Documents de la IVe Internationale

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La revue › 17e année, n° 6

La Révolution arabe (II) (Rapport présenté au 21e Plenum du Comité Exécutif International, novembre 1958)

M. Pablo · Quatrième Internationale, 17e année, n° 6 · mai 1959 · p. 37-44 · 5 135 mots

In English: Documents: XXIst Plenum of the International Executive Committee: The Arab Revolution — Report (second of two parts) (Fourth International No. 6, Spring 1959).

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BILAN DE LA DIRECTION BOURGEOISE ACTUELLE DE LA REVOLUTION ARABE

C'est en tenant compte de ces données qu'il faut juger le rôle joué par la direction bourgeoise ou petite bourgeoise de la Révolution arabe dans cet après-guerre, établir son bilan, évaluer ses perspectives.

Les événements marquants de la révolution du Moyen-Orient et en général arabe, dans la nouvelle phase ouverte depuis la fin de la 2° guerre mondiale sont : l'expérience Mossadegh en Iran; la révolution politique égyptienne de 1952 et l'ascension au pouvoir du nasserisme; la libération de la Tunisie et du Maroc; la révolution algérienne de novembre 1954 ; la formation de la R.A.U., les révolutions libanaise et irakienne de l'année 1958.

Dans tous ces événements s'est affirmée une direction bourgeoise ou petite bourgeoise de la révolution, prenant la tête de la lutte nationale anti-impérialiste. Dans certains cas, le rôle politique dirigeant joué par des personnalités et des partis bourgeois — d'origine sociale bourgeoise, ou idéologiquement attachés, en définitive, à la bourgeoisie - était parfaitement clair : Mossadegh en Iran; l'Istiqlal au Maroc ; le Néo-Destour et Bourguiba en Tunisie; des formations bourgeoises et petites bourgeoises diverses au Liban et en Syrie.

Dans d'autres cas, comme celui de l'Egypte et de l'Irak, la direction de la révolution est assumée par un groupe bonapartiste d'officiers, dont il s'agit de mieux saisir l'essence et l'orientation sociales. C'est le cas plus général du nasserisme.

Les événements ont parfaitement démontré, il me semble, la justesse des thèses essentielles du marxisme révolutionnaire sur le développement de la révolution coloniale à notre époque et le rôle de la bourgeoisie indigène. Ils ont confirmé la possibilité de celle-ci de iutter, jusqu'à certain point, contre l'impérialisme, et ceci confirme à son tour la nécessité d'un front unique anti-impérialiste national réunissant toutes les classes, dans le cas des pays coloniaux et semi-coloniaux.

Mais les événements ont également démontré les limites de la bourgeoisie indigène dans tous les domaines essentiels : celui de l'indépendance réelle par rapport à l'impérialisme ; celui de l'unification nationale ; ceux de la réforme agraire, de l'industrialisation, de l'émancipation des femmes. Par le fait que la bourgeoisie indigène, y compris les noyaux de la bourgeoisie industrielle, dans tous ces pays, est à la fois économiquement faible, trop liée économiquement à l'impérialisme, aux féodaux et aux autres couches exploiteuses indigènes (bourgeoisie mercantile

* La rremière partie de ce rapport a paru dans le n° 5 de « Quatrième Internationale » (février 1959).

et usurière), et qu'elle a peur de s'appuyer fermement sur les masses paysannes et ouvrières, les événements ont démontré que cette bourgeoisie ne peut achever, compléter les tâches essentielles précitées de la révolution démocratique bourgeoise (17).

L'échec de Mossadegh en Iran dans les nationalisations des pétroles ; le bilan du régime de l'Istiqlal au Maroc et du Néo-Destour en Tunisie; le bilan du nasserisme aussi bien sur le plan de l'Egypte que de la R.A.U. ; le bilan à ce jour de la révolution irakienne - toute cette expérience est là pour démontrer clairement les limites d'une direction en définitive bourgeoise de la révolution. (Nous traiterons à part le cas de la présente révolution algérienne.)

Ces limites sont d'autant plus flagrantes que les conditions internationales d'après-guerre ont, en réalité, donné à la bourgeoisie nationale des pays coloniaux et semi-coloniaux des possibilités et des chances exceptionnelles, par le fait de l'antagonisme Est-Ouest et les toutes nouvelles possibilités d'aide diplomatique, militaire, financière, commerciale, technique dont disposent l'URSS et les autres Etats ouvriers (18).

