Nous ne possédons pas encore les textes complets des rapports, interventions et résolutions du 21: Congrès. Mais son sens général est déjà clair. La déstalinisation, déclenchée lors du 20° Congrès, se poursuivra dans toute une série de domaines, sauf celui de l'expression idéologique et politique libre, qui mettrait directement en cause la bureaucratie.
Le 21° Congrès achève la victoire de Khrouchtchev sur l'aile proprement dite stalinienne du P.C. et de la bureaucratie soviétique. Khrouchtchev, porte-parole de la couche de la bureaucratie qui tire ses privilèges de la position qu'elle occupe dans l'appareil du parti, consolide son pouvoir en faisant un appel plus direct que jamais aux masses. Outre les promesses matérielles et sociales que contient le Plan septennal, aussi bien dans le domaine de la consommation que de l'habitation et de la durée du travail, un accent particulier a été mis par plusieurs orateurs sur le retour à la « légalité socialiste ».
Les interventions, entre autres, de Mikoyan et de Chelepine, de la résolution finale du Congrès, méritent à ce propos une attention particulière. Mikoyan a affirmé qu'il n'y a plus de représailles en U.R.S.S. pour des raisons politiques ef que l'essence de la dictature du prolétariat réside dans ses fonctions organisatrices, dans la mobilisation des forces de toute la nation pour la construction du socialisme et du communisme, tandis que la coercition n'aurait été indispensable qu'à certains stades, déjà dépassés, du développement.
Quant à Chelepine, ancien secrétaire des Jeunesses communistes et successeur de Serov, il a assuré au Congrès et, à travers lui, au pays, que toutes les conséquences de l'activité de Béria et de ses acolytes appartiennent au passé. La « légalité révolutionnaire » fut restaurée, et ceux qui l'ont violée sont punis. Les citoyens soviétiques peuvent être désormais certains que rien qui puisse rappeler cette période « éhontée » ne sera jamais répété.
La résolution finale du Congrès insiste sur la nécessité de développer la « démocratie sous toutes ses formes », appeile les Soviets à lutter pour un tel buf, et affirme que « de nombreuses fonctions remplies par des organismes d'Etat doivent être confiées progressivement aux organisations socialistes ». Le « dépérissement de l'Etat » a fait timidement son apparition au Congrès, d'autant plus nécessairement que ce dernier s'est déroulé sous le signe de la transition graduelle « du socialisme au communisme ».
Il sera nécessaire de reprendre en détail les considérations théoriques données à ce sujet aussi bien dans le rapport de Khrouchtchev que dans des interventions comme celle de Souslov, et de les comparer avec les analyses sur le même sujet élaborées actuellement par les Yougoslaves et les Chinois. Il suffit de dire pour le moment que ce que le 21º Congrès appelle passage du socialisme, soi-disant déjà achevé en U.R.S.S., à la phase communiste n'est en réalité encore que le passage de la phase inférieure ou préparatoire au socialisme à la phase du socialisme proprement dit.
L'U.R.S.S. n'entamera les tâches de la phase socialiste proprement dite telle que Marx et Lénine l'avaient envisagée dans leurs écrits théoriques --- qu'à partir du moment où elle dépassera dans la production par fête d'habitant le capitalisme le plus développé. Or, cette étape ne sera franchie, selon le 21º Congrès lui-même, que d'ici 15 ans environ, soif un demi-siècle après la victoire de la Révolution d'Octobre, et dans le cadre d'un système d'Etats ouvriers et des relations renouvelées avec le marché mondial, qui contribuent actuellement largement aux progrès de l'économie soviétique.
En matière de construction du socialisme, il n'est pas sans intérêt de relever les propos tenus par Youdine au Congrès attaquant les « pseudo-marxistes yougoslaves » qui « n'ont pas compris qu'on ne saurait édifier le socialisme dans un seul pays détaché de tous les autres, alors qu'il existe déjà un système socialiste mondial ».
Ainsi le privilège du « socialisme dans un seul pays » n'appartient en réalité qu'à rU.R.S.S. seule qui a su bénéficier, si on peut dire, pour « édifier son socialisme », de l'absence d'un « système socialiste mondial »!
Les attaques menées au Congrès aussi bien contre les Yougoslaves que contre le groupe ‹ anti-parti » sont significatives du degré de solidité du régime de Khrouchtchev. Dans la mesure où la politique de Khrouchtchev consiste à réformer par en haut le régime bureaucratique sclérosé afin de lui insuffler une plus grande élasticité, une plus grande efficacité productive, et de briser son isolement des grandes masses, il ne peut pas permettre que les positions des Yougoslaves mettant en cause le régime bureaucratique dans son ensemble, ainsi que l'existence de la bureaucratie, soient prises en considération. D'autre part, les attaques contre le groupe « anti-parti » ont pour but de continuer à exposer l'aile stalinienne proprement dite qui, de toute évidence, ne désarme pas.
Nous savons maintenant que ce groupe constituait une oppositien déjà au 20 Congrès et qu'il était sur le point de renverser Khrouchtchev en juin 1957, grâce à sa position majoritaire au Présidium. D'autre part, plusieurs indications permettent maintenant d'affirmer que sa résistance à toutes les réformes de Khrouchtchev se maintient. Mais, par ce fait même, Khrouchtchev est obligé d'élargir l'appel aux masses, en prenant à son compte non seulement la politique des concessions sur le plan de la « légalité » et de la « démocratie », mais aussi sur le plan de la consommation et autres avantages matériels. Ce qui ne manquera pas de renforcer la confiance des masses en elles-mêmes et de grossir le courant revendicatif.
Ainsi la « déstalinisation », éperonnée au lendemain du 20° Congrès, continue, bien que défigurée, sur les plans idéologique et politique et devient en réalité une tendance d'évolution irrésistible et irréversible de la société soviétique. A une étape nouvelle et relativement proche, le rôle plus direct des masses apparaifra inévitablement. De ce point de vue, le message du 21° Congrès, malgré les limitations et déformations bureaucratiques diverses de ses analyses, et dans le degré de démocratie qu'il a relevé dans le parti ef le pays, reste réconfortant.
Le groupe « anti-parti » s'est vu privé du droit qu'il avait de défendre sa politique au Congrès, et deux de ses représentants furent obligés de procéder à « l'autocritique » rituelle. Mais l'extermination physique des opposants n'est plus en vigueur en U.R.S.S.
Par contre, le message du 21° Congrès aux communistes et aux prolétaires du monde entier reste des plus pauvres. Aucune analyse sérieuse n'a été faite de la situation du mouvement communiste et ouvrier dans le monde, et aucune leçon capitale n'a été tirée des événements en France. Des formules creuse appelant à l'unité ne suffisent pas à redresser la situation catastrophique du mouvement stalinien dans les pays capitalistes, qui pèse tellement aussi sur la situation du mouvement ouvrier en général dans ces pays.
Nous reviendrons bientôt sur l'ensemble des travaux du 21º Congrès à sa manière non moins important de toute façon que le 20° Congrès, dont il affirme et développe la ligne.
6 février 1959.