du monde, ne cesse d'exercer une influence réciproque d'un foyer sur l'autre, et détermine une longue perspective révolutionnaire ».
Il est, naturellement, facile a posteriori de critiquer la sous-estimation de la reprise de l'économie européenne, ou la spéculation sur la crise américaine de type classique. Il faut, cependant, faire un effort d'imagination et se placer dans les conditions concrètes d'alors, avec l'économie européenne vraiment par terre, son appareil productif disloqué dans la plupart des pays, les ouvriers en révolte et l'aide américaine limitée à des produits alimentaires destinés à faire face à la véritable disette qui régnait un peu partout sur le continent, en commençant par l'Allemagne.
La reprise réelle de l'économie européenne est un fait postérieur à 1948, sinon à 1950, et son véritable boom ne date que de 1953. C'est-à-dire plusieurs années après que l'aide économique systématique des Etats-Unis ait puissamment contribué pour que l'économie se relève, et après que le prolétariat européen, incité et désorienté par les directions réformistes et staliniennes, ait reconstruit l'économie capitaliste.
A la sortie de la guerre, avec l'économie capitaliste européenne délabrée et le prolétariat en effervescence révolutionnaire. la IVe Internationale avail absolument raison de miser sur le refus des masses de payer les frais de la guerre impérialiste et d'accepter, au détriment de leur propre niveau de vie, de replâtrer le régime capitaliste croulant.
La perspective du boom de l'économie européenne n'aurait pu être que le résultat d'une certaine défaite des possibilités et perspectives révolutionnaires du prolétariat européen.
La IV• Internationale, durant ces années, n'était pas prête à accepter d'avance cette défaite comme inévitable. Elle misait sur les luttes du prolétariat européen et jetait son poids, si restreint fût-il, dans ces luttes, pour une solution révolutionnaire de la crise indéniable du capitalisme européen. C'est en cela, du reste, que consistait la différenciation politique qui a eu lieu à cette époque dans les rangs de notre mouvement européen et mondial.
Une tendance, au fond droitière, déçue par la non réalisation immédiate, consécutive à la fin de la guerre. de la révolution européenne, impressionnée par l'influence de masse des Partis Communistes, commençait à miser sur la stabilisation capitaliste en Europe, sur une base de prospérité économique et de démocratie bourgeoise. Elle estompait le caractère saccadé, convulsit. jalonné de crises et de tournants brusques, de l'évolution de la situation internationale, au profit d'une évolution beaucoup plus contrôlée, « pacifique », « démocratique » et pariementariste.
Entachée d'un opportunisme pro-stalinien indéniable durani l'apogée de la force parlementaire que les Partis Communistes oni connue dans les années 19451947, cette tendance a glissé ensuite, dès l'affermissement de la « guerre froide », sur des positions antistaliniennes sectaires, entachées d'opportunisme pro-occidental.
D'autres tendances, par contre, pendant cette même première période d'après-guerre, désappointées par la politique ultra-opportuniste des Partis Com- munistes et le comportement de la bureaucratie soviétique dans les pays occupés, pillés, démembrés, opprimés, ont ranimé les discussions sur le caractère de l'URSS et du stalinisme, défendant les positions révisionnistes sur ces questions, du « capitalisme d'Etat » ou du « collectivisme bureaucratique ».
Mais l'essentiel des forces de l'Internationale a tenu bon entre ces deux tendances, démontrant une capacité croissante d'ajuster mieux sa réorientation révolutionnaire au milieu des extraordinaires développements caractéristiques de la nouvelle situation créée par la liquidation de la deuxième guerre mondiale.
Certes, on peut encore maintenant s'attarder sur ce qui paraît avoir été une perspective à la fois centrale et non vérifiée de notre mouvement à cette époque : la crise de type classique aux Etats-Unis.
L'économie américaine a connu depuis la guerre des récessions, mais non des crises classiques, et cette question demande, naturellement, une explication.
Notre mouvement n'a commencé à la poser que relativement tard, vers 1955, au cours de l'extraordinaire boom que l'économie capitaliste a connu dans les années 1953-1957 et des incidences indéniables de ce boom sur l'évolution de la conjoncture internationale et sociale. Nous reviendrons donc plus loin sur cette question. li suffit, pour le moment, de dire que la perspective de la crise économique américaine, escomptée pour un avenir prochain et dans une forme classique, avait eu, naturellement, comme résultat de surestimer les possibilités de crise révolutionnaire dans les pays capitalistes avancés, plus particulièrement aux Etats-Unis.