Grâce à ces circonstances nouvelles, la bourgeoisie nationale a la possibilité de pousser son indépendance relative par rapport a l'impérialisme beaucoup plus loin que par le passé, et faire en même temps victorieusement face aux agressions éventuelles de l'impérialisme, comme ce fut le cas lors de l'expédition anglo-française de Suez en 1956, et de nouveau lors des événements qui ont suivi la révolution irakienne de 1958.

Mais la nature de classe de la bourgeoisie nationale l'empêche de profiter d'une telle situation exceptionnelle pour se débarrasser radicalement des séquelles économiques de l'impérialisme et des féodaux, dont l'existence est une entrave majeure à l'élargissement du marché intérieur et à une industrialisation accélérée et sur une grande échelle. Les positions économiques de l'impérialisme ne sont nulle part complètement éliminées dans les pays arabes, y compris en Egypte. Loin de là.

Dans les cas de certaines expropriations et étatisations - qui ont eu lieu sous la poussée des masses et de besoins politiques et économiques impérieux — comme celles du canal de Suez et d'autres entreprises en Egypte, les impérialistes sont grassement indemnisés, ce qui grève l'économie nationale de charges diminuant d'autant les ressources possibles qui auraient pu être consacrées à l'industrialisation.

Le cas des pétroles, qui sont cependant déterminants pour l'avenir économique et l'industrialisation des pays arabes, est caractéristique de la faiblesse générale de la bourgeoisie face à l'impérialisme. Les nouveaux rapports de force établis entre elle et l'impérialisme pourraient l'amener à négocier les termes des contrats

(17) C'est-à-dire les tâches qui étaient propres à la révolution sociale bourgeoise qui, dans le passé, dans les pays européens, avait permis de repousser le féodalisme et d'instaurer le capitalisme moderne.

(18) EGYPTE : Le volume du commerce entre l'Egypte et I'U.R.S.S. s'est accru, de

1958 à 1957, de plus de onze fois. Pour toute une série de marchandises, l'U.R.S.S. est actuellement le principal fournisseur de l'Egypte. Ainsi, 1957, dans les importations égyptiennes figuraient au compte de l'U.R.S.S. 43 % de blé ; 37 % de pétrole ; 37 % de bois scié : 50 % de contreplaqués : 27 % de tracteurs.

L/U.R.S.S. achète d'autre part actuellement plus de 30 % du coton égyptien à exporter, et également du riz.

SYRIE : En 1957, les exportations soviétiques en Syrie représentaient en valeur : Machines et équipement 47 % Produits pétroliers 24 % Laminés ferreux 13 % Bois scié 9 % Les importations soviétiques en provenance de Syrie étaient représentées principalement par le coton (plus de 70 %).

Le produit de la vente des marchandises soviétiques, aussi bien dans le cas de

Syrie que dans celui de l'Egypte, étant entièrement consacré à l'achat des produits agricoles de ces pays.

is crédits accordés par l'U.R.S.S. à la R.A.U. totalisent actuellement environ 450.000.0 dollars (dont 100 millions environ pour la construction du barrage d assouan avec les compagnies pétrolières dans un sens plus favorable pour elle. Ce processus est même déjà engagé (19).

Mais l'étape de létatisation sans indemnisation de ces compagnies, condition primordiale pour assurer laccumulation primitive nécessaire au démarrage industriel en grand des pays arabes, ne sera pas franchie sans la poussée révolutionnaire des masses arabes et sans une direction qui déborde largement le cadre bourgeois.

La tâche de l'unification de la nation arabe est non moins compromise sous la direction bourgeoise ou petite bourgeoise actuelle de la révolution arabe. L'unification arabe est une tâche historique trop progressive pour ne pas lui subordonner le caractère du régime sous lequel elle pourrait se réaliser.

L'unification de la nation arabe formerait le cadre le plus propice pour l'épancuissement économique, social et politique de la révolution arabe. De ce point de vue, les formes politiques dans lesquelles ce processus se réalise sont moins importantes que le contenu lui-même. Si, par exemple, l'unification arabe pouvait se réaliser dans le cadre d'un seul Etat centralisé, gouverné par Nasser, aussi antidémocratique que puisse être cet Etat, on ne pourrait être contre une telle unification. On se contenterait seulement de continuer la lutte pour les libertés démocratiques et pour le socialisme au sein d'un tel Etat.

