Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 6

Berlin et le mouvement ouvrier allemand

W. Becker · Quatrième Internationale, 17e année, n° 6 · mai 1959 · p. 30-32 · 2 186 mots

In English: Berlin and the German Labor Movement (Fourth International No. 6, Spring 1959).

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La politique extérieure des dirigeants soviétiques a toujours pour but le statu quo, le compromis mondial avec les EtatsUnis. Mais ils ne sont plus disposés à payer le même prix quil y a une demidécade et ils n ont plus besoin de le faire. Dans ce changement d'attitude de la politique extérieure moscovite se traduit le changement des rapports de forces entre ti particisme et le sonde non capitaliste

En même temps le rapport des forces entre la révolutien ccloniale et limpérialisme mondial n'a pas moins change aux dépens de celui-ci. Le professeur Henry A. Kissinger, stratege américain de la percée, exprime comme suit cette transformation profonde : « Je cicis que l'Occident, dans son ensemble, se trouve devant une très grande crise qui r'est pas due seulement à la pression russe. D'un côté se trouve la pression constante des nouveaux pays d'Asie et d'Afrique qui est fortifiée par le puissant ressentiment contre l'Occident, de sorte que le terrifoire sur lequel ont cours les valeurs occidentales, rétrécit toujours plus... » (souligné par nous).

Kissinger, qui a reconnu à sa façon combien le terrain de manœuvre de la politique impérialiste se rétrécit toujours davantage a egaiement compris que, de ce explosivestil est davis t e Bours vaus devient toujours plus une guerre, même si ce devrait être la troisième guerre mondiale. Il dit : nous nous trouvons le au mur. En fait rialisme américail, résolu à défendre son existence, préferera faire sauter le monde que de capituler, sil ne rencontre pas dans son propre pays la seule force capable de prévenir cette ineptie, la classe ouvrière, parce qu'elle seule peut en régler les causes sociales. Cette loi est valable pour la République fédérale allemande comme pour tout autre pays capitaliste dans le monde.

La discordance entre les nécessités historico-politiques et la situation de fait est aussi criante qu'on peut l'imaginer Le monde va sans aucun doute vers un nouveau point culminant critique de son existence si riche en crises. Cette fois-ci la mêche brûle au tonneau de poudre berlinois. En face de ce céveloppement, In classe ouvrière allemande se trouve depourvue de toure orientation et de toute direction.

Le mouvement contre la mort atonique qui ne parvint pas à avoir une vie réelle, en raison du sabolage persévérant des appareils de la social-démocratie et des syndicats, est mort. Il s'existe nulle part de points d'appui pour un moiement semblable à celui qui exista contre la remietarisation. Rien n'indique que le SPD ou des grands syndicats songe à intervenir là-dessus de manière extraparlementaire. De sorte que si le pire nous est épargné, on aboutira à un compromis qui sera aussi douteux que tous les accords qui ont été conclus sur la base mouvante d'un monde bouleversé de crises sociales. Mais le danger de guerre reste latent en Europe parce que les causes persistent.

Les thèses ci-après partent de cette prémisse et tirent le bilan des expériences d'une demi-décade de division de l'Allemagne. Elles veulent montrer qu'il y a aujourd'hui encore une perspective, perspective socialiste, qui renferme dans une très grande mesure une solution possible de la question allemande.

Thèses pour une politique extérieure socialiste.

1) L'existence fantomatique de Berlin comme capitale d'une Allemagne non existante menace de prendre la forme d'un détonateur pour le déclenchement de la troisième guerre mondiale. Seule la classe ouvrière allemande peut réaliser ce qui incombe à l'Allemagne pour empêcher cette guerre de destruction universelle. Si le mouvement ouvrier allemand n'est pas capable de résoudre cette tâche, l'Allemagne deviendra un des champs de bataille décisifs de la catastrophe de l'humanité.

2) La solution politique de la question allemande doit prendre le dessus sur l'extermination de notre peuple. Le rideau de fer qui sépare les deux parties de l'Allemagne empêche les ouvriers de la D.D.R. de s'entendre avec leurs camarades de classe de l'Allemagne fédérale : il empêche également les ouvriers de l'Allemagne fé-

QUATRIEME dérale de voir et de comprendre le processus de transformation sociale profond qui se poursuit à l'Est.

