Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 5

L'héritage détourné

P. Richards · Quatrième Internationale, 17e année, n° 5 · février 1959 · p. 60-63 · 1 785 mots

In English: The Embezzled Heritage (Fourth International No. 5, Winter 1959).

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40e anniversaire de l'assassinat de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg par P. RICHARDS

Le 15 janvier 1919, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg furent assassinés à Berlin. Au nom du prolétariat russe et de la Troisième Internationale ( Communiste), fondée peu après, Lénine et les représentants du mouvement ouvrier révolutionnaire du monde entier réunis à Moscou jurèrent alors de préserver l'héritage des dirigeants assassinés et de rester fidèles à leur esprit. La vie et le combat de Karl et de Rosa, leur rôle dans la Révolution allemande de 1918, ainsi que leur martyre, en avaient fait des symboles de la Révolution mondiale montante.

En particulier le prolétariat russe, qui était à cette époque sur le point de consolider son pouvoir étatique et de le mettre au service du mouvement ouvrier révolutionnaire du monde entier, connaissait alors l'histoire et les idées de Liebknecht et de Luxembourg aussi bien que l'histoire et les idées de son propre Parti bolchevik et tenait leur voie pour juste. Il était décidé de leur rester fidèle.

Extérieurement, cela trouvait son expression dans la popularité inouïe en Union soviétique des deux lutteurs assassinés. Des centaines d'entreprises, d'usines, de cercles, d'écoles, de rues, etc., reçurent les noms de Liebknecht et de Luxembourg, leurs écrits et discours furent diffusés à des tirages monstres dans toutes les langues soviétiques, le 15 janvier fut érigé en journée annuelle de souvenir en leur honneur.

Plus forte encore l'impression que devait produire sur chaque visiteur de l'Union soviétique, en ce début des années 20, la profonde conviction intérieure avec laquelle les communistes russes, au premier rang les jeunes, parlaient de Karl et de Rosa, et à quel point les idées des deux étaient passés dans la moelle de beaucoup d'entre eux. Pour eux Liebknecht et Luxembourg étaient une partie organique du mouvement révolutionnaire mondial auquel appartenait aussi leur propre Parti bolchevik, et la réalisation de leurs idéaux était indissolublement liée avec la réalisation de leurs propres tâches. Bien plus, ils ne pouvaient concevoir celle-ci sans « victoire à l'échelle mondiale » (concrètement à l'époque : avant tout en Allemagne).

Les travailleurs des autres pays étaient pour leur part persuadés que c'est entre les mains des communistes russes que l'héritage de Kari et de Rosa est le mieux présevé. Lorsqu'au printemps de 1925 j'ai passé un moment prolongé en compagnie du fils aîné de Karl Liebknecht ( prénommé Wilhelm en l'honneur de son grand-père) et que nous en étions venus à parler de la question de la direction des partis ouvriers de différents pays européens, il dit: « A présent il ne peut plus être question de former des cadres dirigeants du communisme dans un pays capitaliste. La bourgeoisie saura — ainsi que le sort de mon père et de Rosa le prouve - carrément les exterminer physiquement. Mais à Moscou l'état-major de la révolution mondiale, prenant appui sur les conquêtes matérielles de la révolution soviétique et sur le niveau théorique élevé des communistes russes, garanti contre toutes les atteintes, pourra bien développer et développera une activité fructueuse, telle qu'elle ne sera pas possible ailleurs pour un temps indéfini ».

A cette époque la Troisième Internationale et ses principales sections (et au premier rang de celles-ci le Parti communiste russe) s'en tenaient aux principes de Liebknecht et de Luxembourg ( quelques divergences qu'il pût y avoir sur certaines questions tactiques, que l'on évitait, d'ailleurs, d'évoquer en ces temps-là ). C'étaient les mêmes principes qui avaient été, au cours des décennies, ceux mêmes de Lénine et de ses plus proches compagnons : l'internationalisme prolétarien conséquent; l'antimilitarisme ferme et militant ; la dictature prolétarienne, dans le sens d'un pouvoir étatique érigé et administré par les ouvriers eux-mêmes, dans leur intérêt et sous leur contrôle permanent.

