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La revue › 17e année, n° 6

La Révolution africaine vers l'indépendance et l'unité négro-africaine

Jean-Paul Martin · Quatrième Internationale, 17e année, n° 6 · mai 1959 · p. 21-29 · 6 364 mots

In English: The African Revolution: Toward the Independence and Unity of Negro Africa (Fourth International No. 6, Spring 1959).

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L'Afrique noire, à son tour, traverse actuellement la phase démocratique-bourgeoise de sa révolution avant que celle-ci ne débouche inévitablement sur la révolution prolétarienne et socialiste.

Si la question d'une nation négro-africaine au sud des pays africains-arabes -de l'Egypte au Maroc — est compliquée par la diversité des races, des dialectes, des croyances, des coutumes, il ne doit pas être difficile pour un marxiste de comprendre que nous assistons actuellement à la formation et à l'éveil d'une sorte de conscience nationale négro-africaine, englobant tous les peuples négroafricains dont la société tribale primitive, soumise à la pénétration capitaliste, est en train de craquer de toute part et de donner naissance à des formes de vie moderne, caractérisées par une urbanisation et même, par endroits, une industrialisation intenses.

La conscience nationale africaine en train de se former repose sur les fondements solides suivants : le fond tribal commun des peuples négro-africains, basé sur une économie agricole de subsistance, de structure à peu près partout analogue ; diverses coutumes communes, une sorte de civilisation négro-africaine commune, modelée comme telle par l'histoire de ces peuples, dont la grande pénétration capitaliste commencée depuis le 18 siècle ; le nivellement des conditions de vie que de grandes masses négro-africaines ont connu aussi bien lors des siècles terribles du commerce des esclaves, du travail forcé, qu'actuellement avec la paupérisation en masse qu'entrainent la détribalisation et l'afflux accélérés aux centres urbains africains.

Dans le cadre géographique commun, ces faits d'ordre économique, culturel et social produisent actuellement une sorte de refonte, de rebrassage des masses négro-africaines, dans un fond national commun, éveillant, au delà des particularités tribales et des grands espaces déserts interafricains, une conscience nationale africaine commune.

Certes, il ne s'agit encore là que du début d'un processus dont la signification n'est clairement perçue que par une minorité d'éléments intellectuels bourgeois ou petits bourgeois indigenes, ainsi que par la jeunesse estudiantine et ouvrière qui se développe dans les centres urbains africains. Mais, dans la mesure où ces derniers deviennent avec une vitesse accélérée les nouveaux axes de reconstruction de la vie économique et politique africaine, la prise de conscience des élites urbaines se répercute en profondeur dans toute la masse négro-africaine d'un bout à l'autre du continent noir.

Les idées de l'indépendance et de l'unité négro-africaines sont devenues les forces déterminant tout le processus politique en cours, aussi bien dans les territolres d'influence française que d'influence britannique, belge ou même portugaise.

Pour comprendre le rythme accéléré et le dynamisme fougueux qui caractérisent l'évolution de l'Afrique noire, il est nécessaire d'éclairer le développement que cette partie du monde a connu particulièrement depuis la dernière guerre.

LES DEVELOPPEMENTS DEPUIS 1945

La pénétration impérialiste en Afrique noire a fait un véritable bond depuis précisément cette date, dans la mesure où l'Afrique dans son ensemble devenait la dernière réserve économique et stratégique de l'impérialisme en retraite. Les investissements capitalistes dans cette partie du monde, dans la seule première décade de cet après-guerre, ont dépassé six milliards de dollars, soit autant sinon plus que le total des investissements effectués depuis la première découverte des diamants à Kimberley en 1871 jusqu'a 1945. La plus grande partie de ces investissements est allée dans les régions d'extraction minière : diamants, or, uranium de l'Afrique du sud ; cuivre et chrome de Rhodésie ; cuivre, diamants et uranium du Congo, etc.

Ainsi, c'est surtout la partie sud de l'Afrique noire qui a connu le plus grand développement, les investissements y absorbant environ 20 à 30 % du revenu national, et l'économie augmentant environ de 6 % par an.

Viennent ensuite les territoires anglais de l'Afrique orientale, avec en tête le Kenya.

Les parties les moins développées, à production agricole encore prédominante, sont les territoires de l'Afrique occidentale et de l'Afrique équatoriale française, où les investissements atteignent à peine 8 % d'un revenu national plutôt bas.

La production industrielle de l'Afrique du Sud, dans la décade qui a suivi la guerre, a connu une prodigieuse augmen-

L'ECONOMIE DE

Malgré ses richesses minières incontestables (1) et les grandes possibilités de développement industriel grâce à l'emploi de l'énergie hydro-électrique (2), les principaux revenus de Afrique noire, dans l'Est, le Centre et l'Ouest, proviennent surtout de l'agriculture.

Environ 90 % des exportations du Kenya et de l'Uganda sont des produits agricoles (café, thé et sisal du Kenya, coton de l'Uganda). Le cacao constitue 70 % des exportations du Ghana, tandis que arachiles, huile de palme et cacao ensemble contribuent dans une proportion analogue aux ixportations du Nigéria et de l'Afrique occidentale française.

