Les conservateurs ont maintenant décidé de précipiter les élections générales pour octobre. Ce faisant, ils présument que le résultat leur sera favorable, comptant sur le climat de la « détente » internationale et l'amélioration de la conjoncture économique en Angleterre. Ils prétendront auprès du public anglais que leur diplomatie de contacts personnels au « sommet » s'est avérée payante, le voyage de Mac Millan à Moscou ayant en quelque sorte ouvert l'accès des Etats-Unis à Khrouchtchev. Ils prétendront également avoir réussi à revigorer l'économie stagnante du pays dans un contexte de stabilité des prix.
Mais, en réalité, leur meilleur atout électoral reste la politique timorée et confuse de la direction du Labour Party et des syndicats.
Depuis que les directions réformistes officielles ont, en pratique, abandonné le programme des nationalisations, précondition indispensable à une véritable économie planifiée, la polifique intérieure des deux partis ne présente guère de différences tangibles pour le commun des électeurs. Or, sur le plan d'une écono- nie privée, il est naturel que la préférence aille aux authentiques représentants le lentreprise « libre », qui ont su montrer leur dynamisme de businessmen
La question des armes atomiques devrait normalement polariser autour du Labour Party le courant profond qui traverse les masses anglaises s'opposant à l'utilisation de ces armes, y compris par le désarmement unilatéral de l'Angleterre. Mais la direction travailliste officielle a trouvé le moyen de se réfugier dans une position manifestement inopérante et hypocrite sur cette question, en avançant l'idée du « non-nuclear club ».
Ce ne sera, certes, pas le récent Manifeste du Labour Party, s'occupant de culture, de morale, d'embellissement de la vie et de joie de vivre, qui procurera au parti des votes massifs supplémentaires, en provenance des milieux ouvriers et des jeunes ouvriers. Car il est difficile que dans ces milieux l'argumentation du Manifeste, dépeignant l'Angleterre 1959 sous les couleurs d'une société largement affranchie du besoin matériel, trouve un écho persuasif et attrayant.
Les réalités capitalistes en matière de menaces de guerre, de sécurité d'emploi, de durée et de tension du travail, de conditions de logement, etc., sont toujours assez vivaces pour que l'ouvrier prenne au sérieux la compatibilité du régime capitaliste avec un cadre pour les loisirs. Par contre, le Manifeste culturel du Labour Party peut mordre sur certaines couches petites bourgeoises privilégiées anxieuses de jouir davantage de leur aisance matérielle.
Bien que les augures paraissent favorables à une nouvelle victoire des tories, il serait prudent de réserver encore le pronostic. En réalité la marge entre les deux partis reste très étroite, et il suffit qu'une masse flottante d'électeurs inférieure à un million penche au dernier moment pour les travaillistes pour que ceux-ci remportent la victoire.
Malgré les récents Gallup, favorables aux conservateurs, influencés par la puissante propagande que soutiennent les extraordinaires ressources financières des tories, et le contrôle de l'Etat que ceux-ci détiennent, les élections partielles avaient démontré l'ascension lente, mais constante, du Labour Party.
Si important que soit le reflet du mouvement ouvrier dans le miroir parlementaire d'un pays comme l'Angleterre, il faut se garder de ne le juger qu'à travers cette image. Le mouvement travailliste a donné ces derniers temps de multiples signes de mûrissement, le plaçant d'emblée, à l'étape actuelle, à l'avantgarde du mouvement ouvrier de tous les pays de l'Europe occidentale. La combativité spontanée du prolétariat anglais s'est manifestée dans une série de luttes remarquables, qui marquent cette année un record, aussi bien anglais qu'européen.
Dans ces luttes, d'importantes revendications ont été mises en avant, démontrant une conscience de classe, même politique, de loin supérieure à ce que nous remarquons actuellement sur le reste du front européen. Malgré la carence, ou même l'opposition, des directions officielles, les grèves de solidarité pour des ouvriers ou des responsables syndicaux licenciés par le patronat ont été fréquentes et dynamiques. Dans tous ces cas on a vu la masse des ouvriers et des cadres inférieurs se mobilisant spontanément et suppléant aux faiblesses des appareils.
La menace provenant du chômage légué par la récession, nourri par les progrès technologiques constants, a fait mürir une revendication centrale à l'étape actuelle, reprise un peu généralement par tous les syndiqués : la semaine de 40 heures ou, sous une forme plus générale, la réduction des heures de travail sans diminution de la paie.
