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La revue › 17e année, n° 5

Remarques sur le nouveau programme des communistes yougoslaves. II. La déformation bureaucratique

Michel Pablo · Quatrième Internationale, 17e année, n° 5 · février 1959 · p. 57-59 · 2 307 mots

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La déformation bureaucratique de l'Etat ouvrier dans la période de transition du capitalisme au socialisme est une question condamentale pour la compréhension aussi hien de l'évolution de l'U.R.S.S. que des autres Otats ouvriers. Une analyse correcte du phénomène est une condition indispensable pour éviter la dégénérescence bureaucratique et être à même de la combattre adéquatement. Le stalinisme, expression de cette dégénérescence, est de par sa nature incapable d'analyser scientifiquement, correctement, ce phénomène. Il se contente de parler de temps à autre de manifestations bureaucratiques, qu'il fait semblant de combattre, mais il évite d'approfondir les raisons essentielles qui déterminent une déformation bureaucratique durable de l'Etat de transition, caractéristiques et les tenlances d'une telle déformation.

Toute autre est l'approche des Yougoslaves à cette question.

Bureaucratie et déformations burcaueratiques de l'Etat de transition occupent une place tres importante dans les développements théoriques du Programme 7° congrès de la Ligue des communistes yougoslaves. Ces phénomènes sont considérés par les Yougoslaves comme caractéristiques de l'Etat ouvrier de transition, plus particulièrement dans les conditions historiques actuelles concretes. c'est-à-dire quand la victoire de la révolution se produit et reste isolée des pays économiquement et culturellement arriérés.

Leur raisonnement concret sur la question est le suivant: le rôle centralisateur de l'Etat est nécessairement grand, important. positif pour toute une période, après la prise du pouvoir; mais par ce fait même. il existe une tendance à ce que l'appareil politique et économique de l'Etat devienne « le maître de la société, au lieu d'être son serviteur et Son agent d'exécution ». ilanger de la bureaucratie consiste dans le fait que « comme toute autre maladie, il affaiblit tout l'organisme de la société socialiste, et ainsi stimule et fortifie les forces et les tendances antisocialistes. La bureaucratie par dessus tout, coupe inévitablement les liens entre les forces dirigeantes et la classe ouvrière, avivant ainsi toutes les contradictions sociales internes .

es yougoslaves on bureaucratique Aussi longtemps qu'il s'agit seulement d'une tendance et de manifestations sporadiques, le « bureaucratisme étatique » entrave le développement de la démocratie socialiste et l'activité des forces sociales, déforme certaines relations sociales socialistes, privant la classe ouvrière de plusieure de ses droits et aspects de son rôle dirigeant. Développée à l'extrême, bureaucratie pourrait signifier « un type spécifique de restauration de formes de capitalisme d'Etat ». L/application par les Yougoslaves de cette conception au cas concret de I'U.R.S.S. est naturellement des plus intéressantes. concentration de tout le pouvoir politique et économique dans les mains de l'Etat a été accompagnée, selon les Yougoslaves, par des manifestations « de tendances étatiques-bureaucratiques, d'erreurs et de déformations dans le développement du système politique de l'Etat, et parallèlement à celà, d'une phase plus aigue et convulsive imprégnée de contradictions typiqués de la période de transition du capitalisme au socialisme ». A la longue, ce processus en U.R.S.S. a conduit au pouvoir personnel d'un seul homme, et au culte de sa personnalité.

Le jugement du Programme des yougoslaves sur Staline est clair et catégorique : « Staline à la fois pour des raisons objectives et subjectives n'a pas combattu les tendances bureaucratiques-étatiques engendrées par la grande concentration de pouvoir dans la machine de l'Etat et par la fusion de Tappareil du Parti et de TEtat et un centrahsme unilatéral. En outre, il devmt aumême leur protagoniste politique et idéologique ». (Souligné par nous).

Tendances bureaucratiques et bureaueratie se reflètent inévitablement sur le plan idéologique en des phénomènes tels que « le conservatisme, le dogmatisme, la révision pragmatique des principes fondamentaux du socialisme, le culte de la personnalité ». Dans le cas concret de l'U.R.S.S. et de Staline, «une révision pragmatique de quelques-uns des postulats scientifiques fondamentaux du marxisme et du léninisme fut effectuée d'abord dans la sphère de la théorie de l'Etat et du Parti, et ensuite également dans la sphère de la philosophie, de l'écono mie et des sciences sociales en général».

Le Programme yougoslave explicite - le révisionnisme de Staline en ces termes : « La théorie léniniste de la dictature du prolétariat comme système politique de pouvoir dans un Etat qui dépérit et comme instrument de la lutte de la classe ouvrière dans le processus d'abolition des fondations économiques du capitalisme, et de la création de conditions politiques et matérielles pour le libre développement de nouveaux rapports socialistes fut graduellement remplacée par la théorie de Staline d'un Etat qui ne dépérit pas et qui doit se renforcer dans tous les domaines de la vie sociale, un Etat dont la machine reçoit un trop grand rôle dans la construction du socialisme et dans la solution des contradictions internes de la période de transition, un rôle qui tôt ou tard doit conduire à la stagnation dans le développement des facteurs sociaux et économiques ».

