Documents de la IVe Internationale

Conférences, congrès et résolutions, dans leur texte français

La revue › 17e année, n° 5

Rosa Luxemburg et Leo Joguiches

Paul Frœlich · Quatrième Internationale, 17e année, n° 5 · février 1959 · p. 63-66 · 2 172 mots

Texte lu par machine sur le scan (relu en 2026 colonne par colonne) : il peut contenir des fautes de lecture. Pour citer, reportez-vous au scan de la page.

En 1889, Rosa, âgée de 19 ans, quitte Varsovie pour Zurich. De Varsovie à Zurich, c'était le chemin qui menait de la prison de l'absolutisme au pays le plus libre de l'Europe, des tonds les plus couverts et les plus empoisonnés aux hauteurs où l'air était frais et la vue étendue. Zurich était le point de rassemblement le plus important de l'émigration polonaise et russe ; son Université était une école supérieure pour de jeunes révolutionnaires. C'étaient pour la plupart des êtres qui, malgré leur jeunesse, avaient deja connu de sérieuses expériences de la vie, vécu en prison, souffert dans l'émigration et qui s'étaient arrachés à leurs familles et aux spheres sociales dans lesquelles ils étaient nes. Ils vivaient loi de la jeunesse étudiante bourgeoise dont le but était de s'assurer une place dans la vie. Ces jeunes émigrés travaillaient sérieusement dans leurs spécialités, mais ils pensaient moins an pain de lavenir qua lavenir de lhumanite. Dans cette colome, hommes e Temmes étaient égaux. Des conceptions libres y régnaient, mais aussi une morale fortement ascétique. Ils leur manquaient beaucoup de choses et il y avait une solidarité naturelle dépourvue de pathétisme. Ces étudiants ne tuaient pas le temps dans des beuveries. Ils discutaient infatigablement et sans fin sur la philosophie, le darwinisme, l'émancipation de la jemme, sur Marx. Tolstoi, le sort de l'obstchina, ce reste du communisme agraire en Russie, sur les perspectives et la signification historique du développement capitaliste en Russie, sur les résultats de la terreur de la « Volonté du peuple », sur Bakounine et Blanqui et les méthodes de la lutte révolutionnaire, sur la démoralisation de la bourgeoisie occidentale, sur la chute de Bismarck et la lutte victorieuse de la social-démocratie allemande contre la loi d'exception, sur la libération de la Pologne, sur les enseignements de Lavrov el de Tchernichevsky, sur lo « trahison » de Tourguenev dans son roman « Peres et fils », sur Spielhagen et Zola, sur mille « questions » et toujours sur le même thème, la révolution. Peu de pain et beaucoup de thé, des mansardes froides remplies de fumée de cigarettes, échauffaient les têtes, provoquaient de grands gestes, des exagérations et du romantisme. De cette jeunesse, beaucoup devaient disparaitre dans les prisons du tsar et dans les lieux perdus de Sibérie. D'autres étaient destinés, après la griserie de l'émigration suisse, à devenir dans un coin de la Russie des fabricants, des avocats, des medecins, des professeurs, des journalistes, qui soutenaient l'Etat. Peu d'entre eux devaient vivre et agir dans les tempêtes révolutionnaires dont ils rêvaient tous.

Rosa Luxemburg ne se mêla qu'à la périphérie de cette bohême d'émigrés. Elle avait un rire moqueur pour ces débats qui ne menaient à rien. Elle avide d'une soil de travail. Elle logeait dans la famille du social-démocrate allemand Lübeck. Il se faisait péniblement un chemin comme écrivain. Il accrut les connaissances de Rosa dans le mouvement ouvrier allemand, et elle laida dans son travail littéraire, écrivant même a l'occasion un article à sa place. Elle dirigea bientôt la maison quelque peu stupéfiée de Lübeck.

A PUniversité de Zurich, Rosa Luxemburg s'inserivit tout d'abord aux sciences naturelles. Elle avait plus que de l'intérêt, presque de la passion, pour le monde des plantes et des oiseaux qui resta, pendant toute sa vie, un refuge quand elle cherchait une détente des combats. Mais sa vocation était la polilique, et bientôt elle passa à l'étude des sciences politiques. L'enseignement officiel de l'Université ne pouvait lui offrir grand-chose... Le titulaire de la chaire d'économie politique à Zurich était Julius Wolf. Cetait le type du professeur allemand, qui travaillait avec un soin infatigable une quantite de matériaux divers, mais restait un éclectique et ne pouvait se résoudre a une conception et à une description uniques et d'ensemble de la société. Mais Rosa Luxemburg recherchait constamment une synthèse conclusion connaissance. Elle étudia intensivement les classiques Smith, Ricardo, Marx, el y acquit un mépris profond pour le projesseur allemand, le « bureaucrate théorisant qui déchiquetait le tissu vivant de la réalité social en menus fils et particules, les regroupait et les étiquetait selon des points de vue bureaucratiques et les livrait ainsi tués comme un matériel scientifique pour l'activité administrative et législative des conseillers d'Etat ». Elle ne put renoncer à faire sentir au brave professeur la supériorité qu'elle avait bientôt acquise Son ami et camarade d'études Julien Marchlewski a decrit dans des souvenirs (malheureusement non publiés) comment l'esprit moqueur des jeunes etudiants rendit difficile la vie du professeur Wolf. Ils préparaient avant les exercices de petits complots. Des questions étaient établies qui se trouvaient soumises en toute innocence, au maitre. Lorsque Wolf s'était irrémédiablement embrouillé, Rosa se levait et démontrait sur chaque point l'insuffisance professorale. Julius Wolf semble avoir pris ce méchant jeu avec l'humour necessaire : dans une esquisse autobiographique, il se souvient de sa meilleure élève aver une grande appréciation.

