Les raisons pour lesquelles le Parti Socialiste Autrichien s'est donné nouveau programme à une allure pour ainsi dire vertigineuse, ne doivent nullement être recherchées dans un besoin subitement surgi de clarté théorique quant à la voie ultérieure du Parti. Les raisons véritables se situent quelques étages plus bas, à un niveau bien différent et prennent leurs racines dans le choc que l'issue décevante des dernières élections au Conseil National a asséné à couche dirigeante du S.P.CD. [initiales autrichiennes du parti]. Le résultat du 13 mai 1956 ne fut point la garantie parlementaire permanente que on avait espérée pour la coalition, mais une Autriche bourgeoise dans laquelle a commencé à se des. siner la possibilité de gouverner contre le S.P.CE. Un an après, pour l'élection à la présidence fédérale, on en vint à un front unique bourgeois. Or, malgré la défaite de celui-ci, malgré le succès qu'avait représenté Télection de Scharf, la direction du S.P.CE. ne s'est pas remise du choc. Au lieu de dire nettement que la bourgeoisie ne dispose pas en Autriche d'une majorité parlementaire quand la classe ouvrière se dresse avec fermeté, on interpréta le succès de Scharf comme une confirmation du désir de la majorité du peuple autrichien de voir maintenir la coalition ; au lieu de se dresser plus fortement contre le CE.V.P. (principal parti bourgeois), on poursuivit une ligne d'adaptation renforcée à la bourgeoisie.
Le nouveau glissement à droite des dirigeants du S.P.CE, trouve son expression personnelle dans la désignation de Pittermann comme nouveau président du Parti. Avec Pittermann s'est avancée au premier plan cette espèce d'administrateurs politiques qui voient dans les manœuvres sans principe lart suprême en politique. Le S.P.CD. fit alors aussi la tentative contradictoire d'une entente avec l'Eglise catholique et d'une avance simultanée à la « bourgeoisie libérale » d'orientation traditionnellement anticléricale, c'est-à-dire à la progéniture des nazis. Par la tentative de détacher, au prix de concessions idéologiques et politiques, l'Eglise du CE.V.P., il s'agissait de faire pression sur ee dernier et de maintenir ses dispositions en faveur de la coalition ; par les offres à la « bourgeoisie libérale », le F.P.O. devait être exclu comme partenaire éventuel d'une coalition de la CE. T.P. . Dans le cadre de cette politique sans principe la décision d'élaborer un nouveau programme du Parti n'était conçue que comme une manœuvre supplémentaire. Il s'agissait de montrer à la bourgeoisie que le « socialisme » du S.P.. ne transgresse pas les limites du capitalisme. La rupture ouverte avec le marxisme devait enlever au CF.V.P. largument du « chat rouge». Le nouveau programme devait dire aux couches marginales oscillant perpétuellement entre les classes : « Vous pouvez voter S.P.OD. même si vous restez catholiques ou « natio naux ». » Mais pour autant que le nouveau programme devait exprimer quelque chose de concret, ce devait être la véritable ligne de l'actuelle couche dirigeante du S.P.C. C'est effectivement à ces tâches que répondait « l'avant-projet pour un nouveau programme du S.P.QD. » qui fut soumis à l'au tomne 1957 au Congrès du Parti à Salzbourg
Chose inattendue pour la direction Parti, celle-ci se heurta à un rejet presque unanime • au cours de la discussion. « L'avant-projet », par suite de son bavardage, de son étendue et de son manque de clarté, étant un document mal rédigé simple point de vue formel — cette circonstance a certes contribué à son rejet ; mais la critique à laquelle il fut soumis n'en eut pas moins un caractère avant tout politique. Pour les représentants les plus droitiers de ces couches embourgeoisées qui, au cours des dernières années, sont passées à l'avantscène du S.P.CE. et qui visèrent le plus bruyamment à la rupture avec le marxisme en exigeant l'abolition des traditions et symboles anciens, ceux donc qui voulaient transformer le S.P.CE. d'un parti ouvrier en un «parti populaire», pour ceux-là, le projet n'allait pas assez loin. Il s'avéra cependant que le tapage de ces « lâcheurs de lest » était plus grand que leurs poids. Car la critique de ceut qui s'appuient encore consciemment sur la classe ouvrière et qui représentent la gauche potentielle au sein du S.P.Œ., pesa plus lourd. On dut en tenir compte avant tout pour la rédaction du texte de programme définitif. Le résultat est un document qui conserve, il est vrai. la conception fondamentale de l'avant-projet, mais qui évite le reniement ouvert du marxisme que contenait « l'avant-projet », qui formule avec plus de prudence et d'habileté des passages délicats et qui a même opéré un tournant complet en ce qui concerne l'attitude à l'égard de la révolution des peuples coloniaux. Il n'en reste pas moins que la différence avee l'esprit du programme de Linz de 1926 est éclatante.