Cependant, ajoute le Programme, ce rôle néfaste de Staline n'a pas réussi «à faire des dommages sérieux et durables au développement du socialisme en Union soviétique, parce que les forces socialistes dans

Ice premier pays du socialisme avaient grandi et étaient devenues si fortes qu'elles ont été capables de franchir les barrières de la bureaucratie et le culte de la personnalité ».

Dans cette évaluation il y a à la fois une retraite par rapport à la position erronée de Djilas sur l'U.R.S.S., société de « capitalisme d'Etat », et une surestimation des résultats du 20: Congrès et de la « déstalinisation » khrouchtchevienne. Mais, par la même, les. défauts de l'analyse rougoslave

L'importance que le Programme yougoslave attribue au danger bureaucratique, et lexpérience qu'il tire de l'exemple soviétique, l'amènent à élaborer plus profondément la théorie de l'Etat, ouvrier de transition du capitalisme au socialisme.

La question du dépérissement graduel de l'Etat, affirme le Programme, « devient la question fondamentale et décisive du système socialiste de société ».

Certes, il ne s'agit pas d'abolir immédiatement lEtat ou de minimiser en quoi que ce soit son rôle très important pour toute une période, après la prise du pouvoir, afin de « liquider les tendances économiques du système capitaliste et jeter les fondements pour la construction socialiste ». Il s'agit cependant de comprendre que « l'Etat socialiste est et doit étre un Etat de type spécial. un Etat qui dépérit ». (Souligné par nous).

Certes. la période du dépérissement de l'Etat est un processus qui dure « pendant l'époque entière de transition du capitalisme au socialisme ». Pendant ce temps, « l'Etat. avee ses éléments spécifiques, existe et joue un rôle défini, indispensable, positif dans la société, différent au cours des diverses phases du développement pendant la période de transition ». Mais en même temps «le rôle de Etat diminue sensiblement, son corps subit une transformation, la démocratie directe se développe régulièrement. et les fonctions de divers corps d'auto-goude PU.R.S.S. et du stalinisme apparaissent clairement.

Nulle part dans le Programme ne se trouve indiquée la création en U.R.S.S. de toute une couche sociale nouvelle, privilégiée et omnipotente, qui assume le pouvoir politique dans ce pays: la bureaucratie soviétique, dont Staline fut l'idéologue. En U.R. S.S., nous avons ce que le Programme considère comme la variante possible d'un « plein développement de la bureaucratie entrainant un changement non encore social mais politique qualitatif du régime (1).

La conclusion d'une telle appréciation de l'état concret actuel en U.R.S.S. devrait être la nécessité d'une révolution politique dans ce pays pour renverser le régime politique de la bureaucratie, et non pas des illusions — si vite du reste de nouveau évanouies sur une « déstalinisation » évolutionniste. pacifique, par en haut, que Khrouchtchev soi-disant opèrerait actuellement. Malgré cette lacune importante, l'analyse du danger bureaucratique et du cas concret du stalinisme en U.R.S.S., que contient le Programme yougoslave, constitue une contribution positive et très considérable de la part d'un courant communiste autre que notre mouvement.

(1) On peut naturellement supposer que les Yougoslaves disent moins qu'ils ne pensent réellement, mais, dans ce cas, euemêmes procèdent a leur tour à des concessions partant de considérations

«pragmatiques » et non strictement principielles. vernement social s'étendent. Les formes dans lesquelles ces processus évoluent, on l'a deja vu, sont multiples, et elles le resteront a lavenir ».

Ainsi les Yougoslaves reviennent à la théorie marxiste classique du dépérissement de l'Etat et se différencient radicalement du « socialisme d'Etat » stalinien.

Leur contribution originale dans ce domaine est cependant la suivante: loin de se contenter de l'étatisation de tous les moyens de production et de leur gestion par l'Etat. en tant que forme unique, ou la plus élevée. de propriété et de gestion sociales, les Yongoslavent considèrent — et à juste titre -que cette forme est en réalité la toute première étape —- certes indispensable "de la société qui succède au capitalisme.

Cette forme de propriété sociale indirecte doit en réalité tendre «à la propriété sociale directe maxima, gérée toujours plus directement par le peuple travailleur émancipé et associé », parallèlement au renforcement matériel, social et politique de le société socialiste.

Le degré de dépérissement du role économique, social et politique de l'Etat doit se manifester précisément dans le développement de la gestion directe de la production par les producteurs, et de l'autogonvernement de toutes les cellules sociales.

