Documents de la IVe Internationale

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La revue › 17e année, n° 5

La Révolution arabe (Rapport présenté au 21e Plenum du Comité Exécutif International, novembre 1958)

M. Pablo · Quatrième Internationale, 17e année, n° 5 · février 1959 · p. 42-54 · 7 854 mots

In English: Documents: XXIst Plenum of the International Executive Committee: The Arab Revolution — Report (first of two parts) (Fourth International No. 5, Winter 1959).

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Il ne sera pas ici question d'un rapport tant soit peu complet, exhaustif. sur la Révolution arabe. Il s'agira plutôt d'une introduction à la question e d'une première discussion, centrées plus particulièrement sur la révolution arabe du Moyen-Orient, et sur la révolution algérienne également.

La révolution arabe fait partie de la révolution coloniale de cet aprèsguerre et, par moments, elle devient son aspect dominant. Elle englobe les pays de religion musulmane, de civilisation musulmane et de langue arabe. de l'Afrique et du Moyen-Orient, à savoir essentiellement le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Lybe, Egypte, le Soudan, les pays de la péninsule arabique. la Syrie, le Liban, la Jordanie, PIrak. Dans une certaine mesure, il faut v inclure l'Iran, malgré sa langue préislamique. En tout, quelque 70 millions d'Arabes et d'Arabisés, soit un sixième environ de la population musulmane totale du globe.

Il s'agit là d'un ensemble national, formé historiquement comme tel, el dont les éléments, malgré leur fond strictement racial différent (1), ont conscience d'être avant tout des Arabes, d'appartenir avant tout à la nation arabe.

Cette communauté nationale arabe, ou plutôt arabisée, est cependant géographiquement très dispersée, de l'Atlantique au Golfe Persique et à la Mer Caspienne, et truffée de minorités nationales multiples : Kurdes, Assyriens, Juifs, Grecs, Turcs, Arméniens, Perses, Berbères, et Noirs arabisés de races différentes de l'Afrique, etc.

Du point de vue religion également, les croyances et les sectes abondent : Musulmans : Sunnites, Chiites, Alaouites, Druses, Ismaéliens, ete. Chretiens: orthodoxes, catholiques, protestants, grégoriens, Jacobites, Maronites, Nestoriens, etc. Cette mosaïque religieuse est particulièrement frappante par exemple dans le cas du Liban et de la Syrie.

Si le Maghreb, ayant vécu longtemps dans l'isolement, a pu rester relativement en dehors des querelles théologiques musulmanes, dans le reste du monde musulman, tout en étant tous d'accord sur l'observance stricte du Coran. les sectes pullulent (Mahomet en avait prévu 72 I), formées par la diversité des critères qui existent concernant aussi bien l'importance des traditions que plus encore le sens du destin du Prophète et de ses successeurs.

Ainsi, sur un fond national incontestable arabe ou arabisé est brodée une diversité de structures ethniques et culturelles réelles, résultat entre autre du passé extraordinairement tourmenté de ces pays, dont la plupart ont connu l'occupation successive par les Egyptiens, les Phéniciens, les Perses, les Grees. les Arabes, les Mongols, les Turcs, avant de connaître celle des impérialistes européens au XIx et au XX* siècles.

(1) Même en Arabie il n'y a pas à proprement parler de race arabe selon les critères scientifiques modernes, mais plutôt combinaison des trois principaux types raciaux : chamite. méditerranéen et armenoïde (selon Bertram Thomas). En Irak, le fond de la population est « nabatéen » ou « chaldéen ». « araméen » ou « syriaque » en Syrie-Liban. T'Egypte est ethniquement copte. De la Lybie an Maroc. le Maghreb est berbère, les Berbères eux-mêmes n'étant pas une « race » homogène mais un complexe ethnique.

Le capitalisme n'ayanl pénétré que tardivement et modérément dans ces pays, les structures aussi bien économiques que sociales, culturelles et ethniques séculaires, tout en étant bousculées et par endroits même bouleversées, ne sont as pour autant éliminées, et se trouvent à l'heure actuelle enchevêtrées dans la restructuration en cours des pays arabes.

Du point de vue marxiste, l'argument fondamental en faveur de l'existence malgré tout d'une nation arabe, c'est la communauté d'une telle conscience nationale de la très grande majorité des habitants de ces pays, formée travers histoire de ces peuples, histoire marquée par la communauté de lo langue, du cadre géographique, du régime social et culturel.

Un bref aperçu historique de la question éclairera mieux le bien-fondé de cet argument.

FORMATION HISTORIQUE

DE LA CONSCIENCE NATIONALE ARABE La conscience nationale arabe se manifesta de bonne heure, déjà au XIX* siècle, c'est-à-dire au moment même où se forment en Europe les nations capitalistes modernes — à la suite du déclin des empires féodaux de l'Occident et de l'Orient ottoman.

C'est la décomposition de l'Empire ottoman, ainsi que les visées et entreprises imperialistes des grands pays capitalistes d'Europe d'alors (Angleterre. France, Allemagne) qui suscitent l'éveil du nationalisme arabe vers la fin du siècle passé. Dans les centres commerciaux et culturels arabes de l'époque

- Beyrouth, Alep, Damas, Bagdad, Alexandrie, le Caire, à Constantinople également et dans les villes persanes, parfois à Kaboul ou même à Delhi des intellectuels precurseurs, contaminés par le libéralisme européen de lépoque, fondent l'espoir de voir l'Occident aider les Arabes à se libérer du despotisme et de l'oppression turcs.

Mais Tattitude de l'Occident les désappointe vite, et le libéralisme de ces précurseurs se transforme en nationalisme arabe plus fermé, tel celui des promoteurs essentiels du mouvement Salafi (se réclamant des Anciens), mouvement de réforme, berceau des aspirations musulmanes et arabes dans les années 1890.

Le mouvement réformateur des « Jeunes Tures » interrompt pour un certain temps le réveil spécifiquement arabe en le dissolvant dans le cadre plus general d'un « Ibéralisme ottoman » se revendiquant de legalité de toutes les nationalités opprimées de l'Empire ottoman.

