Les élections des 23 et 30 novembre ont été la suite logique du référendum du 28 septembre, lui-même résultat inévitable du coup du 13 mai qui a provoqué la chute du régime démocratique parlementaire pour instaurer un nouveau régime aspirant à établir un « Etat fort ».
On retrouve les 4,5 millions de « non » du référendum dans les 3 millions 800.000 voix des candidats du P.C.F., le reste s'étant porté sur divers candidats de gauche (radicaux mendessistes, U.G.S., P.S. autonome, et aussi quelques candidats du P.S. de Guy Mollet).
Par rapport aux élections précédentes, la proportion d'abstentions est supérieure de 4 à 5 %, soit 800.000 à un million de voix. Il est très probable que là se trouve une grande partie des 1.600.000 voix perdues par le P.C.F. On peut aussi admettre sans risque d'erreur qu'il y a eu un déplacement parmi le pourcentage d'abstentions habituelles. Autrement dit, à la différence des élections précédentes, c'est sur la gauche et non sur la droite que se frouve la masse des abstentionnistes.
Examinons ce qui s'est passé dans le camp bourgeois et dans le camp ouvrier. L'U.N.R. ET LES AUTRES PARTIS BOURGEOIS.
Le grand vainqueur c'est l'U.N.R., une nouvelle formation constituée moins de deux mois avant les élections, qui a été considérée par les électeurs comme l'organisation « gaulliste » par excellence, les prétendus « gaullistes de gauche » n'ayant eu aucune audience.
Nous devons en premier lieu souligner la débâcle des partis traditionnels de la cratie bourgeoise, et du plus notable d'entre eux, le parti radical. Il était déjà sorti estropié ou lendemain de la deuxième guerre mondiale; son habileté proverbiale lui avait permis de retrouver une place appréciable dans la IV République. Mais les contradictions de celle-ci lavaient divisé profondément. Aux élections qui ont inauguré la V° République, toutes ses tendances - la gauche de Mendès-France, les professionnels du midi de la France (Daladier, Baylet, Bourgès-Maunoury), la droite qui avait fait scission (Morice, Martineau-Déplat) ont mordu la poussière. Nous assistons à la liquidation probablement définitive de ce parti qui se targuait d'être « l'infanterie » de la République.
Deux partis bourgeois ont résisté à la poussée U.N.R., ce sont le M.R.P. et les Indépendants.
Le M.R.P. n'était pas exactement un parti traditionnel de la démocratie. Il avait surgi à la fin de la deuxième guerre mondiale, rassemblant d'anciens démocrates-chrétiens de gauche, des syndicalistes chrétiens, et toutes sortes de polificiens bénis par le haut clergé. A ce moment il prétendait être le « parti de la fidélité » à de Gaulle. Il avait rompu avec lui pour maintenir son unité et jouer un rôle dans la IV° République. C'est sous la présidence d'un des siens, Pflimlin, qu'il sut rapidement retrouver cette « fidélité » au lendemain du 13 mai.
Le cas des Indépendants est différent. Nous sommes là en présence de la droite classique, des bourgeois en place, des nantis, des repus, des « notables ». Normalement ils sont les plus désireux d'un « pouvoir fort » de type gaulliste. Toutefois, il faut noter courants politiques s'expriment avec plus de relief, ils ont eu du mal à tenir tête à la vague U.N.R., laquelle leur a tenu rigueur de la décomposition du R.P.F. gaulliste en 1952, et ils y ont même perdu des positions.
Qu'est donc cette U.N.R. qui a recueilli de très nombreuses voix bourgeoises, petites bourgeoises (qui en 1956 s'étaient portées soit sur les poujadistes, soit pour les mendessistes) et même un certain nombre de voix ouvrières arriérées ef ex-communistes ?
Formellement, cette organisation revendique une place de « centre » dans l'hémicycle parlementaire. Cela n'a aucun sens. On y trouve un certain nombre de bourgeois bien installés dans la société et toute une série de gens qui aspirent à se faire une bonne place dans le nouveau régime. Politiquement, I'U.N.R. est un mélange de bonapartistes et de fascistes La division n'est pas du tout tracée par avance, elle dépendra en premier lieu de la marche des événements, et aussi du rôle joué par certains personnages. Le dirigeant principal, Soustelle, intellectuel sans idées politiques, est un spécialiste des réseaux de police et d'espionnage. Il procède à un noyautage des administrations, et mise ainsi sur deux tableaux : le régime tel que de Gaulle le désire, et le régime fasciste en cas de besoin. DE GAULLE ET LE NOUVEAU PARLEMENT.