L'économie agricole est souvent basée sur un seul produit d'exportation, ce qui la rend extrêmement vulnérable aux fluctation, presque de 30 % par an, pour tomber depuis 1955 au taux non moins impressionnant de 20 %.

En Rhodésie du sud, la production industrielle a triplé depuis la guerre. Au Congo, elle a plus que doublé, certaines industries privées ayant réalisé de véritables bonds en avant, comme l'industrie textile dont la production a augmenté de 600 % et l'industrie chimique (400 %).

Le commerce est, d'autre part, fortement développé dans les trois régions du sud, surtout entre l'Afrique du sud et les Rhodésies.

L'Est, le Centre et l'Ouest de l'Afrique noire ont connu un développement moins important, le genre de l'exploitation capitaliste, centrée sur la production agricole à exportation et sur quelques richesses minières, n'étant pas parvenu à assurer un taux d'investissement qui aurait permis d'accélérer l'industrialisation de ces territoires, de diversifier l'économie agricole et d'atténuer ainsi leur dépendance stricte des prix de quelques matières premières sur le marché mondial.

De ce fait, la situation économique et sociale de ces territoires, loin d'avoir connu une amélioration, malgré les progrès économiques (y compris industriels) indéniables, a plutôt empiré.

Ce qui nous amène à examiner la situation économique dans ces territoires et les effets de la domination impérialiste sur eux, qui constituent l'arrière-plan des événements actuels. L'AFRIQUE NOIRE tuations des prix sur le marché mondial. Les très hauts prix que ces produits ont connus dans la première décade après cette guerre, ont donné une impulsion sans précédent au développement d'une économie agricole marchande.

La production des principaux produits agricoles a triplé et quadruplé depuis la guerre. Cependant, les principales exploi-

(1) Or, manganèse et bauxite du Ghana : etain et columbite de Nigéria ; chrome, diamants et fer de Sierra-Leone : fer de Libéria et de la Guinée ; bauxite du Kamorun ; cuivre de l'Uganda, etc.

(2) L'Afrique Noire possède les deux cinquièmes des virtualités énergétiques mondiales dans le domaine de 1 hydro-électricité, ses réserves étant évaluées à 200 millions de kilowatts.

tations agricoles établies sur les meilleures terres dans la plupart des territoires africains sont assumées par des plantations aux mains des Européens, sauf dans quelques parties de l'Afrique occidentale française, au Ghana, dans la Nigéria du Nord, dans l'Uganda, et dans une certaine mesure maintenant au Kenya, où la production est principalement assumée par de petits fermiers indigènes.

Faute d'investissements suffisants et de méthodes scientifiques de culture, la terre restée aux fermiers africains et surtout les vastes réserves qui sont consacrées à l'agriculture de subsistance africaine( environ 70% de la surface totale cultivée) sont d'une productivité très basse et décroissante.

Les sols de l'Afrique tropicale s'effritent, et l'alternance des hautes températures et des pluies torrentielles ruine les terres de culture.

Ainsi, l'économie agricole indigène sem ble être prise dans un dilemme insoluble : elle ne pourra pas devenir productive sans investissements croissants, mais par elle même, elle ne pourra produire ces investissements si elle ne devient pas plus productive.

Les critiques bourgeois des difficultés de l'économie agricole indigène se plaisent à mettre en lumière les soi-disant déficiences du système social tribal et ses conséquences sur la mentalité et le comportement des indigènes, pour imputer à ceuxci le bas taux d'accumulation primitive. A les entendre, les difficultés rencontrées pour le développement économique ultérieur de l'Afrique noire proyiennent principalement de la soi-disant paresse et indolence des Noirs, des familles improductives nombreuses qui « gaspillent » le maigre revenu de ceux de leurs membres qui travaillent ; de la tenue communautaire de la terre par la tribu, le groupe familial.

Ce dernier argument paraît le plus sérieux et mérite d'être examiné le plus près.

« Les fermiers ont l'usage de la terre mais pas de droits de propriété. Les chefs ou anciens allouent à chaque famille assez de terre pour une culture extensive avec une rotation longue qui peut comporter 5 à 10 ans de jachère pour 4 à 5 ans de culture, et ils peuvent faire une réallocation chaque année » (3).

Cependant la pénétration de l'exploitation capitaliste européenne, ainsi que l'augmentation constante de la population africaine à la suite des progrès de la médecine, de l'abolition de lesclavage et de la cessation des guerres intertribales, ont profondément bouleversé l'équilibre naturel de ce système d'exploitation de la terre.

* La terre disponible pour une production plus grande fut réduite au Kenya, au Tanganika, au Nyassaland, dans les régions françaises, portugaises et belges par aliénation pour l'usage des Européens -dans la plupart des cas il ne s'agissait que d'une petite région mais au Kenya, peutêtre un cinquième des terres potentiellement bonnes inoccupées à l'époque, furent prises. En Afrique du Sud, 90 % passèrent aux Européens, bien que la plupart dans des régions qui n'avaient pas encore été prises par les Bantous, et maintenant une partie en est rachetée pour les Bantous : en Rhodésie du Sud, un pays conquis par la force des armes, 50 % furent pris » (Economist, 13 décembre 1958).