Mais il est pratiquement improbable que le nasserisme unifie la nation arabe sous la forme soit d'un Etat interarabe centralisé, soit même d'une Confédération de Républiques arabes. Toutes les formes d'association des Etats arabes en tant que formes transitoires vers l'unification en un seul Etat centralisé ou une République fédérative efficace (20) doivent être considérées comme progressives et être appuyées si elles tendent à se réaliser.

Les difficultés actuelles au sein de la R.A.U. entre l'Egypte et la Syrie, ainsi que les réticences de part et d'autre entre la R.A.U. et l'Irak pour élargir l'unification à ce dernier pays également ; l'hostilité de Bourguiba à la R.A.U.; les dissensions au sein même du Maghreb, sont autant d'indices importants de l'inaptitude organique et non seulement conjoncturelle d'une quelconque des bourgeoisies arabes — même relativement de la plus dynamique d'entre elles - à s'établir en tant qu'élément assimilateur et unificateur de l'ensemble des pays arabes.

Les différentes fractions des classes dirigeantes féodo-capitalistes arabes sont trop hétérogènes du point de vue structure économique et sociale, trop différemment liées chacune à l'impérialisme, trop particularistes, pour se polariser de leur propre volonté et mouvement autour d'un axe unique, dans un cadre national unique. Seul un pouvoir politique fort, doté d'un grand dynamisme économique, pourrait briser les tendances particularistes centrifuges et réaliser l'unification, aspiration révolutionnaire commune avant tout des masses arabes (21).

Le nasserisme n'a pas cette envergure. Le nasserisme représente un pouvoir bonapartiste par excellence, qui exploite la force du mouvement des masses en Egypte et dans les pays arabes ainsi que l'antagonisme Est-Ouest, en définitive au profit de la couche sociale encore restreinte, mais en renforcement constant de la bourgeoisie industrielle nationale. Cette bourgeoisie, capitaliste par excellence,

(19) Dans le genre des compagnies « intégrées » qui se sont formées avec du capital japonais et italien dans certains cas, partageant les profits selon des formules plus avantageuses que le traditionnel « fifty-fifty », et donnant droit au partage des profits découlant de la production que du raffinage, du transport et de la vente du pétrole. C'est termes que l'Arabie Séoudite a voulu récemment conclure un contrat Standard Oil Company (d'Indiana).

Entre la République du Maghreb uni et la République arabe unie des Etats du Moyen-Orient, par exemple.

(21) L'unification nationale arabe doit également comporter une réelle autonomie et même une autodétermination des différentes ethniques qui existent certains Etats, à l'exemple des Kurdes de l'Irak, etc... Elle aura d'autre part à résoudre au Moyen-Orient la question de l'Etat d'Israël et des réfugiés arabes. Ces nombre de 800.000, vivent toujours déracinés, inemployés, dans les camps, généralement sous la tente. La seule solution juste de leur douloureux et explosif problème est leur réinstallation en Palestine, pays arabe par excellence, l'Etat actuel d'Israël résorbant en tant que minorité nationale jouissant d'un régime d'autogouvernement et des pleines libertés culturelles au sein de la République arabe unie du Moyen-Orient.

n'a actuellement pas suffisamment de force pour gouverner à travers un parti et un gouvernement démocratique parlementaire. Pour s'imposer, elle a besoin d'un Etat fort capable de faire face aussi bien à l'impérialisme qu'aux couches féodo-bourgeoises indigènes, économiquement retardataires, et sans qu'il soit débordé sur la gauche par le mouvement révolutionnaire autonome des masses.

Le pouvoir militaire des officiers « nationaux », « anti-impérialistes » - issus pour la plupart de la moyenne bourgeoisie des campagnes et des villes, fils de moyens propriétaires de terre, de commerçants, ou de fonctionnaires — et qui aspirent dans des termes sociaux vagues à « moderniser » leur pays, à « rattraper » l'Occident, etc,. un tel pouvoir est un instrument politique rêvé pour cette couche de la bourgeoisie.

