Jeunesse du Socialisme Libertaire de Daniel GUERIN (1)
Sous ce titre, Guérin a rassemblé plusieurs articles, dont notre revue a commenté quelques-uns d'entre eux (2). Il place l'ensemble de ces articles sous l'égide d'un " socialisme libertaire » qu'il oppose au marxisme-léninisme. Qu'est-ce que ce « socialisme libertaire » ?
Guerin se revendique un peu de proudhon, beaucoup de Bakounine. A notre connaissance, ni ceux-ci ni quelque autre libertaire ont apporté quoi que ce soit de valable, en face du marxisme, en matière d'analyse de la société, de ses forces motrices, de son economie, des rapports sociaux. On est même un peu surpris de lire dans la notice présentant ce livre que « la ligne directrice » de son ouvrage sur la Révolution française, il la devait à Kropotkine nous ne savions pas que celui-ci avait quelque rapport avec la conception de la révolution permanente qui était à la base du réexamen par Guérin de la Révolution française ni que cette théorie ait quelque chose de commun avec le « socialisme libertaire ». Quand on a lu soigneusement le livre de Guerin, on voit que le « socialisme libertaire » revient tout simplement à la négation anarchiste de l'Etat et à la négation du parti révolutionnaire.
Résumons le raisonnement de Guérin. Il y a eu « un échec relatif des deux plus grandes révolutions de l'histoire » (p. 12), la Révolution trançaise et la Révolution russe. Pourquoi ? La révolution surgit des masses. Mais celles-ci, manquant d'éducation et de conscience, doivent acquérir, dans le feu de la lutte, « la conscience la science, l'organisation, l'expérience qui leur manquent. Mais le fait même de forger les armes qui viennent d'être sommairement énumérées et qui seules peuvers lee compoer la serinité immense versaire comporte en soi péril : celui de compromettre la liberté dans l'organisation, celui de laisser conlisquer le mouvement par une elite minoritaire de militants plus instruits, plus conscients, plus expérimentés qui, pour commencer, soffrent comme guides pour à la fin, s'imposer comme chefs et sou mettre les masses à une nouvelle forme d'oppression de l'homme par l'homme » (p. 12).
Ceci n'étant dû ni à la « fatalité historique » ni à de « simples erreurs subjectives » des révolutionnaires (p. 12), mais a des conceptions fausses, autoritaristes (le jacobinisme des uns, le marxisme dans son développement léniniste des autres), il suffit pour éviter pareille répétition des choses à l'avenir, de ne plus reconstruire
« lendemain du triomphe de la Revolution » un nouvel Etat (p. 23). C'est en cela que consiste essentiellement la « synthèse » que Guérin prétend faire entre le marxisme et lanarchisme et cette synnotre bagage dodes en deviter de tire thèse seule « nous permettra de refaire jamais que nos révolutions soient confisquées par de nouveaux « Jacobins » disposant de blindés en comparaison desquels la guillotine de 1793 fait figure de joujou. » (page 63).
En fait de synthèse, Guérin tourne le dos au marxisme, à șa méthode d'analyse comme à ses conclusions révolutionnaires.
« Echec relatif » de la Révolution française et de la Révolution russe ! Mais quels sont donc les critères d'appréciation de l'histoire qu'a Guérin ? Qui ne nous dise pas qu'il fait seulement la part de ce qul etait progressit dans les révolutions et de ce qui était condamnable : depuis quand prendrions-nous comme critères le biseigne le ma cal. bien et le mal, tels que les prêtres les candidats à la première communion ? La Révolution française a non seulement nettoyé la France de ce qui existait encore de la féodalité, elle a aussi ouvert la voie à l'Europe moderne, au monde moderne. Quant à la Révolution d'Octobre, elle a inauguré . la plus gigantesque transformation sociale et rien ne prouve mieux sa victoire que le fait que la société soviétique ait non seulement survécu mais accompli tant de progrès, mal-
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1) Librairie Rivière, éditeur.