Le programme de Lin — abstraction faite de ses faiblesses dans la question de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière — était un programme marxiste. On ne peut vraiment pas en dire autant du nouveau programme. Dans ses objectifs économiques et dans ses revendications politiques et sociales, non seulement il n'abandonne pas le terrain de l'ordre social capitaliste, mais non plus celui l'Etat bourgeois, avec tous les attributs qu'il possède en Autriche tels le séparatisme des
QUA Lænder, les Chambres économiques, ete., qui surgissent à tous moments dans programme, comme des faits pour ainsi dire établis une fois pour toutes. Ce n'est pas la « vision de la société future » qui fut déterminante pour les auteurs du programme, mais le texte de la Constitution fédérale qu'ils avaient près d'eux.
Qu'en est-il maintenant du socialisme dans le nouveau programme? Il s'agit d'une combinaison d' « économie publique » et d' « économie privée », dans laquelle, à côté d'un dirigisme étatique qualifié de planification, doit continuer à agir la libre concurrence et l'initiative privée de l'entrepreneur :
« C'est pourquoi le S.P.E. préconise un régime de propriéte plus juste et un systeme économique fonetionnant mieux, dans lesquels revient à l'économie publique la pleine disposition des facteurs de production décisifs. Ceci implique que l'initiative de l'entrepreneur, la concurrence et le mécanisme des prix pourront jouer largement dans le cadre d'une économie au service exclusif de la communauté.»
Dans ce « socialisme», on n'oublie pas d'introduire même la commission paritaire :
« Pour les ouvriers et les employés les supports de la démocratie économique sont les syndicats et les Bourses du travail, les conseils d'entreprise et les délégations du personnel ; pour les entrepreneurs et les travailleurs indépendants, ce sont les chambres et les libres représentations d'intérêts. Les supports de la démocratie économique doivent former des commissions économiques qui assisteront le gouvernement ainsi que les organes législatifs dans les problèmes économiques.»
Pour autant qu'il soit iei question d'orientation et de planification, celle-ci doit se limiter à la politique d'investissement et des finances, c'est-à-dire aux recettes bien connues de Keynes pour la garantie du plein emploi. En d'autres termes, le socialisme du nouveau programme n'est rien qu'une sorte de transposition du système de la coalition dans le domaine économique. Mais telles phrases où il est dit que des entreprises « dont l'état de puissance met en danger l'intérêt économique et politique général » doivent être socialisées, sont des mots qui n'engagent à rien par rapport à une politique qui recule toujours davantage devant les attaques du CE.V.P. contre l'industrie nationalisée. Il aurait tout de même fallu appeler par leur nom ces entreprises, e'està-dire certaines institutions et industries, par exemple les banques, les entreprises de matières premières, etc. Sans doute, cela engagerait trop.