Cette estimation, combinée à l'importance accordée à l'époque à l'impérialisme américain, faisait avancer prématurément l'heure de la révolution américaine. Dans une telle perspective, les progrès réels, entre temps, de la révolution coloniale paraissaient relativement pâles, et semblaient perdre le poids spécifique qu'il faut actuellement leur reconnaître dans le développement concret de la révolution prolétarienne à notre époque.
L'important document des « Thèses sur la Révolution américaine » adopté lors de la 12° Conférence nationale du S.W.P. aux Etats-Unis est caractéristique de cet esprit. Le document est axé sur la perspective de « la crise économique qui vient » aux Etats-Unis de type classique : « Dans le sillage du boom suivront nécessairement une autre crise et une dépression, par rapport auxquelles les conditions de 1929-1933 sembleront prospères ».
Le document est, d'autre part, dominé par l'idée du rôle « décisif » de l'Amérique dans le monde. Il en tire les conclusions suivantes :
« Si des révolutions européennes et coloniales - qui sont actuellement à l'ordre du jour - précèdent dans le temps le summum de la lutte aux EtatsUnis, elles se trouveront immédiatement face à la nécessité de défendre leurs conquêtes contre les assauts économiques et militaires du monstre impérialiste américain.
« Partout la capacité des peuples insurgés à résister dépendra en grande partie de la puissance et de la combativité du mouvement ouvrier révolutionnaire en Amérique.
« La question : Socialisme ou Capitalisme ne sera résolue qu'une fois qu'elle sera résolue aux Etats-Unis.
« Les batailles décisives pour l'avenir communiste de l'humanité se livreront aux Etats-Unis. »
L'année 1947 est marquée par d'importants développements sur le plan international et social : le discours de Truman du 12 mars inaugurant en quelque sorte la « guerre froide », et l'intervention active de l'impérialisme américain en Grèce et en Turquie; le lancement du Plan Marshall pour la consolidation du capitalisme européen ; la formation du Cominform en septembre ; la libération de l'Inde ; les progrès de la révolution vietnamienne ; la seconde guerre civile en Grèce ; la guerre d'Indonésie ; les grandes luttes ouvrières en France, en Italie, en Belgique, en Hollande, au Japon, etc.
La IVe Internationale, réorganisée lors de la Conférence d'avril 1946, prend position sur tous ces événements et participe activement aux combats de classe.
La Conférence d'avril 1946 avait pris la décision de dissoudre le Comité Exécutif International et le Secrétariat International, qui ont résidé durant la guerre hors d'Europe, et d'élire un nouveau C.E.l. et un nouveau S.l. à prédo- Bases sur los noyaux du Comité Exécutif Européen et d Secrétariat Européen (1).
A partir de cette date, les organismes dirigeants de l'Internationale commencent à se réunir et fonctionnent régulièrement. Le premier Plénum du nouveau C.E.I. s'était réuni du 15 au 18 juin 1946. Il adopta une série de résolutions importantes au sujet du retrait des troupes d'occupation de tous les territoires de l'Europe et des colonies ; de la situation en Espagne ; de l'unification entre le S.W.P. et le W.P. aux Etats-Unis; de la déviation opportuniste commise par la majorité du Comité Central du P.C.I. (la section française) sur la question du referendum en France du 5 mai 1946 ; de la tactique du R.C.P. (la section anglaise) envers le Labour Party.
En octobre 1946 s'est réuni le 2º Plénum du C.E.l., qui a déclaré ouverte dans l'Internationale la discussion préparatoire à la convocation du II° Congrès Mondial de l'Internationale. Cette discussion devait porter plus spécialement sur : la question de l'URSS et la politique des Partis Communistes ; le sens du Programme de transition et la manière de l'appliquer ; la tactique à suivre pour la construction des partis marxistes révolutionnaires de masse. L'ordre du jour préconisé pour la discussion reflétait en grande partie les questions principales qui préoccupaient à cette époque l'Internationale, et sur lesquelles s'étaient manitestées des divergences.
Le 3º Plénum du C.E.L., réuni fin mars 1947, adopte une série d'importants documents : Lettre Ouverte aux ouvriers du Japon ; appel de solidarité avec les masses indochinoises luttant contre l'impérialisme ; appel aux ouvriers de l'Europe et des Etats-Unis pour s'opposer aux projets des impérialistes et de la bureau-• cratie soviétique concernant l'Allemagne, et plus particulièrement l'exploitation de la Ruhr.
Le Manifeste contre la guerre d'Indochine se terminait en appelant « toutes les organisations ouvrières à manifester leur solidarité avec la lutte des masses indochinoises et coloniales contre l'oppression impérialiste, et à boycotter la production et le transport de matériel aux armées impérialistes ».