(2) Quatrième Internationale, avril 1958 et juillet 1958.
gré des années de direction réactionnaire. Nous ne cherchons pas une chicane mots à Guérin ; ce que son expression mots à Guérin ; ce que son expression « échec relatif » exprime, c'est au fond une attitude négative envers les deux plus grands événements de l'histoire humaine. La révolution française aurait pu être très bien si les Jacobins n'avaient pas été quelque peu autoritaires et n'avaient usé de la guillotine. La révolution russe de même si les bolcheviks...
Je ne nie pas qu'il faille des guides a la revolution, répliquera Guérin, mais il ne faut pas qu'ils deviennent des chefs, et pour cela il faut les débarrasser d'idées autoritaires. Le nez de Cléopatre, s'il eut été plus court, la face du monde aurait été changé. Le cerveau de Robespierre ou de Lénine, s'il eut été moins autoritaire, la face du monde serait tout autre ! Cet étrange raisonnement, outre, • omet quelques faits non négligeables tant pour la Révolution française que pour la Révo lution russe. Aussi bien dans la Révolution française que dans la Révolution russe, les hommes qui en furent les dirigeants pendant la periode ascendante turent pour la plupart éliminés physiquement et salis moralement par les dirigeants de la période descendante ; il est tout de même un peu léger de bâtir une thèse des guides qui finissent pas s'imposer comme des dictateurs en en faisant abstraction.
D'autre part, le « socialisme libertaire » donne-t-il vraiment cette garantie recherchée par Guérin que la révolution ne refluera feera pas ? On ne peut savoir par avance sortira après la victoire de la révolution des partisans du « socialisme libertaire » puisqu'ils n'ont pas encore mené une révolution à la victoire (nous doutons qu'ils puissent jamais le faire), mais il y a eu une Révolution espagnole dans laquelle les disciples de Bakounine ont joué un certain rôle. Les uns, comme Garcia Oliver, sont devenus de simples serviteurs de l'Etat bourgeois ; d'autres, comme Durruti, par leur propre expérience, s'éloignaient de la pure conception lbertaire. La vigilance et l'esprit libertaires chers à Guérin n'ont vraiment pas été d'un grand secours aussi bien à la Révolution espagnole dans son ensemble qu' aux leaders des anarchistes espagnols.
Si on veut comprendre l'évolution des randes révolutions, il faut éviter d'v voir l'intervention du malin, même sous la for me d'un esprit jacobin ou bolchevik, et considérer les rapports sociaux et les forces sociales.
La Révolution française a été une révolution bourgeoise, dirigée par des représentants de la bourgeoisie, certains d'entre eux ayant su diriger avec fermeté et audace les puissantes poussées des masses plébéiennes pour balayer l'ancien régime. Pouvait-on à l'époque aller au-delà ? L'argumentation de Guérin contre les Ja cobins est d'autant moins compréhensible que. lorsqu'ils ont eu le pouvoir, c'est pro bablement dans l'histoire la période du régime capitaliste où les masses pauvres sont intervenues le plus directement dans la marche de la société.
La question de la Révolution russe est toute différente, puisau'il s'agissait d'une révolution faite par les ouvriers paysans, avec pour objectif le socialisme.
Nous sommes obligés de revenir sur la théorie de la révolution permanente parce que Guérin — qui s'en fait le défenseur — montre dans ce livre que, dominé par ses élans « libertaires » il commet à son sujet des erreurs et des incompréhensions de taille.