Outre ses études, Rosa Luxemburg militait dans le mouvement ouvrier zurichois et participait à la vie fortement intellectuelle des sommets de l'émigration politique. Elle se lia aux dirigeants marxistes russes, à Paul Axelrod, le Nestor de la social-démocratie russe alors encore embryonnaire. à Véra Zassoulitch et à Georges Plekhanov, le plus brillant disciple de Marx de l'époque. Elle le regardait avec émerveillement mais songeait cependant i preserver sa personnalite envers lui. Elle connut Parvus-Helphand qui étudiai à Bâle et dont elle se sentait proche de sa fantaisie productive vivante, de son réalisme politique et de sa puissante activité. Elle était plus etroitement liée à quelques camarades d'études qui avaient déjà gagné leurs galons dans le mouvement socialiste polonais et qui restèrent fermement à ses côtés jusqu'a la mort de Rosa; parmi eux se trouvaient notamment Julien Marchlewskicatski et Adolphe Warszawski-Warski.

De la plus grande importance pour son développement intellectuel et politique ainsi que pour sa vie personnelle, fut Leo Joguiches, qui arriva a Zurich en 1890. La vie de cet homme extraordinaire qui joua un role éminent dans les mouvements ouvriers polonais et russe, et qui, finalement, devait se trouver et mourir à la tête du Spartakusbund en Allemagne, est restée dans l'obscurité de la conspiration même pour le petit nombre de personnes qui travaillerent avec lui. L homme taciturne ne parlait jamais de son passé. On ne savait ainsı rien de sa jeunesse. Le peu qui en a été connu provient presque exclusivement de 2. Reizine qui a fait des recherches sur les débuts politiques de Joguiches chez les compagnons de jeunesse de celui-ci.

Né en 1867 à Vilna, Léo Joguiches provenait d'une riche famille juive. Le grand-pere etail connu comme un grand talmudiste, mais son pere émancipé intellectuellement et fortement russifié. Dans la famille on parlait à peine le yiddisch. Des le college, Léo commenca à faire de la propagande révolutionnaire parmi ses camarades. Il quitta tôt lecole pour se consacrer entierement au travail politique. En 1885 il fonda les premiers cercles révolutionnaires de Vilna. Le bundiste 4. Gordon voit en lúi le premier dirigeant et le reel fondateur du mouvement ouvrier de Vilna. Certes les groupes étaient encore très faibles, car il n'y avait que peu d'ouvriers et le déclin de la «Narodnaia Volia » avait fortement émoussé les aspirations oppositionnelles dans la jeunesse intellectuelle. Et pourtant, de ce petit mouvement de Vilna sortit toute une série de dirigeants connus. Charles Rappoport, qui s'est fait un nom de théoricien dans le Parti socialiste de France, y appartint; de même Pilsudski, le futur dictateur polonais. Le frère de Lénine, qui fut pendu en 1891 comme membre de l'organisation terroriste russe « Narodnaia Volia», avait eu de Petersburg des liaisons avec les cercles d'étudiants de Joguiches. Parmi ses membres, Joguiches jouissait d'une grande considération. Un de ses eleves dit: « Celait un debater capable et intelligent. En sa présence on sentait toujours qu'on n'avait pas affaire à un homme quelconque. Il dévoua toute sa vie à son œuvre de socialiste et ses élèves l'adoraient ». Avec la plus grande sévérité, il se contraignil à faire ce qu'il considérait nécessaire pour le travail révolutionnaire. Il dormail sur le dur parquet, pour être prêt pour ia planche de la prison. Il devint serrurier dans un atelier. Non en raison de cette aspiration à l'autohumiliation des générations précédentes de révolutionnaires qui « allaient au peuple », mais pour mieux comprendre les ouvriers et pouvoir agir plus fortement sur eux. En même temps il chercha à toucher les militaires et organisa un cercle d'officiers russes. Très tôt, il développa le penchant à la plus stricte conspiration qui devait dominer toute sa vie. Il apprit le métier de graveur et de compositeur d'imprimerie. Il se soumit a la plus sévère discipline et limposa a ses camarades de lutte dont il exigeait la plus stricte observation des règles de conspiration. Il apprit énormément, devint le maitre de ses camarades, et exigeail d'eux qu'ils étudient avec avidité. Karl Radek raconta plus tard comment Léo, au milieu des tourbillons de la révolution de 1905, l'obligea à travailler de vieux écrivains, dont les noms étaient à peine connus.