Avant la pénétration impérialiste en Afrique, la stagnation relative de la société tribale africaine tenait entre autres (4) aux possibilités d'une culture et d'un élévage extensifs, vu les étendues de terre disponible par rapport à un peuplement plutôt faible (5). Aujourd'hui, la misère des paysans africains qui constituent l'écrasante majorité de la population tient surtout aux conditions d'infériorité grandissante dans lesquelles ils sont placés, aussi bien du point de vue qualité et quantité de terre que moyens de culture (engrais, machines, méthodes agronomiques modernes) par rapport à l'agriculture marchande des grandes plantations et entreprises européennes.

A cette situation, le remède n'est pas certainement l'abolition du système communautaire tribal de la terre pour le remplacer par la propriété privée individuelle• que préconisent les apologistes de l'exploitation capitaliste. Une telle « solution » ne saurait que profiter en définitive aux plus favorisés du point de vue capital nécessaire pour acquérir une étendue de terre suffisante (6) et pour la cultiver ensuite de manière rationnelle et productive (engrais, machines, méthodes agronomiques adaptées aux conditions tropicales) tout en augmentant, par la destruction de l'économie de subsistance communautaire tribale, la masse des indigènes paupérisés.

(3) « The Economist », 13-12-1958.

(4) Une autre raison doit être retrouvée dans l'isolement relatif des populations africaines, séparées les unes des autres par des étendues et des obstacles géographiques divers.

(5) « Chaque fois que des problèmes économiques parvenaient à un point de crise qui ailleurs aurait pu conduire à un changement dans les rapports économiques — et par conséquent à une croissance vers des formes plus élevées d'organisation sociale, les Africains se déplacèrent simplement vers de nouvelles terres, guerroyant si nécessaire avec d'autres qui se trouvaient sur leur chemin. » (e Le Réveil de l'Afrique », par Basil Davidson).

(6) Qui, vu les conditions géographiques et climatiques tropicales, doit être plus grande qu'ailleurs, pour permettre la conservation des sols, des rotations rationnelles, ete.

ASPECTS DU MECANISME DE

A l'heure actuelle, malgré les progrès accomplis dans le domaine de la gestion politique qui voit s'accroître constamment le rôle des élites africaines, la presque totalité des organisations économiques et administratives sont aux mains des Européens (7).

Mines, plantations, même le commerce de la production agricole indigène, recherche et éducation scientifiques, diverses administrations-clés, tous ces rouages vitaux sont accaparés par des Européens.

D'autre part, le capital nécessaire aux travaux d'infrastructure et au développement industriel, minier et agricole, provient en majorité décisive des métropoles européennes, et récemment, de manière croissante, également des Etats-Unis, sous forme d'investissements publics ou privés.

Les apologistes de l'aide « généreuse » apportée par les métropoles impérialistes à l'Afrique noire insistent sur l'importance des investissements publics consacrés au développement de ces territoires, mais ils se gardent bien naturellement de faire allusion aux profits absolument fantastiques que les entreprises capitalistes privées tirent toujours du continent noir (8).

Voyons cependant de plus près en quoi consiste concrètement ce mécanisme d « aide » des métropoles au « développement » de l'Afrique Noire :

L'exploitation des richesses minières et agricoles des territoires africains exige déjà pour elle-même de gros travaux d'infrastructure : transports, électricité, administration, quelques services sanitaires et éducationnels pour l'entretien et la formation du personnel s'occupant des entreprises impérialistes.

Dans ce domaine, un gros effort a été fait, surtout depuis la guerre, sur la base duquel on considère actuellement possible d'entamer quelques grands projets élaborés d'industrialisation (9).

Comment a été financé cet effort ?

En ce qui concerne les territoires africains sous dépendance britannique, les fonds ont été réunis localement, grâce à l'aide de la métropole, dans les proportions suivantes : moitié en provenance des sources locales, un tiers en provenance de prêts, et le reste par des subventions de la métropole.

Cependant, un pays comme le Ghana a fourni par lui-même 90 % des capitaux investis dans l'infrastructure.

La France prétend avoir investi en moyenne 150 millions de dollars par an, ces derniers temps, contre 70 millions de dollars que dépense l'Angleterre pour ses propres territoires (10).

L'EXPLOITATION IMPERIALISTE

Le Congo belge s'est développé surtout grâce aux réinvestissements d'une partie des profits fabuleux des entreprises belges qui sont sur place.

La France contribue avec quelque 20 millions de dollars par an à combler le déficit en dollars des territoires négro-africains dans leurs échanges avec l'étranger. Mais, à l'inverse, ces territoires lui permettent d'économiser « entre 100 et 200 millions de dollars par an » en lui procurant en francs certaines denrées qu'il faudrait acheter ailleurs en devises fortes (11).

En tenant compte que les investissements publics dans ces territoires ne s'élèvent qu'à 100 milliards de francs par an, plus environ 30 milliards de francs d'investissements privés, et que la moitié environ des dépenses totales de la métropole aux territoires d'outre-mer revient à la métropole sous forme de capitaux privés rapatriés (11) on conclut aisément que la balance des palements entre la métropole et ses colonies atricaines est, en réalité, largement bénéficiaire à la première. Ce qui explique d'autre part la faiblesse du déveleppement économique et industriel des territoires africains ainsi que le dérisoire revenu moyen de leurs habitants : à peine 100 francs métropolitains par jour et « peut-être moins si l'on défalque la population urbaine mieux payée (11).