A quel point, en ces années-là, Liebknecht et Luxembourg représentaient dans la conscience des communistes soviétiques une seule et même notion avec Lénine, cela est visible aussi par le détail suivant : dans les premières années après la mort de lénine (21 janvier 1924), le jour anniversaire en son honneur était réuni avec celui de Karl et de Rosa, et férié comme « Journée des trois L» (Lénine, Liebknecht, Luxembourg).

Alors vint — pour l'Union soviétique et le communisme mondial — la grande défaite. L'appareil bureaucratique, sous la conduite de J.W. Staline, non seulement liquida systématiquement les meilleures traditions du Parti bolchevik, mais aussi falsifia — jusque dans ses racines — l'idée du léninisme. Que pouvait-il rester, dans ces conditions, du souvenir de Karl et de Rosa ?

Il était bien connu — et c'est précisément ce que Lénine et la vieille garde bolchevique estimaient le plus en Liebknecht et Rosa Luxembourg - que pour eux l'activité autonome des masses ouvrières, leur élan révolutionnaire, leur instinct et leur initiative constituaient l'élément décisif du bouleversement social. Un petit groupe de fonctionnaires pourvu de moyens de puissance, avec à sa tête un « chef » adulé comme une personnalité divine, n'aurait pu être qu'un instrument de la réaction, d'après les idées des leaders spartakistes (qui ont été exposées dans plusieurs travaux de R. Luxembourg, parmi lesquels aussi son ouvrage encore écrit en prison en 1918 et consacré spécialement à la Révolution d'Octobre). Nulles phrases et nuls sophismes n'auraient pu rattacher pour eux (et pour les camarades éduqués dans leur esprit) le monopole d'un tel groupe à l'idée d'un développement révolutionnaire.

Pas plus ce qui à la place de l'internationalisme prolétarien a été prôné par Staline comme « politique soviétique communiste », aurait jamais pu avoir l'approbation de Karl ou de Rosa. De même que la dictature d'un groupe ou d'une clique et le pouvoir prolétarien étaient pour R. Luxembourg des notions se contredisant et s'excluant mutuellement, de même elle avait (aussi bien que Liebknecht) une idée très claire de ce qu'est le chauvinisme (national). La renaissance du chauvinisme politique grand-russe qui s'accomplit sous les auspices de Staline et qui fut poussé si loin dans les années 30 que les intérêts de secteurs prolétariens importants en Europe (Allemagne, France) aussi bien que les intérêts de l'ensemble du prolétariat mondial se virent carrément sacrifiés — cela, il était naturellement à jamais impossible de l'harmoniser avec le souvenir de Karl et de Rosa.

Encore moins peut-on s'imaginer que Karl Liebknecht aurait jamais donné assentiment direct ou indirect au culte borné des maréchaux tsaristes son Souvorov et Koutousov à qui, sur les instructions de Staline, devaient rendre hommage non seulement les peuples de l'Union soviétique, mais aussi les partis communistes du monde entier. L'Armée rouge, passée jadis dans l'histoire - immédiatement après la Révolution et dans les années de la guerre civile - comme modèle d'une armée véritablement révolutionnaire et avant-garde de la révolution mondiale et dont aussi Karl et Rosa avaient salué la création, fut imprégnée d'esprit militariste et impérialiste russe, et bien des discours antimilitaristes enflammés de Kari Liebknecht pouvaient désormais s'appliquer aussi au militarisme de Staline.