L'Assemblée élue ne correspond peut-être pas aux désirs de de Gaulle qui voulait um Parlement « équilibré » lui permettant de jouer plus aisément son rôle « d'arbitre ». Mais il serait faux de penser qu'il y aura bientôt une crise dans ses rapports avec ce Parlement ou qu'une crise sera provoquée bientôt dans l'U.N.R. pour rendre le Parlement plus maniable Certains font la comparaison avec l'ancien R.P.F., avec sa fraction parlementaire de 1951 qui ne tarda pas à se dissocier au plus grand profit de la droite classique. Ils oublient que nous ne sommes plus dans un régime de démocratie parlementaire, mais dans un régime issu d'une intervention de l'armée. L'Assemblée n'a pas pour rôle de choisir le gouvernement, mais selon les propres termes de de Gaulle de le soutenir. On ne demande aux « hommes nouveaux », qu'ils soient élus de la métropole ou d'Algérie, que d'être des beni-oui-oui. D'ailleurs les sessions parlementaires se frouvent réduites au minimum. En outre, ceux qui dirigent, que ce soit de Gaulle ou Soustelle et quelques autres, sont tous munis d'une forte dose de cynisme envers les hommes et elle est fort justifiable envers ces « hommes nouveaux » qu'on va voir se précipiter à la curée vers les postes, prébendes et autres avantages quepeut leur procurer leur élection.
Les divergences ne manqueront pas dans les sphères dirigeantes. Mais ce sera moins que jamais au Parlement que la question sera tranchée. Cependant, à une étape ultérieure, en cas d'aggravation exceptionnelle de la sifuation, de crise du régime de Gaulle, Parlement comme celui que les élections ont donné pourra faciliter considérablement lles manœuvres « légales » d'aspirants fascistes.
Passons maintenant aux deux partis qui se réclament de la classe ouvrière et qui omi été les grands battus de ces élections. VERS LA FIN DU MOLLETISME DANS LE P.S.
Après la crise de mai, Guy Mollet avait cru avoir joué tout le monde: de Gaulle contre les colonels et les ultras ; Duchet et les Indépendants contre Soustelle ; Defferre contre les minoritaires qui quittaient son parti; surtout il voyait la « désintoxication » de la classe ouvrière du P.C.F. se produire à son profit. Le 28 septembre, tous ses désirs paraissaienf exaucés, et il monta sur la table de la mairie d'Arras pour annoncer les résultats du réfé rendum. Il n'a pas fallu deux mois pour qu'il s'avère qu'il avait fravaillé pour le roi de Prusse... c'est-à-dire pour Soustelle. Les candidats du P.S. ont trinqué, qu'il s'agisse de Lacoste, de Moch, de Defferre ou de Tanguy-Prigent. Lui-même, Mollet, ne passe qu'avec l'appui hautement claironné de /'U.N.R., désireux de ne pas contrarier de Gaulle...
Quarante élus au parti qui fut le pivot de la IV° République ! Il faut remonter avant 1900 pour trouver un aussi faible groupe parlementaire socialiste.
Mollet qui, au lendemain de la crise de mai, avait manœuvré pour renvoyer « sine die » le Congrès du parti, afin d'avoir le temps de refrouver une majorité dans le groupe parlementaire et dans le parti lui-même, a cette fois-ci brusqué les choses: quatre jours après les élections, le Congrès se tenait. il ne fallait pas laisser le temps aux militants de réfléchir sur les causes de la défaite. Mollet leur a donné en pâture la promesse d'une « opposition constructive » préparant une victoire... pour 1963.
Quoiqu'il en soit, les élections de novembre seront le point de départ d'un rebondisse. ment de la crise dans le P.S., qui mènera à la fin de la direction Mollet. Car ces députés battus sont aussi, et avec eux bien des cadres de ce parti, des maires, des conseillers généraux, etc. Et les élections pour ces postes auront bientôt lieu. Ils peuvent pardonner à Mollet d'avoir servi de marche-pied à de Gaulle, mais non de leur faire perdre leurs positions électorales.