« La plupart des fonds publics envoyés outre-mer par la métropole, aux frais des

(7) Aux environs d'un demi-million pour quelque 100 millions d'Africains de l'Afrique centrale (sans compter l'Afrique du Sud).

(8) Basil Davidson dans son livre maintenant bien connu « The African awakening » cite plusieurs exemples de ce qu'il appelle • les revenus astronomiques en Afrique » avant et après la dernière guerre, les dividendes de plusieurs compagnies minières allant de 50 à 100, 200 et même plus de 300 %. • Pendant les années de boomnn, aprés la seconde guerre mondiale, ajoute B. Davidson, les profits s'élevèrent à des hauteurs jamais atteintes dans le passé. Même le pillage initial de l'Inde apparait comme de la menue monnaie par rapport à cela », etc.

(9) Exploitation envisagée de très riches minerais de fer de Fort-Gouraud en Mauri-. tanie : phosphates de Taïba au Sénégal ; barrage de Konkouré ; complexe d'Edea au Kamerun ; complexe du Kouilou ; le Volta River project au Ghana ; le projet de la zone d'Ingu au Congo belge, bauxite de Los et de Boke en Guinée, etc.

(10) L'apport par contre des capitaux privés anglais est considérablement plus grand que celui des capitaux privés français.

(11) Enquête de G. Mathieu dans le Monde des 22, 23 et 24 septembre 1958.

contribuables reviennent-ils en France, dans les comptes des sociétés privées, des grandes compagnies de traite ou des particuliers (salaires, traitements, dividendes).

« La pompe filtrante qu'est la zone franc a donc pour effet de transformer en avoirs privés des capitaux publics sans que les territoires d'outre-mer retirent des capitaux versés par les contribuables français un avantage économique en rapport avec l'importance de ces fonds : le tiers seulement des dépenses publiques métropolitaines en Afrique Noire concerne l'investissement, et une faible partie d'entre elles l'accroissement de la production » (11). (Souligné par nous).

Par le fait de la transformation de l'économie traditionnelle de l'Afrique Noire d'économie de subsistance tribale en économie largement capitaliste travaillant à l'exploitation des richesses minières et agricoles des territoires négro-africains, et sans que l'industrie et le marché locaux soient encore suffisamment développés pour absorber productivement les masses que dégage la détribalisation continuelle et pour atténuer la dépendance de l'économie africaine actuelle des fluctuations des prix sur le marché mondial, il s'ensuit un bouleversement chaotique des anciennes structures du continent, ayant comme trait dominant la paupérisation en masse des populations africaines.

Une partie croissante de cette population afflue dans les centres urbains en développement, reflétant les progrès de la commercialisation et de l'industrialisation de l'économie africaine traditionnelle.

En 1953, le nombre total d'Africains du Congo vivant de manière permanent hors chefferie - en dehors des régions tribales - s'élevait à quelque 2 millions et demi, soit environ un quart de la population totale du pays.

Le rythme du développement des villes de l'Afrique Noire est depuis la guerre particulièrement impressionnant. Citons quelques exemples : la population de Léopoldville est passée de 16.701 indigènes en 1923 à 46.884 en 1940, pour atteindre ensuite 96.116 en 1945, 118.710 en 1948, 244.000 au ler janvier 1953, ct quelque 400.000 habitants à l'heure actuelle. Elisabethville, Stanleyville, Coquilhatville ont connu un taux d'expansion analogue.

Naïrobi au Kenya a vu passer sa popu-

La part affectée à l'investissement utile non seulement reste faible mais « va en réalité diminuant, aussi bien en valeur relative comme absolue » (11).

Ce qui rend la question du développement économique et industriel de ces territoires absolument impossible dans le cadre de la dépendance coloniale actuelle et devant un accroissement constant et sensible de la population. Dans ces conditions, le taux d'accumulation primitive de capital n'aura jamais de chances d'atteindre le niveau de 15 % sinon de 20 à 25% du revenu national jugé nécessaire pour tout développement économique et industriel sur grande échelle, d'un pays sousdéveloppé. lation de 53.000 habitants en 1945 à 95.000 habitants en 1952. La campagne au sudouest de Douala se vide au profit de la ville.

L'urbanisation intense est un phénomène commun à toute l'Afrique Noire, où des milliers d'habitants affluent vers les centres commerciaux, administratifs et industriels en expansion. On imagine cependant mal dans quelles conditions vivent pour la plupart les habitants des quartiers indigènes. Prenons de nouveau un exemple à Léopoldville, où cependant un gros effort a été fait pour améliorer l'habitat indigène.

Dans l'ancienne cité indigène, la densité moyenne à l'hectare est de 302. Or il n'y a dans ce quartier aucune maison à étage; cela signifie que sur un espace de 100 mètres sur 100 vivent plus de 300 personnes. En 1954 et 1955, aucune nouvelle maison construite n'est d'un loyer inférieur à 300 francs belges. Or, la grande majorité des travailleurs ne touche pas beaucoup plus de 1.000 frs par mois. - La fièvre révolutionnaire qui saisit actuellement les masses négro-africaines et qui constitue l'arrière-plan des développements politiques qui se succèdent tumultueusement ces derniers temps, est l'expression de l'éclatement des anciens cadres sous la pression de forces économiques nouvelles, encore insuffisantes pour permettre une restructuration et une stabilisation sociale sur un niveau supérieur.