3) La bourgeoisie allemande aujourd'hui affublée de la démocratie-chretienne, par son acceptation du réarmement de l'Allemagne et de l'approvisionnement de la Bundeswehr en armes atomiques, s'est montrée le digne successeur de la bourgeoisie du troisieme Reich lasciste et de l'Empire impérialiste du kaiser. En raison de son poids international plus faible, elle ne peut plus déclencher une guerre qu'elle conduirait indépendamment pour atteindre ses objectifs de politique extérieure, à savoir le retour des territoires perdus, pour étayer politiquement son expansion économique. Mais elle peut faire de la République fédérale qui lui reste une forteresse à l'intérieur de laquelle les alliés occidentaux édifient leur puissance atomique pour la défense de leurs intérêts capitalistes communs. La bourgeoisie allemande peut ainsi fournir avec la question allemande le « prétexte juridique » pour déclencher la 3° guerre mondiale de défense du capitalisme international contre l'assaut des peuples coloniaux et le cas échéant de la classe ouvrière.

4) Si la bureaucratie soviétique a, avec l'assentiment de son instrument Ulbricht, choisi Berlin comme cible en Europe, c'est pour les raisons suivantes :

a) elle a renoncé à l'espoir de gagner politiquement la classe ouvrière occidentale allemande et probablement toute la classe ouvrière de l'Europe occidentale. Aussi préfère-t-elle boucher la fuite qu'est Berlin et renforcer économiquement et militairement la D.D.R., pour consolider, en même bric ht qui lui est aveuglement arie temps politiquement le régime b) elle a repris pour sa politique extérieure la formule de Dulles du risque calculé, c'est-à-dire d'aller jusqu'au bord de la guerre pour atteindre son but politioue ; elle l'applique à la question dé Berlin et de l'Allemagne et a ainsi conjuré un véritable danger de guerre.

5) Par les accords de Potsdam, les quatre puissances victorieuses s'étaient engagées à traiter l'Allemagne comme une unité économique et à briser la domination des monopoles, des militaristes et des fascistes Elles employèrent des formules communes aui recouvraient cependant des intérêts sociaux opposés. Il s'ensuivit :

a) la destruction du capitalisme et de la grande propriété foncière dans la DDR, mais avec des méthodes policières typiauement stalino-bureaucratiques, c'est-àdire comportant la suppression et même la répression de toute initiative démocratique de la classe ouvrière :

b) le rétablissement de la puissance des monopoleurs et des militaristes dans la République fédérale contre la résistance inefficace, parce que réduite à un bavardage parlementaire, de la social-démocratie et des syndicats. Ainsi fut détruite la base à partir de laquelle on aurait pu s'engager pour trouver des voies politiques à la réunification de lAllemagne.

c) Etant donné que la « destalinisation » introduite après la mort de Staline n'a été qu'une forme d'auto-défense de la bureaucratie stalinienne, elle ne fut pas poursuivie, une fois les buts limités fixés par la fraction Khrouchtchev atteints, jusqu'à la démocratisation de la vie politique, c'est-à-dire jusqu'au rétablissement d'un système de pluralité des partis sur la base d'une Constitution socialiste et jusqu'au rétablissement de la liberté des fractions au sein des partis communistes et des syndicats. De cette façon, la bureaucratie soviétique s'est elle-même bouchée la voie vers la classe ouvrière en Occident.

L'aggravation ultérieure de la situation internationale par la question allemande et l'orientation vers des solutions militaires est la conséquence de l'impossibilité objective pour la bourgeoisie allemande et la bureaucratie soviétique de trouver un compromis durable, acceptable pour les deux parties, c'est-à-dire permettant de prendre la voie de la socialisation dans la République fédérale et de la démocratisation de la vie politique dans la DDR La « co-existence » sur la base internationale d'un traité ne peut jamais être plus qu'un état intérimaire extrêmement instable, menacé à tout instant, qui exprime l'équilibre des forces du moment dans ur monde qui peu à peu va à sa fin. Ceci ne mènera pas, dans les conditions actuelles, à une longue période de détente mais à une exaspération croissante des tensions.

6) Après la fin de la deuxième guerre mondiale. Staline, prisonnier de ses conceptions bureaucratiques. conservatrices, hostiles aux mouvements révolutionnaires des masses, et répétant la vieille pratique erronée de sa politique internationale, crovait bien plus que ses anciens alliés occidentaux à une longue période de coexistence pacifique. C'est pourquoi il sacrifia le mouvement ouvrier communiste de Grèce, les mouvements de résistance français et italien dirigés par les communistes, exigeant le désarmement de ces mouvements qui fut réalisé par les Partis communistes de ces deux pays.

Staline était prêt à sacrifier la révolution vougoslave ainsi que la révolution chinoise, et à négocier de cette manière une plus longue période de pause nour l'Union soviétique. Mais ceci échoua grâce à l'énorme poussée de la révolution chinoise sur la position devenant toujours nlus indépendante de Mao Tse Tung qui finalement refusa de se soumettre, selon les désirs de Staline. à Tchang Kai Chek Cette attitude favorisa la rapide victoire de la révolution chinoise, assurant ainsi le tournant décisif des rapports de forces à l'échelle internationale.