Il fut bientôt soupconne par la police, arrêté pour la première fois pendant l'automne 1888 et enfermé dans la citadelle de Vilna. Il fut enfermé à nouveau de mai à septembre 1889, et apres sa liberation, resta encore sous la surveillance le la police. Il devait alors faire son service. Il considera que, suspect polilique, il n'aurait aucune possibilité d'agir duns l'armée. Il craignait aussi son propre temperament. Au lieu de rassemblement des conscrils, Il se decida a mr. On dit quil fut emmene de la ville dans une volture, couvert d'une couche de glaise. Il arriva en Suisse pendant l'hiver de 1890.

Il disposait de moyens importants qu'il mit a la disposition de la propagande socialiste. Il proposa à Plekhanov la fondation d'un périodique et celni-ci accepta la proposition avec joie, car ce périodique pouvait devenir le levier pour un véritable mouvement social-démocrate en Russie, et Plekhanov aurait pu finalement être libéré de la pénible corvée pour gayner son pain (il gagnail sa vie à écrire des adresses) et déployer ses grands dons de savant et de propagandiste. Un accord se fit, mais fut aussitôt rompu sur la question de qui serail le chef politique de la publication. Plekhanov avait une bonne dose d'autoritarisme, et comment pouvait-il laisser cette arme imporlante à un riche jeune homme qui avait encore à faire ses preuves ? Mais Léo Joguiches connaissait sa propre valeur et ne pouvait laisser son travail en des mains etrangeres ne se subordonner; il etait lui-même dominateur jusqu'à la torannie.

Il abandonna donc le mouvement pan-russe el se lança entièrement dans le mouvement polonais, dont il devint aussitôt le dirigeant et l'organisateur incontesté, une personnalité se trouvant à égalité à côté des grands dirigeants ouvriers russes.

Peu après son arrivée à Zurich, il rencontra Rosa Luxemburg, et d'un travail commun sortit bientôt un lien entre leurs existences. Ce lien semble surprenant entre la joyeuse Rosa, avec son tempérament tempétueux et les riches dons de son génie qu'elle dépensait prodiguement, et ce Léo, dont la durete et la discipline constituaient l'étre qui ne connaissait pour lui et les autres que le devoir, le devoir jusqu'a la pédanterie, qui de sang-froid se sacrifiait et sacrifiait d'autres à la cause et qui ne laissait percevoir qu'u de rares moments fugitifs la profondeur de ses sentiments. Dans les tâches de la vie, pour tous deux cette opposition, dans la disposition et l'être, constitua le plus grand stimulant, et c'est un témoignage de la grandeur des deux caracteres que celle union put durer sans qu'ils ne se detruisent lun l'autre, mais au contraire qu'ils en accrurent leurs forces. Clara Zetkin, qui s'est trouvée la plus proche d'eux deux, temoigne que Léo Joguiches fut le juge critique incorruptible de Rosa Luzemburg et de son œuvre, sa conscience théorique et pratique, parfois celui qui voyait le plus loin et était le plus stimulé, pendant que Rosa restait celle qui voyail de façon la plus profonde et saisissait le mieux. Et c'est une profonde vérité que Clara Zetkin exprima sur Joguiches en ces termes : « Il fut une de ces personnalités masculines aujourd'hui rares qui peuvent supporter pres deux, dans une camaraderie fidele et heureuse, une grande personnalite feminine, sans ressentir la croissance et le devenir de celle-ci comme une chaine pour son propre ego ». Cette camaraderie ne subil egalement aucun dommage dans les années ultéricures, lorsque les sentiments de l'un pour l'autre furent atténués.

Beaucoup du meilleur de Joguiches est certainement inclus dans l'œuvre de la vie de Rosa Luxemburg. On ne peut deumiter cette partie. Nous ne savons également pas lequel des deux donna les impulsions et les secousses décisives pour l'image politique qu'ils formèrent alors et qui détermina leur action ullérieure. Mais si Léo se força à rester à l'arrière-plan et ainsi à renoncer consciemment à sa part devant l'opinion publique, l'assurance de Rosa dans les questions théoriques-scientifiques montre qu'elle était dans ce domaine la plus forte, celle qui dominait, la plus créatrice.

Une erreur sur cette page ?