Ces forces, au niveau de leur développement actuel, c'est-à-dire au niveau que permet le système colonial encore dominant, n'arrivent à satisfaire les besoins accrus aussi bien du point de vue numérique (par le fait d'une augmentation cons

LE BILAN DE L'EXPLOITATION IMPERIALISTE

LE BILAN DE L'EXPLOITATION IMPERIALISTE tante de la population) que d'un point de vue absolu (par le fait que les masses négro-africaines ayant fait connaissance avec les conditions de vie urbaine moderne, revendiquent un niveau égal à celui des minorités européennes privilégiée).

D'où la crise révolutionnaire que traverse actuellement l'Afrique Noire. Cette crise est aggravée par le fait que le boom d'après-guerre sur les prix des matières

LES DEVELOPPEMENTS

La Conférence d'Accra qui s'est tenue en décembre dernier, a incontestablement donné un nouvel élan à l'émancipation politique africaine. Elle fut suivie de la Conférence des syndicats à Conacry, et de la formation de la Confédération des Travailleurs Noirs présidée par Sekou Touré, premier ministre de la Guinée indépendante.

Déjà en septembre 1958, les organisations nationalistes des territoires de l'Afrique orientale « britannique », l'Ouganda, le Kenya, le sultanat de Zanzibar, le Tanganyka et le Nyassaland, avaient tenu à Mwanza au Tanganyka une réunion qui fut une sorte de préparation à la conférence d'Accra.

Un « mouvement pan-africain pour la libération de l'Afrique centrale et orientale » y fut créé dont le programme envisage :

• de développer le pan-africanisme afin de débarrasser l'Afrique centrale et orientale de l'impérialisme, de la suprématie blanche, de l'exploitation économique, de la dégradation sociale :

il faut développer les activités nationalistes pour parvenir au self-government et à la démocratie parlementaire ; coordonner les programmes, les tactiques, les projets, les efforts ».

La conférence d'Accra fut suivie de développements politiques importants aussi bien à l'ouest qu'au centre et à l'est en Afrique Noire. A l'ouest, tandis que la Guinée consolidait son indépendance et accentuait son mouvement de fédération avec le Ghana, prenait corps une nouvelle fédération « primaire », celle du Mali, groupant les territoires sous contrôle français du Sénégal, du Soudan, de la Haute Volta et du Dahomey. Cette fédération, sabotée par l'impérialisme français et les éléments de la bourgeoisie compradore qui lui sont associés à la HouphouetBoigny, leader du R.D.A., s'est avérée éphémère. Elle vient d'éclater, ainsi du reste que le R.D.A., pour donner naissance à l'Etat non plus fédératif mais unitaire du Sénégal et du Soudan et au nouveau Parti de la Fédération Africaine (P.F.A.), premières et agricoles a pris fin depuis 1957 déjà et que les événements politiques mondiaux relatifs aux luttes et aux victoires de la révolution coloniale, aux progrès économiques de l'U.R.S.S., de la Chine et des autres Etats ouvriers, aux difficultés et aux reculs de l'impérialisme, se transforment au contact des réalités coloniales en énergie révolutionnaire qui pénètre jusqu'aux tréfonds des jungles de l'Afrique tropicale. POLITIQUES RECENTS présidé par Senghor et Mobido Keïta (secrétaire général).

Le nouveau parti contrôle les assemblées législatives du Sénégal et du Soudan, et réalise, quoique encore sous une forme embryonnaire, le projet d'un « exécutil fédéral » pour toute l'Afrique occidentale française, décidé au congrès de Bamako en septembre 1957, et obstinement saboté depuis par l'impérialisme et ses associés.

Après la formation de ce nouveau parti, il ne reste au R.D.A., contrôlé par Houphouet, que les sections du Niger, du Dahomey et de la Côte-d'Ivoire.

Ces développements ne sont certainement pas les derniers dans la voie qui conduit inexorablement à l'indépendance politique de tous les territoires encore sous contrôle français de l'Afrique Noire.

En 1960, trois autres territoires de la côte occidentale africaine vont accéder à l'indépendance formelle : le Kamerun, le Togo, le Nigéria ; ainsi que la Somalie à l'est.

La tendance à l'indépendance politique et aux unions fédératives risque de s'accélérer davantage dans toute l'Afrique Noire.

C'est la partie côtière occidentale qui a connu jusqu'ici le développement politique le plus accentué. Ceci est dû au fait que dans cette partie de l'Afrique, vu les conditions climatiques, le peuplement européen est très faible, et la frange côtière relativement très urbanisée grâce aux activités commerciales, administratives et même industrielles qui y sont localisées.

Par contre, la partie centrale, orientale et méridionale de l'Afrique a connu jusqu'ici un développement politique moins rapide qui tient à diverses raisons. La partie sud-est, plus fortement peuplée d'Européens qu'ailleurs, a su monopoliser le pouvoir politique et faire barrage aussi bien à une participation nègre qu'à plus forte raison au self-government revendiqué par l'écrasante majorité de la population noire.