Des décennies durant, pendant la période de la dictature réactionnaire de Staline, l'appareil de propagande de ce dernier était occupé à dénaturer grossièrement les œuvres de R. Luxembourg. Le « chef génial » lui-même en a donné le signal lorsque, dans sa lettre célèbre à la rédaction de la revue historique « Proletarskaïa Revolutsia » (1930), il insulta la grande révolutionnaire et forgea la notion du « luxembourgisme », qui fut désigné comme une déviation de la ligne léniniste, comme une idéologie « semi-trotskyste », comme un recueil d'erreurs.

La campagne ainsi déployée contre le « luxembourgisme » se développa comme une avalanche, et dans les années 30 on en vint au point qu'en tant que crime et contre-révolution apparentée au trotskysme, le « luxembourgisme » fut persécuté avec des moyens administratifs. Au cours de beaucoup de procédures d'enquête de ces années-là contre des communistes polonais et allemands, la « tendance à l'idéologie du luxembourgisme » que l'on imputa aux accusés représentait une charge particulièrement accablante. La réaction allemande avait assassiné Liebknecht, Luxembourg et beaucoup de spartakistes héroïques. La réaction stalinienne parfit son œuvre en territoire soviétique avec une particulière cruauté, par l'assassinat de prolétaires polo-. nais et allemands stigmatisés comme « luxemburgistes ».

Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg avaient rêvé de la grande solidarité internationale, de la fraternisation des ouvriers russes et allemands.

Lorsqu'en 1941 eut lieu l'assaut hitlérien contre l'Union soviétique, l'issue révolutionnaire naturelle de la guerre dans l'esprit de la devise de Liebknecht aurait été la fraternisation des travailleurs allemands et russes se proposant comme objectif la création d'un puissant Etat ouvrier allemand allié sur pied d'égalité avec l'Union soviétique. Mais la seule pensée d'une telle fraternisation passait en Union soviétique pour une trahison, punie de mort. ( La relation de scènes de fraternisation de la première guerre mondiale passait pour de l' « agitation antisoviétique »!) Et au lieu de rechercher — après la victoire sur Hitler — la liaison avec les masses de millions d'hommes du prolétariat industriel, Staline préféra la création d'un Etat-tampon en territoire allemand qui, il est vrai, n'est viable ni nationalement ni socialement, mais qui, sous l'administration du pantin « fidèle à la ligne » W. Ulbricht, assura l'exécution de toutes les directives de Staline et de sa clique. Comment Karl et Rosa auraient-ils tempêté — avec toute la fougue enflammée de leur tempérament — contre cette lamentable caricature d'un Etat « populaire » - qui signifie en réalité une misérable trahison des intérêts du prolétariat allemand et international!

Aujourd'hui, 40 ans après l'assassinat de Karl et de Rosa, le problème de la Révolution prolétarienne allemande est redevenu particulièrement actuel Tout est entrepris pour approfondir et éterniser la division du prolétariat allemand, qui renferme le germe non seulement d'une guerre civile inter. allemande, mais d'un terrible choc atomique entraînant le monde entier à la catastrophe. Les ouvriers allemands, alors qu'on les excite les uns contre les autres dans l'intérêt de la réaction mondiale et d'une nouvelle guerre mondiale, peuvent beaucoup apprendre sur la voie sur laquelle ils doivent s'engager pour se sauver eux et le monde, en recourant aux œuvres de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg (et en ne se bornant évidemment pas à quelques phrases arrachées de leur contexte qui leur sont présentées par les propagandistes de la clique Ulbricht-Grotewohl qui s'efforce d'exploiter les noms de Liebknecht et de Luxembourg, bien qu'elle ne veuille riem entendre de leur esprit et de leurs véritables enseignements).

En comparant les paroles des héros prolétariens assassinés avec la marche de l'histoire dans les 40 dernières années, chaque ouvrier arrivera à la conclusion qu'il y a là un grand et précieux héritage qui a été détourné ett égaré. Et le mouvement ouvrier international va devoir s'occuper de l'héritage de Karl et de Rosa ainsi que de celui des autres éminents dirigeants prolé. tariens de l'époque d'après-guerre.

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