Mais déjà en 1910, c'en est bien fini de l' « ottomanisme » et de la « fraternité ottomane-arabe », les idéologues « jeunes Tures » de la bourgeoisie turque montante n'ayant ni pu ni même voulu venir vraiment à bout des rapports féodaux et de l'oppression nationale qu'engendrait l'Empire ottoman. Dés lors. les Arabes s'efforcent de s'organiser indépendamment, sur le plan culturel puis politique, et toujours sous l'inspiration principale d'intellectuels, syro-libanais surtout : Club littéraire (al Muntada al-Arabi) de Constantinople (1909), centre de discussion, dont plusieurs membres : Al-Khalil, musulman libanais, Haidar, musulman de Baalbeck, Sallum, chrétien d'Homs, seront pendus par les Tures comme traitres pendant la première guerre mondiale: Société de Oahtar ceux de. Oantan, ancetre legendaire de la race), société secrète plus ou moins reliée au Club littéraire, qui aspire à un Etat dualiste turco-arabe, bâti sur le modèle austro-hongrois; Al Faat, la Société Jeune Arabe, créée à Paris avec quelques prolongements à Beyrouth et à Damas en 1913-1914; Parti de lo décentralisation, créé au Caire par des Syriens, des Libanais et des Palestiniens en 1912, formant des comités en Syrie el en Irak et apparaissant comme le porte-parole des aspirations arabes; création également en 1912 du Parti jeune algérien.

A la veille de la guerre de 1914, le mouvement national arabe prend un caractère de masses en Syrie, au Liban, en Irak, en Egypte. La guerre précipite lévolution en faisant sentir aux Anglais la nécessité de s'appuyer sur nationalisme arabe pour mieux combattre les Tures et leurs alliés allemands. Au printemps 1915, les membres d'Al-Fatat et d'Al-Ahd, les premiers sortis

E22222 de l'élite féodale et intellectuelle des pays syriens, les seconds représentant les officiers mésopotamiens de l'armée turque, dressent le « Protocole de Damas » qui prévoit « l'indépendance des pays arabes » situés

Get la Mer Rouge. Ils seront bientôt decimes par la Cette répression cependant fouettera les nationalistes et décidera à l'action les principaux chefs de l'Arabie, comme l'émir Feyçal, fils de Hussein, ensuite fondateur de la dynastie des Hachemites, émir de la Meeque, qui apprenant à Damas, le 6 mai 1916, les dernières exécutions des patriotes arabes a donné le signal de la révolte armée contre les Tures au cri « La mort est devenue douce, ô Arabes ! ». Et c'est ce même Feyçal, ayant cru aux promesses que les Anglais et les Français prodiguèrent pendant la guerre de 1914-1918, qui a soumis à la Conférence de la paix « le problème arabe et sa solution » en ces termes :

« Comme représentant de mon père qui, à la demande de la GrandeBretagne et de la France, conduisit la révolte arabe contre les Turcs, je suis venu vous demander que les peuples de l'Asie parlant arabe, depuis la ligne Alexandrette-Diarbekr jusqu'a Océan Indien au Sud, soient reconnus comme peuples indépendants et souverains, sous la garantie de la S.D.N.... Je base ma requête sur les principes énoncés par le Président Wilson, et j'ai confiance que les puissances attacheront plus d'importance aux corps et aux âmes des peuples parlant arabe qu'à leurs propres intérêts matériels. » (29 janvier 1919.)

Oil mat 1 ce deux ones silence: une mate, cu. attendre, pour imposer le partage du Moyen-Orient selon les lignes de l'accord française, et instaurer le fameux régime des « mandats ».

1920, pour les Arabes, est l'année de la catastrophe, Am al Nakba. « Pour tous les nationalistes arabes, écrit un écrivain réactionnaire contemporain (2), les décisions de la S.D.N. à San Remo apparurent comme une iniquité abominable. La création des Etats syrien, libanais, transjordanien, palestinien et irakien leur apparut comme une absurdité contraire à toutes les traditions historiques, religieuses et culturelles. »

Ainsi prirent forme les Etats arabes du Moyen-Orient « comme en vertu d'un jeu de puzzle », entreprise colonialiste de « balkanisation » par excellence.

Sous le coup de la déception, la fièvre révolutionnaire arabe baissa ici et là, mais le réveil national éclata ailleurs avec une force supérieure, comme en Egypte et en Irak dans les années 20, et plus tard au Maroc (2 bis). L'évolution progressive de la Turquie sous le kemalisme, et celle de l'Iran sous Reza, fondateur de la dynastie Pahlevi, stimulèrent le nationalisme arabe. En Egypte se crée le « Wafd ›, Parti de l'Indépendance, qui s'use dans une lutte contre le roi installé par les Anglais en 1922, ces derniers voulant maintenir leur tutelle de fait sur le pays. Même lutte en Irak, ou les Britanniques s'acharnent à maintenir une construction administrative artificielle afin de faire échee gux forces œuvrant pour l'indépendance réelle du pays.

Ils accordent la prépondérance politique aux Sunnites formant l'aristocratie féodale et commerciale, entretiennent lespoir d'autonomie des Kurdes et des Assyriens, attribuent quelques prébendes aux chefs chiites. Quant à la nature du régime parlementaire qui masque ce régime. Nuri-es-Saïd e l'Anglais » la bien caractérisée :

« Les candidatures aux élections sont arrangées de manière à inclure tous les anciens premiers ministres, tous les ministres l'ayant été plus de deux fois, les membres du Bureau de l'Assemblée, les anciens hauts fonctionnaires retraités, les chefs de communauté et les chefs de tribu, etc. Ils représentent près de 60 % de la Chambre ; le reste dépend pour la majeure partie de la puissance du gouvernement. »

Ce régime truqué engendre de grandes luttes comme celles des révoltes anti-impérialistes de 1921, et des convulsions internes qui mettent en danger la cohésion de l'Etat irakien.

(2) . Euron: « Le Proche-Orient ». Editions l'ayot, Paris.

(2 bis) Mouvement revendicatif également en Algérie dans les années 20, dirigé par 11mir Khaled: création à l'aris en 1923 de l'Etoile nord-afrieaine.

formose met il et lime atte et rapachs centre li Au Liban, en Syrie, en Palestine, la lutte contre les « mandats » entre les deux guerres stimule également le nationalisme arabe et rapproche l'heure de l'indépendance formelle.

Le cas de la Palestine, le pays le plus arabe de tout l'ensemble du « Croissant fertile », mérite une mention spéciale. La déclaration de Balfour en 1918 avait reconnu le droit aux Juifs de créer un « foyer national» dans ce pays arabe sous mandat. Au fur et à mesure que la communauté juive augmente

- 190.000 âmes en 1929 — se crée un sionisme politique, contre lequel les Arabes, à partir de cette date (1929) réagissent violemment. Car ils y apercoivent un obstacle sans cesse plus important à leur propre développement politique, un danger pour leur independance economique, une tendance dex pansion territoriale des Juils a leur détriment.