Les champions de « l'Afrique Blanche », outre l'Afrique du Sud, sont la Rodhésie du Sud et le Kenya. Mais, en réalité, ces Etats se sentaient encore dernièrement protégés en quelque sorte du nationalisme africain venant de l'ouest, par ce qu'ils considéraient être un véritable cordon sanitaire : le Congo belge au centre, l'Angola et le Mozambique portugais sur leurs flancs ouest et est, et s'apprétaient à faire passer sous contrôle blanc toute une chaîne d'Etats et de fédérations de l'est et du centre de l'Afrique Noire.

A la suite des récents événements du Congo et du Nyassaland, cet absurde château de cartes s'est écroulé. Il y a trois mois environ éclatait, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, la colère comprimée des masses noires de Léopoldville, mettant à l'ordre du jour la question du statut politique du Congo. Du coup, chacun a senti que l'ère du colonialisme paternaliste belge était irrémédiablement révolue.

On a remarqué la rapidité avec laquelle le gouvernement belge a réagi, en promettant par la bouche du roi Baudouin que la Belgique était prête à conduire le Congo « vers l'indépendance sans délai mais également sans hâte inconsidérée ». Ce qui signifiait que le grand capital belge n'était pas disposé à s'engager dans une guerre « à l'Algérienne » pour défendre les privilèges exorbitants de quelque 85.000 Belges et Européens vivant au Congo au milieu d'une population africaine de 12 millions d'hommes environ, saisie par la fièvre de l'indépendance.

Combien de temps les masses congolaises temporiseront-elles avant d'imposer par l'action l'indépendance immédiate de leur vaste et fabuleusement riche territoire ? « L'atmosphère générale en Afrique en 1960, écrit avec raison The Economist du 31-1-59, peut faire qu'il soit impossible pour les Belges de s'en tenir à leur plan de se mouvoir « sans hâte inconsidérée ».

L'indépendance du Congo va naturellement faire éclater au cœur même de l'Afrique Noire les dernières barrières dressées contre l'indépendance politique de toute cette région.

La Somalie, sous mandat italien, deviendra indépendante en 1960 et servira de pôle de regroupement pour les autres territoires somaliens du Horn, afin de constituer la « Plus grande Somalie », liée éventuellement ensuite au Soudan et à l'Egypte arabes. L'Ouganda, territoire encore sous contrôle britannique, avec une très faible population européenne au milieu de quelque 5 millions d'Africains, n'est actuellement divisé entre ses différents partis nationalistes que sur la meilleure manière d'obtenir l'indépendance, non sur le but.

Le Tanganyka, autre territoire SOUS mandat britannique, de quelque 8 millions et demi d'Africains et d'à peine 20.000 Européens, ne saurait non plus tarder obtenir son indépendance.

Au Kenya, la répression terrible des Mao Mao en 1954 n'empêcha pas les quelque 62.000 colons européens « d'avoir acquis la mentalité de ceux qui vivent sur les pentes de l'Etna. Ils savent maintenant qu'il y a beaucoup de lave, mais espérent que l'éruption se se produira pas de leur vivant ». (The Times du 27-1-1959).

Vœu pieux naturellement qui risque de tourner court devant la montée générale de la vague de nationalisme pan-africain dans toute l'Afrique Noire.

La tension qui règne au Kenya entre la petite minorité européenne qui monopolise le pouvoir politique et règne par la terreur blanche, et la masse de quelque 6 millions d'Africains, est extrème et sujette a une explosion brusque à n'importe quel moment.

Entouré du Congo, de l'Ouganda, de la Somalie et du Tanganyka, territoires gagnés par la fièvre nationaliste et tous promis à une indépendance rapide, le Kenya s'isole complètement des Etats « blancs » du sud, et est voué tôt ou tard à passer sous le contrôle politique de sa population africaine. Alors sonnera, espérons-le, l'heure de sa justice vengeresse envers le colonat particulièrement abject de ce territoire africain martyr.

En Afrique orientale, les Européens sont une minorité isolée, presque assiégée, au milieu d'une vaste population négro-africaine. En Afrique centrale, la position des Européens est sensiblement différente.

En Rhodésie du sud, la suprématie politique blanche est basée sur une population européenne de quelque 207.000 habitants par rapport à quelque 2 millions et demi d'Africains. En Rhodésie du nord, il y a 72.000 Européens pour 2.220.000 Africains. Par contre, au Nyassaland, troisième territoire de la Fédération de l'Afrique centrale, la population européenne constitue une infime minorité au milieu de 2.500.000 indigènes.

En chiffres ronds, quelque 300.000 Européens pour plus de 7 millions d'Africains.

Propriétaires des meilleures terres, avec de gros investissements dans les très riches mines de la région, et les différentes industries en développement, les colons de ces territoires ont une tendance naturelle à imiter leurs voisins de l'Afrique du sud dans une politique ultra-raciale qui leur assure un contrôle politique absolu sur la Fédération de l'Afrique centrale. Cette dernière fut créée en 1953, et le Nyasaland fut obligé d'y adhérer malgré l'opposition unanime de sa population noire.