Disons quelques mots sur le P.S. autonome et l'U.G.S. Leur association avec les mem» dessistes dans l'U.F.D. n'a servi qu'à émasculer leur programme. De façon générale, les candidats du P.S. autonome ont obtenu des résultats moins mauvais que ceux de l'U.G.S. Il est à souhaiter que le P.S. autonome tire comme leçon de ces élections la nécessité d'engager une offensive impitoyable contre la direction Mollet, au lieu de s'excuser, comme il le faisait jusqu'alors, d'avoir quitté le parfi de celui-ci. L'IMMOBILISME DE LA DIRECTION THOREZ.
Le P.C.F. a perdu 1.600.000 voix sur 1956. Il se retrouve avec un pourcentage de voix égal à celui de 1936 (voir tableau ci-après).
Année Suffrages Pourcentage 1924 875.000 9,7 1928 1.063.000 11,4 1932 796.000 9,6 1936 1.502.000 18,3 1945 (1) 5.024.000 26,4 Juin 1946 5.199.000 26,4 Novembre 1946 5.489.000 28,5 1951 4.910.000 25,6 1956 5.532.000 25,7 1958 3.882.000 18,9 (1) A partir de 1945, en raison du vote des femmes, le nombre total des électeurs a plus que doublé.
La direction, pour minimiser ce profond recul du P.C.F., insiste que le P.C.F. reste le plus fort parti de France, elle dénonce l'iniquité de la loi électorale et ne manque pas de relever tout ce qui est écrit dans la presse internationale à ce sujet, elle souligne les gains (de moins de 2 %) des candidats communistes du premier au second four.
Il ne faut surtout pas compter sur la moindre autocritique politique. Au contraire, la déclaration du B.P. du 2 décembre souligne que « de nombreux Français, justement soucieux de la grandeur et de l'avenir national » se sont trompés de porte en votant U.N.R. au lieu de voter P.C.F. ON A LOUPÉ LE COCHE...
La direction Thorez va essayer de faire croire aux militants communistes qu'il s'agit, comme ce fut plus d'une fois le cas, d'un mauvais moment à passer, mais qu'après le parti reviendra plus fort que jamais. Sur ce point, on peut être sür que cela ne passera pas aisément. La direction du P.C.F. se gardera bien de reproduire le tableau des votes communistes depuis 1924. Car il en ressort clairement qu'en 1936, avec la première grande poussée des masses, le parti avait pris le départ pour la conquête de la classe ouvrière; qu'en 1945 il avait obtenu la majorité dans la classe ouvrière; qu'à celte époque il y avait des comités dans les usines, des milices armées, et que la direction à Depuis 1952, au moment de l'exclusion de Marty, cette idée essentielle s'est manifestée à plusieurs reprises. REVISER DEMOCRATIQUEMENT LA CONSTITUTION GAULLISTE !
Thorez s'est affirmé plus que jamais partisan « d'élargir » la démocratie. Il est même pour « la révision démocratique de la Constitution », celle du 28 septembre (voir ses réponses aux cinq questions de « Regards »). Si, avec toute la force dont il disposait en 1945, le P.C.F. n'est pas parvenu à « élargir » la démocratie et à passer pacifiquement au socialisme, comment peut-on imaginer à présent, avec un groupe parlemenfaire aussi minuscule dans un Parlement croupion, obtenir une « révision démocratique » de la Constitution? Et que donnerait cette révision ? Une IV République légèrement réchauffée? Mais personne ne bougera pour cela ! L'IMPASSE DEMOCRATIQUE, L'ISSUE VERS LE SOCIALISME.
Il ne sera pas aisé de déloger le régime de Gaulle. Pour l'immédiat, il y aura suriout à organiser une défensive farouche contre les assauts gouvernementaux, patronaux et fascistes qui vont se multiplier. Mais cette défensive ne trouvera de vigueur que si l'on insuffle dans les masses travailleuses non des formules creuses sur la « démocratie » et les « voies parlementaires », mais une volonté de combattre par les moyens révolutionnaires pour un gouvernement des travailleurs qui entamera la construction du socialisme.
Il y a 40 ans les bolcheviks dénoncèrent les mencheviks et les réformistes de tout acabit qui bloquaient la voie de la révolution socialiste en Europe et prétendaient que la Russie n'était pas mûre pour celle-ci. Aujourd'hui nous voyons de pseudo-bolcheviks, en fait les disciples de Staline, les serviteurs de la bureaucratie soviétique, prétendre que la Chine est müre pour le socialisme, mais pas la france, pas la Grande-Bretagne, pas un seul des pays économiquement développés de l'Europe!