Il faut cependant remarquer qu'encore à cette date les Arabes auraient accepté de traiter les Juifs comme les citoyens d'un Etat palestinien, sanctionner leur propriete foncière, de respecter leur autonomie culturelle ef peut-être même leur auto-administration locale, bref un statul de minorité nationale : mais ils entendaient stopper l'immigration et l'achat de terres nonvelles, auquel poussait fiévreusement l'Agence sioniste.

Le mouvement anti-juif (et bientôt anti-britannique par la force des choses) des Arabes de Palestine date des années 30, et ira croissant, culminant lors de l'éclatement de la deuxième guerre mondiale. Le sionisme, instrument impérialiste, est devenu ainsi un puissant réactif pour le nationalisme arabe. Dans ces années 30, la Palestine devient le centre principal d'où rayonnent avec une force nouvelle les idées de l'unité du monde arabe. Un périodique palestinien, Al-Arabi, lance en 1932 ce catéchisme, sous le patronage spirituel de Shakib Aslan et Abd er Rahman Azzam :

« Les Arabes occupent en propre la moitié du cerele méditerranéen. Ils jettent leur regard dans l'Océan Allantique d'un côté et dans l'Océan Indien de l'autre. Partout des coutumes communes, une culture identique. L'unité arabe est donc une réalité actuelle et une réalité historique.»

En vue de fortifier l'unité culturelle, il est question d'une université arabe à Jérusalem, ainsi que d'une Académie arabe - celle-ci réalisée fin 1933 en Egypte.

Lors de l'automne 1932, le Comité Exécutif du Congrès panarabe qui a siégé à Jérusalem en 1931 prépare un nouveau congrès pour étudier la sup pression des douanes et l'unification des monnaies et des Postes des pays arabes.

La période 1930-1933 (date à laquelle meurt le roi Feyçal d'Irak) marquée par diverses autres tentatives d'unification arabe, toutes sabotées par l'impérialisme et ses agents indigènes. A la veille de la deuxième guerre mondiale, la domination impérialiste sur les pays arabes était déjà ébranlée, mais loin d'être abolie. Cependant en Palestine, une véritable guerre contre les Britanniques sévissait depuis 1936, et les Français avaient de la perne a se maintenir en Syrie.

La nouvelle guerre achève le processus vers l'indépendance politique formelle des Etats du Moyen-Orient qui profitent de la lutte inter-impérialiste, du déclin de la puissance des Anglais et des Français, et des dissensions entre ceux-ci.

Les événements les plus marquants durant cette période sont : la révolte irakienne contre les Anglais en mai 1941; l'abandon en novembre 1943 du Liban et de la Syrie par les Français ; la Conférence d'Alexandrie en septembre 1944, qui jette les bases de la Ligue des Etats Arabes (Egypte, Irak, Syrie, Liban, Transjordanie, Arabie Séoudite, Yémen). Au berceau de la Ligue veillent cependant le patronage intéressé de Londres, et l'antagonisme entre les familles royales des Séoudites et des Hachemites.

Ce qui fait que l'aspiration à l'unité arabe recule devant le « respect de l'indépendance et de la souveraineté des Etats arabes› simplement « désireux d'affirmer et de consolider des liens », comme le proclame la Charte de la Ligue.

A partir de 1945, les Etats arabes du Proche-Orient sont formellement indépendants et vont devenir membres de PO.N.U. (3).

Par contre, les pays arabes de l'Afrique du Nord auront encore à attendre l'heure de l'indépendance : la Lybie devient indépendante en 1952, le Soudan puis le Maroc et la Tunisie (1956). Reste en Afrique le cas de l'Algérie et des régions sahariennes rattachées à la France, ainsi que le Sahara espagnol, tous ces territoires n'étant pas encore libérés.

Une nouvellé phase de la Révolution arabe commence au lendemain de la fin de la guerre, qui vise à obtenir l'indépendance réelle de l'impérialisme et pose les problèmes économiques et sociaux fondamentaux qui surgissent de l'approfondissement même de la révolution arabe. STRUCTURES ECONOMIQUES ET SOCIALES DES PAYS ARABES

« Est sociélé arabe celle des pays arides d'une bonne moitié du cercle méditerranéen, dont la population paysanne sédentaire ou nomade, ou intermédiaire, s'aceroche aux terres de bordure de la mer, ou des bords de grands euves, ou des hautes montagnes, ou des oasis, ou des « steppes » de paturages qui parsement les déserts intérieurs étendus; dont le régime de la terre a été généralement modelé par la loi islamique et le féodalisme ture, avec des centres urbains peuplés d'une bourgeoisie mercantile et usurière, vivant en parasite du profit commercial et des rentes immobilières ; société restée long temps cloisonnée, fermée, repliée sur elle-même - que ce soit au Moyen-Orient ou au Maghreb aux rapports de hiérarchie et de subordination familiale et tribale, à l'empreinte parfois encore fraîche de l'esclavage, et pas encore bouleversée par la pénétration impérialiste en tant que telle sauf par ilots ef dans des franges périphériques de ces pays.»

Voilà grosso modo l'image coutumière que nous avions des pays arabes et qui correspond largement même à la réalité actuelle. Mais dans cette esquisse générale, les structures particulières concrétes sont forcément estompées, ainsi que les lignes essentielles de l'évolution en cours. D'où la nécessité d'une analyse plus approfondie.

(a) Le problème de la terre. En général, malgré des progrès incontestables d'une certaine industrialisation qui a pris un élan particulier surtout dans la dernière guerre les pays arabes sont toujours caractérisés par la prépondérance écrasante de l'économie agricole dominée par des rapports encore largement féodaux au Moyen-Orient, des rapports capitalistes dans la grande propriété coloniale des pays du Maghreb.

La bourgeoisie parasitaire et usurière des villes est directement intéressée aux rapports actuels existant à la campagne, par le fait que ees rapports lui permettent d'etre elle-meme souveni proprietaire de terres qu'elle sous-loue avantageusement, et de gerer en quelque sorte les finances de fellahs constamment à court d'argent et accablés de dettes. Il n'y a que les noyaux en formation et en progrès malgré tout constant - d'une bourgeoisie proprement dite industrielle, qui s'intéressent à courber le pouvoir des féodaux et des bourgeois usuriers, à procéder à une certaine réforme, à relever le niveau de vie des paysans et à créer ainsi un marché intérieur indispensable à son développement.