Les leaders nationalistes africains avaient depuis demandé à plusieurs reprises : a) la sécession immédiate de la Fédération qui était dominée par les Européens ; b) le selfgovernment africain interne, soit sous le contrôle du Colonial

QUAT Office, soit dans une Fédération dominée par les Africains avec le Tanganyka et éventuellement l'Ouganda.

Sir Roy Welensky, président de la Fédération et porte-parole des colons racistes européens, pressait par contre pour que la Fédération devienne en 1960 un Dominium, comme l'Afrique du Sud, afin qu'elle puisse appliquer sans entraves sa politique d'oppression raciale. C'est ainsi que le Nyassaland a été, au début de mars dernier, le théâtre de la plus sérieuse agitation des masses noires que l'Afrique ait connue depuis la résistance des Mao-Mao au Kenya.

L'agitation commença dès que le gouvernement de la Rhodésie du sud, prétextant un imaginaire « complot », a déclaré l'état d'urgence et arrêté les leaders nationalistes du Congrès Africain, y compris le Dr Hartings Banda, dirigeant principal de cette organisation (12).

Depuis lors, répression sanglante de la part des autorités blanches et résistance de la part des masses africaines se développent comme un « incendie de prairie » se propageant dans toute l'étendue de la Fédération. La peur « de la main armée d'un fouet de Salisbury », la peur de l'oppresseur blanc, renforce la détermination des masses africaines de ne pas laisser se développer un nouvel enfer à l'instar de celui qui règne en Afrique du Sud.

Ce dernier pays, champion de la suprématie blanche, sert en même temps de stimulant puissant au nationalisme panafricain qui se développe en réaction à l'abjecte politique raciale sudiste de l'apartheid. Cependant, celle-ci, face à une population africaine en augmentation constante, malgré l'importance de la colonisa-

PROBLEMES ET

Le mouvement irrésistible vers l'indépendance et l'unification africaine est pour le moment entre les mains de leaders et de partis idéologiquement sinon socialement bourgeois. C'est là une première phase inévitable dans le développement de la Révolution africaine. On trouve dans les états-majors des partis nationalistes africains un mélange d'éléments bourgeois et d'éléments petits bourgeois intellectuels (13) formés dans les métropoles impérialistes de Paris, de Londres, de Bruxelles, de Lisbonne. Parfois, parmi eux, quelques syndicalistes, même ex-communistes. Tels sont en effet les Houphouet, les Mamadou Dia, les Senghor, les Keita, les Sekou Touré, les Nkrumah, les Abubakar, les Awolovo, les Azikiwe, etc. de l'Afrique occidentale française et britannique, les Mboyas, les Kianos, les Bandas, les Nyere- tion européenne (un Européen pour trois Africains), s'achemine vers une impasse complète. D'autant plus que la population africaine constitue le contingent essentiel de la main d'œuvre utilisée par l'économie en très forte expansion dans ce pays.

Dernièrement, le nouveau Premier ministre réactionnaire, Hendrik Verwoerd, a introduit le « Bantu Self-government bill * prévoyant l'abolition de la symbolique représentation des Africains à l'Assemblée, et créant 8 « Etats » indigènes sous le haut contrôle de son gouvernement.

Cette « solution » signifie en réalité un partage du pays, tout en privant la très nombreuse population africaine des villes de toute participation à l'administration politique du pays.

Reste à dire un mot sur les territoires portugais de l'Angola à l'ouest, du Mozambique à l'est, soumis encore à une exploitation pré-capitaliste odieuse, le travail forcé étant de règle aussi bien pour les travaux publies que pour les entreprises privées. Mais les nombreux prisonniers politiques qui croupissent dans le bagne moyenâgeux de l'ile de Sâo-Thomé d'Angola, ainsi que diverses manifestations récentes, témoignent de l'irrésistible mouvement national qui monte, y compris dans ces coins parmi les plus arriérés de l'Afrique Noire.

(12) Le mouvement naticnal du Nyassaland a évolué depuis que le Révérend John Chilembwe, ecclésiaste indigène, avait fomenté entre le 23 janvier et le 4 février 1956 l'importante révolte de la population noire du pays. (Voir à ce propos Independant African, par Shepperson and Price, aux Editions The Edinburgh University Press, 1958). PERSPECTIVES res, les Kasabuvus, etc. de l'Afrique centrale et de l'Afrique orientale.

A des degrés divers, leur idéologie commune est celle du nationalisme pan-africain qui oppose la masse africaine, sans distinction de classes (14), aux colonialis-

(13) Le rôle des éléments intellectuels est toujours grand dans les pays coloniaux et sous-développés, où règne encore un analphabétisme effroyable. Selon les statistiques de l'UNESCO, le taux d'analphabétisme est de 95 a 99 % en Afrique française : de 85 4 95 % au Tanganyika et au Nigéria ; de 75 a 80 % au Ghana et au Kenya; presque de 100 % dans les territoires sous domination portugaise.

(14) Sekou Touré affirme qu'il n'y a ‹ qu' une seule classe d'Africains », comme il vient de la déclarer encore récemment au correspondant du New York Herald Tribune.