Tout d'abord il déforme la pensee de Lénine en écrivant : « Lénine a longtemps rejeté la conception de la révolution permanente et soutenu que le prolétariat russe devrait, après la conquête du pouvoir, se limiter volontairement à un régime de démocratie bourgeoisie. » (p. 6l). C'est Guérin qui souligne le dernier membre de phrase, lequel est directement à l'encontre de ce que Lénine défendit contre les mencheviks. Ceux-ci donnaient à la révolution russe comme objectif une démocratie bourgeoise, tout comme celle des pays d'Europe occidentale, dans laquelle les ouvriers lutteraient pour leurs conditions de vie et en vue du socialisme, à une époque indéterminée. Lénine combattait une telle conception ; il prétendait que les tâches démocratiques-bourgeoises ne seraient accomplies que par un pouvoir des ouvriers et des paysans, régime qu'il qualifiait de « dictature démocratique des ouvriers et des paysans », laquelle ultérieurement « transcroitrait » en un régime socialiste. Par comparaison avec la conception que Trotsky formula en 1905 et que les événements ont depuis confirmée, celle de Lénine était indéfinie, mais c'était tout de même une conception de révolution permanente, et en tout cas on y trouve le contraire d'une limitation volontaire du prolétariat à un régime de démocratie bourgeoisie. Il est vrai que, polémiquant contre cette formule de Lénine, Trotsky avait dit à l'époque qu'elle contenait la possibilité d'un danger limitation des objectifs du prolétariat après la victoire de la révolution, mais entre mettre en garde à l'époque contre la possibilité d'un tel danger et attribuer à Lénine l'objectif d'une démocratie bourgeoise, il y a plus qu'une différence.
Ce n'est pas tout. Guérin, dans ce livre, touche la question de la nature de classe de l'Union soviétique en U.R.S.S.. A la page 23, il parle d'une « nouvelle classe privilégiée ». Aux pages 24 et 25 il condamne un « capitalisme d'Etat », ou un « communisme d'Etat », sans aucune autre précision. Enfin, dans un article traitant d'une fausse science prétentieuse, l'autre de deux livres — l'un de Collinet, plein de Diilas sur « la nouvelle classe dirigeante » - il voit le mérite de ces livres en ce qu'ils donnent « une description à la fois brillante et imnlacable de la « nouvelle classe privilégiée » (page 124) et nu'ils a reprochent, non sans raison à Trotskv.. de s'être montré incapable, malgré l'immense mérite de son réquisitoire contre le stalinisme, de qualifier sociologiquement, de mettre pleinement à nu le sens du « communisme » contemporain » (page 125).
On en est à se demander si Guérin a lu « la Révolution trahie » dans lequel Trotsky. il y a de cela plus de 20 ans. a non seulement fait une description mais une qualification sociologiaue de la bureaucratie soviétique qu'il connaissait mieux que quiconque par la lutte impla-
QUA cable qu'il a menée contre elle. Guérin prononce en termes péremptoires mais non étayés « l'incapacité », de Trotsky à qualifier sociologiquement la bureaucratie et s'inscrit sans plus parmi ceux qui parlent du « capitalisme d'Etat » pour I'U.R.S.S. Si Guérin avait repris la théorie de la révolution permanente dans son ensemble, il aurait pu précisément comprendre comment l'analyse trotskyste de l'U.R.S.S. et de la bureaucratie soviétique apportait seulement une confirmation mais aussi un enrichissement de ce que Trotsky présenta comme le second élément de cette théorie, à savoir que la société sous la dictature du prolétariat se développerait par bonds dans tous les domaines de la vie sociale. L'expérience soviétique a non seulement révélé le dynamisme puissant de la société bâtie sur les formes de propriété collective, elle a également montré particulières, ce dynamisme pouvait comdans des conditions historiques bien porter, en contradiction avec un puissant elan des forces productives, une période ce reaction politique. La théorie de l'Etat ouvrier dégénéré à la suite d'un hyperdéveloppement bureaucratique vient se placer dans l'axe de la théorie de la révolution permanente, elle a permis à Trotsky de prévoir bien à l'avance les tendances que révèle depuis quelques années l'Union soviétique, à la suite de son développement économique et de la fin de son iso lement dans le monde. Jusqua ce jour, thécrie du « capitalisme d'Etat » ait apnous n'avons pas vu que la prétendue porté théoriquement et politiquement quelque chose. Elle s'est surtout révélée comme une expression éculée tormulée des octobre 1917 par des mencheviks, reprise par les gens les plus divers, les derniers en date à notre connaissance étant Eisen. hower et Dulles, lors de la récente visite de Mikoyan aux Etats-Unis.