Le Manifeste concernant l'Allemagne se prononçait contre « les plans de brigandage des Quatre Grands », contre « les annexions, les réparations et les tentatives de démembrement de l'Allemagne », pour une « République allemande des ouvriers et des paysans, unie et libre ». (1) Ont été élus membres du nouveau C.E.I., à l'unanimité, 2 Britanniques,
2 Français, 1 Allemand, 1 Italien, I Belge, I Espagnol, 4 Américains du Nord, 1 Américain du Sud, I Vietnamien et I secrétaire. Parmi les suppléants figuraient un camarade indien et un camarade chinois.
Le 4° Plénum du C.E.l., dernier Plénum avant la tenue du 2ª Congrès Mondial, s'est tenu en septembre 1947.
La réorganisation des forces de l'Internationale et son développement durant cette période se reflètent clairement aussi bien dans l'activité idéologique que pratique de ses différentes sections et des nouvelles organisations qui se créent. La presse centrale de l'Internationale à cette époque, représentée essentiellement par la revue théorique Quatrième Internationale, est un miroir fidèle de cette activité.
La tenue du 2° Congrès Mondial a donné l'occasion de constater de manière éclatante aussi bien les progrès organisationnels réalisés depuis la guerre que le mûrissement idéologique et politique de l'Internationale.
Les travaux du 2° Congrès Mondial de la IVe Internationale, commencés au début d'avril 1948, se sont étendus sur un durée de trois semaines. Environ 50 délégués, représentant 22 organisations de la IVe Internationale et 19 pays diff rents, assistaient au Congrès tenu à Paris.
Parmi les délégués se trouvaient des représentants de la plupart des pays européens, y compris des pays encore sous occupation américaine ou soviétique, de l'Amérique du Nord, de l'Amérique du Sud, de l'Afrique, du Moyen-Orient et de l'Extrême-Orient. Le nombre des représentants des pays coloniaux et semicoloniaux était déjà particulièrement élevé. Les principaux documents adoptés ou élaborés par le Congrès furent :
La résolution politique générale sur « la situation mondiale et les tâches de la IV° Internationale »; les thèses sur « l'URSS et le stalinisme », sur la lutte des peuples coloniaux et la révolution mondiale ; le Manifeste programmatique « Contre Wall Street et le Kremlin ! Pour le Programme du « Manifeste Communiste », « Pour la Révolution socialiste mondiale » ! - adressé aux exploités du monde entier ; les nouveaux Statuts de la IV° Internationale ; enfin le rapport d'activité du Secrétariat International portant sur les « Dix années de combat » de la IV° Internationale. Diverses résolutions mineures se référaient au règlement des questions politiques et organisationnelles des différentes organisations de l'Internationale.
Les délégués au 2º Congrès Mondial n'avaient pas manqué de « saluer le fait qu'ils se réunissaient au 100° anniversaire du Maniteste Communiste, première déclaration programmatique du marxisme révolutionnaire et du mouvement ouvrier mondial qu'il inspira ».
Le moment du Congrès paraissait crucial : « Trois ans à peine après la fin de la deuxième guerre impérialiste qui a ravagé la planète el a poussé au paroxysme toutes les contradictions du régime capitaliste, l'humanité se trouve à nouveau devant une chaine de calamités inhérentes à la nature de ce régime aussi longtemps qu'il subsistera : perspectives d'une nouvelle crise économique mondiale, menaces dictatoriales et fascistes, troisième guerre mondiale atomique ». (Editorial de Quatrième Internationale sur le 2° Congrès Mondial, marsavril 1948.)
On était, en effet, déjà en pleine « guerre froide », qui avait considérablement changé l'aspect de la situation internationale et sociale depuis 1946. Depuis cette date, constatait la résolution du Congrès sur « la situation mondiale », « se sont produits des développements aussi bien sur le terrain économique que tique, permettant de définir d'une façon plus précise le caractère de la période actuelle, ainsi que les perspectives et les tâches dans le proche avenir ».
« Fondamentalement, la période ouverte par la guerre restait celle « d'un équilibre instable, c'est-à-dire une période de difficultés économiques et politi- ques, de convulsions et de crises, d'un pays à l'autre, qui engendrent inévitablement de grandes luttes des masses prolétariennes et coloniales. En se développant et en s'exacerbant, ces luttes mettent en danger le régime capitaliste luimême. »
Cependant, « en l'absence d'une issue révolutionnaire, la crise accentuée du capitalisme menace de mener de nouveau au fascisme et à la guerre, qui, cette fois-ci mettrait en péril l'existence et l'avenir de l'humanité tout entière ».