DE LA REVOLUTION AFRICAINE

DE LA REVOLUTION AFRICAINE

QUATRIEME tes européens. Prétextant le faible développement des structures bourgeoises indigènes au milieu d'une immense masse pauvre d'agriculteurs et d'ouvriers, ces dirigeants et leurs partis rejettent en genéral la lutte des classes et n'aspirent qu'à créer les bases d'un développement capitaliste sous contrôle politique africain.

Talonnés par l'agitation des masses africaines à la recherche d'un nouvel équilibre social, conscients de la faiblesse de l'impérialisme et des possibilités économiques de l'Afrique Noire, encouragés par l'antagonisme Est-Ouest, ces dirigeants réclament la promotion des élites africaines à une gestion politique exclusive, en association économique avec l'impérialisme.

Afin de mieux marchander cette promotion, ils sont portés à opposer à l'impérialisme des ensembles fédératifs ou même unitaires plus grands que les territoires artificiels actuels créés par l'impérialisme. D'autant plus que cette tendance à l'unitication correspond aussi bien aux désirs des masses africaines qu'aux impératifs d'un développement économique réel.

L'impérialisme qui, à de rares exceptionnes, semble avoir compris l'impossibilité de perpétuer sa domination politique directe sur les territoires de l'Afrique Noire, et qui, d'autre part, veut conserver des positions économiques et stratégiques excellentes dans cette région du monde, encourage le rôle des élites bourgeoisies africaines. Il pense que c'est à travers elles qu'il arrivera à polariser le panafricanisme et à le détourner aussi bien d'une jonction avec le « neutralisme » arabe, trop attiré encore dernièrement dans l'orbite soviétique que surtout de l'influence communiste. C'est l'impérialis me américain qui joue actuellement le plus audacieusement ce jeu. On n'a que trop remarqué le rôle de ses représentants lors de la récente conférence d'Accra, et l'amitié qui le lieu à un dirigeant comme Nkrumah, champion du pan-africanisme contre le communisme. Son conseiller idéologique G. Padmore n'a pas manqué de l'aiguillonner dans ce sens.

Cependant, comme dans le cas de la

Révolution arabe, dans la Révolution

Négro-africaine en cours, la tâche historique de l'unification de la nation nègre en formation ne pourra se faire effectivement que sous une nouvelle direction sociale, prolétarienne et socialiste. L'unification négro-africaine s'avéréra être avant tout l'aspiration profonde des masses négroafricaines révolutionnaires. Tandis que les différentes élites africaines, de caractère social bourgeois, s'avèreront particularistes, liées chacune différemment avec l'impérialisme, antagonistes, et organiquement incapables d'accomplir une telle tâche historique.

D'autre part, le développement économique et l'industrialisation de l'Afrique Noire sont une tâche qui ne pourra pas non plus s'accomplir par des méthodes capitalistes. Sur la base de l'économie coloniale actuelle et de la parcimonie et des conditions dans lesquelles l'impérialisme accorde son aide, l'Afrique Noire n'aura aucunement la possibilité de réunir le taux d'accumulation primitive de capital nécessaire à une rentable industrialisation sur une grande échelle et dans une perspective historique relativement courte.

En réalité, comme les autres régions sous-développées, l'Afrique Noire également risque plutôt de régresser économiquement, avec un développement absolu qui resterait en retard par rapport à l'augmentation de la population et de ses besoins, et aux progrès des pays avancés. Son décalage avec ces derniers, au lieu de diminuer progressivement, risque au contraire de s'aggraver.

Toute autre serait la solution dans la perspective d'une révolution socialiste, sous direction prolétarienne. Le problème de l'accumulation primitive serait résolu grâce à l'étatisation de la plus-value actuellement extorquée par les impérialistes, par la mise au travail productif de millions de gens actuellement dans un processus de paupérisation, et par l'aide désintéressée des Etats ouvriers. Une audacieuse réforme agraire, appuyée par l'aide de l'Etat socialiste, permettrait de cultiver rationnellement les terres collectives des régions tribales, et celles des plantations expropriées et étatisées des Européens, et de récupérer de nouvelles terres, grâce à des travaux divers de déboisement et d'irrigation.

C'est vers cette perspective que doivent s'orienter les cadres marxistes révolutionnaires négro-africains, travaillant dans les diverses organisations nationalistes et dans le mouvement syndical. Tout en appuyant critiquement les formations africaines bourgeoises dans leur lutte effective contre l'impérialisme, pour l'indépendance et l'unification, ces cadres ont le devoir d'œuvrer à la formation de partis prolétariens autonomes de classe, inspirés par le programme de la révolution socialiste négro-africaine.

Des formations centristes de gauche existent déjà en Afrique occidentale, ainsi qu'un mouvement syndical en expansion, embryons des partis prolétariens de classe de demain : I'U.P.C. kamerunais, le P.A.I., le P.R.A. dissident du Sénégal qui a rompu avec Senghor, les militants syndicalistes de Guinée.

La Révolution négro-africaine se distingue par sa tendance à brúler les étapes.

Il ne s'écoulera pas beaucoup de temps avant que les formations marxistes révolutionnaires se mettent à la tête des masses négro-africaines et avancent à pas de géant vers la révolution socialiste.

Avril 1959

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