Ce sont ces noyaux de la bourgeoisie industrielle, ainsi que les milieux intellectuels ou même militaires — se rattachant idéologiquement à la bourgeoisie industrielle - qui, dans des pays comme l'Egypte, la Tunisie, le Maroc, a Syrie, ou Flrak, ont pris en realite dans cet après-guerre la tête de la Révolution arabe. (En dehors du cas spécial de la révolution algérienne que nous examinerons plus loin.)

(3) Sauf Aden, la Côte des Pirates, Bahrein et Koweit, en Arabie, territoires contrôlés ou protégés par la Grande-Bretagne.

Rendons plus claire, au moyen de quelques données essentielles, la structore économique et sociale actuelle des pays arabes dans les campagnes :

à 45 % du sol se prêtent à la culture, et une proportion moindre encore %, mais generalement moins de 10 %. Le problème primordial de l'eau et de lirrigation pèse énormément sur la mise en valeur du sol. Pour les six pays suivants : Liban, Syrie, (Turquie), Transjordanie, Irak, Iran, moins de 1/8" des terres cultivées sont irriguées. En Irak 7.000 km2 sur 51.000 km2 qui pourraient l'être ; en Syrie, 500.000 hectares sur 3,5 millions.

La limitation des surfaces cultivables, aggravée par les difficultés d'irrigation, face à une population agricole qui constitue lécrasante majorité de la population totale et qui ne cesse d'augmenter, fait descendre la moyenne des terres disponibles par tête d'habitant à un niveau comparable à celui de l'Inde, aux environs de 0,6 hectare.

Cette étroitesse extrème de la terre cultivable, ainsi que les très bas rendements de la culture, sont plutôt le résultat des rapports sociaux anachroniques que d'obstacles naturels insurmontables.

L'Islam interdit le fermage fixe ; il a prescrit le métayage et en a admis les taux les plus draconiens. part, le système successoral coranique a favorisé émiettement extrême de la propriété, chaque enfant mâle héritant deux parts, chaque fille une part.

En outre, le principe de l'étatisation sous l'Empire ottoman a longuement Pesselle sie des a seigneurs ation des fiers charges sumerenn, la a favoris. besé. Il a d'abord permis la création des fiefs chargés d'une rente, qui a favorisé la stagnation ensuite une diversification extrême des modes de tenure.

Les droits de l'exploitant musulman de la terre (métayer ou propriétaire) sont en général - que ce soit au Moyen-Orient ou au Maghreb par les coutumes, la tradition, et l'arbitraire des chefs de famille ou des tribus, qui fixent les fermages et redistribuent périodiquement les terres à l'intérieur du collectif des terres de la famille ou de la tribu (système mouchaa). Ce qui maintient l'exploitant dans l'incertitude quant à ses droits véritables et à l'avenir de son exploitation. A son tour, cette incertitude se traduit par une mauvaise exploitation routinière de la terre.

En simplifiant, on peut distinguer au Moyen-Orient, à côté des terres « mulk » analogues aux propriétés paysannes individuelles des pays européens, le fief et la tenure qui prédominent. Originellement propriété de l'Etat, plus exactement du Souverain, les terres « miri » sont passées moyennant services aux féodaux à titre de « mulk », ou bien à titre de fermage, à plus ou moins long bail et, dans l'un et l'autre cas, sous-concédées par les feodaux aux paysans. Les matruki sont des terres réservées aux usages publics, et les charitablereprésentent des biens de main-morte, des donations religieuses ou

Les « miri » caractérisent l'Irak; les « matruki» l'Iran; les « wagi » occupèrent longtemps le dixième des terres cultivées d'Egypte.

Au Maghreb, la grande propriété agricole, établie sur les meilleures terres, est en général aux mains des colons capitalistes et de quelques grands proprié taires indigènes ; elle est cultivée selon des techniques modernes, grace à Temploi d'une main-d'œuvre indigène abondante et bon marché, des paysans sans terre. Quant aux terres laissées aux indigènes, elles se distinguent en terres « mulk », indivisibles familiales - caractéristiques des regions montagneuses — (chaque ménage de la famille agnatique ayant droit à la récolte au prorata de la superficie) cultivées par les membres de la famille ou par des métayers au 5° (khammés) quand il s'agit de propriétés des semi-nomades des oasis sahariennes; en terres collectives des communautés paysannes ou des tribus pastorales; et en terres habous, publiques ou privées, equivalentes aux «wagf» égyptiennes. Cette dernière catégorie est particulièrement importante aujourd'hui encore en Tunisie.

De façon générale, partout prédominance sociale des « landlords », ainsi que des notables de tribu ou de commune, et de leurs alliés bourgeois marchands et usuriers des villes, concentrant dans leurs mains le pouvoir économique, la puissance financière, l'autorité civile; et petits propriétaires et surtout tenanciers précaires qui, de ce fait, n'envisagent pas les nécessités et les possibilités d'une exploitation à long terme.

La rente du métayage est exigée souvent en argent par des propriétaires qui résident en ville. Pour vivre, le paysan doit recourir quasi régulièrement au crédit — avance en argent ou en nature — dont la formule varie, mais qui laisse couramment un intérêt de 100 % et davantage aux marchands ou aux propriétaires capitalistes prêteurs, agissant en sorte comme des gérants de leurs « clients » paysans, payant leurs taxes, assumant leurs dépenses familiales extraordinaires, etc.

Il n'y a que les paysans des régions montagneuses comme ceux de l'Algérie ou du Maroc — ou règnent la propriété familiale et communautaire indivisible et un grand esprit d'entr'aide - qui échappent à cette règle de la conditions du paysan arabe. Mais par contre, dans ces régions, la population s'accroît sans cesse sur une terre pauvre et limitée, déjà minutieusement partagée, entièrement occupée, surpeuplée. Ce qui a donné lieu à l'émigration d'une ampleur inconnue auparavant.