Fondamentalement, le bonapartisme nasseriste joue en faveur du développement du capitalisme, aussi bien par le fait qu'une partie de l'administration étatique en s'enrichissant grâce à sa fonction devient capitaliste, c'est-à-dire propriétaire de capital, que par lensemble de l'action étatique qui s'efforce de suppléer à l'accumulation primitive capitaliste et favorise le développement capitaliste industriel (22), contre les limitations à ce développement apportées dans le passé par la toutepuissance de l'impérialisme et du féodalisme.

La politique interarabe du nasserisme, en cherchant à créer un marché interarabe plus vaste, dans lequel les obstacles impérialistes et féodaux se trouveraient au moins en partie éliminés, et en s'efforçant sur une telle base de lier à cette entreprise d'autres fractions de la bourgeoisie arabe, n'est également que d'essence économique capitaliste.

Nous venons de voir les limites de la lutte anti-impérialiste de la bourgeoisie nationale ainsi que celles de sa lutte pour l'unification nationale et l'industrialisation. Il nous reste à mettre en évidence les limites de sa lutte contre les féodaux, qui apparaissent clairement dans la timidité extrême des réformes agraires entreprises depuis la guerre par la bourgeoisie nationale.

En EGYPTE, la réforme agraire n'a bénéficié jusqu'ici qu'à moins de 10 % environ de l'immense masse des fellahs, tout en ayant grassement indemnisé les propriétaires « expropriés » (23).

L'extension de la réforme agraire actuellement en cours en SYRIE établit le plafond de la propriété privée laissée aux féodaux à 200 acres de terre irriguée, augmentée de 100 acres en cas d'enfants, et à 750 acres de terre non irriguée. Pour

(22) Empiriquement, le nasserisme trouve sa vocation en tant que régime politique du développement de la bourgecisie industrielle. De 1952 à ce jour, l'effort d'industrialisationde l'Egypte s'accélère, malgré les résultats pratiques encore limités (200 millions seulement de livres égypt., capital industriel en 1956).

La politique de l'Etat nasseriste est de plus en plus marquée par la propulsion de l'industrialisation : entreprises mixtes, avec forte participation de l'Etat : « Comité de la production » chargé d'accélérer le développement de l'industrie ; « Comité du Plan > en 1956 : plan quinquennal en préparation, qui doit débuter en 1959.

Ce dernier doit porter sur 256 millions de livres sterling - somme après tout modeste -dont 36 millions accordés par l'Union soviétique, 44 par l'Allemagne occidentale, 8 par l'Allemagne orientale, 10 par le Japon.

Cependant. la mobilisation du capital local en faveur de l'industrie, y compris de celui aux propriétaires fonciers en rachat pour leurs terres expropriées par la réforme agraire, n'a été jusqu'ici qu'un

(23) La loi de 1952 limite la propriété cultivée à 200 feddans, ou à 300 feddans, les deux premiers enfants donnent droit chacun à 50 feddans supplémentaires (300 feddans = 126 hectares). Les propriétés incultes ne sont pas touchées par la réforme agraire. feddans cultivés devenaient ainsi récupérables, plus 180.000 feddans confisqués à la famille royale. 500.000 individus, répartis en 65.000 familles, avaient bénéficié des parcelles 260.000 feddans confisqués. L'ensemble de

Men tout 1.500.000 de fellahs sur plus de 18 millions. L'indemnité payée à l'ancien propriétaire est fixée à 10 fois la valeur locative de ses terres, plus le prix des installations, machines et arbres. Elle est acquittée en Bons du Trésor amortissables en 30 ans, à 3 %. En juillet 1956, cinq milliards de francs de ces bons avaient été remis, et les intérêts honorés.

La terre vendue est payable en 30 ans, à un prix égal à 10 fois le taux de l'impôt. plus 3 % d'intérêt, plus 15 % des frais d'exploitation. Le tout est payable sur la récolte annuelle. En principe. les lots ne peuvent être morcelés, même par voie d'héritage.