Sur le plan des perspectives économiques, le 2° Congrès Mondial, tout en enregistrant les progrès de reconstruction de l'économie européenne et les effets du Plan Marshall, insistait sur le caractère irrégulier et précaire de la reprise. Il notait, d'autre part, les « signes avant-coureurs d'une dépression prochaine » aux Etats-Unis, sans trop mettre l'accent cette fois sur une crise imminente de type classique.
Le 2° Congrès Mondial continuait à évaluer le rapport des forces global comme étant en faveur de l'impérialisme. L'impérialisme américain avait, selon le 2° Congrès, « réussi à resserrer son étreinte autour de l'URSS sur tous les plans : diplomatique, économique, politique, militaire et propagandiste ». Cependant, « malgré sa supériorité en armements atomiques » et ses succès divers, il ne r'apprêtait pas à déclencher la guerre.
La raison en était la suivante : « L'impérialisme américain, avant de se lancer dans la guerre, doit sentir effectivement l'impasse économique et avoir stabilisé, aussi bien en Europe qu'en Asie, des appuis solides qui lui permettront de croire qu'il pourra maîtriser rapidement et efficacement le chaos mondial, résultat inévitable » d'une telle guerre (*). (Résolution politique.)
En face de l'agressivité de la politique américaine, la bureaucratie soviétique, qui avait, entre temps, enregistré des progrès notables dans la reconstruction de son économie, réagissait « en consolidant son contrôle sur les pays de sa zone et en raidissant l'attitude d'opposition des Partis Communistes dans les pays capitalistes qui pénètrent dans l'orbite américaine ».
Le 2º Congrès Mondial, tout en ayant fait des pas dans la direction de la thèse de « l'assimilation structurelle » des pays occupés par l'URSS, a maintenu leur caractérisation comme Etats encore essentiellement bourgeois. Mais déjà l'unanimité ne règnait plus sur cette question dans la direction internationale, et des discussions intérieures s'amorçaient, mettant en cause la validité de cette position.
Il est vrai que, sous la pression de la « guerre froide », la bureaucratie soviétique elle-même se voyait forcée d'accélérer la liquidation des vestiges du « double pouvoir », aussi bien sur le plan économique que politique. Le « coup de Prague » était déjà là, et pas seulement en Tchécoslovaquie.
Les thèses sur « l'URSS et le stalinisme » comportaient une partie relative à la discussion historique sur la question russe, qui faisait avec bonheur justice des arguments révisionnistes émis par les diverses tendances « pro-staliniennes » ou « antistaliniennes » manifestées dans nos propres rangs.
Avec la discussion qui a eu lieu aussi bien lors de la préparation qu au cours même du 2º Congrès Mondial, la « question russe » a cessé d'etre, depuis, (*) « Le déclenchement d'une guerre dans les conditions actuelles signifierait
Usa transformation rapide en une guerre civile internationale aux résultats aléatoires. » (Ibid.)
une matière controversée quant au caractère social, « ouvrier » ou non — quoique dégénéré — de l'URSS.
Un autre mérite du 2° Congrès Mondial est d'avoir, inauguré une orientation vers le réel travail de masse des organisations de l'Internationale, malgré le fait qu'il avait mis encore l'accent sur le travail essentiellement indépendant, et exceptionnellement seulement entriste.
Le 2º Congrès Mondial avait, d'autre part, réaffirmé le caractère centralistedémocratique du Parti mondial, de l'Internationale, en adoptant à l'unanimité de nouveaux statuts plus complets, basés aussi bien sur ceux de la Il° Internationale que sur les statuts votés lors de la Conférence de fondation de la IVe Internationale en 1938.
Le document sur « la lutte des peuples coloniaux » mettait l'accent sur les nouvelles formes de colonialisme indirect.
Vu a posteriori, le 2° Congrès Mondial apparaît globalement comme clôturant la première période dans la vie et le développement d'après-guerre de l'Internationale, pendant laquelle nos forces nationales se regroupent, se décantent, et se réorientent dans la nouvelle situation complexe léguée par la deuxième guerre mondiale.
A travers cette période, les forces de la IV° Internationale, politiquement homogénéisées, se débarrassent progressivement des habitudes sectaires et des faiblesses opportunistes ici et là, prennent conscience des nouvelles réalités internationales et révolutionnaires, et s'acheminent avec confiance vers leur intégration réfléchie et efficace dans le réel mouvement des masses de chaque pays.
Au prochain numéro : Du 2e au 3e Congrès Mondial.