En Egypte, avant la réforme agricole de 1952, la propriété agricole se décomposait en quelque 5.600.000 feddan (4) de propriété privée, 592.000 feddar de terres waqf, et 2.500.000 de terres de l'Etat ou d'utilité publique. La petite propriété de moins de 5 feddan par famille représentait 37 %, mais était entre les mains de 94 % des propriétaires. La moyenne propriété de 5 à 10 feddais représentait 31,6 % de la propriété privée, entre les mains de 5,3 % des proprietaires. La grande propriété, au-dessus de 50 feddan, représentait plus de 31 % de la propriété privée (sans compter les terres waqt), entre les mains de moins de 0,5 % des propriétaires.

On estimait impossible cependant de subsister sur moins de 2 feddan. Or il y avait avant 1952 quelque 2 millions et demi de propriétaires ayant moins de 2 feddan, et la tendance, vu l'augmentation de la population, était à la réduction meme de cette superficie. Le taux moyen de fermage était d'autre part de 80 % du revenu net !

Au Liban prédomine la petite propriété minuscule, entre 0,5 et 5 mais 2 % des propriétaires possédaient encore il y a quelques années 40 %

En Syrie, avant la récente réforme agraire, la grande propriété, au-dessus de 100 ha, contrastait peut-être encore plus qu'en Egypte avec la petite audessous de 10 ha, couvrant aux environs de 15 % des surfaces cultivables. Dans le nord du pays, les grands propriétaires possédaient de 80 à 90 % des terres ; dans la région de Damas, 60 à 75 % (5).

in Irak, « la propriété est la plus mouvante, son régime imprécis, le leveloppement de la grande propriété le plus notable. Sous le régime ture. en dehors des environs des villes, la terre était miri» (5), qui fut accaparée sous diverses formes par les féodaux et les notables.

Avant la récente réforme agraire, sur 12 millions d'hectares cultivables, un millier environ de proprietaires possédait 8 millions d'hectares. Certains notables possédaient des propriétés de 40.000 ha travaillées par de véritables serfs qui ne touchaient souvent que 30 % de la récolte (6).

En Jordanie prédomine la petite propriété de moins de 10 ha. 30 à 40 % de villageois seraient sans terre. La grande propriété concentrée dans les mains de quelques centaines de propriétaires progresse.

En Iran, 85 % des agriculteurs ne possèdent pas la terre qu'ils travaillent et qui appartient soit à l'Etat, soit à un nombre restreint de grands propriétaires.

La situation au Maghreb est la suivante : (4) 1 feddan = 400 m2. (5) Cette propriété était exploitée par le métayage. « Les lots confiés aux métavers ont de 7 à 60 ha en culture sèche, selon la qualité des terres et la sécheresse du climat, et la part qu'ils conservent varie, de la même façon, de la moitié aux quatre cinquièmes. Les conclus pour un an ou la durée d'un assolement n'assurent au métayer garantie. Il n'est lié au propriétaire que par ses dettes. » (La Méditerranée et le ProcheOrient, par P. Birot et Jean Dresch. Presses Universitaires de France, Paris.)

(6) Une loi de 1938 donnait au propriétaire le droit de retenir le métayer à la terre tant qu'il n'avait pas payé sa dette.

En Tunisie, sur environ 9 millions d'hectares « productifs » dont 3.800.000 effectivement cultivés, les colons possédaient encore dernièrement 800.000 ha parmi les meilleures terres. Le reste est réparti entre quelques grands féodaux indigènes, des terres habous, et une multitude de petits propriétaires indigènes.

En Algerie, sur près de 13 millions d'hectares cultivables, dont 4 millions et demi seulement sont cultivés, 25.000 colons européens possèdent ou ont en concession un peu plus de 3 millions d'hectares parmi les meilleures terres. En 1950, les terres des colons européens représentaient 38 % environ du total des terres effectivement cultivées. On estime par contre que la propriété rurale musulmane comprend environ 600.000 exploitations dont 70 % ne sont pas viables (moins de 10 ha).

Il y a donc une population agricole d'à peu près 700.000 familles paysannes sans terre (3 à 4 millions de personnes).

Au Maroc, sur 15 à 20 millions d'hectares cultivables (et 4 millions d'hectares de forêts), 5 millions d'hectares étaient réellement cultivés en 1953 (dont 1 millions d'hectares en céréales). 6.000 Européens possédaient environ 1 million d'hectares de terres cultivables (dont 900 fermes de plus de 300 heetares), soit 600.000 hectares réellement cultivés, mais aux rendements souvent trois fois supérieurs à ceux des exploitants marocains.

Les quelques milliers de grands féodaux marocains possédent le quart des terres cultivées marocaines, soit 1.800.000 hectares. Environ 1.300.000 Marocains cultivent près de 4 millions d'hectares de terres. En 1954, on estimait à 500.000 le nombre des familles de paysans sans terre (7). Le quart des terres cultivées par les Marocains est formé de terres collectives.

Partout, que ce soit au Moyen-Orient ou au Maghreb, un immense prolétariat agricole à côté d'une masse de paysans et de nomades pauvres (8), un immense excédent de population, sans possibilité d'emploi réellement pro-

Les conditions de cette population sont parmi les plus misérables de la terre : revenu annuel par tête d'habitant — sinon parfois par famille entière. comme en Egypte - inférieur à 50 dollars; analphabétisme total; maladies multiples qui proviennent de la sous-alimentation ou des conditions du travail et du climat (tuberculose, paludisme, trachomes qui n'épargnent même pas les yeux d'un Ibn Séoud, billharzia, ankylostomiase, etc.), et qui toutes minent des organismes déjà affaiblis.

Et tandis que la tendance de l'évolution est vers la concentration et la modernisation de la grande propriété, l'excédent de la population paysanne non economiquement employe, et par conséquent non économiquement viable, pour le travail de la terre, augmente aussi bien par les progrès que fait malgré tout l'hygiène, la sédentarisation des nomades, que par la productivité accrue de la terre, qui elle ne s'étend pas en proportion.

Ainsi s'esquisse clairement l'importance primordiale, à côté de la lutte pour l'indépendance nationale réelle par rapport à l'impérialisme, de la queslion agraire dans ces pays. Cette question, d'autre part, ne saurait recevoir une solution adéquate que par une véritable réforme agraire dans le cadre d'une

(7) En 45 ans, la misère a chassé un million de ruraux vers les villes où ils constituent le prolétariat des « bidonvilles ».

(S) Ces derniers, pasteurs pour la plupart, quoique en déclin certain et irrémédiable. forment toujours un contingent appréciable de toute la population arabe, peut-être quelque chose comme 10 % environ, dont 300.000 en Syrie, la grande maiorité des six millions I habitants de Arabie Séoudite, deux millions en Iran, plus de la moilié de la population du Sahara (qui compte 1,7 million d'habitants environ).