Les fellahs propriétaires cultivent dans un cadre collectif - dans des coopératives, obligatoires en touchant la part de la récolte au prorata de la superficie. L'aspect le plus important de la réforme est la baisse autoritaire du taux autrefois exorbitant du fermage, porté de 40 à 50 livres égyptiennes le feddan avant la réforme, à 18 à 21 livres.

le reste de sa terre prise par l'Etat, le propriétaire est indemnisé sur la base d'un prix de la terre égal à dix fois la rente moyenne (qui est souvent, comme en Egypte, quatre fois supérieure à la rente d'une superficie égale en Europe).

Quant à la terre distribuée aux paysans, elle englobera des lots de 20 acres de terre irriguée, ou 75 acres de terre non irriguée, payables en 40 ans au taux d'intérêt de 1,5 %. Cette réforme également ne touchera, au bout des cinq années qu'exigera son application, qu'une partie infime des plus de trois millions de paysans syriens sans terre.

Quant à la réforme agraire irakienne qui, dans un sens, a précipité l'extension de la réforme agraire en Syrie, elle est encore plus modérée « vu le fait que l'Irak possède trois fois plus de terres cultivables que la Syrie » 1 - argumentent fort paradoxalement certains apologistes arabes de la réforme. (« The Arab Review » published by the Arab Student's Union in England, Octobre 1958).

Cette réforme, étendue également sur cinq ans, prévoit que le niveau supérieur de la propriété privée sera ramené à 250 hectares de terre irriguée et a 500 ha de terre non irriguée. Dans tous ces cas, à la classe de grands propriétaires fonciers de jadis succède une couche de paysans riches qui, à l'abri d'ennuis financiers ne fût-ce que grâce aux indemnisations de l'Etat — n'auront pas de difficulté à assuretter economquement, a une manere ou d une autre, les petits paysans aevenus propriétaires d'une terre minuscule, dans un climat ingrat, sans aide matérielle et technique appropriée de l'Etat.

Quant aux pays libérés du Maghreb — la Tunisie et le Maroc — en dehors des expropriations limitées avec indemnisation de quelques propriétés de colons, aucune tentative sérieuse de réforme agraire n'a été encore entamée.

On peut dans ces conditions affirmer sans exagération aucune que le problème crucial, le problème agraire, reste essentiellement entier dans les pays arabes. et qu'il est illusoire d'en attendre une solution radicale de la direction actuelle de la révolution arabe.

Quant à l'émancipation des femmes, dont la condition dans ces pays à la suite des prescriptions islamiques et du passé féodal, est parmi les plus anachroniques et les plus pénibles, la solution de cette tâche également est liée à la transformation économique et sociale radicale de ces pays, qui ne saurait s'accomplir sous le régime actuel féodo-capitaliste. (24).

POUR UNE NOUVELLE DIRECTION MARXISTE - REVOLUTIONNAIRE ARABE Aussi bien pour achever, pour compléter les tâches bourgeoises démocratiques proprement dites de la Révolution arabe, que pour entamer la reconstruction Socialiste de la nation arabe, il est nécessaire de faire surgir une nouvelle direction de la révolution, représentant le prolétariat et les masses paysannes pauvres des pays arabes. En d'autres termes, une direction marxiste-révolutionnaire.

Cependant, il faut bien avouer que cette tâche marque un retard considérable par rapport à l'horaire de l'Histoire, et qu'elle a été terriblement compliquée par l'existence et le bilan d'activité des Partis Communistes, instruments dociles, dans les pays arabes comme ailleurs, de la politique étrangère changeante de la bureaucratie soviétique. Par le fait de leur politique foncièrement opportuniste et de collaboration de classes, les Partis Communistes des pays arabes ont en réalité saboté jusqu'ici la création de partis politiques de classe autonomes, propulsant l'organisation et l'action autonomes du prolétariat et des paysans pauvres. et actuellement en Algérie, a relâché en partie, mais nullement brisé, le joug médiéval ptet (24) La participation des femmes à la révolution arabe, au Maroc, en Tunisie, en pèse toujours sur elles.

Il n'y a que les femmes musulmanes des régions montagneuses ou des tribus nomades qui ont conservé ici et là une certaine liberté, parfois héritage possible d'institutions matrilinéaires de jadis. (Femmes de Kabylie, mais surtout femmes de culture berbère chaouia de l'Aurès, femmes de Touareg du désert, etc...)