Par la victoire de la révolution chinoise, ce ne fut pas senlement le calcul de Staline mais aussi celui de la bourgeoisie américaine qui fut déjoué. Celle-ci fut obligée de passer à la contre-offensive au moyen du pla: Marshall. Les Etats-Unis

QUAT réussirent à obtenir une stabilisation temporaire économique et politique de l'Occident. L'Allemagne qui, par sa division en deux, constituait la frontière européenne entre l'Ouest et l'Est devint ainsi le centre des efforts de stabilisation des EtatsUnis et leur point d'appui européen dans leur conflit avec I'U.R.S.S. La consolidation économique et le réarmement de la République fédérale formèrent la première ligne de défense européenne des EtatsUnis. 7) L'Union soviétique a avec raison accusé le rétablissement des monopoles dans la République fédérale comme une rupture des accords de Potsdam. Mais Staline espérait en compensation utiliser les mouvements de masse communistes de France et d'Italie comme forces auxiliaires de la diplomatie soviétique, pour empêcher une consolidation des rapports entre les Etats capitalistes et obliger ses anciens alliés à revenır aux accords de Potsdam. Il espérait de cette manière pouvoir empêcher l'encerclement de l'U.R.S.S. par Ouest. Il n'a aussi jamais abandonné la thèse de

• transformation sociale dans la République fédérale comme prémisse à la coexistence avec l'Ouest. Par contre Khrouchtchev déclara dans sa note sur Berlin que la différence des systemes politiques et sociaux entre la Republique lederale et la DDR ne constituait pas le cœur de la question. Il tire ainsi le bilan de faillite de sa politique en oe qui e occiden lac. nguet a laite se ce qui concerne la conquête de la classe P.C. français, après la décision de réarmer atomiquement la République fédérale, sans qu'aucune action de résistance du vement ouvrier allemand ne se soit produite, Khrouchtchev, s'appuyant lavance présente du réarmement de I'U.R.S.S., tire a sa manière, celle de la bureaucratie soviétique, •la leçon de ces événements. La méfiance qui vit dans chaque bureaucrate envers la classe ouvrière lui fait abandonner la recherche d'une issue orientée sur une politique de classe. Il préfère la séparatión économique et politique de la DDR et le renforcement des frontières militaires, aux efforts pour gagner la classe ouvrière allemande. 8) Une politique extérieure socialiste allemande doit partir de la considération fondamentale que les causes d'une troi- sième, guerre mondiale provenant de la situation allemande ne peuvent être supprimées que, a) si, par la socialisation de l'industrie lourde, des banques et des assurances, de l'industrie énergétique, la puissance du capital monopoleur est définitivement brisée en Allemagne. Sans cette transformation de la structure sociale de la République fédérale et du rapport des forces intérieures qui lui est lié, aucune politique extérieure fondamentalement nouvelle n'est possible en vue de la réunification ; b) si les possibilités d'une démocratisation progressant au sein du bloc oriental sont aidées de manière conséquente. Une prémisse en est l'atténuation (ou la sup pression) de la pression militaire sur le bloc oriental, par une lutte active contre le réarmement allemand. Une prémisse est également l'établissement de relations diplomatiques normales avec tous les Etats du bloc oriental :

c) si des rapports sont établis avec tous les P.C. de masse et les syndicats à l'ouest pour créer un front unique socialistecommuniste contre la réaction européenne et ses dangers néo-fascistes. Les mouvements de masse communistes qui se sont formés dans les conditions de la démocratie parlementaire bourgeoisie sont une expression de la libre volonté de la classe ouvrière de ces pays et par conséquent ne doivent pas être mesurés avec le même étalon que les P.C. des pays du bloc oriental :

d) si, par l'intervention de tous les moyens de lutte et de propagande syndicaux et politiques pour un programme socialiste de réunification, des negociations sont menées avec le régime Ulbricht pour etablir une confédération allemande. Au d'une telle confédération, il faut toujours sein maintenir l'esprit d'une offensive démocratique-socialiste qui voit dans la confédération une forme transitoire vers une Allemagne socialiste unifiée.

C'est seulement ainsi que la clique UIbricht pourra être minée de lintérieur sans que soit provoquée aussitôt une intervention de I'U.R.S.S., que le régime Adenauer pourra être renversé, et qu'une solution politique et non militaire de la question allemande pourra être assurée, et que pourra être empêché l'aneantissement de l'Allemagne dans une troisième guerre mondiale.

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