Guérin, après tant d'autres, combat les conceptions d'organisation de Lénine matière de parti révolutionnaire. Il s'efen force d'utiliser, après tant d'autres, - Je Trotsky d'avant 1917 qui, ultérieurement, a compris que la discussion d'organisation du début du siècle recouvrait des divergences profondes entre révolutionnaires et opportunistes, et aussi Rosa Luxembourg que Guérin recrute de manière posthume mais plus qu'abusive à sa « synthèse » entre le marxisme et lanarchisme. Lenine, ni Trotsky, ni Rosa ne pouvaient diverger sur le fait que la révolution vient " d'en bas », cela relève de l'abe du marxisme. Ils ne divergeaient également pas sur la nécessité d'un parti révolutionnaire. Aucun marxiste sérieux ne saurait également contester l'idée que le parti ne saurait être confondu avec la classe. On ne doit pas violenter la classe, mais ce n'est pas le faire que de vouloir un parti discipliné. Comment une couche sociale quelconque peut-elle agir politiquement - qui ne réunit forcément qu'une partie sans la formation d'une organisation de cette couche - nour formuler ses objectifs politiques ? Et aucun groupement politique, surtout s'il a des objectifs révo
One peut être efficace s'il n'est discipliné.
Guérin reprend l'accusation contre le
* jacobinisme » de Lénine, le présentant comme une conception visant à substituer le parti à la classe — une erreur sur laquelle Trotsky est revenue - et oublie ce que repondait Lénine à lépoque : il s'agit, dans la social-démocratie, d'une division entre Jacobins et Girondins, réponse qui a été pleinement confirmée par toute l'histoire de la Révolution russe.
Guérin combat l'argumentation de Lénine sur la discipline du parti, comparée à celle de l'usine. L'école de la fabrique, attirme Guérin, n'est pas seulement une école de cooperation et d'organisation, mais aussi une école d'obéissance passive et de soumission. Va-t-il prétendre que l'ouvrier qui adhère à un parti ouvrier le fait par esprit d'obéissance et de soumission ? Cela n'est pas vrai, même quand il adhère à un parti stalinien ou à un parti social-démocrate (dans les pays où ce parti est dominant dans le mouvement ouvrier). Il y adhère pour changer le sort de sa classe et non parce qu'il veut se soumettre passivement a Thorez ou Ollenhauer. Le fait que des centaines de milliers et même des millions de travailleurs restent attachés à ces partis de masse est dû à plusieurs facteurs qui nécessiteraient d'être longuement étudiés pour comprendre la question des rapports entre la classe et sa direction (3) ; mais parmi ces facteurs, il faut inclure sans aucun doute l'esprit d'organisation que la classe acquiert dans les grandes entreprises et la compréhension de la nécessité, pour mener la lutte contre le capitalisme, d'avoir un parti centralisé. Oui, les travailleurs dans leur écrasante majorité veulent avoir de grandes formations centralisées, et nous trotskystes sommes tout à fait d'accord avec eux sur ce point. Sans parti centralisé dans l'action, la lutte révolutionnaire est une utopie. Et ils veulent aussi une direction qui dirige.