Certes une telle politique de classe nécessaire ne signifie pas minimiser en quoi que ce soit l'alliance avec la bourgeoisie nationale dans la lutte effective contre l'impérialisme et contre les féodaux. Mais cette alliance également nécessaire doit prendre la forme d'un Front unique entre organisations de classe autonomes en vue d'une action effective, pour des buts précis, chacun des participants du front sauvegardant pleinement sa propre physionomie politique et son droit entier à la critique de ses alliés conjoncturels. C'est là la politique léniniste du front unique. Cette politique, dans les pays coloniaux et dépendants, vu le rôle double de la bourgeoisie nationale, implique la critique idéologique sans merci des limitations inévitables de la bourgeoisie nationale, et la lutte de classe non moins inévitable contre elle, afin de parachever la révolution démocratique bourgeoise et d'entamer les taches socialistes proprement dites.

Au lieu de suivre une telle ligne ,les Partis Communistes des pays arabes se sont vus obligés par le Kremlin de s'aligner tantôt sur les positions de la bourgeoisie métropolitaine, tantôt sur la bourgeoisie nationale, trahissant ainsi soit la lutte pour l'indépendance nationale, soit la lutte pour la libération sociale.

Chaque tois que le Kremlin misait sur l'alliance ou sur la neutralisation d'une bourgeoisie métropolitaine, il sacrifiait cyniquement à ce but les intérêts de la lutte anti-impérialiste et de la révolution sociale dans les pays dépendants de cette métropole. Avant et pendant la deuxième guerre mondiale, afin de préserver l'alliance avec Angleterre et la France, le Kremlin a obligé les Partis Communistes arabes à mettre en sourdine leur lutte pour l'indépendance nationale, à saboter même carrément cette lutte afin précisément de ne pas gêner ses alliés impérialistes. Après la guerre, dans une autre phase, quand le mouvement pour l'indépendance nationale est devenu malgré tout irrésistible, et afin de conquérir les grâces de la bourgeoisie nationale dans sa lutte contre les puissances atlantiques, le Kremlin a obligé les Partis Communistes arabes, ici et là, à s'aligner complètement sur les positions de la bourgeoisie nationale, à mettre en sourdine et à saboter même ouvertement la lutte autonome de classe pour la révolution sociale dans ces pays. Faut-il rappeler le sabotage de la lutte anti-impérialiste auquel se sont livrés les Partis Communistes syrien, irakien, égyptien et autres pendant la guerre, lutte sacrifiée à l'autel de l'alliance du Kremlin avec l'Angleterre, la France, les Etats-Unis ?

Faut-il rappeler que, « compréhensifs » des « liens historiques » existant soidisant entre leurs pays respectifs et la France, les P.C. du Maroc, de l'Algérie, de la Tunisie, ont longtemps saboté en fait la lutte pour l'indépendance nationale de ces pays et se sont ensuite traînés à la remorque des directions nationalistes, ont pris l'initiative d'une telle lutte ? Paut-il rappeler le soutien quasi inconditionnel que les P.C. d'Egypte et de la Syrie ont donné pendant une première phase à Nasser, soutien qui est allé jusqu'a leur autoliquidation et au sabotage ouvert de toute politique de classe dans ces pays ?

Certes, cet appui inconditionnel au nasserisme semble actuellement lui être en partie retiré, dans une nouvelle volte-face des P.C. de la Syrie, de l'Egypte et de l'Irak qui critiquent Nasser, se prononcent contre l'élargissement de la R.A.U. à l'Irak, et chantent les louanges de la souveraineté de chaque Etat arabe,

!

Naturellement le principal responsable de cette politique à première vue déroutante est également le Kremlin lui-même, qui juge probablement dangereux de renforcer davantage Nasser, de peur que celui-ci ne se passe bientôt du soutien du Kremlin et ne bascule du côté occidental. Cette politique en méandres, opportuniste a outrance - qui se détermine par les objectifs changeants de la politique extérieure du Kremlin et non pas par les impératifs bien compris de la Révolution anti-impérialiste et sociale dans les pays coloniaux et dépendants -le Kremlin l'applique à travers quelques hommes-clés dans les Partis Communistes - la majorité de leurs membres et même de leurs cadres n'ayant aucune conscience du rôle de simple pion que jouent leurs partis sur l'échiquier de la politique étrangère du Kremlin. Il se pourrait, dans le cas d'un très fort mouvement révolutionnaire des masses, que celui-ci entraîne certains de ces partis au-delà des limites que le Kremlin assigne à leur action, comme ce fut le cas du PC algérien - adhérant tardivement et contre la ligne du PC français à la Révolution algérienne dirigée par le F.L.N. ; et cela pourrait être demain le