Le socialisme ne se résume pas à létatisation de tous les morens de production

LA THEORIE DE L'ETAT DE TRANSITION

LA THEORIE DE L'ETAT DE TRANSITION et à leur gestion par lappareil d'Etat. mais à la substitution aux anciennes relations sociales capitalistes, de nouvelles relations sociales caractérisées par la gestion de plus en plus directe de l'économie et de la société, par les producteurs et les travailleurs. C'est seulement dans la mesure

Ice contenu économique et social du socialisme se matérialise que le système S'enracine effectivement et peut se passer progressivement des moyens de coercition économiques et politiques que l'appareil d'Etat emploie pour le maintenir.

On sait que les Yougoslaves ont mis en pratique cette conception dans la constitution des Conseils ouvriers, des Communes et d'autres organismes d'auto-gouvernement. Gestion ouvrière des entreprises par les conseils ouvriers et gestion administrative directe de l'organisation politico-territoriale de base qu'est la Commune, concrétisent, selon les Yougoslaves, la démocratie socialiste directe. dans laquelle doit se refléter le dépérissement de l'Etat et la réalisation de Pessence plus profonde du socialisme.

C'est là naturellement une voie tranchant fondamentalement avec la religion du « Socalisme d'Etat » stalinienne. qui a érigé la propriété et la gestion par l'appareil d Etat en forme sacrée et suprême du socialisme. C'est la également une voie tout a fait valable pour lutter concrêtement contres le danger bureaucratique.

Nous avons eu cependant l'occasion de regretter (2) que les. Yougoslaves restreignent pratiquement le contenu de la démocratie socialiste à la démocratie économique et ne l'étendent pas également à la démocratie politique. En théorie, le Programme du T° congrès contient des propos excellents sur l'élargissement de la démocratie socialiste, synonyme du dépérissement de l'Etat et seul moyen efficace pour lutter contre la bureaucratie, aussi longtemps que les conditions économiques et culturelles ne permettent pas encore d'extirper les racines mêmes du phénomène bureaucratique.

Mais nulle part il n'est dit clairement que n'importe quel élargissement de la démocratie sociale directe ne peut remplacer élargissement parallèle nécessaire de la démocratie politique socialiste, en définissant celle-ei comme le droit aur tendances dans le parti maraiste-révolutionnaire et le droit • l'eristence d'autres partis politiques ogissant dans ln légalité constitutionnelle de 1 Etat ouerier.

On réalité. seule une telle démocratie politique socialiste peut s'avérer le moyen le plus efficace pour lutter contre le danger

12) Toir première partie de l'article, Quatrième Internationale, automne 1958.

NALE 59 constant de la bureaucratisation et de la bureaueratie lors de l'époque de transition.

Le Programme yougoslave, outre le chapitre sur le rôle et les conceptions de la Ligue des communistes yougoslaves, contient nombre de références excellentes sur la mission des communistes en tant qu'avantgarde du mouvement socialiste. Nous devons souligner et saluer le fait que dans ce domaine également les Yougoslaves reviennent à l'enseignement de Marx et de Lénine, déclarant que les communistes ne sont que la partie la plus consciente de la classe, mais quls ne peuvent pas se substituer a elle ni avant, ni durant, ni après la révolution. Le parti communiste ne doit pas diriger ou gouverner au nom de la classe mais avec la classe, celle-ci avant la primanté sur le parti.

«Les rapports entre les communistes et les masses travailleuses. affirme Programme, ne peuvent être soit le rapport entre le parti dirigeant et ceux qui sont dirigés. ou le rapport entre le maître et l'élève; ils doivent assumer de plus en plus le carac-• tère d'un rapport entre partennires égaux. » • Les communistes doivent rejeter toute idée de monopole aussi bien dans la direction de la lutte pour la révolution que dans l'Etat construit après la prise du pouvoir. La primauté doit toujours revenir à la classe démocratiquement organisée et s'exprimant librement. Les communistes doivent se dégager de la tentation. — favorisée il est vrai souvent par les conditions objectives - de confondre la classe avec le parti, le parti avec l'Etat, et tendre toujours à faire agir aussi direçtement que possible la classe dans son ensemble. En général, sur nombre de questions très importantes, le Programme des Yougoslaves démontre un réel retour à l'essence du marxisme classique, grossièrement détormé par le stalinisme. Qu'il s'agisse de la conception du socialisme, de l'Etat de transition, de la manière d'aborder les problèmes du socialisme (planification, collectivisation de l'agrieulture, gestion ouvrière, ete.). ou de la politique socialiste nécessairement libérale dans les arts et les sciences, ou encore de la philosophie plus profonde du socialisme, centrée en définitive sur lindividu social, qui concerne la création des conditions optima pour l'épanouissement maximum de Tindividu social, les Yougoslaves semblent avoir sérieusement maîtrisé l'enseignement des classiques du marxisme • et avoir euxmêmes élaboré en ces matières d'une manière souvent originale. fort heureuse et toujours spontanée et sincère.

Décembre 1958

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