Le centralisme indispensable ne signifie ni le bureaucratisme ni le monolithisme de la pensée. La crise du stalinisme, dans sa phase actuelle en France, se traduit par volutionnaires qui ne distinguent pas enun hiatus entre d'excellents ouvriers récore clairement la politique révolutionnaire dont ils ont besoin, et des intellectuels dégoutés d'un stalinisme qui leur proposent des formes d'organisation lâches dont ils n'ont que faire et une « démocratie » qui est le droit de dire n'importe quoi n'importe où et dans n'importe quelles conditions. Cet esprit « libertaire » ne peut apporter aux travailleurs et aux masses exploitées que l'impuissance et la défaite. La Révolution russe aurait-elle tenu un tant soit peu si les bolcheviks avaient fait leur le « socialisme libertaire », au lieu de créer l'Armée rouge ? Guérin s'est-il demandé un seul instant ce que pourrait penser de son « socialisme libertaire » un fellagha algérien qui doit lutter contre les forces de l'impérialisme francais ? Il se demanderait pourquoi il aurait à craindre d'avoir à sa disposition des Jacobins munis de blindés. La peur du « totalitaris-
(8) Nous espérons traiter cette question dans une prochaine parution de « Quatrième Internationale ».
me » de demain aboutit tout simplement à désarmer les masses devant l'oppresseur du jour.
Guérin veut « déjacobiniser » la Révolution française et, je présume, « débolcheviser » la Révolution russe. Pour nous, ce sont les Jacobins qui ont permis à la Révolution française de triompher et d'avoir toute sa grandeur: ce sont les bolcheviks qui ont fait celle de la Révo lution russe. Et si la révolution socialiste ne l'a pas encore emporté dans le monde, ce n'est pas faute d'esprit « libertaire », mais faute de Jacobins, de bolcheviks au sein du mouvement ouvrier. Et la seule façon de préparer la victoire de la révolution de demain, c'est de lutter pour former un parti bolchevik, et non de chercher une garantie verbale pour le surlendemain.
Pour terminer, regrettons qu'après avoir écrit quelques bons ouvrages Guérin se soit rangé dans la longue file, qui s'accroît a raison de quelques personnes par pays et par an, de ceux qui prétendent tailler la barbe de Marx.
P. F.
La Révolution Algérienne de Charles-Henri FAVROD (1)
Pour les lecteurs de notre_revue, ainsi que pour ceux de nombreuses publications de gauche qui se sont penchées sur la question algérienne, ce livre n'apprendra rien de particulièrement nouveau, mais ils y trouveront rassemblés toute une série de laits, d'informations, de données qu'ils ont pu lire à l'occasion et là. C'est un exposé qui reprend l'histoire depuis la conquête de l'Algérie et surtout depuis qu'a commencé le peuplement de l'Algérie par une population non autochtone. On y trouvera clairement démontré tout ce que ces • Français d'Algérie » ont fait, à chaque etape, pour maintenır leur domination sur l'Algérie, y compris contre les timides tentatives du gouvernement de Paris d'apporter quelques médiocres réformes. On trouve aussi le rappel des atrocités dont les Algériens furent souvent victimes de la part des colons, et notamment celles du Constantinois en 1945, et qu'oublient ceux qui versent des larmes de crocodile sur les prétendues atrocités de la Révolution algérienne. On y trouve également la démonstration des diverses manœuvres de l'impérialisme pour se dérober au véritable problème de l'Algérie, en laissant la haute main aux colons, manœuvres qui se traduisent, pour employer une expression de l'auteur, par des conversations « francofrançaises ».
Parmi les documents publiés, se trouvent aussi ceux relatifs au conflit entre le FLN et le MNA; dans lequel se sont mêlés d'une façon à la fois scandaleuse et lamentable de pseudo-trotskystes.
Mais ce qui caractérise ce livre par rapport aux etudes et articles de même orientation publiés jusqu'alors, c'est que son auteur est un journaliste suisse de la « Gazette de Lausanne », c'est-à-dire nullement marqué par des tendances socialistes, et que l'éditeur, la maison Plon, se place nettement dans le camp bourgeois le plus conservateur. D'ailleurs, cette firme précise dans un avant-propos qu'elle a réservé la publication lorsque l'auteur lui apporta son manuscrit, parce que cétait suscitait done ou lion estion alpienne « a une époque ou telles que la France apparut alors au bord de la guerre civile. Aujourd'hui, les institutions ne paraissent plus en danger et la V• République s'ouvre sur des perspectives qui paraissent plus sereines. Le moment est donc venu d'écouter cette voie qui sonnera mal à certaines oreilles, mais dont on peut assurer qu'elle est celle d'un ami fervent de notre pays ».