La sédentarisation en cours des nomades aussi bien du Moyen-Orient que du Maghreb est une conséquence de la création des divers Etats indépendants morcelant le désert. coupant les zones de parcours ainsi que de l'introduction du comme et des transports automobiles de l'ère capitaliste, qui rendent à la fois difficile et désète la tie errante dans le désert.

« La sédentarisation s'accompagne plus que jamais de profonds chancements économiques et sociaux. Les chefs de tribu se transforment en grands propriétaires par des moyens divers: partage autoritaire des terres de culture, vente de leau. crédits », tandis que d'autres deviennent simples paysans, ou encore. ayant perdu tout troupeau, viennent grossir les khammes des oasis, on se transforment en prolétaires affluant dans les villes ou dans les centres de l'exploitation du pétrole comme en Arabie, et maintenant au Sahara.

5U politique révolutionnaire d'ensemble, qui assure aux paysans des terres suffisantes et élève la productivité de celles-ci. Récupérer de nouvelles terres par des travaux hydrauliques divers, éliminer les maladies et analphabétisme, augmenter la productivité de la terre et, sur la base de l'essor de l'agriculture, épauler l'effort parallèle indispensable de l'industrialisation des pays arabes, exige, plus qu'une réforme agraire, une politique d'ensemble de l'Etat.

La réforme agraire dans les pays arabes devrait viser à donner la terre * ceux qui la travaillent effectivement, c'est-a-dire aux petits proprietaires, aux métayers et aux ouvriers agricoles, en levant toutes les incertitudes qui pèsent actuellement sur la petite propriété, en expropriant sans indemnisation la terre des grands propriétaires indigènes et des colons, ainsi que les terres wagf ou habous, et à élargir les terres existantes par des travaux hydrauliques et autres partout possibles et nécessaires.

Quant aux formes que prendrait une telle réforme agraire, elles devraient tenir compte aussi bien des mœurs communautaires qui caractérisent toujours (quoique en déclin par la pénétration du capitalisme) la société familiale et tribale arabe, que des nécessités de la culture irriguée, non moins communautaires.

C'est dire qu'il est pose de d'en degat des melectaces bien pae réforme agraire qui institue dès le début commune ou tribu (les amalgamant ensuite à des collectifs plus grands) que de transformer les grandes propriétés agricoles les meilleures des féodaux indigènes ou des colons, en des entreprises agricoles de l'Etat, gérées par le collectif des ouvriers agricoles ou des métayers qui les travaillent actuellement.

En effet, le niveau de vie du métayer, ou de l'ouvrier agricole arabe, est actuellement si bas (pour ne pas dire si terrifiant) que toute augmentation economique sensible, y compris sous la forme par exemple de salaire, peut attacher ces masses à une productivité accrue d'une propriété collective, dont ils constitueraient les gérants.

Naturellement le cas est concret pour chaque pays et parfois même telle ou telle région.

(b) Bourgeoisie, prolétariat et industrialisation. Récemment encore, la bourgeoisie arabe était essentiellement composée de commerçants et de rentiers, auxquels revenait sous une forme ou une autre la plus grande partie des bénéfices de la production agricole. Ces couches consommaient, ou redistribuaient, ou exportaient les produits de la terre, thésaurisant leurs gains sous forme d'or, ou les investissant dans des achats d'immeubles, ou même de grosses propriétés sous-louées à des métayers ou exploitées par des ouvriers agricoles, en tant qu'entreprises de type capıtaliste (9).

Ces couches également assumaient l'exploitation usurière des paysans, liés à elles « par un système complexe de dettes, de rapports commerciaux, ou de clientèle». Commerçants jouant un rôle important dans le commerce (textiles, céréales) ou les transports, c'était une caractéristique également de la composition essentielle de la bourgeoisie arabe des villes du Maghreb.

Cette structure de la bourgeoisie arabe, essentiellement parasitaire, prédomine encore à l'heure actuelle.

Mais les transformations économiques survenues dans les pays arabes à la suite de la pénétration impérialiste, de l'exploitation du pétrole, de l'industrialisation lente mais continue, donnent naissance - à côté de ces couches -à des noyaux d'une bourgeoisie industrielle proprement dite, et par conséquent egalement d'un prolétariat moderne.

(9) « En Syrie, en Jordanie, en Irak et même au Liban, sauf dans la haute montagne. une bonne partie des grosses propriétés est entre les mains de familles bourgeoises qui ont acheté des biens mulks, acquis l'usufruit de biens miri (valorisés en Irak par des aménarements hydrauliques) ont des parts dans les communautés agraires de structure mouchaa. Elles les mettent en gérance, les morcellent entre des métayers... à moins que. elles ne multiplient les travaux d'irrigation et les achats de matériel, n'introduisent des cultures industrielles dans un but spéculatif. » (La Méditerranée et le Moyen-Orient, par P. Birot et Jean Dresch.)

Au Moyen-Orient, à côté des bases commerciales et d'entreprises comme le Canal de Suez, ce sont les exploitations pétrolières qui ont surtout influencé la transformation économique et sociale des pays de cette région. I y la production pour le monde occidental, tandis que les réserves de cette etiol jourd hut 600 puits de pétrole au Moyen-Orient représentent les 2/3 du total des réserves « atlantiques » (10). La production totale du Moyen-Orient est supérieure à un milliard de dollars par an. Les ressources tirées du pétrole alimentent la plus grande partie, sinon la totalité. du budget des Etats arabes producteurs de pétrole. Une infime partie pourtant de ces ressources profite actuellement à l'économie nationale.

Malgré cela, aussi bien les nécessités techniques de l'exploitation pétrole que les bénéfices de cette exploitation ont profondément bouleversé la vie traditionnelle sur toute la frange « persique » d'un pays, comme par exemple l'Arabie, ou dominait encore récemment l'esclavage : dénomadisation et prolétarisation, construction de routes, urbanisation.

D'autre part, une industrie moderne s'est développée à des degrés divers dans les différents pays du Moyen-Orient, surtout depuis la première guerre mondiale, et plus encore depuis la seconde : industrie extractive autre que celle du pétrole qui est entièrement aux mains des impérialistes, ou industrie de transformation.