C'est là une demande pleinement justifiée, par laquelle le prolétariat rejette sur le capitalisme les conséquences de son régime.
On peut s'attendre que le capitalisme anglais, aux prises avec une concurrence internationale avivée, cède plus facilement sur de nouvelles augmentations de salaires que sur la diminution des heures de travail. Raison de plus pour que la bataille sur ce terrain s'organise dans un front unique de tous les syndicats — besoin déjà senti par une importante masse des travailleurs.
Des questions plus politiques ont également surgi cette fois dans le secteur syndical du mouvement travailliste. Nous faisons allusion plus particulièrement aux fortes minorités qui se sont manifestées sur la question du désarmement atomique dans les conférences nationales de toute une série de syndicats cet été, avant que ne se réunisse en septembre, à Blackpool, le congrès des syndicats. Que la direction réformiste officielle ait réussi, en définitive, en utilisant scandaleusement le poids de la machine bureaucratique, à consacrer une majorité formelle pour sa politique du « non-nuclear club » cela n'enlève rien au fait que la majorité réelle dans les syndicats — et pas seulement dans les « wards », comme par le passé — est actuellement, en fait, loin à gauche de cette direction.
Et cela non seulement sur la question du désarmement atomique, mais également sur celle des nationalisations, considérées à juste titre comme inséparables d'une politique effectivement socialiste.
La majorité écrasante avec laquelle ces deux questions furent votées lors de la Conférence nationale du principal syndicat anglais, celui des ouvriers des Transports et Généraux, présidé par F. Cousins, est significative du degré de maturité actuelle du prolétariat anglais.
Pour la première tois dans histoire du mouvement travailliste anglais, la direction de l'aile gauche passe aux syndicats et se situe en même temps sur un niveau plus élevé qu'à n'importe quel moment du passé. Cette nouvelle gauche, à base essentiellement ouvrière syndiquée, se forme actuellement autour de trois revendications essentielles : désarmement dans la direction générale de l'unilatéralisme : nationalisations : diminution des heures de travail.
Organiser cette gauche à la base, sur ces trois questions, et battre là-dessus la droite de la direction du parti et des syndicats, est la tâche transitoire centrale de l'aile marxiste révolutionnaire du mouvement travailliste.
Dans le cas d'une victoire électorale du Labour Party, cette plate-forme de la gauche acquerra une importance décisive, accélérant, dans les meilleures condifions possibles, la différenciation politique commencée au sein du mouvement travailliste. En cas de défaite, la même plate-forme deviendra la base d'une lutte plus générale de la gauche contre le nouveau pouvoir des tories .
La défaite ne manquerait pas, d'autre part, de livrer de toute façon la direction du Labour Party à sa gauche.
Les conditions générales en Angleterre restent, plus qu'ailleurs en Europe, à l'étape présente, favorables au militantisme du mouvement ouvrier. L'amélioration de la conjoncture économique ne semble pas avoir le souffle d'un véritable boom prolongé.
Comme le reste de l'Europe occidentale, l'Angleterre est également en train d'émerger de la récession 1957-1958, mais selon un taux de nouvelle expansion plutôt modéré. Jusqu'ici, la reprise n'a été sensible que dans le domaine des biens de consommation, dont la vente fut stimulée à l'intérieur par le crédit. Il y a des indices que ce stimulant va déjà en s'affaiblissant.
Restent les exportations, qui, tout en ayant marqué un certain progrès, ne semblent pas à la veille de stopper l'élan irrésistible pris depuis un certain temps par les exportations allemandes et même japonaises.
Sans être placée devant la perspective d'une prochaine crise catastrophique, l'Angleterre s'achemine, à travers une reprise relative et éphémère, vers une situation de nouveau difficile, ses concurrents capitalistes, plus modernisés qu'elle pour la plupart, bénéficiant d'une productivité meilleure et, par conséquent, de coûts de revient plus bas.
D'où la perspective d'une tension maintenue, sinon aggravée, sur le plan social en Angleterre, mais dans un rapport de forces encourageant le prolétariat à résister et à se battre.
La conclusion pour l'aile marxiste révolutionnaire insérée dans le mouvement travailliste, devra être que ses chances de devenir l'ossature militante de la nouvelle gauche sont réelles, à condition de tirer à fond tous les enseignements des expériences sectaires du passé, et, patiemment et intelligemment, de se lier aux forces de la classe qui font leur expérience transitoire dans le mouvement travailliste organisé.