On peut être sûr que les perspectives de la Ve République seront tôt ou tard troublées par la question algérienne tout aussi bien que ne le fut la IV', car des livres comme celui de Favrod ne changeront pas les torces sociales reactionnaires qui y a si bien décrites.
(1) Plon éditeur, Paris.
Nous, Algériens...
de Jacques CHEVALLIER (1)
Un livre de plus en France sur la question algérienne. L'auteur était bien placé pour apporter quelque chose sur le sujet, non en raison de travaux scientifiques, mais parce qu'il est un des rares personnages qui a eu des échanges de vues franes avee les deux camps en présence et avee toutes les nuances, tous les courants. En effet, originaire d'une famille de colons, il avait autrefois partagé les opinions des ultras, puis évolua jusqu'à adopter une position de Français libéral. Devenu maire d'Alger, il tenta de mettre debout une opération de collaboration entre Français et Algériens. Il réussit pendant peu de temps a gagner à ses vues ceux qui constituerent laile « centraliste » du M.T.L.D., peu avant la scission de cette organisation et l'éclatement de la révolution algérienne le Jer novembre 1954. Ensuite, au cours de celle-ci, notamment lors de la « bataille d'Alger », il tenta encore de trouver une solution de compromis. Il s'attira l'hostilité, la haine des Lacoste, des Massu, des Sérigny. L'émeute fasciste du 13 mai à Alger l'obligea à donner sa démission de maire.
Son livre est avant tout un plaidoyer pour son activité et pour un compromis, sans qu'il donne pour solution — et pour cause autre chose que des vœux pieux. Le livre, terminé d'écrire le 18 octobre, cinq jours après la lettre de de Gaulle à Salan lui disant de permettre que s'affrontent des tendances opposées aux élections législatives, montre que Chevallier avait de grands espoirs à cette date dans les élections de novembre. Quelques jours plus tard, il renonçait à se présenter, ces élections devant étre tout aussi truquées que les élections sous la IV• République.
Ce livre contient aussi ce que l'auteur appelle « le cimetière des occasions manquées ». C'est un recueil des promesses faites, à diverses reprises, aux Algériens, promesses chaque fois insuffisantes et jamais tenues.
Aussi, tout compte fait, ce livre est — en dépit du désir de son auteur - la manifestation la plus claire de la vanité et de l'impuissance de ces libéraux qui cherchent une formule pour déjouer la marche de l'histoire.
Ce livre renferme aussi incidemment des passages qui montrent le « socialiste, lacoste sous un jour peu flatteur: bravache publiquement, mais lache et répugnant dans les propos de son cabinet.
On trouve également dans ce livre des renseignements inédits sur la situation de Parmée française en juillet 195ł, au moment de Dien-Bien-Phu. A cette époque, Chevallier était chargé de la Défense nationale dans le cabinet de Mendès-France. Le Comité de défense nationale lui ayant demandé d'indiquer les ressources en personnel de carrière en vue d'éviter l'envoi du contingent au Vietnam, voici ce qu'il dit :
« Abstraction faite de la maintenance. nous ne pourions encoyer en renfort en Indochine, de juillet à décembre 1951, que... 879 hommes. Larmée français saignée à blanc dans ses cadres et dans son personnel de carrière était à bout de souffle. Sept ans de combats, 100.000 morts chez nous et dans les troupes de l'Union Française, 30,000 prisonniers, l'équiralent de deur promotions de Saint-Cyriens exterminé chaque année, des centaines de milliards gaspillés, 170.000 hommes traqués et cernés dans le Delta tontinois, la sécurité françuise en métropole amoindrie par l'affaiblissement de sa converture sur le Rhin, Tarmée d'Afrique erangue et désorganisée.» (P. 115.)