En général, cependant, ces partis sont actuellement largement discrédités et -isolés des larges masses arabes. Ce qui pose le problème de la création de la nouvelle direction marxiste révolutionnaire dans les pays arabes, non pas dans la perspective d'un travail essentiel dans les P.C. mais par d'autres voies spécifiques à chaque pays.

La tâche primordiale dans tous les pays arabes consiste actuellement à grouper sur la plate-forme intégrale du marxisme révolutionnaire, c'est-à-dire de la IV• Internationale, un noyau de cadres arabes qui, en même temps, s'insèrent dans le mouvement réel de masse de leurs pays respectifs, et commencent à élaborer une plate-forme, un programme de transition tenant compte des particularités de leurs pays. Ce programme de transition concret doit revendications anti-impérialistes et démocratiques nationales avec les mots d'ordre proprement dit socialistes, afin de montrer ainsi la voie spécifique concrète pour chaque pays, qui conduit de l'état présent à la solution radicale, socialiste, dans le contexte arabe. L/élaboration d'un tel programme doit aller de pair avec la définition et la propagande du parti transitoire qui œuvrera pour ce programme.

La lutte pour la solution socialiste est inséparable de la lutte pour la formation du Parti marxiste révolutionnaire de masse, instrument indispensable pour la victoire socialiste. Mais la création du Parti marxiste révolutionnaire de masse passe par des voies transitoires concrètes pour chaque cas.

Il se peut ainsi que les marxistes révolutionnaires de pays comme le Maroe ou la Tunisie, arrivent à la conclusion que la formation du Parti marxiste révolutionnaire de masse passe par la création d'un Parti Owvrier basé sur les syndicats (25) vu la vigueur du mouvement syndical et les tendances de politisation spontanée que celui-ci a démontrées (Tunisie) et continue actuellement à démontrer (Maroc). Cette voie peut s'avérer du reste d'un intérêt plus général, le mouvement syndical étant appelé à jouer un rôle identique, de pionnier également politique, dans toute une catégorie de pays.

Un tel parti aura à élaborer un programme général aussi avancé que possible, et surtout un programme d'action transitoire, donnant une réponse concrète aux problèmes non résolus de l'indépendance réelle par rapport à l'impérialisme, de l'unification arabe, de la réforme agraire, du développement économique et industriel, de l'émancipation des femmes.

Dans le cas plus spécial de l'Algérie, il est évident qu'aussi bien la tendance des marxistes révolutionnaires que les forces essentielles d'un Parti ouvrier de masse de demain sortiront de l'inévitable différenciation sociale et politique au sein du F.L.N. actuel. Le F.L.N., front unique national anti-impérialiste à ses débuts, se différencie constamment à travers l'approfondissement, l'expérience, les difficultés mêmes de la Révolution. Sa base est essentiellement plébéienne, composée d'ouvriers agricoles des grandes propriétés coloniales, de paysans pauvres des régions montagneuses et des oasis, des khammès (26), de nomades du Sahara, des artisans, de petits commerçants et des ouvriers de villes d'Algérie, et de l'émigration prolétarienne en France. Sa direction est assumée par des éléments sortis de ces milieux, aggloméres avec des éléments intellectuels et quelques rares représentants des couches bourgeoises moyennes.

La disproportion — beaucoup plus grande qu'ailleurs — entre éléments plébéiens et éléments petits bourgeois et surtout bourgeois, qui est en faveur de l'importance numérique et sociale des premiers, fait que la Révolution algérienne est de loin plus profonde et plus difficile a s'embourgeoiser, à se c bourguibiser » que ne le fut la Révolution tunisienne ou même la Révolution marocaine.

Cependant, il ne faut pas minimiser le fait que, faute d'une claire idéologie marxiste révolutionnaire, des éléments petits bourgeois même les mieux intentionnés, les plus pro-plébéiens, retombent immanquablement dans l'orbite d'une politique qui, en définitive, est bourgeoise.

