Depuis la fin du blocus de Berlin et surtout pendant la période du boom économique, l'Europe cessa d'être un problème international .presque. De hauts fonctionnaires préparaient bien un « Marché commun », mais sur le plan politique les préoccupations étaient tournées essentiellement vers d'autres continents. Et voici que | Europe se rappelle à l'ordre du jour : recession economique, établissement du Marche commun, affaire de Berlin, etc...
A ce propos un colloque fut organisé entre trois hommes supposés représentant « la gauche » européenne : Bevan pour la Grande-Bretagne, Nenni pour italle, et Mendès-France pour la France. Mais, en occurrence, la « gauche » signitiait des choses différentes : Bevan est un des principaux dirigeants d'un grand parti ouvrier, susceptible d'être à nouveau porté au pouvoir par des élections ; Nenni est le dirigeant d'un Parti socialiste, minoritaire dans la classe ouvrière, qui vient de rompre l'unité d'action avec le P.C., et qui est loin de pouvoir songer a jouer un role important dans la politique du capitalisme italien ; quant à Mendès-France, c'est un politicien bourgeois actuellement dépourvu de toute base et qui espère seulement que sa classe aura besoin de lui le jour où la vague de réaction refluera en France, pour endiguer une montée révolutionnaire.
Et, dans ce colloque, chacun d'eux fut dominé par ses conditions particulières, ce qui se traduisit par l'absence d'une politique commune. Bien sûr, tous trois partaient de l'idée qu'il leur fallait trouver une « ligne démocratique » (Nenni), c'està-dire une politique qui soit différente de la droite et aussi sans accord avec le mouvement communiste. Ce dernier point ne se posait pas à Bevan, mais pour la France et l'Italie c'est un vœu de l'esprit.
Tous trois étaient aussi pour la paix. Qui ne l'est pas ? devait d'ailleurs faire remarquer l'un d'eux. Mais, sur ce point aussi, il n'y a d'autre solution que la confiance dans la bonne volonté humaine qui pourrait faire tant de choses... Tout de même, la limite de leur politique de « paix » à tous trois est apparue clairement, dans le fait qu'aucun d'eux ne songe à rompre l'alliance atlantique, mais tout au plus à l'amender. Et même Nenni prend la défense des Etats-Unis (du capitalisme américain) qui, dit-il, nous on « deux tois sauvés » !
Sauvé ? Mais que disent ces hommes de « gauche » sur la question du socialisme ? Mendès-France ne veut pas en entendre parler ; cependant 1l n'est pas tellement loin de ses interlocuteurs, car pour eux les grandes transformations auxquelles ils songent, c'est un accommodement entre un « secteur public » et un « secteur privé » de l'économie, autrement dit ce que nous avons deja vu a la tin de la deuxième guerre en Europe : l'Etat natio nalise les industries deticitaires.. pour le plus grand profit des capitalistes des autres industries, et ensuite la « démocratie » assurerait une transition pacifique au socialisme. A ce propos, Togliatti ayant déclaré que telle était aussi la conception des dirigeants des P.C., Nenni devait lui répliquer que c'était exact et qu'ils avaient aussi joué loyalement le jeu avec la bourgeoisie a la tin de la deuxième guerre mondiale, mais qu'ils n'inspiraient tout de même pas confiance pour l'avenir. Que Nenni prolonge un peu son raisonnement et nous apprendrons que les capitalistes occidentaux ne seraient socialisme, mais au parti uniquostiles au ce colloque devait être soulevée le problème des pays sous-développés. Chacun d'entre eux le vit sous l'angle de sa propre nation. Nenni exprima son bonheur que l'Italie n'ait plus de colonies. Les deux autres se prononcèrent pour une aide à ces pays, ce qui n'est pas du tout une Idée spécifique à la « gauche ». En outre, Mendes-France se garda bien de prononcer le mot d'indépendance, surtout à l'égard de l'Algérie.
Tout compte fait de ce colloque ne sortit rien, car il ne pouvait rien en sortir.
Comme une assez large publicité lui fut faite, Togliatti éprouva le besoin d'y répondre d'autant plus qu'il est maintenant obligé de combattre Nenni qui a pris ses distances envers le P.C. Il lui était aisé de souligner les points les plus faibles de ces propos, mais quelle fut son objection essentielle ? Il dit que la seule perspective réelle est une sorte de nouveau Front populaire qui ferait des réformes de structure et que cela ne peut se faire sans les communistes. Nous avons déjà indiqué plus haut la réponse de Nenni, mais il n'est pas inutile de citer les termes mêmes de Togliatti car ils sont révélateurs de toute la politique des dirigeants des P.C. Ayant indiqué la perspective selon lui nécessaire, loghatti ajoute : « Existe-t-il aujourd'hui en Europe occidentale une classe politique qui ait conscience de ces vérités... ? Pour le moment la réponse doit être assez réservée... Nous attendons donc encore une fois que les forces qui se disent de gauche se manifestent et affrontent cette épreuve... »
Nous attendons... que les bourgeois de gauche et les sociaux-démocrates veuillent bien se tourner de notre côté. Il n'est pas exclu qu'ils le fassent, mais ce sera le jour où le capitalisme sera à nouveau menacé et en vue de le renflouer, non pour assurer la transition vers le socialisme. Rarement ne fut exposée plus clairement que par Togliatti la politique passive, attentiste, pour la collaboration de classe, des directions des deux grands partıs communistes d'Europe occidentale.
La déclaration des six Partis communistes d'Europe occidentale réunie à Bruxelles est exactement dans l'orientation de l'article de Togliatti. Face à la concentration capitaliste que constitue au fond la création du Marché Commun Européen. ces Partis communistes placent, sur le même plan que la défense des intérêts des travailleurs, « la sauvegarde... des intérêts legitimes des petites et moyennes entre. prises industrielles et commerciales ». Is ont pour objectif non le renversement du capitalisme, non l'expropriation des trusts, non l'unification de l'Europe par le prolétariat prenant le pouvoir et créant les Etats-Unis socialistes d'Europe, mais une pression obligeant les capitalistes à ne pas procéder à la concentration de l'économie. Autrement dit, ils veulent arreter les pro cessus economiques et sociaux, les figer, sinon les ramener en arrière. C'est une utopie réactionnaire digne vraiment des petits patrons et des petits commerçants auxquels ces partis s'adressent, mais du mouvement ouvrier et du socialisme non du mouvement ouvrier et du socialisme pour qui, depuis longtemps, le mot d'ordre à ce sujet était : « Par les trusts et audelà, vers le socialisme ! »