L'auteur donne ces chiffres pour indiquer la faiblesse de l'armée française en Algérie lorsqu'éclata la révolution et pour faire connaitre qu'il fit tous ses efforts, dans la mesure du possible, pour la renforcer immé diatement avant et aussitôt après le 1er novembre 1954. Ces indications sur l'état de l'impérialisme francais à cette date sont d'autant plus accablantes pour les directions de la classe ouvrière française qui, par leur politique, ont permis à cet impérialisme de se ressaisir, au point de pouvoir réussir sans coup férir la liquidation du régime démocratique en France même.
(1) Calmann-Léry, éditeur, Paris.
Livre reçu :
Autocritique, d'Edgar Morin (Julliard, éditeur).
La classe ouvrière d'Allemagne orientale de Benno SAREL (1)
Benno Sarel vient de faire paraitre aux Editions Ouvrières, dans la collection « Masses et Militants », une chronique remarquable de l'évolution du prolétariat en Allemagne orientale. L'ouvrage est, à plus d'un point de vue, unique en son genre. Il réussit a retracer, année par année sinon mois par mois, le dereloppement des préoccupations ouvrières à l'entreprise dans une économie planifiée sous domination démocratique.
Partant du niveau le plus modeste et le plus primitif, le seul possible dans les années de chaos et de famine 1915-1949, résultant du fascisme, de la guerre, des terribles réparations imposées par le Kremlin, avee démontages et désagrégation de la vie civilisée, la classe ouvrière d'Allemagne orientale, une fois acquise la relance économique et l'essor des forces productives, s'élève lentement mais irrésistiblement à la hauteur de sa tâche historique: la gestion collective des moyens de production.
Blle aborde ce problème d'abord au sein de l'entreprise : problèmes des normes et salaires, problèmes du stakanovisme. La révolte des 16-17 juin 1953 parait à l'auteur l'apogée de cette première phase. Mais au sein de l'entreprise, la lutte ne peut déboucher sur aucune solution définitivement satisfaisante. C'est à l'échelle de l'économie et de l'Etat dans son ensemble que le problème de l'auto-gestion peut être résolu. Ce sera l'objectif de la deuxième phase, qui atteint son point culminant fin 1956, au moment on éclatent les révolutions polonaise et hongroise.
L'auteur n'a voulu écrire qu'une chronique; ne lui reprochons done pas l'absence de conclusions générales et théoriques, la faiblesse occasionnelle d'une explication, le vocabulaire quelquefois — à dessein ? -obscur. Malgré les penchants de l'auteur vers une conception de « capitalisme d'Etat ». et les étranges remarques de la préface de Pierre Naville sur le « socialisme d'Etat », les données rassemblées impliquent nettement des conclusions trotskystes. Le régime. de la R.D.A. n'est pas capitaliste la bureaucratie instaure une économie et une société on « toutes conditions... exigent de manière impérieuse l'adhésion des ouvriers à leur travail et plus généralement à la chose publique » (p. 250). Cela rend nécessaire un " renversement » (nous dirions : une révolution politique) qui doit être préparé par une « organisation », réalisant la fusion des ouvriers d'avant-garde et des intellectuels marxistes. Aucun trotskyste ne dirait ces choses autrement...
L'auteur ne nous précise pas comment fonetionnera concrètement cette «gestion ouvrière », comment elle est conciliable avec la planification, comment elle peut s'intégrer la démocratie ouvrière politique. Les thèses « Déclin et chute du stalinisme », adoptées par le V° Congrès Mondial de notre Internationale, s'efforcent de répondre à ces questions, sur la base de toute l'expérience acquise depuis 40 ans par le mouvement ouvrier mondial. Nous serions curieux de connaître l'avis de Benno Sarel à ce propos et, sur la base de son livre, nous ne voyons pas très bien ce qu'il pourrait y ajouter ni à quoi il pourrait objecter.
(1) Editions Ouvrières, Paris.