En France comme dans tous les pays de l'Europe capitaliste, le mouvement ouvrier qu'il soit dirigé par des réformistes ou des staliniens. se trouve devant une crise majeure. Au lendemain de la première guerre mondiale, la révolution socialiste avait échoué avant tout par la trahison des directions socialistes; le recul aboutit à la victoire du fascisme qui recouvrit presque toute l'Europe. Après la deuxième guerre mondiale, dirigeants réformistes et staliniens s'entendirent pour canaliser les mouvements des masses et rétablir des régimes de démocratie parlementaire. Ceux-ci vivent dans une crise quasi chronique ; la France s'en est débarrassée pour le gaullisme et ailleurs ils sont très affaiblis. Se maintenir sur le plan de la démocratie bourgeoise, c'est s'engager, sur la voie de la France, vers la dictature ouverte du capital.
Le gaullisme n'est pas du tout stabilisé, en dépit des 80 % de voix qu'il obtient. Il peut chavirer sur l'Algérie, sur des difficultés économiques, mais dans quel sens ? Il n'y aura de réel élargissement do la démocratie au profif des masses qu'en résultat d'une lutte qui renversera le régime capitaliste. DES GARANTIES, MAIS A QUI ET POUR QUOI?
Quant à la question des gains du P.C.F. entre le premier et le second tour, leur insignifianca numérique a une très grande signification politique. Il est incontestable que, d'une façon générale, les électeurs socialistes (même ceux du P.S. autonome ou de l'U.G.S.) n'ont que très peu volé au second four pour les candidats communistes les mieux placés. On peut relever beaucoup plus de cas où les voix se sont portées sur des candidats bourgeois. Au Comité central qui précéda les élections, Thorez dit qu'il fallait faire jouer le « réflexe républicain » Nous ne voulons pas exposer ici la confusion qu'il implique (à la différence entre classes est substituée une différence enire « droite » et « gauche » en dehors des classes), mais il n'y a pas de doute qu'en France le « réflexe républicain » (pas d'ennemis à gauche !) a de fortes traditions. Or, s'il a joué très peu, c'est qu'il y a non seulement un anticommunisme foncier, pathologique, dans les directions réformistes et démocrates bourgeoises, mais aussi une aversion dans les masses socialistes envers le P.C.F.
La direction du P.C.F. trompe ses membres quand elle met l'accent sur ces gains d'entre deux tours comme un espoir de gains ultérieurs. Si l'on veut rompre « l'isolement > tant craint par les membres du P.C.F., c'est la faiblesse de ces gains — en présence cependant d'une grande poussée réactionnaire - qu'il faut expliquer.
La raison en est très simple. La direction du P.C.F. déclare offrir aux chefs démocrates et réformistes à qui elle propose une alliance politique des garanties qu'elle sera fidèle au contra! et n'exploitera pas la force des ouvriers pour sortir du régime capitaliste et s'engager sur la voie du socialisme. Le problème n'est pas là pour les larges masses fravailleuses qui ont de la méfiance envers la direction du P.C.F. Ce n'est pas le coup de Prague envers la bourgeoisie qu'elles craignent, mais le coup de Budapest envers les travailleurs qui ne partagent pas la « ligne » de la direction. Elles ont acquis cette méfiance suite toulos leurs expériences, en France même, de manœuvres, d'étouffement de la démocratie, de méthodes calomnieuses et brutales dans les organisations ouvrières même qui contrôlées par les staliniens. S'il n'y avait pas cefte méfiance à la base, toutes les campagnes anticommunistes venimeuses des réformistes échoueraient, ef le P.C.F. ne connaîtrait l'isolement auquel ses militants sont de plus en plus sensibles.
demain ou bien après-demain. Mais, bien qu'il dispose de plus de possibilités de manceuvre vis-à-vis de son parti, il ne pourra longtemps contenir une crise qui mûrit depuis des années. Car, demain cela n'ira pas mieux. La situation objective contient de puissantes contradictions qui peuvent permettre un retournement de la situation, mais il faut savoir que ce ne sont pas des possibilités proches et quasi automatiques. La lancée du gaullisme par le coup du 13 mai n'est pas du tout épuisée ; les chiffres du référendum et des élections attestent son ampleur mais ne signifient pas du tout qu'on a déjà atteint le fond de la descente. Au contraire, nous allons au devant de périodes extrêmement difficiles. La pire des aberrations serait de semer des illusions, de fausses espérances. Enfin on ne sortira de cette situation, quand les conditions objectives se seront transformées, que si l'on se débarrasse des polifiques funestes qui ont abouti à la défaite de 1958.