La principale industrie est, de loin, l'industrie textile, particulièrement en Egypte (qui en dehors du coton travaille la laine, la rayonne et la soie naturelle, dans de très grosses usines, ainsi que dans une multitude d'entreprises artisanales). Ensuite viennent le Liban et la Syrie. En Irak, l'industrie textile n'en est qu'à ses débuts, et ne travaille que le coton et la rayonne.

Ensuite viennent les industries alimentaires, métaliurgiques, chimiques et du bâtiment, toutes étant de formation plutôt récente et concentrées principalement en Egypte et dans quelques entreprises du Liban et de la Syrie En régle générale, ces industries, y compris l'industrie textile, malgré leurs progrès constants ne couvrent nulle part encore la totalité des besoins intérieurs, et par conséquent ne laissent qu'exceptionnellement un excédent a exporter.

Leur développement est cependant important par ses conséquences sociales renforçant la formation d'une bourgeoisie industrielle proprement dite, et d'un prolétariat moderne.

Les contingents de ce dernier sont encore relativement faibles numériquement, mais souvent concentrés et commandant les positions économiquesclés de ces pays, ils sont en augmentation constante : avant-garde de quelque 200.000 ouvriers du pétrole, de l'Iran, des protectorats du golfe persique, de l'Arabie Séoudite, de PIrak, de la Syrie, du Sahara ; ouvriers du textile et des matériaux de construction du Caire, de Damas, de Bagdad; ouvriers des transports, dockers de différents ports, d'Alexandrie à Lattaquieh.

A elle seule, l'Egypte — le plus industrialisé, et de beaucoup, de tous les pays arabes - compte actuellement 1.300.000 ouvriers, mais dont la plupart (90 %) sont des manœuvres sans qualification professionnelle, éparpillés dans plusieurs milliers d'entreprises artisanales, 65 usines seulement employant plus de 500 ouvriers.

Au Maghreb, l'économie est dominée par l'agriculture coloniale orientée vers l'exportation. Toutefois « des industries de transformation ont été créées dans les villes d'abord pour satisfaire les besoins de la consommation inté rieure, surtout européenne : minoteries, fabriques dispersées de pâtes alimentaires, huileries modernes, quelques usines de conserves. Mais avant 1945, du moins, elles ne fournissaient pratiquement rien à l'exportation. La plupart des autres produits du sol et du sous-sol n'étaient guère eux non plus transformés » (11).

En mage a a dostic, ben a te doit de 1. Avant la guerre, il n'existait dans aucun des pays de l'Afrique du Nord « aucune industrie métallurgique en dehors de fonderies ou d'ateliers de réparation. Pas davantage d'industries textiles, bien que les cotonnades fussent

(10) Evaluées à 17,5 milliards de tounes. L/'Arabie Séoudite, à elle seule, dépasserait les réserves pétrolières des Etats-Unis (notamment grâce à sa plate-forme sous-marine).

(11) La Méditerranée et le Moyen-Orient, ouvrage déjà cité.

un des plus importants articles d'importation. Seuls quelques ateliers industriels travaillaient la laine, surtout au Maroc. L'industrie chimique se limitait en somme à la fabrication d'acide sulfurique et de superphosphates utilisés presque exclusivement par les colons européens. L'industrie du bâliment ellemême ne permettait pas, dans des pays en construction, de suffire aux besoins L'Algérie par exemple importait les 2/3 de son ciment ,la moitié de sa chaux. même une part importante de ses tuiles et de ses briques » (12).

Cette situation a quelque peu changé depuis la dernière guerre. L'indus1 passir de 1943, dans est necesss d poque du Nord comes de la métropole trialisation est apparue nécessaire pour la conduite même de la guerre. le marché fut vite dépourvu de produits fabriqués les plus essentiels. Il fallut donc improviser toute une série d'industries nouvelles : alimentaires, métallurgiques, produits ménagers, industries chimiques et verreries, industries du bâtiment, etc.

Nombre de ces industries, n'ayant pu supporter la concurrence des industries mieux équipées de la métropole, ont succombé dès la fin de la guerre. Mais l'élan donné à l'industrialisation a pu quand meme se poursuivre grace à de nouveaux investissements de capitaux fuyant la France, ou de capitaux internationaux ; grâce également à l'intérêt stratégique des pays du Maghreb qui a favorisé de grands travaux et des dépenses importantes. L'industrie a considérablement bénéficié de ces investissements (publies ou privés).

En plus de quelques capitaux locaux investis dans des entreprises alimenlaires ou textiles. « de grosses entreprises métropolitaines françaises ont crec des filiales, comme Pont-à-Mousson, Air Liquide, Solvay, Pechiney, SaintGobain, Lafargue, Niederwiller, Boussac, Amieux, etc., ainsi que quelques entreprises anglo-américaines (Nord-Africaine du Plomb à Zellidja, Gulf-Oil et Shell en Tunisie) >.

Ainsi sont apparues des usines variées, métallurgiques, textiles, chimiques, etc. Certaines de ces usines (industries alimentaires) sont sur les lieux de naissance à de grands quartiers industriels (dont les fameux bidonviles). production, mais la plupart se sont montées près des ports et ont donne industriels (dont les fameux bidonvilles). Que ce soit au Moyen-Orient ou au Maghreb, l'industrialisation en progrès n'a pas pourtant encore transformé qualitativement la structure économique traditionnelle de ces pays sous-développés, dominée par l'agriculture commerce. Techniquement, le developpement en grand de lindustrie est handicapé par labsence d'une industrie lourde qui pourrait équiper conve nablement et à bon marché les industries légères, baisser par conséquent l'exorbitant coût de revient des industries indigènes qui pour survivre bénéficient d'un protectionnisme non moins exorbitant.

Economiquement, les structures féodales à la campagne, le rôle usurier de la bourgeoisie commerçante des villes entravent la création d'un vaste marché intérieur capable d'éperonner le développement de l'industrie.

Financièrement, le développement de l'industrie est entravé par le manque de ressources suffisantes pour une accumulation primitive, les capitaux indigènes préférant le gain considérable et rapide des opérations mercantiles et usurières, les capitaux étrangers ne s'engageant qu'avec prudence, et également dans la perspective de gains rapides, tandis que l'Etat, aux mains des feodocapitalistes indigènes ou de l'impérialisme, favorise à son tour cette activite spéculative et absorbe lui-meme, par le phenomène bien connu dans ces pays l'un fonctionnarisme aussi plethorique qu'incompetent et parasitaire, grande partie des ressources qui seraient autrement disponibles pour le déve oppement de l'economie nationale (13).