Ce danger guette constamment la direction du F.L.N. ; je ne parle naturellement pas des éléments pro-bourgeois déclarés sinon bourgeois eux-mêmes, comme Ferhat Abbas, mais de ses intellectuels de gauche, et de ses leaders militaires de souche paysanne. D'autant plus que sur la Révolution algérienne pèse actuellement le poids du régime de de Gaulle, avec ses ouvertures « économiques ciales », ses équivoques sur l'Algérie, sa répression également renforcée ; la pression de la bourgeoisie tunisienne et de la bourgeoisie marocaine alléchées par la perspective d'une co-exploitation avec l'impérialisme des richesses du Sahara la prostration du mouvement ouvrier français, et également — il faut le dire = l'inefficacité du programme politique et de la direction en général de la Révolution algérienne.

(25) Ouvrier, prolétarien, dans son idéologie et son programme ; Ouvrier et Paysan dans sa dénomination populaire.

(26) Métayers au cinquième.

Il n'est pas question de mettre en cause l'acquis positif énorme du F.L.N., initiateur de la Révolution et organisateur jusqu'ici d'une résistance farouche, et pour tout dire étonnante, à l'effort de guerre extraordinairement puissant d'un impérialisme exaspéré et sauvage. Il s'agit de comprendre que l'approfondissement même de la Révolution, dans les nouvelles conditions où elle est placée, exige que le programme social de celle-ci soit mieux précisé, que la structure et le fonctionnement du F.L.N. se démocratisent, afin que la base plébéienne de la révolution sy associe davantage et y trouve les raisons, les perspectives, la justification de son dur combat et de ses sacrifices immenses.

La création des noyaux marxistes révolutionnaires dans chaque pays arabe, insérés dans le réel mouvement de masse, doit aller de pair avec leur liaison interarabe, afin de former en réalité, le noyau initial du Parti Marxiste Révolutionnaire arabe de masse de demain. La IV• Internationale est disposée et fermement décidée à faciliter par un grand effort, dans tous les domaines, la réalisation d'une telle tâche. Ses militants collaboreront étroitement et fraternellement, sans aucune velléité d'imposer bureaucratiquement leurs vues, avec tous les camarades marxistes révolutionnaires, ou qui s'orientent vers le marxisme révolutionnaire, indépendamment d'un accord complet sur la totalité des positions de la IV• Internationale, afin de les aider à se grouper organisationnellement aussi bien par pays que sur le plan interarabe, à élaborer leur plate-forme interarabe et par pays, à publier un organe théorique marxiste révolutionnaire interarabe.

C'est là une tâche grande et urgente. L'avenir de la Révolution arabe dépend d'elle. Des profondeurs de cette révolution sont sorties déjà des figures attachantes, héroïques, à la recherche plus ou moins confuse de son avenir socialiste, de son seul avenir.

Dans la lignee d'un militant proletarien comme lEgyptien Moustapha Kha mis (21), ou d'un des premiers moudjahidines glorieux la Révolution algérienne, Larbi Ben M'Hidi (28), les marxistes révolutionnaires arabes sauront porter la Révolution pour laquelle fellahs et prolétaires ont consenti tant de sacrifices, à sa fin victorieuse : La République Socialiste Arabe.

Novembre 1958

(27) Dirigeant des ouvriers syndiqués de la grande filature de Kafrel-Dawar, dans la banlieue d'Alexandrie, qui le 12 août 1952 se sont attroupés devant les bureaux de la direction en réclamant une augmentation des salaires et le licenciement d'un secrétaire de la société et du chef du Bureau de travail, « au nom de Mohamed Naguib et de la Révolution ! » Condamné à mort par une Cour martiale et exécuté, ayant refusé de « dénoncer ses inspirateurs ». Jusqu'à la dernière minute, il criait « Vive la Révolution ! » et murmurait « Je ne mourrai pas ! ».

(28) Après plusieurs semaines de tortures, Ben M'Hidi, combattant héroïque de la première heure de la Révolution algérienne, avait encore le courage de clamer à la face de ses tortionnaires : « Nous vaincrons parce que notre cause est juste, parce que vos tortures sont impuissantes devant notre foi en l'Algérie indépendante ».

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