Le programme étant ainsi disposé dans sa partie fondamentale pour qu'il puisse être accepté aussi par la bourgeoisie ; on aurait pu s'attendre que dans ses revendications immédiates du moins soient défendus des intérêts spécifiquement ouvriers. Cela n'est pas non plus le cas. Le programme de Linz avait comporté dans sa partie immédiate un grand nombre de revendications convenablement approfondies et fortement accenau-delà de généralités et de phrases n'engre tuées. Le nouveau programme ne va guère geant à rien. En des domaines importants, il reste loin en-deça du programme, considéré comme « dépassé », de Linz. Il est beaucoup question de démocratie, mais il se place par exemple sur le terrain du particularisme des Lunder imposé à la classe ouvrière en 1920 sous une pression réactionnaire extrême, tandis que la revendication politique première du programme Linz était «la République unitaire sur la base d'une administration locale démocratique au lieu de l'Etat fédéral ». Le nouveau programme contribue ainsi à éterniser la domination des cliques réactionnaires dans la majorité des Etats fédéraux. Il renonce à la revendication de la séparation totale de l'Eglise et de l'Etat, ce qui n'est pas en une revendication spécifique du socialisme, mais de la démocratie bourgeoise et, en Autriche où, en dépit de toutes les assertions de pieux ministres socialistes, lEglise catholique constitue un des principaux soutiens du pouvoir de la bourgeoisie, cela est de la plus haute importance. Mais le nouveau programme capitule idéologiquement et pratiquement devant l'Oglise.
Le véritable axe du nouveau programme, ce sont les intérêts de la bureaucratie ouvrière embourgeoisée, précisément de cette couche qui tient la direction du S.P.C.
Cette ligne avait trouvé son expression ouverte dans « l'avant-projet ». Le texte définitif du programme est une concession faite aux forces qui, dans le S.P.CE., continuent à s'appuyer sur la base ouvrière du Parti. A cet égard, il ne faut pas perdre de vue que cette base ouvrière a eu dans l'ensemble une attitude passive au cours de la discussion ; la discussion proprement dite s'est déroulée au sein d'une couche de militants restreinte par rapport à l'ensemble adhérents. La critique de la gauche potentielle, faible et inorganisée, n'a pas mis en danger la ligne fondamentale de « l'avantprojet », la politique de coalition élevée en dogme du Parti ; elle n'a même guère osé s'y attaquer. Mais elle a été assez forte pour empêcher la rupture ouverte avec le marxisme et obligé la commission du programme formuler certains passages avec plus d'habileté. Et sur un point, la commission a même dû opérer un tournant complet.
«L/avant-projet » avait trouvé le moyen de réduire au même commun dénominateur de « dictature » le fascisme, cet instrument sanglant du grand capital, le régime des Etats ouvriers bureaucratiquement dégénérés ou déformés et les régimes surgis de la lutte de libération anti-impérialiste des peuples « arriérés » et opprimés ! Le socialisme démocratique, disait péremptoirement l' « avant-projet », est l' « ennemi mortel» de tous ces régimes !
Le texte définitif du programme s'est dérobé à une prise de position à l'égard du problème des Etats ouvriers, en laissant tomber ceux-ci sous la table. Mais concermant la lutte de libération des colonies, il y est dit à présent :
«Le S.P.Œ. repousse la politique impémaliste des veilles puissances capitalstes aussi bien que la poltique d'erpansion impérialiste du communisme soviétique. Il revendique la prompte liquidation des restes dus colonialisme et salue le mouvement de libération de tous les peuples.
« Le S.P.. tient pour indispensable la collaboration sur la base de l'égalité des droits et du libre consentement entre les Etats industriels hautement développés et les pays en état de (sous-) développement économique. Seule une élévation substantielle du niveau de vie de ces peuples crée les conditions du développement de la démocratie. Toute aide économique doit être dispensée sans conditions politiques...»
Abstraction faite de « la politique d'expansion impérialiste du communisme soviétique », il s'agit là des meilleures phrases de tout le programme. Si la critique de la gauche y est pour quelque chose, ce changement d'avis reflète cependant la modification du rapport des forces mondiales qui est intervenue au détriment de l'impérialisme et qui se poursuit grâce aux progrès de la révolution coloniale. Et c'est en cela que réside, malgré la rupture camouflée avec son propre passé, lespoir d'un développement favorable aux forces socialistes-prolétariennes au sein du S.P.C. Traduit de « Die Internationale » (juilletseptembre 1958).