D'autre part, par leur caractère de pays sous-développés, une force proen très grande partie sans occupation productive possible: les 2/3 des 18 millions de fellahs d'Egypte ; 7 personnes sur 9 de la population algérienne indigène, ete.

(12) Ibid. (13) Le fonctionnarisme dans les pays sous-développés ainsi du reste que le petit commerce) est un moyen d'échapper à la paupérisation à laquelle est acculée la plus grande partie de la population de ces pays. En Egypte, en 1951. existaient 550.000 fonctionnaires. dont 200.000 sans täche précise.

Ainsi, les conditions sociales et économiques du régime féodo-capitaliste de ces pays, dominé encore économiquement par l'impérialisme — à de très rares exceptions près — constitue une entrave majeure à l'industrialisation de ces pays, et rendent absolument irréalisable toute perspective de pouvoir rattraper les pays industriels dans un avenir prévisible.

Et pourtant les conditions naturelles ne sont nullement défavorables une rapide industrialisation des pays arabes.

Si le problème de l'énergie hydraulique ou à base de charbon est généralement difficile à résoudre pour tous ces pays, par contre la plupart d'entre eux bénéficient, en dehors de lenergie solaire de demain, de l'abondance extraordinaire du pétrole, ressources qui réunies dans un pool interarabe suffiraient largement aux besoins de leur industrialisation.

Les ressources minières, quoique encore très mal prospectées et connues semblent être abondantes:

An Moyen-Orient : calcaires bitumineux dans la vallée de Yarmouk en Syrie, sels très abondants dans tout le désert syrien, dans la Mer Morte (14), sur le rivage de la Mer Rouge, ete.; minerais de fer à l'Est d'Assouan en Egypte, et au Liban ; charbon, cuivre et plomb du Yémen; or à Mahad Dahab en Arabie Séoudite ; phosphates de l'Egypte et du désert libyen, etc.

En Afrique du Nord: phosphates de Tunisie et du Maroc surtout, qui fournissent près de 1/3 de la production mondiale; gisements de fer en Algérie surtout, tels ceux de Bône (du centre d'Ouenza) dont on envisage maintenant l'exploitation en escomptant une production de 400.000 à 500.000 tonnes de fonte par an; gisements de plomb et de zine d'Algérie, de Tunisie et du Maroc: manganese, cobalt et autres minerais rares du Maroc; ressources minières diverses, très importantes du Sahara : pétrole, gaz, bassin houiller de Colomb-Béchar, gisements de fer de Gara Djebilet et de Fort Gouraud, cuivre d'Akjoujt; gisements de minerais divers du Hoggar, ete.

A ces ressources minieres du Moyen-Orient et de Afrique du Nord, il faut ajouter les matières premières d'origine végétale et animale: coton, canne à sucre ou betterave, huiles diverses, laine, etc.

Quant aux conditions financières pour l'industrialisation des pays arabes, celles-ci se trouvent abondamment réunies dans l'existence des ressources pétrolières et de l'énorme excédent actuellement inoccupé de la force de travail des populations de ces pays. Théoriquement, les bénéfices colossaux de elise arabe une en gardies reginies goure l'exploitation du pétrole (15) suffiraient largement à financer l'industrialisation d'une République fédérative arabe unie. Mais leur plus grande part revient aux compagnies impérialistes étrangères et aux oligarchies régnantes (gouvernements, rois, cheiks) (16).

On connaît les revenus fabuleux du cheik de Koweit, ou du trésor royal de l'Arabie Séoudite : plus de 500 millions de dollars et de 300 millions de dollars respectivement par an ! Le cheik de Koweit en dispose un tiers pour sa famille (70 personnes), et un autre tiers est investi « dans des valeurs internationales de premier ordre par une commission d'investissements» établie par le cheik à Londres, le fameux Koweit Investment Board! Un tiers seulement va au soi-disant « intérêt général ».

Quant aux revenus pétroliers de l'Arabie Séoudite, 50 millions de dollars passent à l'entretien de 300 membres de la famille rovale et de ses 21 les e mille et une nuits › (contre 13 millions de dollars seulement à Pagri culture, entre 1952 et 1954 ; 10 millions aux œuvres sociales, et 80 millions pour l'armée en 1955).

En Irak, par contre, 70 % des revenus du pétrole étaient employés par un « Bureau du Développement » à améliorer l'économie nationale, particulière-

(1+) 40 milliards de tonnes de sels minéraux ; inépuisables réserves de potasse. (15) 160 millions de tonnes, soit plus de 20 % de la production mondiale (sauf TUT.R.S.S.) en 1954. On escompte d'autre part que le pétrole du Moyen-Orient devra couvrir la moitié au moins de la consommation mondiale doublée au cours des dix prochaines années ce qui porterait la production du Moveu-Orient seul à 800 millions de tonnes.

(16) A l'heure actuelle, chaque tonne de pétrole produite au Moyen-Orient rapporte aux gouvernements des pays intéressés une part de bénéfices de 5.5 dollars en movenne.

ment l'agriculture, grace surtout à des travaux de régularisation des crues de Tigre et de l'Euphrate pour lirrigation.

La mainmise de limperialisme sur les petroles, d'autre part, entrave la consommation interieure, aussi bien par les difficultés qu'elle impose au raffinage sur place de toute la quantité nécessaire de pétrole brut, que surtout par l'imposition d'un prix largement supérieur au coût de revient du pétrole du Moyen-Orient, calculé en fonction du prix du pétrole américain.

En conclusion, l'expropriation sans indemnisation de l'impérialisme et des féodaux est une condition primordiale pour que les ressources très considérables des pétroles arabes contribuent efficacement au développement rapide de l'économie nationale de ces pays.

Une autre ressource très importante de ces pays, qui pourrait à elle seule résoudre au moins en partie le problème de l'accumulation primitive nécessaire au démarrage rapide et sur une grande échelle de l'industrialisation, est la mobilisation productive de la force de travail de millions d'hommes et de femmes actuellement partiellement ou totalement inoccupés. Cette force appliquée a des travaux d'irrigation, de reboisement, de constructions civiles diverses, ainsi que d'une industrie locale, dans le cadre d'une economie etatisee et planifiée, pourrait faire éclore très rapidement des forces productives considérables, en commencant par une substantielle élévation de la production agricole. La mobilisation effective de cette ressource est également une question de régime social.

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